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Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés Les suicides de travailleurs de France Télécom ont semble-t-il fini par attirer l'attention de l'Etat et de la hiérarchie de l'entreprise. Pour la direction de France Télécom, 22 suicides étaient donc apparemment tolérables : c'est à 23 que la limite a été franchie – et encore, parce que les médias ont été alertés et en ont parlé. La politique menée dans cette entreprise est clairement en cause : privatisation, suppressions massives d'emplois (plus de 20.000 postes ont été supprimés en trois ans), « mobilité » forcée des salariés, etc... Le patron Didier Lombard a montré son mépris de la vie des salariés en parlant d'une « mode du suicide » (sic), et a déclaré qu'il fallait continuer à « impulser une certaine pression » sur les salariés. Cette tragédie rend largement visible ce phénomène des suicides à cause du travail, lequel existe évidemment bien plus largement que dans cette seule entreprise. Quelle est exactement l'ampleur du phénomène ? On l'ignore : il est tout à fait regrettable que les autorités en france ne fassent aucun bilan ni aucune étude à ce sujet. Au déni de l'Etat s'ajoute celui des entreprises concernées, qui sont coupables, et qui rejettent cyniquement la faute sur « la fragilité » ou « les problèmes personnels » des salariés suicidés – ajoutant ainsi l'indécence à leur culpabilité. D'un point de vue capitaliste strict, ces suicidés sont des pertes « acceptables», puisqu'ils peuvent être remplacés facilement étant donné le chômage de masse. Ces suicides ne viennent pas de nulle part. Il existe une stratégie des patrons et de leurs auxiliaires (« manageurs » et « DRH », c'est-à-dire « directeurs des ressources humaines ») pour individualiser chaque salarié. L'objectif est d'accroître le contrôle exercé par la hiérarchie, et de détruire la solidarité entre travailleurs. Il est plus facile d'obtenir ce que l'on veut d'un salarié si ce dernier est isolé face à l'encadrement ; cette stratégie est donc un moyen pour le patronat de consolider sa position dans le rapport de force au sein de l'entreprise, au détriment des travailleurs. On assiste ainsi à la mise en place d'« évaluation » et d'« objectifs » individuels, c'est-à-dire à un flicage individualisé de chaque salarié. Le stress est également un fait majeur qui touche de très nombreux salariés : il provient de la volonté patronale d'augmenter la productivité pour accroître les profits. Cela augmente aussi, mécaniquement, l'exploitation des salariés et la pénibilité du travail. Comme le montre le cas extrême des suicides du travail, des personnes sont ainsi broyées par le mécanisme de la réalisation de profits financiers. Sont en cause non seulement les conditions de travail, mais plus globalement les rapports sociaux qu'entraîne le travail, donc l'ensemble des rapports entre êtres humains qui sont induits par l'organisation capitaliste du travail. L'existence du fonctionnement hiérarchique permet par exemple des cas terribles de harcèlement, souvent à caractère sexiste, que des « supérieurs » font subir à des « subordonnés ». Il y a une violence du fait que son activité n'appartient plus au travailleur (travail aliéné), et du fait que le travailleur se trouve soumis au pouvoir de ses « supérieurs ». Souffrance dans le travail, souffrance par le travail, sur le lieu de travail et en dehors : les problèmes au travail atteignent la vie entière des travailleurs. Le fait que la société actuelle soit divisée en plusieurs classes sociales entraîne un mépris de classe d'une partie de la classe privilégiée à l'encontre de la classe « inférieure », laquelle par son travail permet pourtant l'existence de ces privilèges. L'expression idéologique « ressources humaines », par exemple, montre bien une volonté de déshumanisation des travailleurs, qui sont alors « gérés » comme des objets, que l'on peut notamment déplacer géographiquement, ou changer de poste, sans se soucier de leurs vies et de leurs avis. Pour résoudre réellement un problème, il faut le saisir à sa racine. En l'occurrence, le problème de base est l'importance excessive du travail dans la vie. Quand l'existence est centrée sur le travail en entreprise, la vie devient soumise à l'intérêt du capital. Par conséquent, la dévalorisation dans le travail entraîne la perte de confiance en soi et d'estime de soi. Le travail salarié est un travail contraint, puisque exercer un travail salarié est le plus souvent inévitable pour gagner de quoi vivre. La logique du capitalisme veut que l'on soit esclave de son travail. Le travail est une lutte, et la précarité rend cette lutte quotidienne. Cela est encore aggravé par la concurrence qui est créée entre les salariés, et par le langage d'inspiration militaire des « manageurs ». Naturellement, quand on fabrique des « guerriers », des « conquérants » et des « gagnants », on fabrique aussi des perdants et des victimes (on peut citer les victimes de dépressions dues aux rapports humains violents au travail, les licenciés, les suicidés, etc...). Le travail tue massivement : plus de deux millions de morts par an. L'exploitation capitaliste est donc criminelle. Les morts de la guerre économique sont assassinés par le capitalisme ; et au bilan des morts par accidents du travail, dont les suicidés du travail, doivent s'ajouter les suicidés du chômage, et les autres morts du travail (par exemple : exposition à des produits cancérigènes, travaux pénibles entraînant des pathologies mortelles, etc...). Plutôt que de se jeter par la fenêtre, il vaudrait mieux jeter les patrons par la porte. Ce n'est évidemment pas facile, et cela nécessite une prise de conscience commune et une action collective des travailleurs. Par ce moyen, il est indispensable que s'impose une remise en question radicale des rapports de travail, et du travail lui-même. (nous empruntons le titre de cet article à un documentaire de 2006 sur la souffrance au travail, réalisé par Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil - eux-mêmes avaient extrait ce titre de la fable « Les Animaux malades de la peste », écrite par Jean de la Fontaine) |