Révolution : la spéculation sur le comment et la nécessité du pourquoi

A bas le sala­riat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. (Rosa Luxem­burg, 1918)

Pour la plu­part des gens, pour la plu­part des militant-e-s eux-mêmes, une révo­lu­tion c’est une insur­rec­tion de masse qui débouche sur un chan­ge­ment d’équipe au pou­voir1. Pour un révo­lu­tion­naire, ce devrait pour­tant être : pour un ren­ver­se­ment du capi­ta­lisme, pour l’élaboration d’une autre société : une révo­lu­tion sociale.

Deux révo­lu­tions du siècle der­nier sont emblé­ma­tiques pour avoir poussé loin le chan­ge­ment de l’ordre social : la russe en 1917 et l’espagnole en 1936. S’il faut reve­nir très rapi­de­ment sur celles-ci, c’est qu’elle imprègnent, voire encadrent l’imaginaire révo­lu­tion­naire d’aujourd’hui. Toutes deux sont issues d’une classe tra­vailleuse en armes : les sol­dats russes par exemple se soli­da­risent de la popu­la­tion, retournent en février 1917 leurs armes contre leurs offi­ciers qui leur deman­daient de tirer sur leurs frères et sœurs manifestant-e-s, refu­sant de recom­men­cer les mas­sacres de 1905 ; les ouvriers espa­gnols prennent d’assaut les dépôts d’armes à l’annonce du pro­nun­cia­miento fran­quiste. L’imaginaire révo­lu­tion­naire en est dura­ble­ment resté : une révo­lu­tion c’est le peuple en armes. En France c’est d’autant plus vrai que les révo­lu­tions fran­çaises des XVIII° et XIX° siècles avaient aussi cette confi­gu­ra­tion, l’hymne répu­bli­cain lui-même chan­tant « Aux armes citoyens ! ».

Ces révo­lu­tions échouent toutes deux rapi­de­ment pour des rai­sons qui ne res­tent pas faci­le­ment lisibles d’emblée.

La révo­lu­tion russe est com­prise comme une rapide dégé­né­res­cence bureau­cra­tique, le Parti-Etat et les direc­teurs et tech­ni­ciens qu’il nomme se sub­sti­tuant aux Conseils, puis une équipe « méchante » s’installant à la tête du Parti-Etat avec Sta­line2. Peu de militant-e-s consi­dèrent qu’en amont, en expli­ca­tion de cette dégé­né­res­cence, les bol­che­viks n’avaient pas d’idée claire de ce que pou­vait être le socia­lisme écono­mique, et que c’était là un pro­blème par­tagé par toute la social-démocratie de l’époque. Le socia­lisme était juste conçu comme un col­lec­ti­visme plus ration­nel que le capi­ta­lisme. Au sor­tir de la guerre civile, les bol­che­viks res­taurent une nor­ma­lité de mar­ché, la NEP. L’économie sovié­tique res­tera un capi­ta­lisme d’État qui opé­rera l’accumulation de capi­tal et une indus­tria­li­sa­tion lourde rapide et forcée.

La révo­lu­tion espa­gnole est com­prise comme mar­ty­ri­sée par le fas­cisme. C’est vrai, mais lorsque les fas­cistes obtinrent la vic­toire mili­taire, il ne res­tait déjà plus grand chose de révo­lu­tion­naire en Espagne grâce au tra­vail de contre-révolution interne menée par le sta­li­nisme, avec la com­pli­cité d’une direc­tion de la CNT qui avait refusé le pou­voir aux pre­mières semaines de l’insurrection, puis appelé les ouvriers bar­ce­lo­nais à dépo­ser les armes en mai 1937. L’expérience auto­ges­tion­naire qui a été ébau­chée, notam­ment en Cata­logne, fait encore aujourd’hui l’objet d’une admi­ra­tion acri­tique3.

Bien des militant-e-s d’aujourd’hui, quand on prend le temps de dis­cu­ter avec elles et eux, ont plus ou moins en tête un schéma révo­lu­tion­naire direc­te­ment ins­piré des exemples de la pre­mière moi­tié du XX° siècle : insur­rec­tion de masse (grève géné­rale expro­pria­trice, mani­fes­ta­tions), prise du pou­voir (social par en bas et/ou poli­tique par en haut reste une variante) et défense mili­taire face à la contre-révolution, soit quelque-chose qui res­semble à une dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat qui ne dit pas son nom, pro­ba­ble­ment parce que plus grand monde ne se rap­pelle que c’est comme ça qu’on l’appelait. Il faut dire que l’histoire mal­heu­reuse de l’expression explique son refou­le­ment. Mais dans leurs repré­sen­ta­tions, les militant-e-s peuvent avoir inté­gré des sché­mas tout en en reje­tant l’expression.

Il est dif­fi­cile et sou­vent vain de faire des pro­nos­tics sur les situa­tions révo­lu­tion­naires de demain. Les révo­lu­tions sont l’œuvre des masses elles-mêmes. On a vu le sort récent des révo­lu­tions arabes, on sait que le capi­ta­lisme sera encore secoué de graves crises, on sait aussi qu’une grave crise écono­mique ne débouche pas for­cé­ment sur une révo­lu­tion mais aussi par exemple sur la guerre ou le fas­cisme. Le pour­ris­se­ment, l’effondrement du capi­ta­lisme que certain-e-s se conten­te­raient d’attendre peut don­ner toutes sortes de fruits, y com­pris des fruits amers.

Une situa­tion révo­lu­tion­naire, quand elle est là, est sur­tout riche de poten­tia­li­tés. Et c’est là que les révo­lu­tion­naires ont besoin de savoir dans quelle direc­tion agir au sein du mou­ve­ment réel des masses : dans un sens anti-bureaucratique en met­tant par­tout en avant des A.G., oui bien sûr, mais pas seule­ment. La géné­ra­li­sa­tion des A.G. comme outil réel des luttes auto­gé­rées est un prin­cipe qui reste heu­reu­se­ment vivant, dans la pra­tique des luttes écono­miques dans les entre­prises et dans la culture d’une par­tie de l’extrême-gauche. Mais quel pro­gramme défendre ? Des révo­lu­tion­naires devraient aussi pro­mou­voir le socia­lisme conçu comme alter­na­tive radi­cale au capi­ta­lisme, avec une nou­velle orga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion, l’entrée dans une écono­mie non mar­chande par la géné­ra­li­sa­tion de la gra­tuité, car toute mobi­li­sa­tion s’essouffle si elle croit ses objec­tifs atteints ou inat­tei­gnables. Il est néces­saire, et c’est loin d’être le cas aujourd’hui, que les gens croient pos­sible une alter­na­tive au capi­ta­lisme, quelque-soit l’emballage (néo-libéral, key­né­sien ou bureau­cra­tique d’État) de celui-ci.

Alors que l’imaginaire « insur­rec­tion­nel » sur les moyens s’est arrêté aux vieilles révo­lu­tions d’autrefois, l’imaginaire « uto­pique » sur la fin est devenu atone. Déve­lop­per ce croire pos­sible, c’est une tâche essen­tielle qui com­mence main­te­nant, qui a même com­mencé il y a long­temps, qui s’est sou­vent per­due mais qui doit être reprise avec sérieux. Pour qu’on croit quelque-chose d’autre pos­sible, il fau­drait déjà qu’on en ait une idée parce qu’on nous en a parlé. Dans une situa­tion révo­lu­tion­naire (franche, majo­ri­taire, ascen­dante), le prin­ci­pal ennemi contre-révolutionnaire ne serait peut-être pas celui qu’on croit, qu’on peut affron­ter sur un « front mili­taire », cet ennemi ce serait peut-être tout sim­ple­ment nous-mêmes car on ne sau­rait plus ce que peut-être le socia­lisme comme pro­po­si­tion d’alternative glo­bale et qu’on aurait fait tout ça pour rien, ou pas grand-chose au final. Il n’y aura de réelle poten­tia­lité révo­lu­tion­naire en situa­tion révo­lu­tion­naire que si l’idée même de révo­lu­tion radi­cale se déve­loppe à nou­veau dans la classe tra­vailleuse. Il nous faut repar­ler du socia­lisme, de ce qu’il n’est pas : la pour­suite de l’exploitation (fût-elle sous « contrôle »), et de ce qu’il sera : l’abolition du sala­riat, l’émancipation réelle et com­plète par elle-même de la classe exploi­tée, notre éman­ci­pa­tion par nous-mêmes.

1 À part pour les cha­vistes pour les­quels une « révo­lu­tion » ce n’est que la pro­pa­gande d’un cau­dillo populiste.

2 Depuis 90 ans, les trots­kystes veulent nous faire croire qu’il en aurait été tout autre­ment avec une autre direc­tion et qu’il n’y avait pas de pro­blème sous celle de Lénine.

3 Dans un livre paru récem­ment chez Spar­ta­cus, Josep Rebull, mili­tant du P.O.U.M. (Parti ouvrier d’unification mar­xiste), par­lait de « capi­ta­lisme syndical ».

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