Braquage social à l’allemande : démondialisation ou lutte des classes ?

Par Thomas Hippler et Hélène Quiniou

[Cet article est paru le 22 février 2012 sur le site de RdL, la Revue des Livres qui a depuis disparu. Critique Sociale y faisait référence dans son article Pour un mouvement social européen, contre tous les nationalismes ! Nous le reproduisons ici comme archive à titre de document, avec l’accord des auteurs.]

Standard & Poor’s nous dit que la crise de la dette n’est pas le fond du problème de l’euro. « L’accord [européen du 9 décembre 2011], lit-on dans le communiqué du 13 janvier 2012 justifiant la dégradation de la note française, est fondé uniquement sur une compréhension partielle des causes de la crise, selon laquelle la crise financière actuelle découlerait principalement de la prodigalité budgétaire [des nations] de la périphérie de la zone euro. » C’est donc à bon droit que de nombreux commentateurs ont interprété la perte du triple A comme une sanction des politiques européennes d’austérité budgétaire. Mais un autre point, pourtant essentiel, a reçu moins d’attention. Voici ce que dit (aussi) l’argumentaire de l’agence de notation : « À notre avis… les problèmes financiers auxquels fait face la zone euro sont autant une conséquence de déséquilibres extérieurs croissants, et de divergences de compétitivité entre le noyau de la zone euro et ce qu’on appelle la “périphérie”. »

La première nouvelle fracassante, c’est que la France, on s’y attendait mais voilà c’est dit, est désormais reléguée à la périphérie de la zone euro, laissant l’Allemagne comme seul centre du monde européen. Car l’autre nouvelle, on l’apprend à demi-mot sous l’allusion aux « divergences de compétitivité » entre le noyau et les satellites, est encore plus tonitruante, tant on avait fini par croire à la culpabilité des États « fainéants ». Le coupable de la crise de l’euro, ce n’est pas le laxisme budgétaire des Grecs ni des Italiens, encore moins celui des Espagnols, mais bien la politique économique et sociale allemande, et plus précisément sa politique de compétitivité par les salaires. Initié il y a une quinzaine d’années, le mouvement s’est amplifié avec l’accession au pouvoir de la gauche en 1998. Suivant l’exemple de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, le gouvernement Schröder a mis au tapis le pouvoir syndical, créant les conditions d’un transfert de richesse massif vers le sommet de la hiérarchie économique. Corrélativement, les salaires réels de la plus grande économie d’Europe ont connu une chute vertigineuse de 4,5% entre 2000 et 2009, selon les chiffres de l’Organisation Internationale du Travail (à titre de comparaison, ils ont augmenté de 25% en Norvège au cours de la même période).

En bonne logique économique, cette perte drastique de pouvoir d’achat aurait dû conduire à une double crise de sous-consommation et de surproduction, puisqu’un système capitaliste ne peut survivre que s’il est capable d’absorber ce qu’il produit par le biais de la consommation. Comme on sait, ce n’est pas ce qui s’est produit. Malgré une demande intérieure apoplectique, l’industrie allemande se portait plutôt bien… jusqu’au dernier trimestre 2011, quelques mois après qu’Angela Merkel a obligé les tire-au-flanc du Sud à couper la pompe à finance. On entrevoit déjà la contradiction, mais reprenons les choses dans l’ordre où S & P a le bon goût de nous les présenter, pour peu qu’on sache lire entre les lignes. Les raisons de ce miracle économique sont intimement liées au dispositif de monnaie unique. L’effondrement des salaires a considérablement augmenté la compétitivité des entreprises allemandes sur le marché mondial, et l’Allemagne écoule sa surproduction via l’exportation. L’excédent de la balance commerciale allemande a atteint 150 milliards d’euro en 2010. Or l’Allemagne dégorge près de la moitié de son trop-plein dans la zone euro, c’est-à-dire vers des États qui n’ont plus la possibilité de compenser leur déficit commercial par une dévaluation de leur monnaie. Dans ces conditions, exporter des biens revient à exporter du chômage, donc du déficit budgétaire. Autrement dit, ce sont les nations prodigues qui financent la sous-consommation structurelle en Allemagne. Plus largement, ce sont les États dépensiers, c’est-à-dire précisément ceux qui se trouvent aujourd’hui dans une situation d’endettement dramatique, qui ont jusque-là sauvé la zone euro d’une crise déflationniste. Et voilà bien la nouvelle la plus joyeuse qu’il nous ait été donné d’entendre depuis bien longtemps, tout droit venue des estafiers de la finance : loin d’avoir « sauvé la Grèce », c’est l’Allemagne qui vit sur le dos de la Grèce depuis dix ans. C’est bien du reste ce qui ressort du rapport de l’Organisation Internationale du Travail publié le 24 janvier 2012, lequel identifie dans la politique allemande de déflation salariale la « cause structurelle des difficultés récentes dans la zone euro ».

Que faire ? De deux choses l’une : ou bien rendre du pouvoir d’achat aux travailleurs allemands, ou bien le retirer à l’ensemble des travailleurs européens afin de réduire les fameux « écarts de compétitivité ». On se doute un peu de l’arbitrage qui nous attend : « Au niveau européen, [la politique économique et sociale allemande] a créé les conditions d’un marasme économique prolongé, car les autres pays membres voient de plus en plus une politique de déflation des salaires encore plus dure comme solution à leur manque de compétitivité », constate le rapport de l’OIT. Après avoir tenté jusqu’en 2009 de convaincre l’Allemagne d’augmenter le niveau de ses salaires, le gouvernement français semble s’être ravisé et avoir mieux pesé les avantages qu’il pouvait tirer de la crise. Après l’argument du nécessaire équilibre budgétaire mis en avant depuis le sauvetage des banques en 2008, c’est la perte du triple A qui est désormais invoquée pour marcher sur la tête. L’Allemagne est devenue le modèle à suivre, et nous nous dirigeons hardiment vers un alignement sur sa politique de casse sociale, à base d’obligation pour les chômeurs de longue durée d’effectuer des « travaux d’intérêt général » pour 1 euro de l’heure et de baisse massive des salaires, forçant à ce jour un million et demi de travailleurs allemands à recourir aux aides sociales pour accéder au minimum d’existence. La dégradation de la note française intervient comme une aubaine pour accélérer la reconquête néolibérale et « réformer » le droit du travail. Ne reste plus à Nicolas Sarkozy qu’à persuader les syndicats d’y consentir, armé pour cela de l’inusable chantage au chômage et à la délocalisation, comme il a commencé à s’y employer lors du « sommet social » du 18 janvier 2012. Moins de pouvoir d’achat pour gagner en compétitivité ? C’est oublier que le remboursement de la dette dépend avant tout de la croissance économique. Le dilemme grec fait justement voir toute l’inanité des efforts de rigueur budgétaire en l’absence de croissance. Plus fondamentalement encore, toutes les « règles d’or » en matière budgétaire oublient qu’il est mathématiquement impossible que tous les pays européens fassent comme les Allemands. Pas d’excédent de la balance commerciale sans volontaires pour s’endetter. Et de fait, l’alignement généralisé sur la politique allemande d’austérité salariale a déjà commencé à produire ses effets et à précipiter même l’Allemagne dans un début de récession. Mais peu importe, et même tant mieux, puisque les gouvernements européens (français, mais aussi espagnol et portugais) semblent avoir pris conscience des possibilités inespérées offertes par la crise pour poursuivre leur « roll back agenda » et reprendre aux travailleurs tout ce que les capitalistes avaient dû leur céder au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

La droite et le patronat jouent donc la carte de la solidarité transnationale des classes dominantes pour terrasser, en France aussi, ce qui reste de pouvoir syndical. En matière de contre-offensive, une partie de la gauche française (mais aussi de l’extrême droite) prône la « démondialisation » et le retour à la souveraineté nationale via le rétablissement des barrières douanières et la mise sous tutelle des banques, réduisant ainsi la question de la mondialisation à son volet économique et financier. Tous ceux qui seraient séduits par le bon vieux sentiment nationaliste relifté en démondialisation nourrissent la pieuse illusion que des solutions puissent encore être trouvées au niveau national. Or l’échec cuisant de la stratégie de « relance » mitterrandienne entre 1981 et 1983 est là pour nous rappeler que parler de « souveraineté nationale » n’a rigoureusement plus aucun sens. Les enjeux actuels de la lutte des classes dépassant de facto les frontières nationales, ce nationalisme impuissant au niveau économique a toutes les chances de se muer en simple chauvinisme.

Or il y a une autre solution, qui consiste à relever le défi sur le seul terrain où l’on ait encore une chance de l’emporter : la solidarité transnationale des classes dominées. Force est de constater que jamais les conditions d’un mouvement social européen n’auront été plus propices qu’aujourd’hui. L’arrêt des politiques d’austérité et de déflation salariale est non seulement une nécessité impérieuse pour éviter l’effondrement économique du continent, mais les travailleurs européens ont un intérêt objectif commun à défendre : une hausse des salaires et un partage des richesses entre classes et nations. Très concrètement, la crise de l’euro et des dettes souveraines est directement liée à la faiblesse des syndicats et du mouvement social en Allemagne. Le niveau des salaires allemands n’est déjà plus un problème allemand, mais un problème européen. C’est celui de la place Syntagma et de la Puerta del Sol, puisque la Grèce et l’Espagne se porteraient bien mieux si les salaires allemands étaient plus élevés. Face aux tentatives d’instaurer un gouvernement économique européen, il importe de retourner le « droit d’ingérence » en matière de politique économique, sociale et fiscale. Laisser aux instances néolibérales le monopole du droit de regard sur les comptes publics, grecs hier et français demain, serait une grave erreur. La politique économique allemande est notre problème à tous. Il faut soutenir les travailleurs allemands !

 Thomas Hippler et Hélène Quiniou