Le centenaire de la Conférence de Zimmerwald

Aujourd’hui bien des gens ne savent plus ce qu’a été Zim­mer­wald, dont c’est le cen­te­naire. Zim­mer­wald a été un moment majeur de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier, mais cette his­toire n’est pas celle que la société bour­geoise met en avant. Zim­mer­wald c’est, avec la confé­rence réunis­sant du 5 au 8 sep­tembre 1915 dans un vil­lage de Suisse une qua­ran­taine de délé­gués socia­listes de toute l’Europe, une réoxy­gé­na­tion d’un inter­na­tio­na­lisme ouvrier plongé dans l’apnée par la guerre. L’immense tue­rie de la pre­mière guerre mon­diale reste dans notre mémoire col­lec­tive, n’importe quel petit vil­lage de France a son monu­ment aux morts pour nous le rap­pe­ler. Mais cette guerre fut aussi, dès le pre­mier jour, l’effondrement total de l’Internationale ouvrière, le « Water­loo du socia­lisme ». En dépit de ses motions de Congrès, elle sombre, des deux côtés du Rhin, dans l’Union sacrée pour la défense de la « patrie ». Les dépu­tés socia­listes votent les cré­dits de guerre, entrent au gou­ver­ne­ment, le secré­taire de la CGT devient « com­mis­saire de la nation ». Les oppo­sants sont envoyés en pri­son (Rosa Luxem­burg) ou au front (Karl Liebk­necht, Pierre Monatte). Des groupes mili­tants, comme ceux de la Vie ouvrière en France et Spar­ta­cus en Alle­magne, res­te­ront tou­te­fois fidèles à l’esprit révo­lu­tion­naire et à l’internationalisme, et c’est à Zim­mer­wald qu’ils publient un Mani­feste qui fera date et res­tera une réfé­rence pour toute une génération.

Chaque époque peut avoir besoin de son Zim­mer­wald : un réveil, un effort col­lec­tif face à une adver­sité d’une ampleur qui pour­rait décou­ra­ger. La Confé­rence de Zim­mer­wald reste un exemple pour toutes les dif­fi­cul­tés de demain. A l’occasion de ce cen­te­naire de Zim­mer­wald, dans une nou­velle période de repli, de peur, de pous­sée chau­vine, nous vou­lons réaf­fir­mer que l’internationalisme est une com­po­sante essen­tielle de tout véri­table mou­ve­ment pour l’émancipation. L’histoire a plei­ne­ment (et tra­gi­que­ment) mon­tré qu’il ne peut pas exis­ter de socia­lisme sans un inter­na­tio­na­lisme réel, constant. Il s’agit main­te­nant de mettre en pra­tique les deux cita­tions sui­vantes de Karl Marx, aussi célèbres que mal­me­nées par des géné­ra­tions de « mar­xistes » auto­pro­cla­més : « les tra­vailleurs n’ont pas de patrie » et « l’émancipation des tra­vailleurs doit être l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes ».

* Le Mani­feste de la Confé­rence socia­liste inter­na­tio­nale de Zim­mer­wald (1915) :

Pro­lé­taires d’Europe !

Voici plus d’un an que dure la guerre ! Des mil­lions de cadavres couvrent les champs de bataille. Des mil­lions d’hommes seront, pour le reste de leurs jours, muti­lés. L’Europe est deve­nue un gigan­tesque abat­toir d’hommes. Toute la civi­li­sa­tion créée par le tra­vail de plu­sieurs géné­ra­tions est vouée à l’anéantissement. La bar­ba­rie la plus sau­vage triomphe aujourd’hui de tout ce qui, jusqu’à pré­sent, fai­sait l’orgueil de l’humanité.

Quels que soient les res­pon­sables immé­diats du déchaî­ne­ment de cette guerre, une chose est cer­taine : la guerre qui a pro­vo­qué tout ce chaos est le pro­duit de l’impérialisme. Elle est issue de la volonté des classes capi­ta­listes de chaque nation de vivre de l’exploitation du tra­vail humain et des richesses natu­relles de l’univers. De telle sorte que les nations écono­mi­que­ment arrié­rées ou poli­ti­que­ment faibles tombent sous le joug des grandes puis­sances, les­quelles essaient, dans cette guerre, de rema­nier la carte du monde par le fer et par le sang, selon leurs inté­rêts. C’est ainsi que des peuples et des pays entiers comme la Bel­gique, la Pologne, les Etats bal­ka­niques, l’Arménie, courent le risque d’être annexés, en tota­lité ou en par­tie, par le simple jeu des compensations.

Les mobiles de la guerre appa­raissent dans toute leur nudité au fur et à mesure que les événe­ments se déve­loppent. Mor­ceau par mor­ceau tombe le voile par lequel a été cachée à la conscience des peuples la signi­fi­ca­tion de cette catas­trophe mon­diale. Les capi­ta­listes de tous les pays, qui frappent dans le sang des peuples la mon­naie rouge des pro­fits de guerre, affirment que la guerre ser­vira à la défense de la patrie, de la démo­cra­tie, à la libé­ra­tion des peuples oppri­més. Ils mentent. La vérité est qu’en fait ils ense­ve­lissent, sous les foyers détruits, la liberté de leurs propres peuples en même temps que l’indépendance des autres nations. De nou­velles chaînes, de nou­velles charges, voilà ce qui résul­tera de cette guerre, et c’est le pro­lé­ta­riat de tous les pays, vain­queurs et vain­cus, qui devra les porter.

Accrois­se­ment du bien-être, disait-on, lors du déchaî­ne­ment de la guerre. Misère et pri­va­tions, chô­mage et ren­ché­ris­se­ment de la vie, mala­dies, épidé­mies, tels en sont les vrais résul­tats. Pour des dizaines d’années, les dépenses de la guerre absor­be­ront le meilleur des forces des peuples, com­pro­met­tront la conquête des amé­lio­ra­tions sociales et empê­che­ront tout progrès.

Faillite de la civi­li­sa­tion, dépres­sion écono­mique, réac­tion poli­tique, voilà les bien­faits de cette ter­rible lutte des peuples. La guerre révèle ainsi le carac­tère véri­table du capi­ta­lisme moderne qui est incom­pa­tible, non seule­ment avec les inté­rêts des classes ouvrières et les exi­gences de l’évolution his­to­rique, mais aussi avec les condi­tions élémen­taires d’existence de la com­mu­nauté humaine.

Les ins­ti­tu­tions du régime capi­ta­liste qui dis­po­saient du sort des peuples : les gou­ver­ne­ments – monar­chiques ou répu­bli­cains –, la diplo­ma­tie secrète, les puis­santes orga­ni­sa­tions patro­nales, les par­tis bour­geois, la presse capi­ta­liste, l’Eglise : sur elles toutes pèse la res­pon­sa­bi­lité de cette guerre sur­gie d’un ordre social qui les nour­rit, qu’elles défendent et qui ne sert que leurs intérêts.

Ouvriers !

Vous, hier, exploi­tés, dépos­sé­dés, mépri­sés, on vous a appe­lés frères et cama­rades quand il s’est agi de vous envoyer au mas­sacre et à la mort. Et aujourd’hui que le mili­ta­risme vous a muti­lés, déchi­rés, humi­liés, écra­sés, les classes domi­nantes réclament de vous l’abdication de vos inté­rêts, de votre idéal, en un mot une sou­mis­sion d’esclaves à la paix sociale. On vous enlève la pos­si­bi­lité d’exprimer vos opi­nions, vos sen­ti­ments, vos souf­frances. On vous inter­dit de for­mu­ler vos reven­di­ca­tions et de les défendre. La presse jugu­lée, les liber­tés et les droits poli­tiques fou­lés aux pieds : c’est le règne de la dic­ta­ture mili­ta­riste au poing de fer.

Nous ne pou­vons plus ni ne devons res­ter inac­tifs devant cette situa­tion qui menace l’avenir de l’Europe et de l’humanité.

Pen­dant de longues années, le pro­lé­ta­riat socia­liste a mené la lutte contre le mili­ta­risme ; avec une appré­hen­sion crois­sante ses repré­sen­tants se pré­oc­cu­paient dans leurs Congrès natio­naux et inter­na­tio­naux des dan­gers de guerre que l’impérialisme fai­sait sur­gir, de plus en plus mena­çants. A Stutt­gart, à Copen­hague, à Bâle, les Congrès socia­listes inter­na­tio­naux ont tracé la voie que doit suivre le prolétariat.

Mais, Par­tis socia­listes et orga­ni­sa­tions ouvrières de cer­tains pays, tout en ayant contri­bué à l’élaboration de ces déci­sions, ont méconnu, dès le com­men­ce­ment de la guerre, les obli­ga­tions qu’elles leur impo­saient. Leurs repré­sen­tants ont entraîné les tra­vailleurs à aban­don­ner la lutte de classe, seul moyen effi­cace de l’émancipation pro­lé­ta­rienne. Ils ont accordé aux classes diri­geantes les cré­dits de guerre ; ils se sont mis au ser­vice des gou­ver­ne­ments pour des besognes diverses ; ils ont essayé, par leur presse et par des émis­saires, de gagner les neutres à la poli­tique gou­ver­ne­men­tale de leurs pays res­pec­tifs ; ils ont fourni aux gou­ver­ne­ments des ministres socia­listes comme otages de l’« Union sacrée ». Par cela même, ils ont accepté, devant la classe ouvrière, de par­ta­ger avec les classes diri­geantes les res­pon­sa­bi­li­tés actuelles et futures de cette guerre, de ses buts et de ses méthodes. Et de même que chaque parti, sépa­ré­ment, man­quait à sa tâche, le repré­sen­tant le plus haut des orga­ni­sa­tions socia­listes de tous les pays, le Bureau socia­liste inter­na­tio­nal man­quait à la sienne. C’est à cause de ces faits que la classe ouvrière, qui n’avait pas cédé à l’affolement géné­ral ou qui avait su, depuis, s’en libé­rer, n’a pas encore trouvé, dans la seconde année du car­nage des peuples, les moyens d’entreprendre, dans tous les pays, une lutte active et simul­ta­née pour la paix.

Dans cette situa­tion into­lé­rable, nous, repré­sen­tants de par­tis socia­listes, de syn­di­cats, ou de mino­ri­tés de ces orga­ni­sa­tions, Alle­mands, Fran­çais, Ita­liens, Russes, Polo­nais, Let­tons, Rou­mains, Bul­gares, Sué­dois, Nor­vé­giens, Hol­lan­dais et Suisses, nous qui ne nous pla­çons pas sur le ter­rain de la soli­da­rité natio­nale avec nos exploi­teurs mais qui sommes res­tés fidèles à la soli­da­rité inter­na­tio­nale du pro­lé­ta­riat et à la lutte de classe, nous nous sommes réunis pour renouer les liens bri­sés des rela­tions inter­na­tio­nales, pour appe­ler la classe ouvrière à reprendre conscience d’elle-même et l’entraîner dans la lutte pour la paix.

Cette lutte est la lutte pour la liberté, pour la fra­ter­nité des peuples, pour le socia­lisme. Il faut entre­prendre cette lutte pour la paix, pour la paix sans annexions ni indem­ni­tés de guerre. Mais une telle paix n’est pos­sible qu’à condi­tion de condam­ner toute pen­sée de vio­la­tion des droits et des liber­tés des peuples. Elle ne doit conduire ni à l’occupation de pays entiers, ni à des annexions par­tielles. Pas d’annexions ni avouées ni mas­quées, pas plus qu’un assu­jet­tis­se­ment écono­mique qui, en rai­son de la perte de l’autonomie poli­tique qu’il entraîne, devient encore plus into­lé­rable. Le droit des peuples de dis­po­ser d’eux-mêmes doit être le fon­de­ment inébran­lable dans l’ordre des rap­ports de nation à nation.

Pro­lé­taires !

Depuis que la guerre est déchaî­née, vous avez mis toutes vos forces, tout votre cou­rage, toute votre endu­rance au ser­vice des classes pos­sé­dantes, pour vous entre-tuer les uns les autres. Aujourd’hui, il faut, res­tant sur le ter­rain de la lutte de classe irré­duc­tible, agir pour votre propre cause, pour le but sacré du socia­lisme, pour l’émancipation des peuples oppri­més et des classes asser­vies. C’est le devoir et la tâche des socia­listes des pays bel­li­gé­rants d’entreprendre cette lutte avec toute leur éner­gie. C’est le devoir et la tâche des socia­listes des pays neutres d’aider leurs frères, par tous les moyens, dans cette lutte contre la bar­ba­rie sanguinaire.

Jamais, dans l’histoire du monde, il n’y eut tâche plus urgente, plus élevée, plus noble ; son accom­plis­se­ment doit être notre œuvre com­mune. Aucun sacri­fice n’est trop grand, aucun far­deau trop lourd pour atteindre ce but : le réta­blis­se­ment de la paix entre les peuples.

Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphe­lins, bles­sés et muti­lés, à vous tous qui souf­frez de la guerre et par la guerre, nous vous crions : Par-dessus les fron­tières, par-dessus les champs de bataille, par-dessus les cam­pagnes et les villes dévastées,

Pro­lé­taires de tous les pays, unissez-vous !

Zim­mer­wald (Suisse), sep­tembre 1915.

Mani­feste adopté à l’unanimité des 38 par­ti­ci­pants de la confé­rence (5–8 sep­tembre 1915).

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