Rosa Luxemburg contre tous les nationalismes

Nous publions ci-dessous des extraits des deux pre­miers cha­pitres du livre de Rosa Luxem­burg La Ques­tion natio­nale et l’autonomie, écrit en polo­nais en 1908–1909. Ces quelques para­graphes nous semblent extrê­me­ment inté­res­sants pour agir dans la situa­tion actuelle, mar­quée à la fois par un retour des natio­na­lismes et par le sou­tien à ces mou­ve­ments natio­na­listes et sou­ve­rai­nistes de la part même de sec­teurs de l’extrême-gauche. Rosa Luxem­burg expose ici de façon très claire en quoi le fameux « droit des peuples à dis­po­ser d’eux-mêmes » cher aux léni­nistes et à leurs alliés, est, dans le cadre du capi­ta­lisme et de l’impérialisme, abso­lu­ment en contra­dic­tion avec une poli­tique de classe des tra­vailleurs. Nous avons uti­lisé ici la tra­duc­tion de Clau­die Weill publiée en 2001 aux éditions du Temps des cerises (désormais indis­po­nible), que nous avons légè­re­ment revue1. Nous ajou­tons quelques pré­ci­sions entre crochets.

 

« Tel est le schéma his­to­rique esquissé par Kautsky [Rosa Luxem­burg évoque ici un texte de Karl Kautsky, « Natio­na­lité et inter­na­tio­na­lisme » (1907)]. Certes, il consi­dère la chose sous un autre angle que Marx, il sou­ligne sur­tout l’aspect cultu­rel, paci­fique du déve­lop­pe­ment alors que Marx met l’accent sur l’aspect poli­tique qui, à l’extérieur, a pour arme la conquête. Aucun d’entre eux ne décrit le des­tin des natio­na­li­tés dans le cours de l’histoire selon qu’elles aient voulu se sépa­rer et deve­nir indé­pen­dantes, mais inver­se­ment. Kautsky montre – pour la pre­mière fois à notre connais­sance dans les écrits socia­listes d’aujourd’hui – direc­te­ment la ten­dance his­to­rique qui va dans le sens d’une élimi­na­tion com­plète des dif­fé­rences natio­nales dans le sys­tème socia­liste et d’une fusion de l’humanité civi­li­sée en une nation.

Certes, remarque ce théo­ri­cien, le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste contem­po­rain sus­cite en même temps des phé­no­mènes qui sont en contra­dic­tion appa­rente avec ce pro­ces­sus : le réveil et le ren­for­ce­ment de la culture natio­nale ainsi que l’aspiration à un État natio­nal en tant que « forme d’État qui cor­res­pond le mieux aux condi­tions modernes, celle où il peut le plus aisé­ment accom­plir ses tâches ».

Or, cet État natio­nal « le plus adé­quat » n’est qu’une abs­trac­tion qu’il est aisé de déve­lop­per et de défendre sur le plan théo­rique, mais qui ne cor­res­pond pas à la réa­lité. Le déve­lop­pe­ment his­to­rique qui mène à la com­mu­nauté civi­li­sée englo­bant tous les êtres humains s’opère essen­tiel­le­ment, comme l’ensemble du déve­lop­pe­ment social, au milieu de contra­dic­tions. Or la contra­dic­tion qui concerne l’expansion uni­fi­ca­trice de la civi­li­sa­tion inter­na­tio­nale ne réside pas là où la cherche Kautsky, dans la ten­dance à l’idéal de « l’État natio­nal », mais plu­tôt là où la voit Marx : dans la lutte meur­trière entre les nations, dans la ten­dance à édifier de grands États capi­ta­listes à l’extérieur des grands domaines de la civi­li­sa­tion et contre eux.

Le déve­lop­pe­ment des grandes puis­sances, qui consti­tue la carac­té­ris­tique saillante de l’époque moderne et qui s’impose par les pro­grès du capi­ta­lisme, condamne d’emblée toute la masse des mini– et micro-nationalités à la fai­blesse poli­tique. À côté de quelques nations très puis­santes qui sont les gérants du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste car elles dis­posent des moyens maté­riels et intel­lec­tuels indis­pen­sables pour pré­ser­ver leur indé­pen­dance écono­mique et poli­tique, l’« autodétermination », l’existence indé­pen­dante des mini– et micro-nations est illu­soire et le sera de plus en plus. Ce retour à l’existence indé­pen­dante de toutes ou du moins de la grande majo­rité des nations aujourd’hui oppri­mées ne serait pos­sible que si l’existence de petits États avait des chances et des pers­pec­tives d’avenir à l’époque capi­ta­liste. Pour le moment, les condi­tions écono­miques et poli­tiques à l’échelle des grandes puis­sances sont à ce point néces­saires dans la lutte pour l’existence des nations capi­ta­listes que les petits États poli­ti­que­ment indé­pen­dants, for­mel­le­ment égaux en droit, ne jouent en Europe qu’un rôle de figu­rant, et le plus sou­vent celui du bouc émis­saire. Peut-on par­ler sérieu­se­ment d’« autodétermination » pour les Mon­té­né­grins, les Bul­gares, les Rou­mains, les Serbes, les Grecs, for­mel­le­ment indé­pen­dants, et même, dans un cer­tain sens, pour les Suisses dont l’indépendance est le pro­duit des luttes poli­tiques et du jeu diplo­ma­tique dans le « concert euro­péen » ? Vue sous cet angle, l’idée d’assurer à toutes les « nations » la pos­si­bi­lité de s’autodéterminer res­semble pour le moins à la pers­pec­tive d’abandonner le déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme avancé pour retour­ner aux petits États du Moyen âge, loin en arrière, avant les XVème et XVIème siècles.

Le deuxième trait fon­da­men­tal de l’évolution récente qui condamne cette idée à n’être qu’une uto­pie est l’impérialisme capi­ta­liste. L’exemple de l’Angleterre et de la Hol­lande montre que, dans cer­taines cir­cons­tances, un pays capi­ta­liste peut même sau­ter com­plè­te­ment l’étape tran­si­toire de l’« État natio­nal » et édifier dès l’époque de la manu­fac­ture un État colo­nial. Tous les grands États capi­ta­listes ont suivi aux XVIIIème et XIXème siècles l’exemple de l’Angleterre et de la Hol­lande qui ont com­mencé à conqué­rir des colo­nies dès le début du XVIIème siècle. Le fruit de cette ten­dance est la ruine inces­sante de l’indépendance d’un nombre tou­jours crois­sant de pays et de peuples, de conti­nents entiers.

C’est jus­te­ment le déve­lop­pe­ment du com­merce mon­dial à l’époque du capi­ta­lisme qui entraîne la déca­dence inévi­table, quoique par­fois lente, de toutes les socié­tés plus pri­mi­tives, qui détruit leur manière his­to­ri­que­ment consti­tuée de s’« autodéterminer », les rend dépen­dantes de la meule du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste et de la poli­tique uni­ver­selle qui broie tout. Il faut être vic­time d’un aveu­gle­ment for­ma­liste pour pré­tendre qu’à l’heure actuelle, par exemple, la nation chi­noise – que l’on consi­dère la popu­la­tion de cet État comme une nation ou comme plu­sieurs nations – « décide de son propre sort ». L’effet des­truc­teur du com­merce mon­dial est suivi de l’annexion directe ou de la dépen­dance poli­tique des pays colo­niaux à des degrés et sous des formes divers.

Et si la social-démocratie [le mot désigne, à l’époque, le mou­ve­ment socia­liste révo­lu­tion­naire dans lequel s’inscrivait Rosa Luxem­burg] combat de toutes ses forces la poli­tique colo­niale dans son prin­cipe et dans tous ses symp­tômes et s’efforce inlas­sa­ble­ment d’empêcher qu’elle conti­nue de pro­gres­ser, elle se rend bien compte que cette évolu­tion, de même que l’émergence de la poli­tique colo­niale plongent ses racines pro­fondes dans les fon­de­ments de la pro­duc­tion capi­ta­liste, qu’elles accom­pa­gne­ront imman­qua­ble­ment les pro­grès ulté­rieurs du capi­ta­lisme et que seuls d’innocents « apôtres bour­geois de la paix » peuvent croire que les États actuels se détour­ne­ront de cette voie. Compte tenu de cette évolu­tion et de la néces­sité, pour les grands États capi­ta­listes, de lut­ter pour l’existence sur le mar­ché inter­na­tio­nal, de par­ti­ci­per à la poli­tique mon­diale et d’acquérir des pos­ses­sions colo­niales, « ce qui rem­plit le mieux sa fonc­tion dans les condi­tions actuelles », c’est-à-dire ce qui cor­res­pond le mieux aux besoins de l’exploitation capi­ta­liste, ce n’est pas « l’État natio­nal » – comme le sup­pose Kautsky – mais l’État conqué­rant. Et si l’on com­pare les dif­fé­rents degrés de rap­pro­che­ment à ce pré­tendu idéal, ce qui cor­res­pond le mieux à cette fonc­tion, ce n’est pas, par exemple, l’État fran­çais qui, au moins dans sa par­tie euro­péenne est à peu près natio­na­le­ment homo­gène, encore moins l’État espa­gnol qui, d’impérialiste qu’il était, s’est presque inté­gra­le­ment trans­formé en « État natio­nal » après s’être débar­rassé de ses colo­nies, mais ces États qui s’appuient sur l’oppression natio­nale aussi bien en Europe que dans le monde entier : les États anglais et alle­mand, les États-Unis d’Amérique du Nord qui recèlent en leur sein la plaie béante de l’oppression des Noirs et conquièrent les peuples asiatiques. […]

Certes, on peut poser le pro­blème beau­coup plus sim­ple­ment si l’on sépare la ques­tion des annexions colo­niales de celle des natio­na­li­tés en géné­ral. C’est d’ailleurs l’attitude qu’adoptent sou­vent, consciem­ment ou incons­ciem­ment, les défen­seurs des « droits des peuples » ; atti­tude qui cor­res­pond à la concep­tion de la poli­tique colo­niale d’un Éduard David dans la social-démocratie alle­mande ou d’un Van Kol dans la social-démocratie hol­lan­daise [Éduard David et Henri van Kol étaient deux figures de l’aile droite réfor­miste du socia­lisme, adver­saires donc de Rosa Luxem­burg], par exemple, qui consi­dèrent les annexions colo­niales en géné­ral comme l’expression de la mis­sion civi­li­sa­trice des peuples euro­péens, mis­sion qui serait indis­pen­sable même dans un sys­tème socia­liste. On peut résu­mer cette concep­tion comme appli­ca­tion « euro­péenne » du prin­cipe phi­lo­so­phique de Fichte dans la célèbre para­phrase de Lud­wig Börne : « je suis moi – tout ce qui est en dehors de moi est res­source alimentaire ».

Si seuls les peuples euro­péens sont recon­nus comme nations véri­tables alors que les peuples colo­niaux ne seraient que des « res­sources ali­men­taires », on peut par­ler d’« États natio­naux » en Europe et y inclure par exemple la France, le Dane­mark ou l’Italie et on peut aussi réduire le pro­blème des natio­na­li­tés aux com­pli­ca­tions internes à l’Europe. Mais dans ce cas, le « droit des nations à l’autodétermination » devient théo­rie des races domi­nantes et tra­hit net­te­ment son ori­gine : l’idéologie du libé­ra­lisme bour­geois et son cré­ti­nisme « euro­péen ». Dans l’acception des socia­listes, ce droit doit avoir, par sa nature même, un carac­tère uni­ver­sel ; l’élucider suf­fit pour mon­trer que l’espoir de réa­li­ser ce « droit » au sein du sys­tème exis­tant est une uto­pie en contra­dic­tion directe avec la ten­dance du déve­lop­pe­ment capi­ta­liste sur lequel la social-démocratie a fondé son exis­tence ; car l’objectif qui consiste à par­ta­ger tous les États exis­tants en uni­tés natio­nales, déli­mi­tées sur le modèle des États et petits États natio­naux, est une entre­prise par­fai­te­ment déses­pé­rée et, d’un point de vue his­to­rique, réactionnaire.

La for­mule du « droit des nations » ne suf­fit pas à jus­ti­fier l’attitude des socia­listes sur les ques­tions des natio­na­li­tés, non seule­ment parce qu’elle ne tient compte ni des condi­tions his­to­riques dis­sem­blables (dans l’espace et dans le temps), ni de la direc­tion géné­rale du déve­lop­pe­ment de la situa­tion uni­ver­selle, mais aussi parce qu’elle ignore tota­le­ment la théo­rie fon­da­men­tale du socia­lisme moderne – la théo­rie de la société de classes.

Lorsque nous par­lons de « droit des nations à l’autodétermination », nous enten­dons le concept de « nation » comme un tout, comme une entité sociale et poli­tique homo­gène. Cepen­dant, ce concept de « nation » est en fait l’une de ces caté­go­ries de l’idéologie bour­geoise que la théo­rie mar­xiste a sou­mises à une révi­sion radi­cale en mon­trant que der­rière le voile bru­meux des concepts de « liberté bour­geoise », « égalité devant la loi », etc., se cache tou­jours un contenu his­to­rique précis.

Dans la société de classes, il n’y a pas de nation en tant qu’entité socio-politique homo­gène, en revanche, dans chaque nation, il y a des classes aux inté­rêts et aux « droits » anta­go­nistes. Il n’y a lit­té­ra­le­ment aucun domaine social, des condi­tions maté­rielles les plus frustes aux plus sub­tiles des condi­tions morales, où les classes pos­sé­dantes et le pro­lé­ta­riat conscient adoptent la même atti­tude, où ils se pré­sentent comme un « peuple » indif­fé­ren­cié. Dans le domaine des rap­ports écono­miques, les classes bour­geoises défendent pied à pied les inté­rêts de l’exploitation, le pro­lé­ta­riat ceux du tra­vail. Dans le domaine des rap­ports juri­diques, la pro­priété est la pierre angu­laire de la société bour­geoise ; l’intérêt du pro­lé­ta­riat, en revanche, exige que ceux qui n’ont rien soient éman­ci­pés de la domi­na­tion de la pro­priété. Dans le domaine de la juri­dic­tion, la société bour­geoise repré­sente la « jus­tice » de classe, la jus­tice des repus et des domi­nants ; le pro­lé­ta­riat défend l’humanité et le prin­cipe qui consiste à tenir compte des influences sociales sur l’individu. Dans les rela­tions inter­na­tio­nales, la bour­geoi­sie repré­sente une poli­tique de guerre et d’annexions, dans la phase actuelle du sys­tème, la poli­tique doua­nière et la guerre com­mer­ciale ; le pro­lé­ta­riat, en revanche, repré­sente une poli­tique de paix géné­rale et de libre échange. Dans le domaine de la socio­lo­gie et de la phi­lo­so­phie, les écoles bour­geoises et celle qui défend le point de vue du pro­lé­ta­riat sont en nette contra­dic­tion. Idéa­lisme, méta­phy­sique, mys­ti­cisme, éclec­tisme sont repré­sen­ta­tifs des classes pos­sé­dantes et de leur vision du monde ; le pro­lé­ta­riat moderne a sa propre école, celle du maté­ria­lisme dia­lec­tique. Même dans le domaine des rela­tions humaines pré­ten­du­ment uni­ver­selles, de l’éthique, des opi­nions sur l’art, l’éducation : les inté­rêts, la vision du monde et les idéaux de la bour­geoi­sie d’une part, ceux du pro­lé­ta­riat conscient de l’autre consti­tuent deux camps sépa­rés l’un de l’autre par un abîme pro­fond. Même là où les aspi­ra­tions for­melles et les inté­rêts du pro­lé­ta­riat et de la bour­geoi­sie dans son ensemble ou, du moins, dans sa par­tie pro­gres­siste semblent iden­tiques, comme dans les aspi­ra­tions démo­cra­tiques, un gouffre sépare le contenu et la poli­tique réelle, caché sous l’identité des formes et des mots d’ordre.

Dans une société ainsi consti­tuée, il ne sau­rait être ques­tion d’une volonté col­lec­tive et uni­taire, de l’autodétermination de la « nation ». Les mou­ve­ments « natio­naux » et les luttes pour des « inté­rêts natio­naux » qu’on ren­contre dans l’histoire des socié­tés modernes sont en règle géné­rale des mou­ve­ments de classe de la couche bour­geoise diri­geante qui, le cas échéant et jusqu’à un cer­tain point, peut aussi repré­sen­ter les inté­rêts d’autres couches popu­laires et ce, dans la mesure où elle pro­tège en tant qu’« intérêts natio­naux » des formes pro­gres­sistes du déve­lop­pe­ment his­to­rique et où la classe labo­rieuse ne s’est pas encore déta­chée de la masse du « peuple » conduite par la bour­geoi­sie, pour deve­nir une classe poli­tique consciente et indé­pen­dante. En ce sens, la bour­geoi­sie fran­çaise avait le droit, pen­dant la Grande Révo­lu­tion, de par­ler au nom du « peuple » fran­çais en tant que Tiers-État, et même la bour­geoi­sie alle­mande pou­vait se consi­dé­rer jusqu’à un cer­tain point en 1848 comme repré­sen­tante du « peuple » alle­mand, même si le Mani­feste com­mu­niste et, en par­tie, la Neue Rhei­nische Zei­tung [jour­nal dirigé par Karl Marx pen­dant la révo­lu­tion de 1848–1849, se pro­cla­mant « organe de la démo­cra­tie »] étaient déjà des signes avant-coureurs d’une poli­tique de classe propre au pro­lé­ta­riat en Alle­magne. Dans ces deux cas, cela vou­lait dire que la cause révo­lu­tion­naire de la classe bour­geoise, à ce stade du déve­lop­pe­ment social, coïn­ci­dait avec celle du peuple tout entier car ce der­nier consti­tuait encore avec la bour­geoi­sie une masse indif­fé­ren­ciée oppo­sée au féo­da­lisme dominant.

Ce fait suf­fit à démon­trer que le « droit des nations » ne peut pas déter­mi­ner la posi­tion d’un parti socia­liste sur la ques­tion natio­nale. L’existence d’un tel parti est déjà la preuve que la bour­geoi­sie a cessé d’être le repré­sen­tant de toute la masse du peuple, que la classe du pro­lé­ta­riat ne s’abrite plus sous l’aile pro­tec­trice de la bour­geoi­sie, qu’elle s’est déta­chée d’elle pour deve­nir une classe indé­pen­dante avec ses propres objec­tifs sociaux et poli­tiques. Mais comme la concep­tion du « peuple », des « droits » et de la « volonté popu­laire » en tant qu’ensemble homo­gène est un reli­quat de l’époque où l’antagonisme entre pro­lé­ta­riat et bour­geoi­sie n’était que latent et incons­cient, ainsi que nous l’avons démon­tré, voir le pro­lé­ta­riat conscient et orga­nisé indé­pen­dam­ment l’utiliser serait un para­doxe, non pas du point de vue de la logique sco­laire, mais un para­doxe historique.

Sur la ques­tion natio­nale, un parti socia­liste doit dans la société actuelle tenir compte avant tout de l’antagonisme des classes. La ques­tion natio­nale tchèque a un aspect dif­fé­rent pour la petite bour­geoi­sie jeune-Tchèque et pour le pro­lé­ta­riat tchèque. Nous ne pou­vons pas davan­tage don­ner à la ques­tion natio­nale polo­naise une solu­tion satis­fai­sante à la fois pour mon­sieur Kos­cielski [natio­na­liste polo­nais de l’époque] et pour son valet de ferme à Milos­law ; à la fois pour la bour­geoi­sie à Var­so­vie et Lodz, et pour les tra­vailleurs polo­nais conscients. La ques­tion juive se reflète, elle aussi, de manière tout à fait dif­fé­rente dans les esprits de la bour­geoi­sie juive et dans la conscience du pro­lé­ta­riat révo­lu­tion­naire juif. Pour la social-démocratie, la ques­tion des natio­na­li­tés est avant tout, comme toutes les autres ques­tions sociales et poli­tiques, une ques­tion d’intérêts de classe. […]

Et tel est en fait le contenu, la signi­fi­ca­tion essen­tielle du prin­cipe énoncé par le Congrès inter­na­tio­nal de Londres dans la résolution citée [Rosa Luxem­burg a men­tionné au début de son livre une réso­lu­tion du congrès socia­liste inter­na­tio­nal tenu à Londres en 1896]. « Le droit des peuples à dis­po­ser d’eux-mêmes » ne ces­sera d’être une phra­séo­lo­gie creuse que dans un sys­tème social où le « droit au tra­vail » ces­sera d’être une for­mule vide de sens. Un sys­tème socia­liste qui non seule­ment éradique la domi­na­tion d’une classe sociale sur une autre mais qui sup­prime en même temps l’existence même des classes sociales et leur anta­go­nisme, la sépa­ra­tion de la société en classes aux inté­rêts et aux aspi­ra­tions dif­fé­rentes, seul un tel sys­tème réa­lise, par l’harmonie et la soli­da­rité des inté­rêts, une société comme somme d’individus unis et, par consé­quent, comme ensemble homo­gène à la volonté orga­ni­sée en com­mun où l’accomplissement de cette volonté est pos­sible. C’est alors seule­ment que le sys­tème socia­liste réa­li­sera aussi la « nation » comme volonté uni­taire ainsi que les condi­tions maté­rielles de sa libre auto­dé­ter­mi­na­tion, dans la mesure où les nations consti­tue­raient dans ce sys­tème des orga­nismes sociaux par­ti­cu­liers, ou, comme l’affirme Kautsky, fusion­ne­raient en un orga­nisme unique. Bref, la société n’acquiert la pos­si­bi­lité pra­tique de dis­po­ser libre­ment de son exis­tence natio­nale que lorsqu’elle peut dis­po­ser libre­ment de son exis­tence écono­mique, des condi­tions de sa pro­duc­tion. Les « nations » seront maî­tresses de leur exis­tence his­to­rique lorsque la société humaine sera maî­tresse de son pro­ces­sus social.

C’est déjà une rai­son suf­fi­sante pour juger erro­née l’analogie entre toutes les reven­di­ca­tions démo­cra­tiques, telles que le droit à la liberté de parole, de presse, d’association et de réunion, et le « droit des nations à l’autodétermination », que ses par­ti­sans tentent par­fois d’établir. […] Le point de vue cité ignore com­plè­te­ment que ces « droits » appa­rem­ment ana­logues se situent sur des plans his­to­riques tout à fait dif­fé­rents. Le droit d’association et de réunion, la liberté d’expression et de la presse sont des formes juri­diques établies, consti­tuantes d’une société civile mature. En revanche, le « droit des nations à l’autodétermination » n’est que la for­mu­la­tion méta­phy­sique d’une idée qui, inap­pli­cable dans la société bour­geoise, ne peut être réa­li­sée que sur la base d’un sys­tème socialiste. […]

La social-démocratie est le parti de classe du pro­lé­ta­riat. Sa tâche his­to­rique consiste à repré­sen­ter les inté­rêts de classe du pro­lé­ta­riat en même temps que les inté­rêts du déve­lop­pe­ment révo­lu­tion­naire de la société capi­ta­liste qui tendent vers la réa­li­sa­tion du socia­lisme. La social-démocratie a donc voca­tion, non pas à réa­li­ser le droit des nations à l’auto-détermination, mais seule­ment le droit à l’auto-détermination de la classe ouvrière, de la classe exploi­tée et oppri­mée – du pro­lé­ta­riat. C’est de ce point de vue que la social-démocratie exa­mine toutes les ques­tions sociales et poli­tiques sans excep­tion, et c’est de ce point de vue qu’elle for­mule ses exi­gences pro­gram­ma­tiques. Ni en matière de formes poli­tiques que nous deman­dons pour l’État, ni en matière de poli­tique inté­rieure et étran­gère de l’État, ni en matière de juri­dic­tion ou de sys­tème sco­laire, d’impôts ou d’armée la social-démocratie ne laisse au « peuple » la pos­si­bi­lité de déci­der de son sort selon son bon vou­loir et son « autodétermination ». […]

Cela devient tout à fait clair si l’on veut bien faire des­cendre la ques­tion des nuages de l’abstraction vers la terre ferme de la situa­tion concrète.

Le « peuple » doit avoir le « droit » de s’autodéterminer. Mais qui est donc le « peuple », qui détient le pou­voir, qui a le « droit » d’être le repré­sen­tant auto­risé du « peuple » et de sa volonté ? Com­ment sait-on ce que le « peuple » veut vrai­ment ? Y a-t-il un parti poli­tique qui ne pré­ten­drait pas être, à l’inverse de tous les autres, le véri­table repré­sen­tant de la « volonté popu­laire » alors que tous les autres n’exprimeraient qu’une volonté popu­laire défor­mée et fal­si­fiée ? Tous les par­tis bourgeois-libéraux se consi­dèrent, par la nature des choses, comme la volonté incar­née du peuple, ils reven­diquent le mono­pole exclu­sif de repré­sen­ta­tion du « peuple ». Mais les par­tis conser­va­teurs et réac­tion­naires ne se réclament pas moins de la volonté et des inté­rêts du peuple et dans cer­taines limites, à bon droit. La Grande Révo­lu­tion fran­çaise était incon­tes­ta­ble­ment l’expression de la volonté du peuple fran­çais, mais Napo­léon qui balaya l’œuvre de la révo­lu­tion par le coup d’État du 18 Bru­maire fit lit­té­ra­le­ment du prin­cipe de « la volonté géné­rale » le fon­de­ment de toute sa réforme de l’État. […] Il en va de l’« authentique » volonté du « peuple » comme de l’anneau authen­tique dans la para­bole de Les­sing, « Nathan le sage » : il a dis­paru et il semble presque impos­sible de le retrou­ver et de le dis­tin­guer des faux et des imitations. […]

Même si l’appétit de la bour­geoi­sie capi­ta­liste pour des mar­chés qui lui appar­tiennent « en propre » est élas­tique et exten­sible au point d’avoir natu­rel­le­ment ten­dance à inclure le globe entier, la quin­tes­sence de l’« idée natio­nale » bour­geoise moderne réside en ce que, aux yeux de la bour­geoi­sie de chaque pays, sa propre nation, sa « patrie » est des­ti­née par nature à ser­vir de mar­ché pour ses pro­duits. […] Pour se déve­lop­per, le capi­ta­lisme a besoin non seule­ment de mar­chés mais aussi de tout l’appareil d’un État capi­ta­liste moderne. Pour exis­ter nor­ma­le­ment, la bour­geoi­sie n’a pas exclu­si­ve­ment besoin de condi­tions écono­miques de pro­duc­tion mais elle a aussi besoin de condi­tions poli­tiques pour asseoir son pou­voir de classe. Il en résulte que la forme spé­ci­fique des aspi­ra­tions natio­nales, le véri­table inté­rêt de classe de la bour­geoi­sie, c’est l’avènement de l’indépendance étatique. […]

Le fon­de­ment his­to­rique des mou­ve­ments natio­naux modernes de la bour­geoi­sie n’est rien d’autre que l’aspiration au pou­voir de classe, ces aspi­ra­tions trou­vant leur expres­sion dans une forme sociale spé­ci­fique : l’État capi­ta­liste moderne, qui est « natio­nal » en ce qu’il per­met à la bour­geoi­sie d’une natio­na­lité don­née d’exercer sa domi­na­tion sur toute la popu­la­tion mélan­gée de l’État. […]

Du point de vue des inté­rêts du pro­lé­ta­riat, les choses sont bien dif­fé­rentes. […] La mis­sion his­to­rique de la bour­geoi­sie est la créa­tion d’un État « natio­nal » moderne ; mais la tâche his­to­rique du pro­lé­ta­riat est d’abolir cet État, en ce qu’il est une forme poli­tique du capi­ta­lisme dans laquelle lui-même émerge en tant que classe consciente, afin d’établir le sys­tème socialiste. »

1 Les extraits se trouvent pages 40 à 72 de cette tra­duc­tion fran­çaise, et par­tiel­le­ment dans Rosa Luxem­burg, Inter­na­tio­na­lis­mus und Klas­sen­kampf, Luch­te­rhand Ver­lag, 1971, pages 249 à 265.

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