Ecole et novlangue

Tribune

La ministre de l’Education nationale Vallaud-Belkacem entendait placer sa réforme sous le signe de la lutte contre les inégalités et contre un système de plus en plus élitiste. Bref, une énième réforme pour « l’égalité des chances ». Voyons un peu.

Inégalité de genre et de sexe, d’abord. Est-il besoin d’y revenir ? La ministre, qui s’est fait une place au sein du PS grâce à son engagement féministe, a reculé lamentablement sur ses fameux « ABC de l’égalité », diluant leurs contenus de la maternelle à la terminale sans aucun programme contraignant. Les enseignant-e-s peuvent aborder les questions de genre s’ils/si elles le souhaitent mais cela n’a rien d’obligatoire. Notons au passage que les formations à ce sujet sont facultatives et que, à ce titre, les enseignant-e-s stagiaires ne bénéficient pas dans les ESPE (IUFM nouvelle formule) de cours là-dessus. En un mot, on ne prêche que les convaincu-e-s.

Un « collège moins élitiste » ensuite. Que le collège soit un grand moment de sélection sociale, et que le choix de l’option latin ou de la classe bi-langue y joue un grand rôle, est incontestable. Est-ce une raison pour tirer un trait sur ces deux enseignements ? Ne devrait-on pas, au contraire, étendre ces disciplines au plus grand nombre ? Vous n’avez rien compris ! Pour rendre le collège moins élitiste, on remplace des heures de français, de maths… par des enseignements « interdisciplinaires », les fameux EPI. Casser les frontières artificiellement étanches que l’Ecole a traditionnellement construites entre les différentes matières est, pédagogiquement et intellectuellement, une bonne idée. Mais, là où le bât blesse, c’est que cela prive les collégien-ne-s d’enseignements nécessaires à leurs apprentissages. Surtout, la répartition de ces heures un peu particulières a lieu à la discrétion des chefs d’établissement : c’est la fameuse « autonomie » des collèges. Ainsi, d’un établissement à l’autre, on pourra bénéficier d’un nombre d’heures de maths passant du simple au double. Gageons que, comme d’habitude, les collèges les plus déshérités utiliseront ces heures pour des « projets innovants » ou pour dédoubler les classes trop chargées alors que ceux du quartier latin trouveront le moyen de les investir pour maintenir leurs élèves sur des rails de trains menant tout droit aux grandes écoles.

En outre, on reprend à la réforme Chatel du lycée le fameux « accompagnement personnalisé », censé certifier un regard personnel et bienveillant sur chaque élève. Or, l’expérience des lycées, justement, montre qu’il s’agit là d’un leurre puisque ce cours a lieu… en classe entière !

Pour mener à bien cette réforme, les réunions vont se multiplier et la participation aux formations ad hoc est rendue obligatoire, sous peine de retrait de salaire. Car l’autonomie, vous l’avez compris, n’est pas celle des enseignant-e-s mais bien celle de leurs chef-e-s. Ainsi, non seulement cette réforme maintient le rôle de sélection sociale du collège, mais elle risque également de départager brutalement les enseignant-e-s doté-e-s de superpouvoirs leur permettant de tenir le rythme du commun des mortel-le-s. Et, surtout, d’accroître encore la mainmise de l’administration sur les fonctionnaires, au détriment de tout exercice de l’esprit critique.

Vous avez dit « esprit critique » ? Autre tarte à la crème de nos gouvernant-e-s depuis les attentats de janvier 2015 : développer « l’esprit critique » des élèves, qui doit leur permettre de devenir des « citoyens autonomes ». Un cours est prévu à cet effet : l’enseignement moral et civique (EMC). De quoi s’agit-il exactement ? D’une heure hebdomadaire qui remplace point par point l’éducation civique qui lui préexistait. Rien de bien neuf, donc. Si : il est vrai que certaines filières, au lycée, ne bénéficiaient pas d’un tel enseignement. C’est désormais chose faite. Cependant, cela ne fait pas l’objet de dotations horaires spécifiques, ce qui contraint le conseil d’administration des lycées à surcharger les classes ou à réduire le nombre de dédoublements. En un mot, on aiguise l’esprit critique des élèves en organisant des débats à 35.

Mais, d’ailleurs, qu’entend-on par « esprit critique » ? Jetons un œil aux programmes d’EMC : respect de l’autorité, amour de la république… Il est d’ailleurs prévu une « réserve citoyenne » pour aider les enseignants à diffuser ces idées. Il s’agit d’enseignant-e-s ou d’intervenant-e-s passé-e-s maîtres dans la maîtrise de la rhétorique de ces « empêcheurs de penser en rond » que sont Caroline Fourest ou Alain Finkielkraut (!). Ah bon, vous ne les trouvez pas aptes à interroger les élèves ? C’est que vous n’avez vraiment rien compris à cette merveilleuse République menacée de toutes parts pour son indépendance d’esprit ! Et, tant il est vrai qu’est par nature doté d’esprit critique celui ou celle qui pense comme moi, les élèves qui perturberaient d’une façon ou d’une autre la minute de silence du 16 novembre devront être dénoncé-e-s au chef d’établissement.

Lutte contre les inégalités, autonomie, esprit critique… Autant de mots passe-partout que les gouvernements de droite comme de gauche utilisent pour leur pouvoir de séduction et leur vide sémantique. Il s’agit là d’une véritable manipulation du langage à des fins propagandistes qui mériterait une analyse en profondeur. Il nous faut de toute urgence refuser ce brouillage et proposer une contre-offensive idéologique à la hauteur des enjeux.

Clélie.