Il y a 100 ans, la Conférence de Kienthal

Il y a un siècle, du 24 au 30 avril 1916, une Confé­rence socia­liste inter­na­tio­nale se tenait à Kien­thal en Suisse. Cette Confé­rence de Kien­thal étant la suite de la Confé­rence de Zim­mer­wald, tenue en sep­tembre 1915, elle fut donc dési­gnée comme « Seconde Confé­rence Socia­liste Inter­na­tio­nale de Zim­mer­wald ». La Confé­rence de Kien­thal consti­tue une étape impor­tante de la réap­pa­ri­tion de l’internationalisme et de la lutte de classe contre la Pre­mière Guerre mon­diale. Nous repro­dui­sons ci-dessous le Mani­feste adopté par la confé­rence à l’unanimité des délé­gués présents :

« Aux Peuples qu’on ruine et qu’on tue !

Pro­lé­taires de tous les pays, unissez-vous !

Deux ans de guerre mon­diale ! Deux ans de ruines ! Deux ans de mas­sacres ! Deux ans de réaction !

Qui donc est res­pon­sable ? Où sont donc – der­rière ceux qui, au der­nier moment, ont allumé l’incendie – ceux-là qui l’ont voulu et pré­paré depuis un quart de siècle ? Ils sont parmi les pri­vi­lé­giés ! Lorsque, au mois de sep­tembre 1915, au-dessus de la mêlée, au milieu des pas­sions guer­rières déchaî­nées, nous, socia­listes des pays bel­li­gé­rants et neutres, réunis fra­ter­nel­le­ment à Zim­mer­wald pour sau­ver l’honneur du Socia­lisme et déga­ger sa res­pon­sa­bi­lité, nous disions déjà dans notre Manifeste :

Les ins­ti­tu­tions du régime capi­ta­liste qui dis­posent du sort des peuples : les gou­ver­ne­ments (monar­chiques ou répu­bli­cains), la diplo­ma­tie secrète, les puis­santes orga­ni­sa­tions patro­nales, les par­tis bour­geois, la presse capi­ta­liste, l’Eglise – sur elles toutes pèse la res­pon­sa­bi­lité de cette guerre, sur­gie d’un ordre social qui les nourrit.

C’est pour­quoi, « chaque peuple », comme l’a dit Jau­rès quelques jours avant sa mort, « a paru à tra­vers les rues de l’Europe avec sa petite torche à la main ».

Après avoir cou­ché dans la tombe des mil­lions d’hommes, désolé des mil­lions de familles, fait des mil­lions de veuves et d’orphelins, après avoir accu­mulé ruines sur ruines et détruit irré­mé­dia­ble­ment une par­tie de la civi­li­sa­tion, cette guerre cri­mi­nelle s’est immo­bi­li­sée. Mal­gré les héca­tombes sur tous les fronts, pas de résul­tats déci­sifs. Pour faire seule­ment vaciller ces fronts, il fau­drait que les gou­ver­ne­ments sacri­fient des mil­lions d’hommes.

Ni vain­queurs ni vain­cus, ou plu­tôt tous vain­cus, c’est-à-dire tous sai­gnés, tous épui­sés : tel sera le bilan de cette folie guer­rière. Les classes diri­geantes peuvent ainsi consta­ter la vanité de leurs rêves de domi­na­tion impé­ria­liste. Ainsi est-il de nou­veau démon­tré que seuls ont bien servi leur pays, ceux des socia­listes qui, mal­gré les per­sé­cu­tions et les calom­nies, se sont oppo­sés, dans ces cir­cons­tances, au délire natio­na­liste en récla­mant la paix immé­diate et sans annexions. Que vos voix nom­breuses crient avec les nôtres : A bas la guerre ! Vive la paix !

Tra­vailleurs des villes et des champs !

Vos gou­ver­ne­ments, les cliques impé­ria­listes et leurs jour­naux vous disent qu’il faut « tenir jusqu’au bout » pour libé­rer les peuples oppri­més. C’est une des plus grandes four­be­ries ima­gi­nées par nos maîtres, pour la guerre. Le vrai but de cette bou­che­rie mon­diale est, pour les uns, de s’assurer la pos­ses­sion du butin qu’ils ont ras­sem­blé pen­dant des siècles et au cours d’autres guerres ; pour les autres, d’aboutir à un nou­veau par­tage du monde, afin d’augmenter leur lot en annexant des ter­ri­toires, en écar­te­lant des peuples, en les rabais­sant au niveau des parias.

Vos gou­ver­ne­ments et vos jour­naux vous disent qu’il faut conti­nuer la guerre pour tuer le mili­ta­risme. Ils vous trompent. Le mili­ta­risme d’un peuple ne peut être ruiné que par ce peuple lui-même. Et le mili­ta­risme devra être ruiné dans tous les pays. Vos gou­ver­ne­ments et vos jour­naux vous disent encore qu’il faut pro­lon­ger la guerre pour qu’elle soit la « der­nière guerre ». Ils vous trompent tou­jours. Jamais la guerre n’a tué la guerre. Au contraire, en exci­tant les sen­ti­ments et les inté­rêts de « revanche », la guerre pré­pare la guerre, la vio­lence appelle la vio­lence. De sorte que vos maîtres, en vous sacri­fiant, vous enferment dans un cercle infer­nal. De ce cercle, seront impuis­santes de vous tirer les illu­sions du paci­fisme bourgeois.

Il n’y a qu’un moyen défi­ni­tif d’empêcher les guerres futures : C’est la conquête du gou­ver­ne­ment et de la pro­priété capi­ta­liste par les peuples eux-mêmes. La « paix durable » sera le fruit du Socia­lisme triomphant.

Pro­lé­taires !

Regar­dez autour de vous. Quels sont ceux qui parlent de conti­nuer la guerre jusqu’au bout, jusqu’à la « vic­toire ». Ce sont les auteurs res­pon­sables, les jour­naux ali­men­tés aux fonds secrets, les four­nis­seurs des armées et tous les pro­fi­teurs de la guerre ; les social-nationalistes, les per­ro­quets des for­mules guer­rières gou­ver­ne­men­tales ; les réac­tion­naires qui se réjouissent en secret de voir tom­ber sur les champs de bataille ceux qui mena­çaient hier leurs pri­vi­lèges usur­pés, c’est-à-dire les socia­listes, les ouvriers syn­di­ca­listes et ces pay­sans qui semaient le blé rouge à tra­vers les cam­pagnes.

Voilà le parti des pro­lon­geurs de la guerre. A lui les forces gou­ver­ne­men­tales, à lui les jour­naux men­teurs, empoi­son­neurs des peuples, à lui la liberté de pro­pa­gande pour la conti­nua­tion des mas­sacres et des ruines. Et à vous, les vic­times, le droit de vous taire et de souf­frir, l’état de siège, la cen­sure, la pri­son, la menace, le bâillon.

Cette guerre, peuples tra­vailleurs, n’est pas votre guerre, et cepen­dant c’est vous qui en êtes, en masse, les vic­times. Dans la tran­chée, à la pointe des batailles, expo­sés à la mort, voilà les pay­sans et les sala­riés. A l’arrière, à l’abri, voici la plu­part des riches et leurs valets « embus­qués ». Pour eux, la guerre c’est la mort des autres.

Et ils en pro­fitent pour conti­nuer et même accen­tuer contre vous leur lutte de classe, tan­dis qu’à vous ils prêchent « l’union sacrée ». Ils des­cendent même jusqu’à exploi­ter vos misères et vos souf­frances pour essayer de vous faire tra­hir vos devoirs de classe et de tuer en vous l’espérance socia­liste. L’injustice sociale et le sys­tème des classes sont encore plus visibles dans la guerre que dans la paix. Dans la paix, le régime capi­ta­liste ne dérobe au tra­vailleur que son bien-être ; dans la guerre, il lui prend tout, puisqu’il lui prend la vie.

Assez de morts ! Assez de souffrances !

Assez de ruines aussi !

Car c’est encore sur vous, peuples tra­vailleurs, que tombent et tom­be­ront ces ruines. Aujourd’hui, des cen­taines de mil­liards sont jetés au gouffre de la guerre et per­dus ainsi pour le bien-être des peuples, pour les œuvres de civi­li­sa­tion, pour les réformes sociales, qui auraient amé­lioré votre sort, favo­risé l’instruction et atté­nué la misère. Demain, de lourds impôts s’appesantiront sur vos épaules cour­bées. Assez payé de votre tra­vail, de votre argent, de votre exis­tence ! Lut­tez pour impo­ser immé­dia­te­ment la paix, sans annexions.

Que dans tous les pays bel­li­gé­rants, les femmes et les hommes des usines et des champs se dressent contre la guerre et ses consé­quences, contre la misère et les pri­va­tions, contre le chô­mage et la cherté de la vie ! Qu’ils élèvent la voix pour le réta­blis­se­ment des liber­tés confis­quées, pour les lois ouvrières et pour les reven­di­ca­tions agraires des tra­vailleurs des champs. Que les pro­lé­taires des pays neutres viennent en aide aux socia­listes des pays bel­li­gé­rants dans la lutte dif­fi­cile qu’ils mènent contre la guerre ; qu’ils s’opposent de toutes leurs forces à l’extension de la guerre.

Que les socia­listes de tous les pays agissent confor­mé­ment aux déci­sions des congrès socia­listes inter­na­tio­naux, d’après les­quelles c’est le devoir des classes ouvrières de s’entremettre, pour faire ces­ser promp­te­ment la guerre.

En consé­quence, exer­cez, contre la guerre, le maxi­mum de pres­sion pos­sible sur vos élus, sur vos par­le­ments, sur vos gouvernements.

Exi­gez la fin immé­diate de la col­la­bo­ra­tion socia­liste aux gou­ver­ne­ments capi­ta­listes de guerre ! Exi­gez des par­le­men­taires socia­listes qu’ils votent désor­mais contre les cré­dits deman­dés pour pro­lon­ger la guerre.

Par tous les moyens en votre pou­voir, ame­nez la fin de la bou­che­rie mondiale.

Récla­mez un armis­tice immé­diat ! Peuples qu’on ruine et qu’on tue, debout contre la guerre !

Cou­rage ! N’oubliez pas que, mal­gré tout, vous êtes encore le nombre et que vous pour­riez être la force.

Que dans tous les pays, les gou­ver­ne­ments sentent gran­dir en vous la haine de la guerre et la volonté de revanches sociales, et l’heure de la paix sera avancée.

A bas la guerre !

Vive la paix ! – la paix immé­diate et sans annexions.

Vive le Socia­lisme inter­na­tio­nal ! »

Confé­rence de Kien­thal
Confé­rence de Kiental

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