Critique de la raison « PIR »

Ana­lyse rhé­to­rique de Les Blancs, les Juifs et nous

Un rayon de soleil sur le soir qui tombe. Musique et fanions. Une « can­tine asso­cia­tive » de ban­lieue qui annonce, pour le mee­ting de ce soir, une invi­tée de marque : Hou­ria Bou­teldja, porte-parole du Parti des Indi­gènes de la Répu­blique, mal­me­née par la « bonne conscience de gauche ».

Dès mon arri­vée, je suis cor­ri­gée par l’une des orga­ni­sa­trices : il ne s’agit pas d’un « mee­ting » mais d’un « débat ». Tant mieux : je pré­sume qu’il y aura échange contra­dic­toire. D’ailleurs, une autre invi­tée est annon­cée : la phi­lo­sophe belge Isa­belle Stengers.

Autour de moi, les dis­cus­sions témoignent de l’enthousiasme des participant.e.s : la pen­sée de Bou­teldja est tel­le­ment « fine » que beau­coup avouent « ne rien y com­prendre ». Je me demande donc, un peu per­plexe, sur quelle base repose leur adhé­sion à son sys­tème. D’autres com­mentent cer­taines de ses sor­ties média­tiques : « quand elle dit ”Nous, on a l’Humanité avec nous !”, elle est magis­trale ! ». En voilà, une phrase à l’argumentation impa­rable ! Qui peut se pré­va­loir d’avoir « l’Humanité » avec soi ? Il faut avoir pris le temps de recen­ser tous ses par­ti­sans de part et d’autre du globe ! Ce simple tra­vail mérite à lui seul que je tire mon chapeau.

Enfin, les voix se taisent et le « débat » com­mence. Toutes les voix se taisent : Bou­teldja et Sten­gers res­semblent à deux dames trop polies qui veulent à tout prix lais­ser l’autre pas­ser en pre­mier. « Vous d’abord ! Je n’en ferais rien ! » Pour­tant, l’organisatrice les a déjà pré­sen­tées, insis­tant sur sa « joie » d’avoir comme invi­tée la repré­sen­tante du PIR, hélas1 vili­pen­dée et bou­dée par les médias (elle était invi­tée sur France 2 par Tad­déi la semaine d’avant, mais bon).

Isa­belle Sten­gers prend la parole. Pour aus­si­tôt se lan­cer dans un pané­gy­rique de Bou­teldja pour le moins désar­mant : au contraire de l’oratrice, la jeune femme a connu, eu égard à ses ori­gines extra-européennes, une his­toire ter­rible qui explique l’acuité de ses ana­lyses et son cou­rage dans ses com­bats. Je me retourne : que des Blancs autour de moi. Sten­gers me semble à l’image du public, cher­chant dans une forme de « com­mu­nion » avec Bou­teldja l’absolution pour ce ter­rible péché qu’est le fait d’être né blanc. Et la phi­lo­sophe belge de se don­ner la dis­ci­pline pen­dant cinq bonnes minutes.

Ca y est, la porte-parole du PIR parle. Que dit-elle ? Le cou­rage qu’il faut pour oser réflé­chir et par­ler en ces temps de dik­tat post-colonial. C’est un tra­vail dif­fi­cile qui, Isa­belle Sten­gers a rai­son, demande beau­coup de cou­rage. Risquerait-elle sa vie et sa pri­son pour ses idées ? Non, elle me ras­sure aus­si­tôt : ce qu’elle met en balance, c’est sa « res­pec­ta­bi­lité ». Bon, si sa crainte est seule­ment de plus être invi­tée à gri­gno­ter des petits fours, me voilà sou­la­gée. Mais, ajoute-t-elle, c’est pour gagner quelque chose de bien plus pré­cieux qu’elle fait ce sacri­fice : la « dignité ». C’est au nom de cette « dignité » (le mot est mar­telé cinq ou six fois en trois minutes) que les « Indi­gènes » doivent sacri­fier leur « res­pec­ta­bi­lité ». Voilà les enjeux posés : dignité vs respectabilité.

  1. « Au com­men­ce­ment était le Verbe ». Du bon usage du flou lexical

Je m’interroge sur cet usage des noms abs­traits en « -té » dont le choix n’est pas uni­que­ment pré­sidé par la rime. Ces sub­stan­tifs, par leur abs­trac­tion même, ont un contour séman­tique assez flou, qui per­met à cha­cun d’y entendre ce qu’il sou­haite2. De la part de quelqu’un qui reproche volon­tiers à la pen­sée post-coloniale de pen­ser en caté­go­ries uni­ver­selles et abs­traites, je trouve la farce assez osée.

Il est vrai, Hou­ria Bou­teldja affec­tionne en réa­lité les sub­stan­tifs abs­traits, qu’il s’agisse du néo­lo­gisme « blan­chité », lui aussi nom de qua­lité en « -té » qui appa­raît dès le pre­mier cha­pitre dans son livre Les Blancs, les Juifs et nous, ou des caté­go­ries « race », « Blancs », « Juifs » et « Indi­gènes » dont elle prend soin de pré­ci­ser qu’il s’agit sous sa plume de caté­go­ries sociales et non de faits de peau3. Ainsi, on ne sau­rait lui repro­cher de tom­ber dans le tra­vers de ses enne­mis, c’est-à-dire d’élaborer une pen­sée raciste.

Ce goût pour les termes abs­traits et mal défi­nis appa­raît dès le som­maire : après un pre­mier cha­pitre aux allures d’introduction inti­tulé « Fusillez Sartre ! » auquel elle reproche de ne pas avoir été « traître à sa race4 », elle pro­pose un cha­pitre au titre éloquent, « Vous, les Blancs », deux autres « Nous, les Femmes indi­gènes » et « Nous, les Indi­gènes » avant un der­nier « Alla­hou akbar ! ». Un som­maire qui témoigne clai­re­ment d’une bipar­ti­tion nette entre ce « nous » et ce « vous » arti­cu­lée autour de conflits qui oppo­se­raient fon­da­men­ta­le­ment les « Indi­gènes » — enten­dez : ceux qui relèvent de cette « caté­go­rie sociale » — et les « Blancs ». L’opposition « dignité »/ « res­pec­ta­bi­lité » serait donc une réponse à l’alternative « blan­chité »/ « déco­lo­nia­lité », p. 64.

  1. « Et la ten­dresse, bor­del ! ». Du bon usage du manichéisme

Car, en plus d’aimer les mots abs­traits, Bou­teldja aime les oppo­si­tions franches, se pré­va­lant en cela de la pen­sée de Fanon : « Le mani­chéisme du colon pro­duit un mani­chéisme du colo­nisé 5». C’est ce qui lui per­met de voir des « para­doxes » un peu par­tout (le terme appa­raît deux fois en deux pages, pp. 19 et 20, pour défi­nir l’attitude à la fois anti­co­lo­niale et « blanche » de Sartre et l’amitié de Genet pour les colo­ni­sés comme pour les Juifs6) mais aussi de don­ner rapi­de­ment à son livre une pré­oc­cu­pa­tion morale plus que poli­tique : elle oppose les méchants aux « gen­tils 7», l’« innocence 8» à la culpa­bi­lité (p. 30) en dépit de la pro­tes­ta­tion «  je ne suis pas mora­liste » (p. 64). Remar­quons au pas­sage qu’elle manie tour à tour ces mots avec iro­nie (p. 30) ou pre­mier degré (p. 23), brouillant ainsi l’énonciation de son texte. La lec­ture glo­bale du livre four­nit tou­te­fois la clé : ces mots sont employés de façon iro­nique quand ils pré­tendent rendre compte du dis­cours « blanc ». Enfin, elle leur sub­sti­tue habi­le­ment le terme encore plus flou de « lai­deur » (pp. 35 et 39 : « votre lai­deur intrin­sèque ») sans le défi­nir ni que l’on sache ainsi en quoi elle consiste.

  1. « Et hop ! Ni vu, ni connu, j’t’embrouille ! » Du bon usage du brouillage énonciatif

Cette rhé­to­rique qui consiste à jouer tout à la fois de l’indéfinition des termes et des oppo­si­tions appa­raît au sein du livre dans l’évolution réfé­ren­tielle des deux pro­noms pré­cé­dem­ment cités, « nous » et « vous ».

Le second désigne tout d’abord « les Blancs », comme elle l’explique au début de son deuxième cha­pitre9, puis les Juifs au troi­sième cha­pitre, deux popu­la­tions qu’elle a pour­tant à cœur de dis­so­cier pour adres­ser aux der­niers le reproche sui­vant : avoir accepté de se fondre dans la société fran­çaise10 au prix d’une « tra­hi­son11 », déniant ainsi aux Juifs le pou­voir de se défi­nir autre­ment que par leur reli­gion en toute sin­cé­rité. Or, comme il est peu pro­bable que le lec­teur réel de Les Blancs, les Juifs et nous soit conco­mi­tam­ment « Juif » et « Blanc » au sens de Bou­teldja, cet inter­lo­cu­teur n’est, de façon affi­chée, qu’une fic­tion élabo­rée à des fins argu­men­ta­tives. Pour­quoi pas ? Faire inter­ve­nir dans un texte un lec­teur théo­rique et fic­tif est un pro­cédé vieux comme la rhé­to­rique. Mais alors, pour­quoi les lier en un « vous » englo­bant si elle estime que les Juifs sont ses « cou­sins12 » ? N’est-ce pas les lier indé­fec­ti­ble­ment aux « Blancs arro­gants » ? En employant un seul et même pro­nom, Bou­teldja brouille le départ qu’elle pré­tend établir entre les deux popu­la­tions et place défi­ni­ti­ve­ment les Juifs du côté des oppresseurs.

De son côté, le pro­nom per­son­nel « nous »13, revêt la même indé­ter­mi­na­tion. Celle-ci est pour une part affi­chée dans les titres des cha­pitres sui­vants, « Nous, les Femmes indi­gènes » et « Nous, les Indi­gènes », puisqu’être née femme et être né homme n’expose pas à la même oppres­sion. Mais un autre aspect de ce brouillage est moins évident : il appa­raît dans la généa­lo­gie au nom de laquelle l’auteure pré­tend remon­ter à l’Amérique pré-colombienne14, fai­sant fi des dif­fé­rences entre le géno­cide dont les Indiens d’Amérique ont été vic­times et la colo­ni­sa­tion de l’Algérie. Ainsi, les « Indi­gènes » sont pour tou­jours du côté des « gen­tils », qu’ils aient été ou non à leur tour à la tête d’empires colo­niaux comme la Tur­quie, qu’ils résident en Europe ou dans le Tiers-Monde. Ce flou réfé­ren­tiel per­met de pré­sen­ter le monde comme scindé en seule­ment deux pôles étanches mais à peu près homo­gènes, « Blancs » et « Indi­gènes », tout comme les croi­sés décri­vaient le monde comme réparti exclu­si­ve­ment entre « Chré­tiens » et « Infidèles ».

  1. « C’est lui qui l’a dit ! » Du bon usage des citations

L’emploi de l’expression « vers une poli­tique de l’amour révo­lu­tion­naire », sous-titre dudit livre, est, aussi, pour le moins confus : dans une petite intro­duc­tion15, Bou­teldja déclare « emprun­ter » cette for­mule à Chela San­do­val, tout en affir­mant : « Je ne sais pas quel contenu elle lui don­nait mais l’expression m’a plu », jouant cette fois du flou de ses réfé­rences16, ce qui est tout de même étrange quand cette réfé­rence fait titre !

En effet, si les caté­go­ries intel­lec­tuelles et les pro­noms qu’elle emploie font l’objet d’un brouillage séman­tique et réfé­ren­tiel, le même reproche peut être adressé à son usage des cita­tions. Nom­breuses sont les figures convo­quées pour leur auto­rité intel­lec­tuelle sans réfé­rences pré­cises : c’est le sort qu’elle fait subir à Césaire p. 21, à Mal­colm X p. 22, à Gram­sci p. 27, Audre Lorde p. 94… Nous ne relè­ve­rons pas ici tous les exemples à notre por­tée, trop nom­breux. Notons seule­ment au pas­sage l’amour de l’auteure pour les argu­ments d’autorité, quitte à extraire la cita­tion de son contexte, et par­tant à modi­fier son sens : la phrase de Gram­sci « Le vieux monde se meurt. Le nou­veau est long à paraître et c’est dans ce clair-obscur que sur­gissent les monstres » est en effet indis­so­ciable du contexte de l’entre-deux-guerres, fort dif­fé­rent de notre actua­lité contem­po­raine. Enfin, nous consta­tons que l’une des réfé­rences les plus fré­quentes est Sadri Khiari (pas moins de cinq notes pp. 141–142), c’est-à-dire un autre mili­tant du PIR qu’elle pré­sente pour­tant dans le corps de son livre à l’égal des autres intel­lec­tuels cités. C’est un peu comme si je me met­tais sous le patro­nage de tel de mes cama­rades de Cri­tique sociale pour confir­mer mes dires.

  1. Et la pro­so­po­pée dans tout ça 17? Du bon usage des « voix »

Mais les paroles d’autorité sont loin d’être les seules à être entou­rées d’un flou volon­taire. Avec l’usage des pro­noms per­son­nels pré­cé­dem­ment cités, Bou­teldja prête aux un.e.s et aux autres des com­por­te­ments et des pro­pos invé­ri­fiables. Ainsi, écrit-elle :

« Vous nous avez som­més de voter utile. Nous avons obéi. De voter socia­liste. Nous avons obéi. Puis de défendre les valeurs répu­bli­caines. Nous avons obéi. Et sur­tout de ne pas faire le jeu du Front natio­nal. Nous avons obéi. En d’autres termes, nous nous sommes sacri­fiés pour vous sau­ver, vous18. »

De qui parle-t-elle ? Qui est ce « vous » ? L’ensemble des « Blancs », comme le laisse pen­ser le titre du cha­pitre dont ces lignes sont extraites ? Les « pro­los blancs », comme elle le pré­tend à la page pré­cé­dente19 ? En ce cas, j’ignorais que les « sacri­fiés de l’Europe des mar­chés et de l’Etat20 », pour reprendre ses mots, avaient le pou­voir et l’habitude de don­ner des consignes de vote. Et qui est ce « nous » ? Qui s’est sacri­fié ? Les « Indi­gènes » ont donc voté indis­tinc­te­ment socia­liste dès qu’ils ont pu voter ? Là encore, cette bipar­ti­tion enserre cha­cun dans un groupe pré­senté comme homo­gène, sans aucun égard pour les com­por­te­ments indi­vi­duels ou la for­ma­tion d’autres soli­da­ri­tés (en fonc­tion, par exemple, des classes sociales ou des dis­cri­mi­na­tions de genre). Or, l’essentiel de l’argumentation de ce livre repose pré­ci­sé­ment sur une lita­nie de com­por­te­ments qu’elle prête aux « Blancs » et aux « Indi­gènes » de façon uni­forme, lita­nie qui finit par essen­tia­li­ser les un.e.s et les autres. En effet, la cita­tion pré­cé­dente, par l’épiphore « Nous avons obéi » place une fois pour toutes le « vous » du côté de l’injonction (« som­mer »), donc de la puis­sance, et le « nous » du côté de l’obéissance et de la soumission.

  1. « Le » Blanc et « l’ » Immi­gré : du bon usage de l’article défini

Cette essen­tia­li­sa­tion repose égale­ment sur l’emploi géné­rique de l’article défini (« le »), c’est-à-dire qui consi­dère l’ensemble de la classe à laquelle appar­tient le nom qui le suit et non un seul élément de cette classe21 :

« L’immigré allait enfin trou­ver le saint Graal. Il allait pou­voir reven­di­quer ses droits. Lorsqu’il a débar­qué à Mar­seille, l’immigré, il s’est retrouvé nez à nez avec elle, la démo­cra­tie. Il s’est pen­ché, il est tombé sur les droits de l’homme, il a tourné à droite, il s’est cogné à la liberté. […] Et puis, quand il était élégant, l’immigré, il savait se lais­ser mou­rir avant la retraite22. »

Bou­teldja reprend à son compte, au bas de la même page, ce com­mode emploi géné­rique de l’article défini : « L’immigré, c’est le blues de nos chan­sons qui en parle le mieux. » Une ving­taine de pages plus loin, c’est à nou­veau tout un para­graphe qui reprend cette expres­sion pour expli­quer ce qui ferait la supé­rio­rité de « l’immigré » sur les autres « prolos » :

« Contrai­re­ment aux élites de ce pays, bour­geoises, arro­gantes et cyniques, l’immigré a l’expérience du prolo blanc. Il le connaît. Il sait com­ment il a été livré, désarmé, privé de Dieu, du com­mu­nisme et de tout hori­zon, au grand capi­tal. […] à celui qui pré­tend concur­ren­cer Dieu, il répond : Alla­hou akbar !23 »

Seule l’aptitude à démê­ler le « Blanc » de l’« Indigène » chez le lec­teur per­met de dis­tin­guer dans ces exemples l’ironique du sérieux. Grâce à ce pro­cédé, Bou­teldja crée une conni­vence facile avec le lec­teur qui sait faire cette opé­ra­tion et dis­tingue arti­fi­ciel­le­ment deux emplois de l’article défini géné­rique : un emploi légi­time, celui de « l’Indigène », et un autre illé­gi­time, celui du « Blanc ». Ou le retour du « mani­chéisme »… Et, sur­tout, elle par­achève l’essentialisation des com­por­te­ments évoquée plus haut (par­tie V).

Autre élément du brouillage énon­cia­tif : l’auteure fait inter­ve­nir à six reprises une « voix » (« la voix »24) pour retrans­crire ce qu’elle pré­sente comme le dis­cours de « la bonne conscience blanche ». La pro­so­po­pée est donc élément fon­da­men­tal de son com­plexe argu­men­ta­tif en ce qu’elle lui per­met d’affirmer tout et son contraire et d’accentuer sa bipar­ti­tion entre « vous » et « nous ».

  1. « Et Dieu dit. » Du bon usage du lexique religieux

Cette fron­tière fon­da­men­tale qu’elle dresse entre « la bonne conscience blanche » et les « Indi­gènes » appa­raît égale­ment dans l’emploi du lexique reli­gieux. Chez ces der­niers, non seule­ment ce lexique est légi­timé mais il est pré­senté comme néces­saire. Ce lexique est abon­dam­ment pré­sent dans la pré­face25, qui s’ouvre sur « Heu­reux soient […] » et s’achève sur « Qu’ils reposent en paix », en pas­sant par deux occur­rences du mot « frère », une du mot « sœur », les mots « fois », « Dieu » et « foi ». A cette pré­face répond le der­nier cha­pitre en forme de post­face au titre éloquent, « Alla­hou akbar »26, pro­fes­sion de foi sur laquelle se clôt le livre p. 140 et qui était répé­tée pp. 132 et 133 avec des varia­tions : « une seule entité est auto­ri­sée à domi­ner : Dieu27 » (ibid.) ou « seul le Tout-Puissant est éter­nel28 ». En effet, nous dit Bou­teldja dans ce cha­pitre, c’est là la mis­sion des « Indi­gènes » : « réen­chan­ter le monde29 ».

L’importance de cette « mis­sion » est sou­li­gnée par la répé­ti­tion, au sein du livre, des appel­la­tifs « sœurs » (sept fois dans le seul cha­pitre « Nous, les Femmes indi­gènes ») et « frères ». On ne sau­rait donc se trom­per sur le des­ti­na­taire de ce livre.

Ce voca­bu­laire reli­gieux fait bien entendu l’objet d’une déva­lo­ri­sa­tion dès qu’il désigne les « Blancs », et ce de deux façons dif­fé­rentes. La pre­mière consiste à leur reproche leur athéisme (réel ou sup­posé). Ainsi, à pro­pos de Des­cartes (dont on découvre, étonné, qu’il ne croyait pas en Dieu30) : « Il va sécu­la­ri­ser les attri­buts de Dieu31 ». Plus loin : « Du désen­chan­te­ment du monde et de leur conflit avec l’Eglise dont ils tirent une vérité uni­ver­selle, les Fran­çais ne sont pas peu fiers32 » ou encore les expres­sions « impiété col­lec­tive », « athéisme d’Etat » et « Rai­son blanche »33. La seconde consiste à renou­ve­ler l’emploi de l’ironie pour mar­quer l’illégitimité de tout dis­cours reli­gieux de la part des « Blancs » : « ”Une révo­lu­tion scien­ti­fique : les Amé­ri­cains lancent leur pre­mière bombe sur le Japon.” Ce sont des anges qui ont écrit ces lignes.34 ». On aime­rait savoir qui a pu pro­cla­mer l’angélisme des auteurs de cet article sur la bombe ato­mique, mais l’auteure ne daigne pas nous éclai­rer. Plus loin, le lexique reli­gieux est employé comme méta­phore iro­nique à pro­pos de la mémoire de la Shoah : « avoir laissé la com­mé­mo­ra­tion du géno­cide nazi deve­nir une ”reli­gion civile euro­péenne” fait craindre le pire […]. Le temps du blas­phème est venu.35 » et sur le même sujet : « Ils [les néga­tion­nistes « indi­gènes »] s’en prennent au temple du sacré : la mau­vaise conscience blanche36 ».

La dif­fé­rence fon­da­men­tale que finit par établir Bou­teldja entre « vous » et « nous » est donc ce rap­port à la reli­gion : comme « vous » ont « désen­chanté » le monde, toute uti­li­sa­tion par leurs soins d’un lan­gage reli­gieux ne pour­rait qu’être sus­pect et, à ce titre, repoussé avec iro­nie comme une mau­vaise méta­phore. En revanche, elle est un trait défi­ni­toire de « nous ».

« Tuez-les tous, Dieu recon­naî­tra les siens37 » ou quelques mots de conclusion

La pré­cau­tion ora­toire de la page 118 « la blan­chité n’est pas une ques­tion de géné­tique » ne peut pré­ser­ver ce livre de l’accusation de racisme qu’aux yeux, n’en déplaise à son auteure, d’un lec­teur extrê­me­ment ancré dans une moder­nité « désen­chan­tée » au sens des XIXe et XXe siècles38. C’est en effet au XIXe siècle, sous la plume, entre autres, de Gobi­neau que l’on ne dis­tingue plus les Euro­péens des habi­tants des autres conti­nents par leur reli­gion mais par une dif­fé­rence de « race » au sens bio­lo­gique, le terme étant employé à pro­pos des Hommes sur le modèle des ani­maux. Pour autant, si le terme n’existait pas aupa­ra­vant, le racisme en tant que doc­trine cli­vant les Hommes en des caté­go­ries étanches pré­existe bien sûr à ces théo­ries puisque sa défi­ni­tion est tout sim­ple­ment qu’il dis­tingue dans l’Humanité des groupes qui seraient onto­lo­gi­que­ment dis­tincts, quelle que soit la rai­son de cette dis­tinc­tion. Invo­quer une théo­rie reli­gieuse (les Musul­mans contre les athées) n’est donc cer­tai­ne­ment pas la preuve d’une absence de racisme mais bien plu­tôt d’un pro­ces­sus intel­lec­tuel qui va cher­cher ses ori­gines idéo­lo­giques dans un passé plus loin­tain, le Moyen Age ou la Renais­sance et leurs nom­breuses guerres de reli­gion. En un mot, seul un nou­veau « Gobi­neau » peut croire qu’il ne s’agit pas là de « racisme » ! Et il n’est pas sûr que les croi­sades aient été la preuve d’une société paci­fiée, exempte de condes­cen­dance « blanche » à l’égard des Musul­mans… Alors, non, le PIR n’est pas « ave­nir » mais bien plu­tôt passé39 !

Clé­lie.

1 Ou pas : n’est-ce pas la preuve de l’oppression colo­niale qu’elle dénonce ?

2 Cette confu­sion est reven­di­quée par la mili­tante PIR elle-même puisque, alors qu’il est l’un des rares mots de son livre à avoir droit à des lettres capi­tales, elle en dit : « Ce mot, dignité, je ne sau­rais le défi­nir pré­ci­sé­ment » (fin de défi­ni­tion), p. 124, éditions La Fabrique, 2016. Cet aveu est tout de même sur­pre­nant pour une notion pré­sen­tée comme essen­tielle à sa pensée.

3 Intro­duc­tion p. 13 et p. 118 : « La blan­chité n’est pas une ques­tion géné­tique. Elle est le rap­port de pouvoir ».

4 P. 19. Ce reproche amène d’ailleurs d’emblée à s’interroger sur la sin­cé­rité du terme de « race », chez Bou­teldja, comme caté­go­rie sociale puisque, si l’on peut la tra­hir, c’est bien qu’elle nous défi­ni­rait de façon onto­lo­gique et non comme un choix poli­tique. La porte-parole des « Indi­gènes », tant en recon­nais­sant à Genet cette vertu qui aurait fait défaut à Sartre, conti­nue à le clas­ser comme « Blanc ». Qu’est-ce qui pour­rait dès lors expli­quer ce clas­se­ment sinon la cou­leur de peau ?

5 P. 34. Si le mani­chéisme est un pro­duit du colo­nia­lisme, n’est-on pas auto­risé à se deman­der pour­quoi une pen­sée « déco­lo­niale » ne tente-t-elle pas de s’en départir ?

6 Voir des para­doxes dans ces atti­tudes nous semble rele­ver d’une essen­tia­li­sa­tion mani­feste de ces posi­tions poli­tiques : ainsi, selon Bou­teldja, on ne sau­rait sans para­doxe être conjoin­te­ment contre l’antisémitisme et contre la colonisation.

7 Pp. 26 et 33–34.

8 Pp. 23, 30 (deux fois), 31 (cinq fois si l’on y asso­cie l’adjectif « inno­cent »), 34, 38 et 40 en seule­ment quinze pages, avec un jeu de mots sur « blan­chie » p. 25.

9 : « Je n’ai jamais pu dire ‘‘nous” en vous incluant. Vous ne le méri­tez pas. », affir­ma­tion dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle est conno­tée axio­lo­gi­que­ment. La suite du para­graphe le cor­ro­bore : « Et pour­tant, je ne me résous pas vrai­ment à vous exclure. […] L’exclusion est votre pré­ro­ga­tive. » Cette fois, c’est clair, le mal et le racisme sont du côté exclu­sif des Blancs.

10 « On ne recon­naît pas un Juif parce qu’il se déclare Juif mais à sa soif de vou­loir se fondre dans la blan­chité », p. 49.

11 « Votre zèle est tra­hi­son », p. 50.

12 P. 49.

13 Qui est pour­tant le troi­sième et der­nier mot, après « dignité » et « justes », à avoir droit à des capi­tales, p. 139.

14 « Mon huma­nité, je l’ai per­due. En 1492 puis en 1830. […] Je n’ai plus qu’une conscience qui réveille mes sou­ve­nirs de 1492. », p. 26.

15 P. 13.

16 Cité p. 27.

17 Pro­cédé qui consiste à faire par­ler un mort, un absent… ou quelqu’un qui n’existe pas.

18 P. 43.

19 Qui seraient donc, en dépit de leur place dans le sys­tème capi­ta­liste, irré­mé­dia­ble­ment du côté des oppres­seurs (?!), il est vrai comme « tam­pons » entre les capi­ta­listes « blancs » et les « Indigènes ».

20 P. 42.

21 La Gram­maire du fran­çais de Del­phine Denis et Anne Sancier-Château, Livre de Poche, 1994, p. 56, pré­cise : « Dans cet emploi, l’article défini donne de la classe une vision glo­bale et col­lec­tive » (je souligne).

22 Le para­graphe ainsi construit s’étend sur une pleine page (104).

23 P. 131–132. Là encore, une pleine page.

24 P. 33, 34, 54, 59, 72 et 104.

25 Pp. 9–11.

26 P. 127.

27 On s’étonnera de trou­ver cette affir­ma­tion dans un livre qui se pré­tend contre l’oppression : n’est-ce pas pré­ci­sé­ment la défi­ni­tion de toute oppres­sion que d’affirmer qu’il n’y a qu’un maître et d’interdire sa contes­ta­tion, quelle que soit l’identité (humaine ou trans­cen­dante) du maître en question ?

28 P. 132.

29 Expres­sion répé­tée deux fois p. 133.

30 Alors que le « Malin Génie » est au centre de ses Médi­ta­tions.

31 P. 30.

32 P. 127.

33 P. 128.

34 P. 31. Je sou­ligne. Le mot « ange » répété six fois à cette page est en effet pré­senté comme une qua­li­fi­ca­tion « blanche » (« Vous êtes des anges parce que vous avez le pou­voir de vous décla­rer anges ») que Bou­teldja ne reprend pas à son propre compte mais qu’elle cite ici iro­ni­que­ment ; c’est pour­quoi on aime­rait savoir qui, pré­ci­sé­ment, a décidé que les lau­da­teurs de la bombe ato­mique étaient des anges.

35 P. 59.

36 P. 67.

37 Injonc­tion attri­buée à Arnaud Amaury, abbé de Cîteaux, lors du siège de Béziers en 1209.

38 C’est-à-dire qui a rem­placé la reli­gion par la médecine.

39 Allu­sion au slo­gan du PIR : « Le PIR est avenir ».

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