Eugène Varlin, internationaliste et communard

Michel Cor­dillot, Eugène Var­lin, inter­na­tio­na­liste et com­mu­nard, Edi­tions Spar­ta­cus, 2016, 236 pages, 13 euros.

Var­lin ! Voilà un per­son­nage incon­tour­nable de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier. Exé­cuté en mai 1871, à 31 ans seule­ment, pour sa par­ti­ci­pa­tion à la Com­mune de Paris, il eut le temps d’être un mili­tant syn­di­ca­liste, coopé­ra­teur, inter­na­tio­na­liste, socia­liste et com­mu­niste. Il joua notam­ment un rôle majeur dans le déve­lop­pe­ment en France de la Pre­mière Inter­na­tio­nale, l’AIT. Comme l’a écrit Pierre Monatte, « Suivre sa vie, c’est tra­ver­ser toute cette période de 1862 à 1871 où s’édifie l’Internationale, la pre­mière, la grande, la vraie, où le pro­lé­ta­riat reprend non seule­ment conscience de sa force, mais entre­voit net­te­ment la Révo­lu­tion sociale. »1 Pas­sant en pro­cès sous le Second Empire, Var­lin décla­rait face à ses juges que « tant qu’un homme pourra mou­rir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les ins­ti­tu­tions humaines. » Paroles qui res­tent plei­ne­ment actuelles. Nous publions ci-dessous quelques « bonnes feuilles » de cette bio­gra­phie, avec l’accord de l’éditeur :

« L’année 1869 est sans conteste celle où Var­lin déploie l’activité la plus intense. À peine libéré, il se remet au tra­vail pour renouer les fils bri­sés de l’Association [inter­na­tio­nale des tra­vailleurs, AIT] et, les résul­tats dépas­sant toute espé­rance, il n’a de cesse qu’aboutisse enfin son grand pro­jet de fédé­rer les socié­tés ouvrières. On le voit aussi dans les réunions publiques et aux pre­mières loges dans la lutte poli­tique contre l’Empire. Conti­nuel­le­ment poussé par les événe­ments à agir pour secou­rir, entraî­ner, recru­ter de nou­veaux adhé­rents, aider à la consti­tu­tion de nou­velles sec­tions ou orga­ni­sa­tions cor­po­ra­tives, contri­buer par sa plume ou par ses dis­cours à for­ti­fier l’opposition ouvrière à l’exploitation, il fait égale­ment la preuve de ses res­sources intel­lec­tuelles, s’imposant comme un diri­geant capable de don­ner une ana­lyse à chaud, de pen­ser les évolu­tions du mou­ve­ment réel de la classe ouvrière pari­sienne sans jamais ployer sous la pres­sion des événe­ments, capable aussi de réflé­chir à l’organisation de la société future. […]

Dans son entre­prise de réor­ga­ni­sa­tion, l’Internationale s’appuie sur deux éléments nou­veaux : la pos­si­bi­lité qu’ont désor­mais ses repré­sen­tants de s’exprimer dans le cadre des réunions publiques et la mon­tée des mou­ve­ments sociaux. L’importance des réunions publiques ne sau­rait être sous-estimée. Auto­ri­sées par la loi du 6 juin 1868, elles deviennent rapi­de­ment un trait dis­tinc­tif de la vie poli­tique et intel­lec­tuelle fran­çaise. Du 18 juin de la même année à mars 1869, de 300 à 400 réunions publiques se tiennent à Paris, qui drainent chaque soir des mil­liers d’auditeurs. Très vite, en dépit de la pré­sence d’un com­mis­saire de police accom­pa­gné d’un gref­fier, les ora­teurs s’enhardissent, et les réunions publiques deviennent autant de tri­bunes ouvertes aux révolutionnaires.

Les mili­tants de l’Internationale sont parmi les tout pre­miers à sau­ter sur l’occasion qui leur est ainsi offerte. Avec Tolain, Pindy, Lon­guet, Nos­tag, Héli­gon, Malon, Cha­lain, et quelques autres encore, Var­lin est l’un des ora­teurs de l’Internationale les plus en vue. Il fré­quente la salle Molière, le Tivoli Vaux­hall ou encore la salle de la Mar­seillaise. Après avoir serré quelques mains, il s’assied au milieu de la foule pour écou­ter les ora­teurs et prendre le pouls du peuple pari­sien. Quand le sujet lui tient à cœur, il prend la parole et s’exprime « len­te­ment et avec une éner­gie calme », de sa belle « voix grave et voi­lée ». Ses inter­ven­tions à la fois pro­fondes et mesu­rées ren­forcent sa popu­la­rité (il est à plu­sieurs reprises élu pré­sident ou membre du bureau d’importantes réunions) tout en lui épar­gnant les pour­suites qui frappent les ora­teurs les plus incendiaires. […]

Paral­lè­le­ment à l’agitation poli­tique nour­rie par les réunions publiques, l’année 1869 et les six pre­miers mois de l’année 1870, qui marquent l’apogée de l’AIT dans l’Hexagone, voient se mul­ti­plier les mou­ve­ments de grève affec­tant toutes les cor­po­ra­tions, de l’artisanat tra­di­tion­nel à la grande indus­trie nais­sante : 72 grèves et plus de 40 000 gré­vistes au total en 1869, 116 conflits et plus de 85 000 par­ti­ci­pants durant les six pre­miers mois de 1870. Ce phé­no­mène n’est d’ailleurs pas propre à la France, puisqu’une vague de grèves sans pré­cé­dent touche l’Europe et les États-Unis durant les années 1869–1875. C’est aussi en pre­nant appui sur ces conflits sociaux en cas­cade que les sec­tions fran­çaises de l’AIT acquièrent rapi­de­ment une puis­sance qu’elles n’ont encore jamais eue aupa­ra­vant. Var­lin, qui sait gar­der suf­fi­sam­ment de dis­tance par rap­port aux événe­ments dont il est en même temps l’un des acteurs prin­ci­paux, a par­fai­te­ment saisi la dyna­mique du mou­ve­ment : « La lutte entre le tra­vail et le capi­tal s’accentue de plus en plus (…) Nos écono­mistes à courte vue viennent accu­ser (…) l’Internationale de pous­ser à la grève et de créer l’anarchie ! C’est tout sim­ple­ment prendre l’effet pour la cause ; ce n’est pas l’Internationale qui crée la guerre entre l’exploiteur et l’exploité, mais ce sont les néces­si­tés de la guerre qui ont créé l’Internationale. » […]

Alors qu’elle com­mence à se réor­ga­ni­ser plus ou moins ouver­te­ment, l’Internationale se trouve de nou­veau confron­tée à la ques­tion de l’action poli­tique. Les 23–24 mai et 6–7 juin 1869 doivent avoir lieu les deux tours des élec­tions légis­la­tives. Fidèle à l’attitude adop­tée par le cénacle de la rue du Temple en 1863, Var­lin est bien résolu à user de toute son influence pour que soient à nou­veau pré­sen­tées des can­di­da­tures ouvrières. Il s’en ouvre d’ailleurs à Émile Aubry dans sa lettre du 8 jan­vier : « Quant à la can­di­da­ture ouvrière, je vois avec plai­sir que vous êtes résolu à la poser. Lyon s’est déjà pro­noncé dans ce sens. Mar­seille nous a adressé une demande de ren­sei­gne­ments. J’espère que nous allons bien­tôt nous entendre à ce sujet et que, mal­gré les abs­ten­tion­nistes, Prou­dho­niens enra­gés, nous entre­rons dans la lice élec­to­rale concur­rem­ment avec les répu­bli­cains bour­geois de toutes nuances, afin de bien affir­mer la scis­sion du peuple avec la bour­geoi­sie. » On voit qu’il n’est plus seule­ment ques­tion de contes­ter la forme du régime poli­tique en tant que tel, mais bien sa nature de classe en met­tant en évidence le fossé social exis­tant entre les ouvriers d’un côté et tous les bour­geois de l’autre, que les pré­fé­rences de ces der­niers aillent à un sys­tème impé­rial ou à une répu­blique conser­va­trice qui ne serait ni vrai­ment démo­cra­tique, ni a for­tiori sociale. […]

Au fond, si Var­lin a conservé par-delà les années cette « mys­té­rieuse popu­la­rité » qui fut la sienne de son vivant, c’est bien parce qu’on retrouve dans sa trop courte vie une dimen­sion uni­ver­selle. Figure emblé­ma­tique du mili­tant pur, irré­pro­chable, fidèle jusqu’à la mort à ses idées et à sa classe, Var­lin, aujourd’hui encore, sym­bo­lise le refus du renon­ce­ment, la liberté de lut­ter au nom de l’humanité, et l’espoir de tous ceux qui croient qu’un ave­nir plus juste est possible. »

1 Dans La Bataille Syn­di­ca­liste du 14 mai 1913.

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