Rosa Luxemburg, démocratie et révolution

Révolution et démocratie, actualité de Rosa Luxemburg, revue Agone, n° 59, 2016, 225 pages.

La revue Agone vient de publier un numéro consacré à Rosa Luxemburg, avec des textes issus d’un colloque international tenu à Paris en 2013. Parmi les contributeurs de différents pays et de plusieurs continents, on apprécie notamment la pertinente mise au point d’Isabel Loureiro face au simplisme de Georg Lukács et aux déformations qu’il fait subir à la pensée de Rosa Luxemburg. D’autre part, qu’un militant de la gauche anti-poutinienne comme Alexeï Gusev ait participé au numéro est plutôt encourageant quant à l’intérêt porté à Luxemburg dans les ruines mêmes du capitalisme d’Etat policier en Russie. Sur le fond, Ottokar Luban rappelle que « pour Rosa Luxemburg, l’activité et la créativité des masses ne sauraient être restreintes car l’avènement d’une société socialiste est un processus si long et difficile que toutes les capacités créatives disponibles doivent être mobilisées. » (p. 24). Michael Löwy reformule Luxemburg en écrivant que « la démocratie a besoin du mouvement socialiste et, vice versa, la lutte du prolétariat a besoin de la démocratie pour se développer » (p. 36). Sobhanlal Datta Gupta écrit avec raison que « pour elle, la démocratie révolutionnaire et l’internationalisme de la classe ouvrière sont inséparables ». Il précise par ailleurs que « Luxemburg, en vraie internationaliste, ne cède jamais à quelque eurocentrisme que ce soit. Tout au contraire, elle admire profondément la contribution de l’Orient à la culture universelle. » (p. 60 et 62). Enfin, David Muhlmann synthétise avec justesse en disant qu’il s’agit d’« une pensée qui ne sépare pas les moyens et les fins de l’émancipation, et qui n’oppose pas mécaniquement l’intervention politique directe des masses à des formes d’organisation populaires. » (p. 90).

Mais les auteurs, souvent universitaires, parfois réformistes et/ou léninistes, n’ont pas forcément compris ou intégré tous les aspects de la pensée politique de Luxemburg, voire s’y opposent. Par exemple, Ben Lewis nous affirme de façon péremptoire que le mot d’ordre de Rosa Luxemburg pendant la révolution allemande de 1918-1919, « En finir avec le salariat ! », n’était pas le bon mot d’ordre (p. 84). En décembre 1918, elle avait en effet écrit dans le programme de la Ligue spartakiste, ensuite adopté par le Parti communiste d’Allemagne (KPD) : « A bas le salariat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. » Elle traçait ainsi une perspective révolutionnaire, par le changement de mode de production. Pendant cette période de révolution, Rosa Luxemburg mettait aussi en avant la nécessité de la réélection des conseils ouvriers, donc le retour à la voix démocratique des travailleurs à la base. Sa position était donc cohérente. Il s’agissait d’aller vers la révolution sociale, les travailleurs regroupés s’organisant et débattant de façon libre et égalitaire avec l’objectif d’abolir le fondement même du capitalisme : le système d’exploitation et d’aliénation qu’est le travail salarié.

Rosa Luxemburg nous rappelle que les marxistes ne doivent pas mettre leurs opinions dans leur poche, ni d’ailleurs chercher à les imposer de façon autoritaire : ils doivent participer aux discussions, à l’action anticapitaliste et à la construction de nouveaux rapports sociaux, qui ne peut se produire que si la créativité des masses se développe pleinement, grâce à des structures de démocratie directe à tous les niveaux. Evidemment, on peut comprendre ici la gêne voire l’incompréhension des léninistes, puisque Lénine fit exactement l’inverse en Russie : il mit en place un capitalisme d’Etat, conservant donc le système du salariat, tout en exerçant le pouvoir avec la direction de son parti, vidant de toute substance les conseils ouvriers et supprimant progressivement les libertés de presse et de réunion pour les autres courants du mouvement ouvrier1. Cette pratique léniniste est tout à fait contraire à toute possibilité d’émancipation, qui ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. En revanche, les positions de Rosa Luxemburg, qui n’ont certes pas débouché sur un succès puisque les conditions n’étaient pas réunies dans l’Allemagne de 1918-1919, rendent possible la perspective d’auto-émancipation, par l’abolition du salariat et la démocratie des conseils.

De deux choses l’une : soit il ne s’agit que d’une révolution politique avec transfert du pouvoir mais pas de changement fondamental des structures sociales ; soit il s’agit aussi d’une révolution sociale, et alors le mot d’ordre de l’heure est bel et bien l’abolition du salariat. Ce point est fondamental pour comprendre la portée de la pensée de Rosa Luxemburg, hier comme aujourd’hui.

Il est toujours bon de rappeler que révolution sociale et démocratie sont liées, même si rien ne peut remplacer la lecture directe des textes de Rosa Luxemburg2. Ainsi, dans Réforme sociale ou révolution ?, elle écrit que la démocratie est « nécessaire et indispensable à la classe ouvrière », en particulier parce que c’est « dans la lutte pour la démocratie, dans l’exercice de ses droits, que le prolétariat peut arriver à la conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques. »3 La notion de conscience de classe est en effet fondamentale dans sa conception de la révolution. C’est grâce à leur conscience de classe que les travailleurs peuvent mener à bien la lutte révolutionnaire : « L’émancipation de la classe travailleuse ne peut être que l’œuvre de la classe travailleuse elle-même […] ; et par classe travailleuse, il ne faut pas entendre une direction de parti de sept ou douze membres, mais la masse prolétarienne consciente elle-même. »4 C’est en effet par l’auto-organisation dans la lutte de la classe exploitée qu’il est possible de mettre en application la démocratie révolutionnaire et l’internationalisme, indispensables à l’auto-émancipation mondiale.

1 « Le léninisme et la révolution russe », Critique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 A propos des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg actuellement en cours d’édition par Smolny et Agone, voir : « Rosa à l’école du socialisme », Critique Sociale n° 23, novembre 2012, « Le tome 3 des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg », Critique Sociale n° 28, novembre 2013, et « Réédition de la brochure de Junius de Rosa Luxemburg », Critique Sociale n° 33, novembre-décembre 2014. Voir aussi : « Rosa Luxemburg et le but final socialiste », Critique Sociale n° 38, février-mars 2016.

3 Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, 2016, pp. 107-108.

4 Rosa Luxemburg, article du 29 août 1911 cité dans notre brochure Rosa Luxemburg et la grève de masse, Critique Sociale, 2014.