Russie 1917, naissance d’un capitalisme d’Etat

Nous voilà arri­vés au cen­te­naire de la révo­lu­tion russe de 1917 : c’est l’occasion de consta­ter que rare­ment un événe­ment his­to­rique aura été perçu au tra­vers de tant de mythes défor­ma­teurs. Un siècle après, alors que l’URSS a – heu­reu­se­ment – dis­paru, mais pour lais­ser – mal­heu­reu­se­ment – place à une autre dic­ta­ture, peut-être qu’une appré­hen­sion ration­nelle de ce qu’elle fut va pou­voir ren­con­trer une plus forte audience.

En effet, dès le début il a existé des ana­lyses par­fai­te­ment lucides sur la réa­lité de la Rus­sie gou­ver­née par le parti bol­che­vik. Même Lénine, mis sous pres­sion par un cou­rant mino­ri­taire de son parti, avait reconnu dès mai 1918 qu’il tra­vaillait à mettre en place un capi­ta­lisme d’Etat en Rus­sie : « notre devoir est de nous mettre à l’école du capi­ta­lisme d’Etat des Alle­mands, de nous appli­quer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ména­ger les pro­cé­dés dic­ta­to­riaux pour l’implanter en Rus­sie »1. L’URSS n’a connu ni socia­lisme, ni com­mu­nisme, ni pou­voir des tra­vailleurs. Ces der­niers ont subi à la fois la domi­na­tion poli­tique d’un parti unique, et l’exploitation par la classe bureau­cra­tique notam­ment consti­tuée des diri­geants de ce même parti. C’est ce que confirme une ana­lyse his­to­rique maté­ria­liste du mode de pro­duc­tion et des rap­ports de pro­duc­tion ayant existé en URSS.

Nous repu­blions ci-dessous deux textes publiés dans les années 1930 au sein du cou­rant du com­mu­nisme des conseils (mar­xistes par­ti­sans du pou­voir des conseils ouvriers et non d’un parti).

Le pre­mier s’intitule « Thèses sur le bol­che­visme », il a été écrit par Hel­mut Wag­ner puis adopté par le Groupe des com­mu­nistes inter­na­tio­naux de Hol­lande et publié dans la revue Räte­kor­res­pon­denz. Il a égale­ment été tra­duit en anglais dans la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence (diri­gée par Paul Mat­tick), en décembre 1934 :

« Le bol­che­visme a appelé la révo­lu­tion de février la révo­lu­tion bour­geoise, et celle d’octobre, la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, fai­sant ainsi pas­ser son propre régime pour le règne de la classe pro­lé­ta­rienne, et sa poli­tique écono­mique pour du socia­lisme. Cette vision de la révo­lu­tion de 1917 est une absur­dité de par le simple fait qu’elle sup­pose qu’un déve­lop­pe­ment de sept mois aurait suffi à créer les bases écono­miques et sociales d’une révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, dans un pays qui venait à peine d’entrer dans la phase de sa révo­lu­tion bour­geoise – en d’autres termes, sau­ter d’un bond par-dessus tout un pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment social et écono­mique qui néces­si­te­rait au moins plu­sieurs décen­nies. En réa­lité, la révo­lu­tion de 1917 est un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion uni­taire, qui a débuté avec la chute du tsa­risme et a atteint son apo­gée avec la vic­toire de l’insurrection armée des bol­che­viks, le 7 novembre. Et ce violent pro­ces­sus de trans­for­ma­tion ne peut être que celui de la révo­lu­tion bour­geoise russe, dans les condi­tions his­to­riques et par­ti­cu­lières de la Russie.

Au cours de ce pro­ces­sus, le parti de l’intelligentsia jaco­bine révo­lu­tion­naire a pris le pou­voir en s’appuyant sur les deux mou­ve­ments sociaux qui avaient déclen­ché l’insurrection de masse, celui des pro­lé­taires et celui des pay­sans. Pour rem­pla­cer le gou­ver­ne­ment tri­an­gu­laire ébranlé (tsa­risme, noblesse et bour­geoi­sie), il a créé le tri­angle bol­che­visme, pay­san­ne­rie, classe ouvrière. Et de même que l’appareil étatique du tsa­risme régnait de façon auto­nome sur les deux classes pos­sé­dantes, de même le nou­vel appa­reil étatique bol­che­vique com­mença par se rendre indé­pen­dant des deux classes qui l’avaient porté au pou­voir. La Rus­sie est sor­tie des condi­tions de l’absolutisme tsa­riste pour tom­ber dans celles de l’absolutisme bolchevique. […]

La concep­tion de base de la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion n’allait pas pour Lénine au-delà d’une écono­mie étatique diri­gée par l’appareil bureau­cra­tique. Pour lui, l’économie de guerre alle­mande et les ser­vices pos­taux étaient des exemples type de l’organisation socia­liste : une orga­ni­sa­tion écono­mique de carac­tère ouver­te­ment bureau­cra­tique, diri­gée par une cen­tra­li­sa­tion venant d’en haut. Du pro­blème de la socia­li­sa­tion, il ne vit que les aspects tech­niques et non les aspects pro­lé­ta­riens et sociaux. De même, Lénine se fonda, et avec lui le bol­che­visme en géné­ral, sur les concepts de socia­li­sa­tion pro­po­sés par le cen­triste Hil­fer­ding qui, dans son Capi­tal finan­cier, a tracé un tableau idéa­lisé d’un capi­ta­lisme tota­le­ment orga­nisé. Le véri­table pro­blème, en ce qui concerne la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion – la prise en charge des entre­prises et des orga­ni­sa­tions du sys­tème écono­mique par la classe ouvrière et par ses orga­ni­sa­tions de classe, les conseils ouvriers –, a été com­plè­te­ment ignoré du bol­che­visme. Et il devait être ignoré parce que l’idée mar­xiste d’une asso­cia­tion de pro­duc­teurs libres et égaux est tota­le­ment oppo­sée à la concep­tion jaco­bine de l’organisation, et parce que la Rus­sie ne pos­sé­dait pas les condi­tions sociales et écono­miques néces­saires à l’instauration du socia­lisme. Le concept de socia­li­sa­tion des bol­che­viks n’est par consé­quent rien d’autre qu’une écono­mie capi­ta­liste prise en charge par l’Etat et diri­gée de l’extérieur et d’en haut par sa bureaucratie. […]

L’expérience d’une écono­mie natio­nale pla­ni­fiée bureau­cra­ti­que­ment est loin de pou­voir être consi­dé­rée comme un suc­cès. Les grands cata­clysmes inter­na­tio­naux qui menacent la Rus­sie ne pour­ront qu’accroître les contra­dic­tions de son sys­tème écono­mique jusqu’à ce qu’elles deviennent into­lé­rables, hâtant ainsi pro­ba­ble­ment la chute de cette expé­rience écono­mique gigantesque.

L’économie russe est essen­tiel­le­ment déter­mi­née par les carac­té­ris­tiques sui­vantes : elle s’appuie sur les bases d’une pro­duc­tion de mar­chan­dises ; elle est cen­trée sur la ren­ta­bi­lité ; elle révèle un sys­tème ouver­te­ment capi­ta­liste avec salaires et cadences accé­lé­rées ; enfin, elle a porté les raf­fi­ne­ments de la ratio­na­li­sa­tion capi­ta­liste jusqu’à ses limites extrêmes. L’économie bol­che­vique est une pro­duc­tion étatique qui emploie des méthodes capitalistes.

Cette forme de pro­duc­tion étatique s’accompagne égale­ment de plus-value, donc d’une exploi­ta­tion maxi­male des tra­vailleurs. Bien entendu, cette plus-value ne pro­fite direc­te­ment et ouver­te­ment à aucune classe par­ti­cu­lière de la société russe, mais elle enri­chit l’appareil para­si­taire de la bureau­cra­tie dans son ensemble.

[…]

Le Komin­tern lui-même a été uti­lisé pour mani­pu­ler abu­si­ve­ment la classe ouvrière inter­na­tio­nale, afin de ser­vir les buts oppor­tu­nistes de glo­ri­fi­ca­tion natio­nale et de la poli­tique de sécu­rité inter­na­tio­nale de l’Union sovié­tique. Il s’est consti­tué, en dehors de Rus­sie, à par­tir de la com­bi­nai­son des cadres révo­lu­tion­naires du pro­lé­ta­riat euro­péen. En usant de l’autorité de la révo­lu­tion bol­che­vique, le prin­cipe orga­ni­sa­tion­nel et tac­tique du bol­che­visme s’est imposé dans le Komin­tern de façon extrê­me­ment bru­tale et sans aucune consi­dé­ra­tion pour les scis­sions immé­diates. Le Comité exé­cu­tif du Komin­tern – autre ins­tru­ment de la bureau­cra­tie russe au pou­voir – s’est vu confier le com­man­de­ment absolu de tous les par­tis com­mu­nistes, et la poli­tique des par­tis a com­plè­te­ment perdu de vue les véri­tables inté­rêts révo­lu­tion­naires de la classe ouvrière inter­na­tio­nale. Les slo­gans et les réso­lu­tions révo­lu­tion­naires ont servi de cou­ver­ture à la poli­tique contre-révolutionnaire du Komin­tern et de ses par­tis qui, avec leurs façons bol­che­vistes, sont deve­nus aussi experts dans la tra­hi­son de la classe ouvrière et dans la déma­go­gie effré­née, que l’étaient les par­tis social-démocrates. En même temps que le réfor­misme, fusion­nant avec le capi­ta­lisme, décli­nait dans le sens his­to­rique, le Komin­tern fai­sait nau­frage en s’unissant à la poli­tique capi­ta­liste de l’Union sovié­tique. »2

Le deuxième texte est inti­tulé « La Rus­sie sovié­tique aujourd’hui ». Ega­le­ment paru dans la revue Räte­kor­res­pon­denz, il a été tra­duit en anglais par la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence en février 1937 :

« L’ouvrier russe ne peut man­quer de s’apercevoir qu’il n’a aucun contrôle sur les moyens de pro­duc­tion ni sur les pro­duits de son tra­vail. Il ne peut pas se sen­tir concerné par les pro­blèmes de la socia­li­sa­tion tels qu’ils se posent en Rus­sie, étant donné qu’il est un esclave du sala­riat tout comme ses frères au-delà des fron­tières de l’URSS. Il importe même peu de savoir si les ouvriers russes prennent clai­re­ment conscience de leur posi­tion dans la société. Le fait est qu’ils agissent de la seule manière pos­sible pour une classe exploi­tée. Et, paral­lè­le­ment, que Sta­line soit conscient ou non de son rôle en tant que diri­geant d’une société d’exploitation, ses actes pas­sés et à venir reflètent for­cé­ment les néces­si­tés d’une telle société. Ce n’est pas d’hier que la Rus­sie est capi­ta­liste ; elle l’est deve­nue avec l’abolition des der­niers conseils ouvriers libre­ment élus. […]

Un accrois­se­ment de l’exploitation pré­sup­pose un ren­for­ce­ment de l’appareil exploi­teur. La classe ouvrière ne peut s’exploiter elle-même. Un appa­reil est néces­saire, dont les membres n’appartiennent pas à la classe ouvrière. Des bureau­crates, des pro­fes­sion­nels, des « com­man­deurs d’industrie » comme les appelle Sta­line, s’appuyant sur une large couche de l’aristocratie ouvrière, sont indis­pen­sables. Ces bureau­crates aident la clique diri­geante, dont ils reçoivent en retour des pri­vi­lèges qui les élèvent au-dessus du niveau de l’ouvrier moyen. En dépit de la phra­séo­lo­gie offi­cielle sur « la tran­si­tion vers une société sans classe », il s’est bel et bien déve­loppé une nou­velle classe diri­geante en Rus­sie. Les tra­vailleurs vendent leur force de tra­vail à cette nou­velle classe de fonc­tion­naires, de chefs de coopé­ra­tives et d’entreprises, et à la bureau­cra­tie qui dirige la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. Cet appa­reil colos­sal est l’acheteur de la force de tra­vail. Il dirige col­lec­ti­ve­ment et auto­cra­ti­que­ment à la fois. Il ne pro­duit aucune valeur, il vit de la plus-value, du tra­vail de mil­lions d’esclaves sala­riés. L’idéologie de cette couche pri­vi­lé­giée n’a rien à voir avec la conscience de classe des ouvriers. L’exploitation étant son inté­rêt, elle consti­tue son idéo­lo­gie. En ennemi impla­cable, la bureau­cra­tie com­bat toutes les ten­dances de la société qui s’orientent vers l’abolition de l’exploitation.

[…]

Afin d’obtenir la masse gigan­tesque de plus-value indis­pen­sable à la construc­tion et à la trans­for­ma­tion du sys­tème écono­mique russe dans son entier, il était néces­saire de déve­lop­per une vaste classe de meneurs d’esclaves, de para­sites et d’exploiteurs. Cette nou­velle classe se déve­loppe en contra­dic­tion avec le com­mu­nisme. Le vide dans la struc­ture de la société d’exploitation, que reflé­tait l’absence d’une classe exploi­teuse spé­ci­fique, a été com­blé. C’est ceci qui consti­tue l’étape essen­tielle dans l’évolution de la Rus­sie au cours des der­nières années. Elle en a fait un Etat inté­gra­le­ment capi­ta­liste. Les tra­vailleurs, trop faibles pour orga­ni­ser la pro­duc­tion au nom de leur classe, ont abdi­qué devant le Parti. Ce der­nier, n’obéissant qu’à des inté­rêts spé­ci­fiques, a joué en Rus­sie exac­te­ment le même rôle que les capi­ta­listes pri­vés dans les autres pays. Le parti bol­ché­vique, en assu­mant le rôle his­to­rique de la bour­geoi­sie est devenu lui-même la bour­geoi­sie et a déve­loppé les forces pro­duc­tives à un niveau atteint long­temps aupa­ra­vant par la bour­geoi­sie des autres pays.

[…]

Il faut consi­dé­rer la Rus­sie comme un pays capi­ta­liste et un ennemi mor­tel du com­mu­nisme. Cela devien­dra plus évident avec le temps. Les com­mu­nistes seront pour­chas­sés et tués en Rus­sie comme par­tout ailleurs. Si cer­tains nour­rissent encore l’illusion de voir le socia­lisme « s’édifier » tôt ou tard en Rus­sie, ils décou­vri­ront que les classes pri­vi­lé­giées ne renoncent jamais déli­bé­ré­ment à leurs pri­vi­lèges. Ceux qui espèrent voir la classe pos­sé­dante aban­don­ner sa pro­priété sans lut­ter, font de la reli­gion. Le socia­lisme ne s’édifie pas. Ou bien il est le pro­duit direct de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, ou bien il n’est pas. La révo­lu­tion de 1917 est res­tée une révo­lu­tion bour­geoise. Ses éléments pro­lé­ta­riens ont été bat­tus. Elle n’a pas sup­primé le fon­de­ment de toute domi­na­tion, elle a seule­ment ren­versé la domi­na­tion tsa­riste. Elle n’a pas sup­primé tous les rap­ports de pro­priété, elle a seule­ment aboli les rap­ports de pro­priété pri­vée du capi­ta­lisme. Ce n’est que lorsque les tra­vailleurs prennent le pou­voir en main et orga­nisent la société pour eux-mêmes que les bases du com­mu­nisme se trouvent jetées. Ce qui existe en Rus­sie est un capi­ta­lisme d’Etat. Ceux qui se réclament du com­mu­nisme doivent aussi atta­quer le capi­ta­lisme d’Etat. Et dans la révo­lu­tion à venir, les ouvriers russes devront ren­ver­ser ce capi­ta­lisme d’Etat. La société d’exploitation russe, comme toutes les autres socié­tés d’exploitation, engendre chaque jour ses propres fos­soyeurs. »3

Enfin, nous repre­nons quelques extraits d’un texte de Mau­rice Brin­ton publié en 1970 par le groupe d’extrême gauche bri­tan­nique Soli­da­rity, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution :

« En tant qu’institution, le Parti [bol­che­vik] échap­pait tota­le­ment au contrôle de la classe ouvrière russe. Les pro­blèmes qu’eut à affron­ter la Révo­lu­tion russe après 1917 ne réso­lurent pas cette contra­dic­tion, ils ne firent que l’exacerber. […] A un niveau plus pro­fond, la concep­tion même de ce type d’organisation et ce type de rap­port avec le mou­ve­ment des masses reflète l’influence non recon­nue de l’idéologie bour­geoise, chez ceux-là mêmes qui cher­chaient opi­niâ­tre­ment à détruire la société bour­geoise. La concep­tion qui assure que la société doit obli­ga­toi­re­ment être divi­sée en « diri­geants » et « exé­cu­tants », l’idée selon laquelle cer­tains sont nés pour domi­ner et que d’autres ne peuvent réel­le­ment se déve­lop­per au-delà d’une cer­taine limite a été, depuis des temps immé­mo­riaux, le pos­tu­lat tacite de toute classe domi­nante. Que les bol­che­viks eux-mêmes l’aient en fin de compte accep­tée montre encore une fois à quel point Marx avait rai­son en décla­rant que « les idées domi­nantes de chaque époque sont les idées de la classe domi­nante ». Face à une orga­ni­sa­tion aussi « effi­cace », aussi solide, construite sur des idées de ce genre, il n’est pas éton­nant que les comi­tés d’usine nés en 1917 n’aient pas été en mesure de conduire la Révo­lu­tion jusqu’à son terme.

[…]

En 1917, les tra­vailleurs russes créèrent des organes (comi­tés d’usine et soviets) qui devaient assu­rer la ges­tion de la société par les tra­vailleurs eux-mêmes. Mais les soviets pas­sèrent entre les mains des fonc­tion­naires bol­che­viks. Un appa­reil d’Etat, séparé des masses, fut rapi­de­ment recons­ti­tué. Les tra­vailleurs russes ne par­vinrent pas à créer de nou­velles ins­ti­tu­tions qui leur auraient per­mis d’organiser et la pro­duc­tion, et la vie sociale. Cette tâche fut par consé­quent assu­mée par d’autres, par un groupe dont cette ges­tion devint la fonc­tion spé­ci­fique. La bureau­cra­tie orga­ni­sait le pro­ces­sus du tra­vail dans un pays où elle était égale­ment maî­tresse des ins­ti­tu­tions politiques.

Tout ceci exige une sérieuse rééva­lua­tion de plu­sieurs notions fon­da­men­tales. Le « pou­voir des tra­vailleurs » ne peut pas être iden­ti­fié ou assi­milé au pou­voir du Parti, ce que firent conti­nuel­le­ment les bol­che­viks. Comme le disait Rosa Luxem­burg, le pou­voir ouvrier sera l’œuvre de la classe et non d’une mino­rité agis­sant au nom de la classe. Il doit être l’émanation de l’engagement actif des tra­vailleurs, res­ter sous leur influence directe, être sou­mis au contrôle de l’ensemble de la popu­la­tion, être la consé­quence de la conscience poli­tique crois­sante du peuple. De même, la notion de « prise du pou­voir » ne peut pas dési­gner – comme c’est bien évidem­ment le cas chez tous ceux qui croient vivre encore dans le Pétro­grad de 1917 – un putsch semi-militaire, fomenté par une mino­rité. Il ne peut non plus repré­sen­ter uni­que­ment la défense – même si celle-ci est bien entendu néces­saire – des posi­tions gagnées par la classe ouvrière contre les ten­ta­tives de la bour­geoi­sie pour les recon­qué­rir. Ce que la « prise du pou­voir » implique réel­le­ment, c’est que la grande majo­rité de la classe ouvrière com­prend enfin clai­re­ment sa capa­cité de ges­tion de la pro­duc­tion et de la société – et s’organise à cette fin. »4

1 Lénine, Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, article dans la Pravda n° 88–89-90, 9–11 mai 1918, tra­duc­tion en fran­çais dans les Œuvres, tome 27, éditions sociales, 1961, pages 355–356. Voir aussi notre texte : « Le léni­nisme et la révo­lu­tion russe », Cri­tique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 41–44, 49 et 53. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1934–12-theses-sur-le-bolchevisme-gic/

3 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 189–191 et 199–200. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/2009/01/10/la-russie-sovietique-aujourdhui-1937/

4 Mau­rice Brin­ton, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution, Les Nuits rouges, 2016, pages 23–25 (tra­duc­tion par la revue Auto­ges­tion et socia­lisme, 1973).

Les commentaires sont fermés.