La nécessaire cohérence des luttes pour l’émancipation

Dans le mode de production capitaliste, les travailleurs sont aliénés et opprimés sous la forme du travail contraint et exploité, c’est-à-dire le travail salarié. Cette réalité concrète fait que l’ensemble des travailleurs (ou prolétaires) dans le monde forment une classe sociale, quel que soit d’ailleurs leur statut – contrat fixe, précaire, chômeur, en formation, etc. Par ailleurs, différentes oppressions supplémentaires existent dans la société, qui sont surtout subies au sein de la classe travailleuse. Cela mène à des différences qui ne remettent pas en cause la notion de classe, mais qui n’en sont pas moins des réalités incontournables pour tout partisan de l’émancipation. Par exemple, c’est l’existence du système patriarcal, sexiste, qui permet aux capitalistes de moins payer les femmes que les hommes, à travail égal. Cette surexploitation subie par les travailleuses a par contre un net intérêt pour la classe capitaliste, puisqu’elle lui fait réaliser un surcroît de plus-value – on voit donc qu’il s’agit à la fois de sexisme et de lutte des classes.

Ces discriminations doivent être combattues par l’ensemble du mouvement ouvrier, en application du mot d’ordre révolutionnaire : « Une attaque contre un seul est une attaque contre tous » (« An injury to one is an injury to all », slogan des Industrial Workers of the World). Surtout, pour réellement en finir avec cet écart de salaire subi par les travailleuses, les déclarations et les bonnes intentions ne suffisent pas : c’est le système d’ensemble – dont ce n’est qu’une des manifestations – qu’il faut renverser. La même logique doit s’appliquer dans la lutte pour en finir avec les autres systèmes d’oppression.

Ces différentes oppressions mènent à l’apparition de luttes spécifiques, féministe ou antiraciste par exemple, qui sont bien évidemment utiles en soi. Mais il est nécessaire d’aller plus loin. Nous considérons que d’une part nous ne devons pas opposer ces luttes entre elles, et que d’autre part dans le cadre d’un projet de société cohérent – qui peut être appelé socialisme, communisme ou autrement – nous voyons ces luttes comme différentes parties d’un mouvement réel vers une autre société, égalitaire et solidaire. Seules des dérives et d’étroites considérations de basse « tactique » peuvent mener à renoncer à une lutte, même prétendument de façon « provisoire », en pensant en renforcer une autre. En finir avec les différentes formes de domination subies passe par le changement des structures sociales et des rapports sociaux. N’avoir qu’une vision incomplète des différentes structures d’oppression ce n’est pas choisir telle ou telle « priorité », c’est au fond négliger une partie de la réalité, donc amoindrir son engagement pour l’émancipation.

Parlons tout d’abord de la nécessité d’une puissante mobilisation unitaire menant une lutte antiraciste ici et maintenant, avec l’objectif politique d’éradiquer toutes les manifestations de racisme et ses causes. Le racisme subi au quotidien par une partie de la population, en France et dans le monde, est en soi une forme d’oppression qui doit être combattue en tant que telle. Il perpétue de plus une division au sein de la classe travailleuse, avec des conséquences négatives très concrètes quant aux conditions de vie de celles et ceux qui sont victimes de racisme. Cette lutte est une question transversale, par exemple concernant le logement, où il s’agit à la fois de construire de nouveaux logements, ainsi que de rénover les anciens entre autres dans le sens des économies d’énergie, mais aussi de réduire l’arbitraire des propriétaires (comme mesure immédiate) et de mettre fin à toutes les discriminations dans l’accès au logement. Dans le travail, outre la lutte contre le chômage de masse qui exacerbe la concurrence entre travailleurs, le principe « à travail égal salaire égal » doit être défendu puisqu’il n’est toujours pas une réalité. Il s’agit là d’une lutte politique indispensable, qui fait partie intégrante de notre objectif d’auto-émancipation généralisée.

Les luttes féministes et antisexistes font évidemment partie des mobilisations incontournables pour l’émancipation universelle. Concernant l’écart de salaire subi par les femmes, il est parfaitement logique de militer à la fois pour l’abolition de l’exploitation en tant que telle, donc contre le système du salariat, et en même temps de lutter dans l’immédiat contre cette surexploitation de genre. Ce n’est par ailleurs qu’une des manifestations du sexisme au sein du monde du travail (harcèlement, etc.). Il suffit d’observer la situation pour se rendre compte du caractère massif et systémique de la violence de genre, et donc de prendre conscience de la nécessité d’abolir cette violence et ses causes.

Les mobilisations progressistes pour l’environnement sont des luttes sociales, qui affrontent des intérêts capitalistes bien réels. De fait, les véritables mobilisations pour l’écologie sociale ont à notre sens forcément un contenu anticapitaliste. Ce sont donc en pratique des luttes de classes, qui voient l’affrontement entre des intérêts contradictoires : d’un côté les conditions de vie de nombreux êtres humains et l’avenir de notre planète, de l’autre les profits de la classe capitaliste (ou du moins d’une partie d’entre elle). Par exemple, il y a tant d’un point de vue écologique que social la nécessité de transports en commun publics propres et gratuits. Les luttes anticapitalistes pour l’environnement ont d’autre part un évident contenu internationaliste, du fait qu’aucune perspective écologiste réelle ne peut exister sans internationalisme : ni la pollution, ni les nuages radioactifs, ni le changement climatique ne s’arrêtent aux frontières étatiques.

Enfin, l’opposition entre classes reste un fait essentiel qui structure les relations sociales dans le monde d’aujourd’hui. Tout objectif d’émancipation humaine généralisée passe nécessairement par la défense d’un internationalisme de la classe exploitée, pour arriver à un monde libéré du mode de production capitaliste et de la division en classes sociales.

Au niveau individuel, nombreux sont ceux qui mèneront telle ou telle lutte, en fonction de leur situation, de leurs priorités, de leurs affinités. Quand ces luttes précises sont menées dans une perspective d’auto-émancipation collective, elles ne sont ni des éléments de repli ni de division : elles contribuent précisément à combattre les divisions créées par les systèmes d’oppression dont nous voulons nous débarrasser. Il n’en reste pas moins qu’au niveau collectif, les révolutionnaires doivent à notre sens avoir conscience du fait que ces luttes forment différentes facettes de l’émergence d’une possible société de l’avenir, qui selon les mots de Karl Marx serait « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».

Davantage que de « convergence » des luttes, il nous semble que la critique matérialiste de la société actuelle et la perspective d’une autre organisation sociale mènent au constat du caractère indispensable de chacune de ces luttes, ainsi que de leur cohérence. Il s’agit donc pour nous d’une lutte d’ensemble à mener de façon unitaire pour en finir avec tous les systèmes d’oppression, pour l’auto-émancipation mondiale.