George Orwell politique

L’écrivain bri­tan­nique George Orwell est évidem­ment sur­tout connu pour ses romans, notam­ment 1984 et La Ferme des ani­maux. Son enga­ge­ment dans la guerre d’Espagne du côté anti­fas­ciste, en 1936 et 1937, est célèbre : il y par­ti­cipa aux côtés du Parti Ouvrier d’Unification Mar­xiste (POUM), puis écri­vit l’ouvrage Hom­mage à la Cata­logne. En juin 1938 Orwell adhé­rait à l’Inde­pendent Labour Party (ILP), autre­ment dit le Parti Tra­vailliste Indé­pen­dant, qui était membre du Centre Mar­xiste Révo­lu­tion­naire Inter­na­tio­nal (anti-stalinien), affir­mant ainsi son enga­ge­ment en faveur du socia­lisme et de l’internationalisme.

Nous repu­blions ci-dessous un texte direc­te­ment poli­tique, puis deux extraits de sa cor­res­pon­dance qui éclairent ses concep­tions. Dans la situa­tion actuelle, à l’encontre des théo­ries du com­plot, des replis iden­ti­taires et des men­songes racistes, relire Orwell nous rap­pelle la néces­sité de l’analyse ration­nelle ainsi que de l’action pour la liberté et l’égalité sociale par­tout dans le monde.

« Pour­quoi j’ai adhéré à l’Inde­pendent Labour Party (George Orwell, 1938)

Le plus hon­nête serait peut-être de com­men­cer par envi­sa­ger la ques­tion sous l’angle per­son­nel. Je suis écri­vain. La ten­dance ins­tinc­tive de tout écri­vain est de « se tenir à l’écart de la poli­tique ». Tout ce qu’il demande, c’est qu’on lui laisse la paix pour qu’il puisse conti­nuer à écrire tran­quille­ment ses livres. Mal­heu­reu­se­ment, on com­mence à com­prendre que cet idéal n’est pas plus réa­li­sable que celui du petit com­mer­çant qui espère pré­ser­ver son indé­pen­dance face aux appé­tits voraces des maga­sins à succursales.

Tout d’abord, l’ère de la liberté de parole s’achève. La liberté de la presse en Angle­terre a tou­jours relevé plus ou moins de la fic­tion, dans la mesure où c’est en défi­ni­tive l’argent qui façonne l’opinion à sa guise. Mais tant qu’existe dans la loi le droit de dire ce que l’on veut, il y a tou­jours pour un écri­vain aux idées non ortho­doxes une pos­si­bi­lité de se faire entendre. Au cours de ces der­nières années, je suis arrivé à obte­nir de la classe capi­ta­liste qu’elle me donne chaque semaine quelque argent pour écrire des livres contre le capi­ta­lisme. Mais je ne m’illusionne pas au point de pen­ser que cette situa­tion est des­ti­née à durer éter­nel­le­ment. Nous savons ce qu’il est advenu de la liberté de la presse en Ita­lie et en Alle­magne, et il en sera de même ici un jour ou l’autre. Le moment approche – ce n’est pas dans un an, peut-être même pas dans dix ou vingt ans, mais il approche – où l’écrivain, quel qu’il soit, n’aura d’autre alter­na­tive que d’être com­plè­te­ment réduit au silence ou de pro­duire le type de drogue réclamé par une mino­rité privilégiée.

J’ai le devoir de me battre contre cela, de la même manière que j’ai le devoir de me battre contre l’huile de ricin, les matraques en caou­tchouc et les camps de concen­tra­tion. Et le seul régime qui, à long terme, peut accor­der la liberté de parole est un régime socia­liste. Si le fas­cisme l’emporte, je suis fini en tant qu’écrivain – fini en ce sens qu’il me sera inter­dit de faire la seule chose que je sache faire. Ce serait déjà une rai­son suf­fi­sante pour m’affilier à un parti socialiste.

J’ai com­mencé par mettre en avant l’aspect per­son­nel, mais ce n’est évidem­ment pas le seul.

Il n’est pas pos­sible pour un indi­vidu conscient de vivre dans une société telle que la nôtre sans vou­loir la chan­ger. Au cours des dix der­nières années, j’ai eu l’occasion de connaître sous quelques-uns de ses aspects la véri­table nature de la société capi­ta­liste. J’ai vu l’impérialisme bri­tan­nique à l’œuvre en Bir­ma­nie, et j’ai vu cer­tains des ravages exer­cés en Angle­terre par la misère et le chô­mage. Pour autant que je me sois battu contre le sys­tème, c’est en écri­vant des livres capables d’exercer, telle était du moins mon ambi­tion, une influence sur les gens qui lisent. Je conti­nue­rai, bien sûr, à le faire, mais dans un moment comme celui que nous vivons, je consi­dère qu’il ne suf­fit plus d’écrire des livres. Les événe­ments se pré­ci­pitent ; les dan­gers qui nous sem­blaient naguère mena­cer la géné­ra­tion sui­vante sont main­te­nant là, sous notre nez. Il faut être un socia­liste actif, et non un simple sym­pa­thi­sant, si l’on ne veut pas faire le jeu d’ennemis qui ne nous laissent aucun répit.

Pour­quoi l’ILP plu­tôt qu’un autre parti ? Parce que l’ILP est le seul parti bri­tan­nique – en tout cas le seul assez influent pour être pris en consi­dé­ra­tion – dont les objec­tifs affir­més cor­res­pondent à l’idée que je me fais du socialisme.

Je ne veux pas dire que le parti tra­vailliste a perdu tout cré­dit à mes yeux. Mon désir le plus sin­cère serait de voir le parti tra­vailliste l’emporter avec une nette majo­rité aux pro­chaines élec­tions. Mais nous connais­sons tous le passé du parti tra­vailliste, et nous connais­sons la redou­table ten­ta­tion du moment pré­sent – la ten­ta­tion de jeter les prin­cipes par-dessus bord pour se pré­pa­rer à une guerre impé­ria­liste. Il est d’une impor­tance vitale qu’existe un ras­sem­ble­ment d’individus sur les­quels on puisse comp­ter pour ne pas renier leurs prin­cipes socia­listes, fût-ce face à la persécution.

Je crois que le parti tra­vailliste indé­pen­dant (ILP) est le seul parti qui, en tant que parti, soit à même d’appliquer une poli­tique consé­quente, que ce soit dans la lutte contre la guerre impé­ria­liste ou contre le fas­cisme, quand celui-ci se mani­fes­tera sous sa forme bri­tan­nique. Et d’ailleurs, le parti tra­vailliste indé­pen­dant n’est sou­tenu par aucune puis­sance d’argent et se voit calom­nié de divers côtés. A l’évidence, il a besoin de tous les sou­tiens dis­po­nibles, y com­pris de celui que je pour­rai éven­tuel­le­ment lui fournir.

Enfin, j’ai fait par­tie du contin­gent de l’ILP en Espagne. Je n’ai jamais affirmé, ni alors ni depuis, être en plein et total accord avec la ligne poli­tique défen­due par le POUM et sou­te­nue par l’ILP, mais elle a été jus­ti­fiée par le cours des événe­ments. Ce que j’ai vu en Espagne m’a fait tou­cher du doigt le péril mor­tel qu’on encourt en s’enrôlant sous la ban­nière pure­ment néga­tive de l’« antifascisme »1. Après avoir saisi les prin­ci­paux aspects de la situa­tion espa­gnole, j’ai com­pris que l’ILP était le seul parti bri­tan­nique qui pou­vait me conve­nir – et aussi le seul parti auquel je puisse adhé­rer en ayant au moins la cer­ti­tude de ne jamais être mené en bateau au nom de la démo­cra­tie capi­ta­liste. »2

Lettre de George Orwell à Noël Will­mett, 18 mai 1944 :

« Cher Mr Willmett,

Merci beau­coup pour votre lettre. Vous deman­dez si le tota­li­ta­risme, le culte de la per­son­na­lité, etc., sont vrai­ment en train de croître et vous faites état du fait qu’ils ne croissent appa­rem­ment pas dans ce pays-ci ni aux Etats-Unis.

Je dois dire que je pense, ou que je crains, que si on exa­mine le monde en entier, ces choses-là croissent. Nul doute qu’Hitler ne tar­dera pas à dis­pa­raître, mais ce sera aux dépens d’un ren­for­ce­ment de (a) Sta­line, (b) les mil­lion­naires anglo-américains et © toutes sortes de Füh­rers mineurs dans le genre de De Gaulle. Tous les mou­ve­ments natio­naux de par­tout, même ceux dont l’origine est la résis­tance à la domi­na­tion alle­mande, semblent prendre des formes non démo­cra­tiques, se regroupent autour d’un quel­conque Füh­rer sur­hu­main (Hit­ler, Sta­line, Sala­zar, Franco, Gandhi, De Valera en sont des exemples divers) et adoptent la théo­rie selon laquelle la fin jus­ti­fie les moyens. Par­tout le monde semble prendre la voie d’économies cen­tra­li­sées qui peuvent « fonc­tion­ner » au sens écono­mique, mais qui ne sont pas orga­ni­sées démo­cra­ti­que­ment et qui finissent par établir un sys­tème de castes. Tout cela est accom­pa­gné par les hor­reurs du natio­na­lisme émotion­nel et par une ten­dance à ne pas croire à l’existence d’une vérité objec­tive, parce que tous les faits doivent cor­res­pondre aux mots et aux pro­phé­ties de quelque Füh­rer infaillible. Déjà, dans un sens, l’histoire a cessé d’exister, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’histoire de notre temps qui puisse être recon­nue uni­ver­sel­le­ment, et les sciences exactes sont mises en dan­ger dès que la néces­sité mili­taire cesse de tenir les gens au cou­rant. Hit­ler peut bien dire que les Juifs ont com­mencé la guerre et, s’il sur­vit, cela devien­dra l’histoire offi­cielle ; il ne peut pas dire que 2 et 2 font 5 parce que, pour les besoins de, disons, la balis­tique, il faut bien qu’ils fassent 4. Mais si, j’en ai peur, le monde qui nous menace voit le jour, un monde de deux ou trois super­puis­sances inca­pables de se conqué­rir l’une l’autre, 2 et 2 peuvent faire 5 si le Füh­rer en décide ainsi. C’est là, en ce qui me concerne, la direc­tion dans laquelle nous allons, bien que, natu­rel­le­ment, ce pro­ces­sus soit réver­sible. […] »3

Lettre de George Orwell à Dwight Mac­do­nald, 5 décembre 1946 :

« […] A pro­pos de votre ques­tion sur La Ferme des ani­maux. Bien sûr mon inten­tion était tout d’abord de faire une satire de la révo­lu­tion russe. Mais je dési­rais aussi que le livre ait une appli­ca­tion plus large au sens où je vou­lais dire que ce genre de révo­lu­tion (une révo­lu­tion vio­lente menée par des conspi­ra­teurs qui sont incons­ciem­ment avides de pou­voir) ne peut abou­tir qu’à un chan­ge­ment de maîtres. Selon moi la morale est que les révo­lu­tions ne pro­duisent des amé­lio­ra­tions radi­cales que lorsque les masses sont vigi­lantes et capables de virer leurs diri­geants dès que ceux-ci ont fait leur tra­vail. Le tour­nant de l’histoire était sup­posé être quand les cochons ont gardé le lait et les pommes pour eux-mêmes (Krons­tadt). Si les autres ani­maux avaient eu le bon sens de mettre le holà à ce moment-là, tout se serait bien passé. Si les gens pensent que je défends le statu quo, c’est, je crois, parce qu’ils sont deve­nus pes­si­mistes et acceptent qu’il n’y ait pas d’alternative autre que la dic­ta­ture ou le capi­ta­lisme de laissez-faire. Dans le cas des trots­kistes, cela se com­plique parce qu’ils se sentent res­pon­sables des événe­ments en URSS jusqu’à envi­ron 1926 et qu’il leur faut sup­po­ser qu’une dégé­né­res­cence sou­daine a eu lieu à peu près à cette date-là. Alors que je pense que le pro­ces­sus tout entier était pré­vi­sible – et avait été prévu par quelques rares per­sonnes, par exemple Ber­trand Rus­sell – d’après la nature même du parti bol­che­vique. Ce que j’essayais de dire, c’est : « On ne peut pas avoir de révo­lu­tion à moins de la faire soi-même ; il ne peut exis­ter de dic­ta­ture bien­veillante. » […] »4

Local du Parti Ouvrier d’Unification Mar­xiste à Barcelone.

1 Le 31 juillet 1937, Orwell résu­mait ses prio­ri­tés poli­tiques en écri­vant à Ray­ner Hep­pens­tall : « il faut se battre pour le socia­lisme et contre le fas­cisme » (George Orwell, Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, Agone, 2014, p. 118). Orwell était donc réso­lu­ment anti­fas­ciste, mais consi­dé­rait qu’il était indis­pen­sable de défendre aussi un objec­tif poli­tique posi­tif, en l’occurrence la pers­pec­tive de la démo­cra­tie socia­liste. Sur l’expérience d’Orwell de la répres­sion sta­li­nienne en Espagne, voir sa lettre du 2 août 1937 qui men­tionne l’aide appor­tée par le socia­liste révo­lu­tion­naire Mar­ceau Pivert (p. 120).

2 George Orwell, Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931–1943), éditions Ivrea, 2005, pp. 49–51. Article paru dans le Labour Lea­der, tra­duit par Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun.

3 George Orwell, Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, Agone, 2014, pp. 309–310. Tra­duit par Ber­nard Hoepffner.

4 Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, pp. 437–438.

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