Rosa Luxemburg et la révolution socialiste

Nous republions ci-dessous quelques brefs extraits de Réforme sociale ou révolution ?, texte de Rosa Luxemburg publié en 18991. Il s’agit d’une argumentation s’opposant au courant d’Eduard Bernstein, dit « révisionniste » ou réformiste. Luxemburg y défend la nécessité d’une révolution sociale menée par les travailleurs eux-mêmes. Elle explique également, en cohérence avec sa conception révolutionnaire, que « le sort de la démocratie est lié au sort du mouvement ouvrier ».

« Il est tout à fait faux et contraire à l’Histoire de se représenter le travail pour les réformes uniquement comme la révolution étirée en longueur, et la révolution comme une réforme condensée. Une transformation sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments distincts par leur durée, mais par leur contenu. Tout le secret des transformations historiques, par l’utilisation du pouvoir politique, réside précisément dans la transformation de simples modifications quantitatives en une qualité nouvelle, ou, pour parler en termes concrets, dans le passage d’une période historique, d’une forme de société donnée, à une autre.

C’est pourquoi quiconque se prononce en faveur de la voie des réformes légales, au lieu et à l’encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas, en réalité, une voie plus tranquille, plus sûre et plus lente, conduisant au même but, mais un but différent, à savoir, au lieu de l’instauration d’une société nouvelle, des modifications purement superficielles de l’ancienne société. C’est ainsi qu’on aboutit, en partant des considérations politiques du révisionnisme, à la même conclusion qu’en partant de ses théories économiques, c’est-à-dire qu’elles ne visent pas, au fond, à la réalisation de l’ordre socialiste, mais uniquement à la réforme de l’ordre capitaliste, non pas à la suppression du salariat, mais au dosage en plus ou en moins de l’exploitation, en un mot à la suppression des abus du capitalisme, mais pas du capitalisme lui-même. […]

Si la démocratie est devenue, pour la bourgeoisie, tantôt superflue, tantôt gênante, elle est, en revanche, nécessaire et indispensable à la classe ouvrière. Elle est, premièrement, nécessaire, parce qu’elle crée des formes politiques (autonomie administrative, droit électoral, etc.) qui serviront au prolétariat d’amorces et de points d’appui dans son travail de transformation de la société bourgeoise. Mais elle est, secondement, indispensable, parce que ce n’est qu’en elle, dans la lutte pour la démocratie, dans l’exercice de ses droits, que le prolétariat peut arriver à la conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques. En un mot, la démocratie est indispensable, non pas parce qu’elle rend superflue la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, mais, au contraire, parce qu’elle rend cette prise du pouvoir aussi nécessaire que seule possible. […]

La prise du pouvoir politique par le prolétariat, c’est-à-dire par une classe populaire massive, ne se fait pas artificiellement. Elle suppose, par elle-même, à l’exception des cas tels que la Commune de Paris, où le pouvoir ne fut pas obtenu par le prolétariat à la suite d’une lutte consciente de son but, mais tomba dans ses mains d’une façon tout à fait exceptionnelle, comme un bien abandonné de tous, un certain degré de maturité des rapports économiques et politiques.

C’est là que réside la différence essentielle entre les coups d’État à la Blanqui accomplis par une « minorité agissante » et qui éclatent comme des coups de pistolet, d’une façon toujours inopportune, et la conquête du pouvoir politique par la grande masse populaire consciente, conquête du pouvoir qui ne peut être elle-même que le produit de la décomposition de la société bourgeoise, et pour cette raison porte en elle la légitimation économique et politique de son apparition opportune. »

Il est intéressant de recouper ce texte théorique avec son dernier discours, prononcé en décembre 1918 pendant la révolution allemande, au cours du congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne. On y voit que sa conception de la révolution socialiste est restée fondamentalement la même, dans une perspective d’auto-émancipation2 :

« L’Histoire ne nous rend pas la besogne aussi facile qu’elle l’était dans les révolutions bourgeoises, quand il suffisait de renverser au centre le pouvoir officiel et de le remplacer par telle ou telle douzaine d’hommes nouveaux.

C’est d’en bas qu’il nous faut travailler, et cela correspond bien au caractère de masse de notre révolution étant donnés les buts qui visent le fond, le sol même de la constitution de la société ; cela correspond à ce qu’est le caractère de la révolution prolétarienne d’aujourd’hui, à notre devoir de faire la conquête du pouvoir politique, non d’en haut, mais d’en bas. Le 9 novembre [1918] a été la tentative d’ébranler le pouvoir public, la domination de classe – tentative faible, incomplète, inconsciente, chaotique. Ce qui est à faire maintenant, c’est de pointer en pleine conscience la totalité des forces du prolétariat sur les fondements de la société capitaliste. À la base où le patron individuel est en face de ses esclaves salariés ! À la base où l’ensemble des organes exécutifs de la domination politique de classe est en face des objets de cette domination, en face des masses ! C’est là que nous devons, pied à pied, arracher aux maîtres les instruments de leur pouvoir pour les prendre, nous, en main.

Tel que je vous le dépeins, le processus peut paraître de plus longue durée que l’on ne serait porté à se le représenter au début. Je crois qu’il est sain que nous fassions défiler sous nos yeux en pleine clarté toutes les difficultés, toutes les complications de cette révolution. Car j’espère bien que, de même que sur moi, sur aucun de vous, le tableau des grandes difficultés, des besognes ainsi dressées devant nous, n’a pour effet de paralyser ni votre ardeur, ni votre énergie ; tout au contraire, plus grande est la tâche, plus nous rassemblerons toutes nos forces. »

1 D’après l’édition contenue dans : Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, 2016, pages 103-110.

2 D’après : Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, Spartacus, 2016, pages 259-260.