Le mouvement social tétanisé ?

Il ne ser­vi­rait à rien de se voi­ler la face : en dépit de fortes mobi­li­sa­tions locales, la lutte de ce prin­temps 2018 a été per­due. Il faut ana­ly­ser cette réa­lité en pro­fon­deur et en tirer toutes les leçons pos­sibles, en vue des luttes à venir.

La bru­ta­lité du pou­voir face aux luttes sociales est plus impor­tante qu’il y a 15 ou 20 ans. D’abord par la répres­sion, mais aussi par le fait de mener en même temps plu­sieurs contre-réformes. C’est un fait qu’il faut prendre en compte, pour ajus­ter la stra­té­gie des luttes afin de l’emporter face au gou­ver­ne­ment et au patronat.

Contre les mobi­li­sa­tions, le gou­ver­ne­ment joue la carte du pour­ris­se­ment et de l’isolement des mou­ve­ments. Mal­heu­reu­se­ment, les mobi­li­sa­tions de ce prin­temps 2018 n’ont pas su déjouer cette tac­tique. La « grève per­lée » à la SNCF a été un exemple d’une lutte avec un inves­tis­se­ment cou­ra­geux de nom­breux che­mi­nots, mais sur une stra­té­gie faible : au bout du compte, on a eu dans l’ensemble une lutte de longue durée mais de faible inten­sité. Au bout de quelques semaines, cette mobi­li­sa­tion ten­dait à deve­nir un bruit de fond.

Il faut dire que le contexte d’ensemble nous est défa­vo­rable : gou­ver­ne­ments tout ou par­tiel­le­ment d’extrême droite dans plu­sieurs pays euro­péens, des peurs iden­ti­taires irra­tion­nelles qui ont le vent en poupe, etc.

Sur un autre plan, les mobi­li­sa­tions sont lar­ge­ment affai­blies par une obses­sion du déclin, l’idée (fausse) que « tout s’effondre ». Or, cette idéo­lo­gie, mal­heu­reu­se­ment répan­due même dans cer­tains milieux « radi­caux », ne mène qu’à la défaite – voire pire, à diverses dérives réac­tion­naires. De même, nos luttes sont affai­blies par cette ten­dance déplo­rable à ne dénon­cer que le « capi­ta­lisme libé­ral », voire que le « libé­ra­lisme » ou le « néo-libéralisme », alors que notre adver­saire est le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste en tant que tel, dans son entier, et qu’elles que soient les formes qu’il prend. Les idiots qui prônent « l’antilibéralisme » ne sont utiles qu’à la confu­sion, et ne font que détour­ner des objec­tifs essen­tiels. La volonté d’auto-émancipation mon­diale des tra­vailleurs n’est en rien « anti­li­bé­rale », mais elle est plei­ne­ment révolutionnaire.

Il ne s’agit donc en réa­lité cer­tai­ne­ment pas de ne lut­ter que contre des reculs sociaux, mais contre l’ensemble de l’organisation capi­ta­liste du tra­vail, contre le sys­tème du sala­riat lui-même puisqu’il n’existe que par l’exploitation et l’aliénation.

Concrè­te­ment, nous devons mettre en avant le fait que la lutte cor­res­pond d’abord et avant tout à la néces­sité de chan­ger nos condi­tions d’existence, d’améliorer notre quo­ti­dien, donc non seule­ment d’empêcher des attaques (= lutte défen­sive, néces­saire mais non suf­fi­sante), mais aussi d’obtenir de meilleures condi­tions de vie pour toutes et tous (= lutte offen­sive), donc en fin de compte de nous débar­ras­ser de l’exploitation (= lutte révolutionnaire).

Gagner néces­site des mou­ve­ments mas­sifs, réel­le­ment auto-organisés à la base, et se coor­don­nant par des man­da­tés élus et contrô­lés par des Assem­blées Géné­rales. C’est de cette manière qu’un mou­ve­ment peut réel­le­ment être vivant, se déve­lop­per, sus­ci­ter de la créa­ti­vité col­lec­tive et aller plus loin que de simples (et néces­saires) reven­di­ca­tions défensives.

S’enfermer dans un entre-soi, c’est la stra­té­gie de l’échec. Au contraire, des AG de lutte nom­breuses, plei­ne­ment démo­cra­tiques et sou­ve­raines, peuvent per­mettre de construire une mobi­li­sa­tion puis­sante. Un mou­ve­ment vivant c’est un mou­ve­ment mas­sif, où on échange, on débat, on voit les choses dif­fé­rem­ment, jus­te­ment parce que la lutte dépasse un petit milieu – où d’ordinaire les débats s’enveniment et tournent en rond. L’air frais qu’apporte la lutte néces­site une ouver­ture très au-delà des milieux mili­tants, par une mobi­li­sa­tion qui s’organise à la base sur des ques­tions concrètes.

Le mou­ve­ment de ce prin­temps n’a que trop peu per­mis ce déve­lop­pe­ment. Il a de plus été affai­bli par des ten­ta­tives poli­ti­ciennes de se ser­vir des mobi­li­sa­tions, sur­tout de la part de la « France insou­mise ». A les entendre, il n’y aurait qu’à voter pour eux, et tout s’arrangerait… Or, ces volon­tés de récu­pé­ra­tion ne créent que de la dis­per­sion, donc affai­blissent les luttes.

La seule alter­na­tive poli­tique que peut sou­te­nir un mou­ve­ment social vivant et fort, c’est lui-même. C’est-à-dire que l’alternative est pré­ci­sé­ment cette démo­cra­tie directe à la base par laquelle la lutte se construit et qui, si elle se déve­loppe suf­fi­sam­ment, peut contre-attaquer jusqu’à deve­nir majo­ri­taire dans la société et ainsi rem­pla­cer le pou­voir actuel. Au règne des classes capi­ta­listes peut ainsi suc­cé­der l’auto-organisation des tra­vailleurs, des pré­caires et des chô­meurs, pour en finir avec l’enfermement dans les rap­ports de pro­duc­tion capitalistes.

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