Michael Löwy à propos de Rosa Luxemburg

Michael Löwy, Rosa Luxemburg, l’étincelle incendiaire, Le Temps des cerises, novembre 2018, 219 pages.

D’emblée, une déception : Rosa Luxemburg, l’étincelle incendiaire n’est pas réellement un nouveau livre de Michael Löwy, où il nous parlerait de la pensée de Rosa Luxemburg, mais une simple compilation d’articles écrits au fil des années – d’où de nombreuses répétitions, etc. Qui plus est, rien n’est indiqué sur les dates de rédaction de ces textes, ni sur les ouvrages ou revues de leur publication originale (d’ailleurs le livre est dans l’ensemble mal édité, avec notamment d’innombrables coquilles). Certes, l’auteur renvoie à la bonne biographie de Rosa Luxemburg par Paul Frölich (p. 7), mais il y avait tout de même un autre livre à écrire, plus intéressant qu’un recueil, où Löwy aurait pu retracer ses jeunes années luxemburgistes au Brésil, puis les raisons de son éloignement de ce courant et son ralliement au léninisme, puis ses questionnements et son rapport actuel à la pensée de Rosa Luxemburg.

Une fois signalés ces défauts, voyons donc ce que l’auteur nous dit dans ce recueil à propos de la pensée de Rosa Luxemburg.

Michael Löwy revient plusieurs fois sur l’alternative énoncée par Rosa Luxemburg en 1915 dans La Crise de la social-démocratie (ou « Brochure de Junius ») : « Socialisme ou barbarie ». Il affirme avec justesse que ce mot d’ordre « signale que, dans l’histoire, les jeux ne sont pas faits ; la « victoire finale » ou la défaite du prolétariat ne sont pas décidées d’avance, par des « lois d’airain » du déterminisme économique, mais dépendent aussi de l’action consciente, de la volonté révolutionnaire de ce prolétariat » (p. 23). Il écrit ensuite que pour Luxemburg, l’objectif du socialisme est l’idéal « d’une morale de classe, d’un humanisme prolétarien, d’une éthique qui se situe du point de vue du prolétariat révolutionnaire » (p. 24). Löwy a également parfaitement raison de souligner que Luxemburg représente « un socialisme à la fois authentiquement révolutionnaire et radicalement démocratique » (p. 40).

Dans cette logique, Rosa Luxemburg s’opposa à plusieurs reprises à Lénine, entre autres sur la question essentielle de la conscience de classe. Löwy rappelle à ce sujet que pour Lénine « l’étincelle révolutionnaire est apportée par l’avant-garde politique organisée, du dehors vers l’intérieur des luttes spontanées du prolétariat ». Au contraire, pour Luxemburg « l’étincelle de la conscience et de la volonté révolutionnaire s’allume dans le combat, dans l’action de masses » (p. 62). En cela, Rosa Luxemburg rejoint Karl Marx, pour qui « l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes ».

A propos du texte de Rosa Luxemburg sur La Révolution russe (1918), Michael Löwy écrit que « le chapitre de ce document de Luxemburg sur la démocratie est un des textes les plus importants du marxisme, du communisme, de la théorie critique et de la pensée révolutionnaire au 20e siècle » (p. 77-78). En effet : ces pages restent d’une grande actualité, à la fois par la lucidité que Luxemburg y exprime concernant les dérives autoritaires des bolcheviks, mais aussi par sa défense d’une nécessaire démocratie révolutionnaire, s’opposant à toute bureaucratisation1.

En revanche, on ne peut qu’être surpris de lire que Rosa Luxemburg aurait fait « erreur » en refusant « la théorie léniniste de l’organisation » (p. 129). L’histoire nous montrant, de façon terrible, à quoi mènent la théorie et la pratique léniniste de l’organisation, on se doit de saluer Luxemburg d’en avoir perçu les impasses2. Le plus curieux est qu’il nous semble bien que Michael Löwy ne défend plus aujourd’hui une position aussi caricaturale et dogmatique ; du coup, on ne voit pas bien l’intérêt de republier tel quel un texte qui n’a plus, en 2018, d’intérêt que pour les historiens du léninisme et du fétichisme de parti. Sur ce sujet, on se reportera plutôt au récent essai de Louis Janover, Le Testament de Lénine et l’héritage de Rosa Luxemburg, qui tire les enseignements historiques des révolutions et contre-révolutions du 20e siècle.

Enfin, on trouve en annexe du livre un article de Rosa Luxemburg qui était jusqu’ici inédit en français, paru anonymement en mars 1903 à l’occasion des 20 ans de la mort de Karl Marx. Elle y écrit notamment : « Vue dans ses contours les plus généraux, la doctrine marxienne – si nous faisons abstraction de sa partie impérissable, à savoir sa méthode d’investigation historique – vise à reconnaître la voie historique qui mène de la dernière forme de société « antagoniste », reposant sur les contradictions de classe, à la société communiste édifiée sur la solidarité des intérêts de tous ses membres » (p. 217-218).

Un bilan donc contrasté pour cet ouvrage, dont le mérite est que ceux qui s’intéressent au débat marxiste y trouveront matière à réflexions et à critiques. On constate toujours que la pensée critique révolutionnaire de Rosa Luxemburg continue de bousculer les préjugés et les dogmes, et de vivifier l’esprit critique. Comme elle l’écrivait depuis la prison en 1915, « nous ne sommes pas perdus et nous vaincrons si nous n’avons pas désappris d’apprendre. »3

1 Ce texte a été récemment réédité dans Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, 2016, le chapitre en question se trouvant pages 211 à 220.

2 Dès 1904, elle critiquait le « centralisme bureaucratique » de Lénine, qui risquerait selon elle d’« asservir un mouvement ouvrier ». Elle prônait à l’inverse « l’activité révolutionnaire autonome du prolétariat » (« Questions d’organisation de la social-démocratie russe », dans Le But final, textes politiques, p. 156-157).

3 Rosa Luxemburg, La Brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907-1916), Œuvres complètes tome IV, Smolny et Agone, 2014, p. 87.