« Progressisme » et xénophobie ordinaire : Bienvenue en France !

Sidération dans les amphis. Le 19 novembre 2018, le premier ministre Édouard Philippe présente la nouvelle stratégie d’accueil des étudiants étrangers (non-communautaires). Elle repose selon lui sur 3 piliers : garantir « les meilleures conditions d’accueil possibles », « une forme d’équité financière » et « le rayonnement de l’enseignement supérieur français à l’étranger1 ». C’est bien sûr le second pilier qui a retenu l’attention car, par une « certaine forme d’équité financière », il fallait entendre rien de moins qu’une multiplication par 10 des frais d’inscriptions pour les étudiants étrangers ! Le nom de ce « choix de solidarité et d’ouverture » ? « Bienvenue en France »…

Même les chantres universitaires du macronisme en ont perdu leur latin. Il faut dire que les arguments déployés sont, comme d’habitude, grotesques : « un étudiant étranger très fortuné qui vient en France paye le même montant qu’un étudiant français peu fortuné dont les parents résident, travaillent et payent des impôts en France depuis des années. » Il était donc urgent de niveler par le bas. Quant aux étudiants étrangers « peu fortunés », ils n’auront sans doute qu’à rester chez eux. Singulière stratégie pour faire augmenter le nombre d’étudiants. Le raisonnement devrait cependant ravir les tenants du protectionnisme : le gouvernement explique désormais que l’augmentation des barrières à l’entrée favorise les circulations… Comment s’opérerait donc le miracle ? C’est que les fonds dégagés permettraient d’améliorer l’accueil des étudiants étrangers en France. Ainsi, dans la liste des mesures, on entend avec plaisir l’annonce d’une simplification des démarches visant à obtenir un visa, aveu à demi-mots de la complexité des démarches et des multiples vexations infligées par une administration où la xénophobie est institutionnalisée. Suivent, pêle-mêle, la création d’un label « Bienvenue en France », de cours de Français Langue Étrangère, d’un site internet pour trouver un logement plus facilement, de quelques milliers de bourses d’études, le tout adossé à un budget ridicule de 10 millions d’euros, soit moins de 0,5 % de ce que les hausses pourraient rapporter.

De toutes façons, tout le monde a compris que la question n’était pas là. Outre les aspects diplomatiques et économiques liés au rayonnement du pays, une enquête de Campus France de 2014 avait montré que les étudiants étrangers rapportaient plus qu’ils ne coûtaient2. Il apparaît donc très clairement qu’il s’agit d’organiser les migrations étudiantes, en tentant d’attirer des populations « désirables », étudiants aisés issus de pays anglophones, au détriment d’étudiants modestes et/ou issus du Maghreb et des pays francophones de l’Afrique subsaharienne. On a aussi entendu immédiatement après l’annonce de la stratégie quelques voix émettre l’hypothèse que l’augmentation des frais d’inscription aurait, dans un futur plus ou moins proche, vocation à se généraliser à tous les étudiants, quelque soit leur origine.

La réaction a été virulente. Parmi les étudiants bien sûr, mais aussi parmi les mandarins. À l’EHESS, dont presque la moitié des étudiants sont étrangers, c’est la présidence elle-même qui a organisé une AG… L’opposition a été si forte3, que la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, s’est fendue d’une lettre, en date du 10 décembre, aux directeurs et présidents d’écoles et d’universités. Elle y reprend les critiques qui ont été adressées à la réforme en répétant assez platement les mesures annoncées dans le discours du premier ministre, reprenant également les mêmes pétitions de principes. Seule différence notable, l’insistance de la ministre sur une éventuelle augmentation des coûts pour tous les étudiants. Elle propose même de « graver dans le marbre » de la loi des dispositions empêchant une telle évolution. On nous le jure, les frais d’inscription n’augmenteront pas ; « affirmer le contraire, c’est tout simplement diffuser de fausses informations4 ». Diantre ! Voilà sans doute la preuve qu’une telle crainte était fondée.

Il faut, en effet, regarder au-delà de la xénophobie sélective. Si les étudiants, pas seulement étrangers, sont si mal accueillis en France, c’est avant tout que les universités n’ont pas les moyens de faire autrement. Alors que les effectifs étudiants augmentent, les universités ont été volontairement appauvries par la loi LRU de 2007, qui prévoyait notamment l’autonomie budgétaire dès 2013. L’augmentation des frais des étudiants étrangers ? Peut-être une aubaine pour certains établissements. Le gouvernement joue dès le départ la carte de la balkanisation et de la mise en concurrence en annonçant que « chaque université et chaque école sera libre, comme c’est le cas partout dans le monde, de construire sa politique d’attractivité et d’accueil ». Ben voyons…

Avant de conclure, quelques remarques encore plus générales, car cette stratégie intervient à un moment particulier, celui d’une réforme profonde de l’enseignement secondaire et de son lien avec le supérieur, à savoir la « loi relative à l’orientation et la réussite des étudiants ». Jusqu’à maintenant, hormis quelques filières spécifiques (médecine, Classes préparatoires aux grandes écoles, etc.), l’obtention du baccalauréat donnait accès à l’enseignement supérieur. Désormais, les universités peuvent sélectionner leurs étudiants, chaque filière devant préciser les conditions d’accès à ses formations. Elles sont de deux sortes : expériences professionnelles ou associatives et séjours à l’étranger d’une part, options choisies au lycée, d’autre part. Encore une fois, il faut décoder : « orientation » signifie « sélection », tant les attendus des universités sont discriminants socialement. En outre, les conseillers d’orientation sont devenus des psychologues, de façon sans doute à démunir totalement les familles les moins pourvues en capital scolaire face à un lycée à la carte devenu parfaitement illisible (le terme consacré pour désigner ce processus est « simplification »). Une hausse des frais d’inscription contribuerait à éloigner définitivement de l’université les classes populaires et à jeter les classes moyennes entre les mains des banques (par les prêts étudiants) – tout en permettant le financement des universités et la réduction des effectifs. Avec tous ces éléments en tête, la hausse des frais d’inscription s’intègre logiquement dans un processus de rapprochement du système éducatif français du modèle dominant dans le reste du monde : école publique dévastée et universités hors de prix financées par le capital et par un endettement à vie des étudiants.

Profitons quand même un instant du spectacle. Les mandarins qui, à l’occasion des dernières présidentielles, nous donnaient des leçons de progressisme, de modernité et d’ouverture, se tortillent aujourd’hui sur leur chaise. Le gouvernement a admis que les étrangers étaient accueillis dans des conditions indignes. Nous pourrons leur resservir à l’avenir. Mais ne nous faisons pas d’illusion. Les « progressistes » n’attendront même pas la fin de la tempête pour mettre en œuvre leur programme réactionnaire et xénophobe de destruction de l’université. Demain, ils appliqueront toutes les instructions à la lettre, comme ils le font toujours, en arguant que si on ne rampe pas par terre pour ramasser les miettes, d’autres les ramasseront à notre place. Concédons-leur ce point-là : ils ont tout à fait raison ! Aussi la solution ne pourra en aucun cas venir d’eux, mais seulement des mobilisations des étudiants et des personnels.

On a vu, un bref instant, au printemps dernier, qu’un autre enseignement supérieur était possible. Alors affirmons-le : il n’y a nul besoin d’augmenter les frais d’inscription pour améliorer l’accueil des étrangers ! Il faut plutôt une université ouverte à tous, prenant réellement en compte ses étudiants, notamment en les faisant largement participer aux prises de décisions. Il n’y a pas grand-chose par ailleurs qui s’oppose à ce qu’elle soit gratuite tout en ayant les moyens de ses ambitions. Voilà ce qui devrait constituer pour tous un projet « progressiste »…

Ln

1 Et de mentionner comme premier exemple l’ESSEC, une école de commerce. Une certaine conception de l’enseignement et de la gratuité donc…

3 La confédération des jeunes chercheurs s’est efforcée de recenser les prises de position institutionnelles : https://cjc.jeunes-chercheurs.org/expertise/etrangers/suiviposition.php.

4 Ou fake news pour les intimes…