« Marx et Keynes », de Paul Mattick

La réédition du livre Marx et Keynes de Paul Mattick1 a été annoncée, mais pour le moment Gallimard ne semble pas donner de date de parution. Cet ouvrage, publié en 1969 en anglais et en 1972 en traduction française, est en effet épuisé depuis longtemps, alors que la crise du capitalisme que nous vivons souligne l’actualité de son propos2.

Il s’agit essentiellement d’une critique marxiste des idées économiques de John Maynard Keynes, même si le sujet traité est en fait plus large, comme Paul Mattick l’écrit lui-même dans son introduction : « La thèse centrale de ce livre, c’est qu’aux problèmes économiques assaillant le monde capitaliste, Keynes n’a pu proposer qu’une solution toute provisoire et que les conditions qui rendaient cette solution efficace sont en voie de disparition. C’est aussi la raison pour laquelle la critique de l’économie politique, telle que Marx l’a conçue, loin d’avoir perdu sa validité, trouve un surcroît de pertinence grâce à la faculté qui la caractérise de comprendre et de dépasser à la fois les « anciennes«  et les « nouvelles«  théories économiques. On va donc soumettre la théorie et la pratique keynésiennes à une critique marxiste. En outre, on s’efforcera d’élucider à l’aide de la méthode d’analyse marxienne le cours des évènements et les grandes tendances politiques et économiques. »3

Mattick explique que les théories de Keynes sont une manifestation du fait que l’économie politique « classique » peut changer de visage en fonction des circonstances et des périodes. Mais l’objectif reste la perpétuation du capitalisme, donc de l’exploitation de la majorité des êtres humains.

Ainsi, Mattick cite Keynes qui écrivait : « la lutte des classes me trouvera du côté de la bourgeoisie instruite. » Keynes affirme ainsi, en réalité, son appartenance à la « classe capitaliste », qui est « une classe sociale déterminée, ayant intérêt à la perpétuation du salariat. »4 L’analyse marxiste du capitalisme établit que c’est le système du salariat qui permet l’exploitation des travailleurs au profit de la classe capitaliste ; « le capital suppose le travail salarié et réciproquement : il s’agit là des deux aspects nécessaires des rapports de production capitalistes. […] que le capital cesse de dépendre du travail salarié, et c’en est fini du capitalisme. »5 Selon Mattick, Keynes veut conserver le capitalisme « sans rien changer à sa structure sociale de base. »6

Mattick ne manque pas de souligner les différences fondamentales et irréconciliables qui existent entre Keynes et Marx. Keynes veut l’action d’une élite éclairée, par des interventions monétaires. Marx veut l’action autonome des travailleurs associés, et l’abolition du système capitaliste dans son intégralité.

L’un représente le maintien du capitalisme, autrement dit la production pour le capital, alors que l’autre représente la nécessité de remplacer le capitalisme par le socialisme, autrement dit la production pour l’usage.

Pour Mattick, il y a trois types de capitalisme : capitalisme du laissez-faire, économie mixte, et capitalisme d’Etat. Pour lui aucun ne représente de solution durable, ce qu’ont amplement montré les 40 années écoulées depuis la parution de son ouvrage.

Paul Mattick montre d’abord les limites de l’économie mixte, puisqu’il s’agit de la variante du capitalisme associée à Keynes, lequel croit par ce moyen pallier aux failles du laissez-faire (qui est fréquemment appelé très improprement « libéralisme économique »7). Keynes « songeait uniquement à écarter les dangers pesant en temps de crise sur les rapports sociaux actuels, non point à modifier ces derniers. »8

L’analyse de Mattick montre que Keynes a tort, et que les « libéraux » ont également tort : en réalité le capitalisme par son existence provoque des crises, il ne peut pas faire autrement. Rechercher comment empêcher les crises sans mettre fin au capitalisme, c’est la vaine recherche d’une chimère, c’est la pierre philosophale de l’économie politique.

Mattick revient également sur les éléments fondamentaux de la critique marxienne du capitalisme, et montre à quel point Keynes en est éloigné.

Selon lui, le keynésianisme a plus fourni une justification à l’idéologie dominante qu’il n’a réellement provoqué le changement ; selon Mattick les politiques suivies pendant la deuxième guerre mondiale étaient équivalentes à celles menées pendant la première, soit avant l’apparition du keynésianisme. Il rappelle également qu’au cours de la crise de 1929, « Les gouvernements capitalistes se sont vus contraints d’intervenir dans l’économie pour des raisons parfaitement étrangères à leur volonté. »9

Pour Mattick, les périodes de crises montrent la réalité du capitalisme. Même si chaque crise « paraît un simple problème de marché », il n’en est rien ; mais « Un capitaliste n’acceptera jamais d’aller au-delà, car attribuer la crise au jeu des rapports de valeur sous-jacents à la production du capital signifierait, pour lui, endosser la responsabilité de la crise en tant qu’elle constitue l’expression sur le plan économique des rapports d’exploitation capital-travail. »10

D’autre part, la crise « met en lumière le degré d’interdépendance sociale auquel est parvenu le mode de production capitaliste, en dépit des rapports de propriété privée qui le régissent. »11

Mattick rappelle que « Marx ne prévoyait pas, quant à lui, un effondrement « automatique«  ou « économique«  du système capitaliste. Seule la puissance des actions révolutionnaires de la classe ouvrière était apte, selon lui, à montrer si la crise du système à un moment donné en constituait ou non la « crise finale« . »12

Il aborde également d’autres questions, comme l’aide aux pays sous-développés, qui a en réalité pour but de permettre l’extraction de plus-value depuis ces territoires. De plus, « la concentration de la richesse, fondée sur la propriété privée a pour effet de diviser la planète en régions riches et en régions pauvres en capital, exactement comme elle suscite dans chaque pays une polarisation des classes : capitalistes, d’une part, salariées, de l’autre. »13

Analysant l’état du capitalisme aux Etats-Unis, Mattick annonce ce qu’on a vu se produire fin 2008 : « Le capital américain a atteint un degré de concentration tel que la survie de l’économie globale est désormais liée au maintien et à la croissance des grandes entreprises. Que ce capital, extrêmement concentré, employant la grande masse de la population active, ait une défaillance tant soit peu accentuée, et l’on irait au-devant d’une catastrophe nationale. Sa puissance est énorme, mais si elle diminuait ou se trouvait menacée, les pouvoirs publics se verraient contraints, pour éviter l’effondrement économique, de le renflouer. »14

Les limites de la réalisation de capital ont leur base dans les rapports de production capitalistes : « ce sont les rapports de classes et d’exploitation qui font du capitalisme un système économiquement limité et un obstacle au progrès technologique. »15

Mattick s’intéresse ensuite au capitalisme d’Etat, système qui dominait à l’époque une partie importante de la planète, à commencer par l’URSS16. Il identifie l’intégralité du bloc de l’Est comme étant composé de « nations capitalistes d’Etat »17. Du fait de l’intervention étatique dans l’économie, Mattick note une proximité entre le keynésianisme et le capitalisme d’Etat : « le capitalisme d’Etat peut être considéré comme comme le plus conséquent et le plus achevé des systèmes keynésiens. »18

Il démontre que ce système n’est ni socialiste ni communiste, et que « Tous les systèmes capitalistes d’Etat s’apparentent à l’économie de marché du fait que les rapports capital-travail s’y trouvent perpétués. »19 Il ajoute que « Formellement, il n’y a pas grande différence de l’un à l’autre système, si ce n’est, dans le cas de l’étatisation, un contrôle plus centralisé du surproduit. » Dans l’économie capitaliste d’Etat, « l’exploitation de l’homme par l’homme se poursuit au moyen d’un échange inégal au niveau de la production comme à celui de la consommation. Cette inégalité a pour effet tant de perpétuer la concurrence, sous forme de lutte pour les situations les plus lucratives et les emplois les mieux payés, que de reporter au sein du capitalisme d’Etat des antagonismes sociaux inhérents au capitalisme dit classique. »20

Se recouvrant d’un mensonge idéologique, « le capitalisme d’Etat refuse de s’avouer ce qu’il est en réalité : un système d’exploitation fondé sur la domination directe d’une minorité dirigeante sur la majorité dirigée. »21 Dans le capitalisme d’Etat, « le système du salariat reste intact, la bureaucratie d’Etat constitue désormais une nouvelle classe dirigeante, et ce sont ses membres qui « personnifient«  le capital. »22 De plus, « La hiérarchisation des revenus, fruit d’une politique délibérée, entretient un climat social de concurrence ne différant guère de celui du capitalisme traditionnel. »23

Après avoir critiqué les deux systèmes économiques divisant le monde à l’époque, capitalisme d’économie mixte et capitalisme d’Etat, Mattick annonce le retournement qui eut lieu dans les années 1970-1980 avec l’abandon du keynésianisme par la classe dominante, abandon du à ses limites : « On s’apercevra alors que les solutions keynésiennes étaient factices, aptes à différer, mais non à faire disparaître définitivement les effets contradictoires de l’accumulation du capital, tels que Marx les avait prédits. »24

Le livre est pour partie composé de divers textes rassemblés, parus au fil du temps ; il en découle un certain manque d’homogénéité, de plus les dates de chaque texte ne sont pas indiquées, et le style est parfois aride. Mais, bien que l’ouvrage ait été publié en période de « prospérité » capitaliste, il n’en reste pas moins adapté à la période de crise actuelle, grâce à la lucidité de Mattick qui ne s’est pas laissé prendre par les idéologies dominantes de l’époque. Sa prochaine réédition se justifie donc amplement.

1 Paul Mattick (1904-1981), ouvrier et théoricien marxiste, a participé encore adolescent à la révolution allemande, et a milité au sein du courant communiste des conseils (extrême-gauche anti-léniniste). Il a rejoint les Etats-Unis en 1926, où il a vécu jusqu’à sa mort. Il a écrit de nombreux articles et plusieurs ouvrages.

2 Signalons que le fils de Paul Mattick, qui écrit également sous ce nom, vient de publier : Le Jour de l’addition, aux sources de la crise, L’Insomniaque, 2009 (préface de Charles Reeve).

Sur la crise du capitalisme et ses diverses implications, voir également les numéros 1, 2, 3, 5 et 7 de Critique Sociale.

3 Paul Mattick, Marx et Keynes, les limites de l’économie mixte, traduction de Serge Bricianer, Gallimard, 1972, p. 8.

4 Paul Mattick, op. cit., p. 362. La citation de J. M. Keynes se trouve dans Essais de persuasion, Gallimard, 1933, p. 233.

5 Paul Mattick, op. cit., p. 235.

6 Paul Mattick, op. cit., p. 33.

7Voir : « L’absurdité du « libéralisme économique »», Critique Sociale n° 3, décembre 2008.

8 Paul Mattick, op. cit., p. 164. La différence de fond avec Marx est évidente, puisque Keynes voulait conserver les rapports sociaux capitalistes.

9 Paul Mattick, op. cit., p. 164.

10 Paul Mattick, op. cit., p. 92.

11 Paul Mattick, op. cit., p. 107.

12 Paul Mattick, op. cit., p. 126.

13 Paul Mattick, op. cit., p. 102.

14 Paul Mattick, op. cit., p. 177.

15 Paul Mattick, op. cit., p. 236.

16 Sur la nature capitaliste de l’URSS, voir : « Le léninisme et la révolution russe», Critique Sociale n° 1, octobre 2008.

17 Paul Mattick, op. cit., p. 305.

18 Paul Mattick, op. cit., p. 336.

19 Paul Mattick, op. cit., p. 347.

20 Paul Mattick, op. cit., p. 348.

21 Paul Mattick, op. cit., p. 384.

22 Paul Mattick, op. cit., p. 366.

23 Paul Mattick, op. cit., p. 387.

24 Paul Mattick, op. cit., p. 200. Page 399, il ajoute à propos du keynésianisme : « de par sa nature comme de par celle du système, il ne peut avoir qu’une utilité temporaire. »