Retour sur la « réception » de Rosa Luxemburg en france

Nous avons publié dans notre numéro précédent un article intitulé « La lente « réception«  de Rosa Luxemburg en france »1. Avec cette seconde partie, nous souhaitons le compléter et le prolonger.

Un certain nombre des discours de Congrès prononcés par Rosa Luxemburg étaient disponibles en français de son vivant. L’importance qu’avait le parti socialiste d’Allemagne, le SPD, fait que des comptes-rendus de ses congrès figurent dans des revues socialistes en france, et mentionnent parfois des interventions de Rosa Luxemburg. Ainsi, La Revue Socialiste reproduit en 1900 une intervention qu’elle fit au congrès du SPD de septembre 1900, dans le débat à propos de « la politique des transports et la politique commerciale » :

« Calwer2 estime, déclara Rosa Luxembourg3, que nous ne sommes pas encore en état de suivre une politique libre-échangiste parce que l’Amérique ne veut pas entendre parler de libre-échange. C’est là le point de vue qui occupe toujours le gouvernement dans les questions de protection ouvrière, c’est un point de vue purement bourgeois. Quant à nous, nous disons : Si nous jugeons qu’une mesure est bonne en principe, nous devons commencer par l’appliquer dans notre propre pays. Calwer se trouve en complète opposition avec le point de vue de notre parti. On ne peut parler ainsi que lorsqu’on se trouve, dans la politique douanière, au point de vue national, non au point de vue international. Nous avons le devoir de prendre en considération, non seulement les intérêts ouvriers nationaux, mais les intérêts ouvriers internationaux, si les déclarations du Manifeste Communiste ne doivent pas demeurer une simple phrase. Nous devons nous demander ce qui est utile aux ouvriers de tous les pays ; nous devons combattre les taxes américaines non seulement dans l’intérêt de notre industrie textile, mais aussi dans l’intérêt des ouvriers américains, car ils ont à en souffrir autant que nous. Les ouvriers américains savent très bien que l’ère protectionniste est liée à l’impérialisme et à la réaction. Ainsi, dans l’intérêt commun, nous devons combattre les droits protecteurs en Amérique et en Allemagne. »4

De plus, Rosa Luxemburg intervenait fréquemment lors des Congrès de la Deuxième Internationale. Ce fut en particulier le cas au Congrès socialiste international de Paris, en septembre 1900. Elle s’y exprima, en français, au nom du courant des « socialistes purement internationalistes » contre ses adversaires du PPS (« socialistes » nationalistes polonais) qui cherchaient à priver son courant de participation au Congrès : « Fidèles au principe de la politique jésuitique, que le but consacre et légitime les moyens, ils cherchent à nous frapper dans le dos […] citoyens, je vous prie de valider à l’unanimité tous les cinq mandats contestés, qui se trouvent entre les mains de socialistes sincères. Vous montrerez ainsi à ces socialistes que l’idéal de notre cause n’est pas seulement l’égalité économique et la liberté politique, mais qu’il est fait encore des principes essentiels de la bonne foi, de la justice et de la fraternité ! »5

Dans un autre domaine, le 21 janvier 1912 L’Humanité publie un article de son correspondant à Berlin relatant un entretien avec Rosa Luxemburg, à propos des élections au Reichstag. En voici de larges extraits :

« C’est de Rosa Luxembourg, la vaillante camarade qui déjà au printemps de sa vie occupe une place si prééminente non seulement dans le mouvement allemand, mais aussi international, que j’ai voulu connaître la signification de notre victoire et quels pouvaient être nos espoirs pour le futur Reichstag.

Je la trouvai dans son agréable petit appartement de Sudende, alors qu’elle s’apprêtait à partir pour les provinces rhénanes pour continuer la campagne jusqu’au jour du ballotage. […]

– Et quel est selon vous le sens de notre victoire ?

– Tout d’abord la défaite du gouvernement. Oh ! Naturellement défaite morale seulement, étant donnée notre forme de gouvernement. Cela changera un peu l’aspect du Reichstag, mais si les couplets sont renouvelés, les parlementaires bourgeois chanteront toujours la même chanson. Nous serons probablement comme nombre le parti le plus important. […] Mais soyez convaincu que quelques députés socialistes de plus ou de moins au Reichstag cela n’a pas une grande importance, car dans le vote du budget impérial nous aurons tous les partis bourgeois contre nous. […]

– Mais cette politique négative du socialisme au Reichstag ne donnera-t-elle pas naissance à l’antiparlementarisme en Allemagne ?

– Je ne le crois pas, parce que la Social-Démocratie n’a pas commis la faute de faire du Parlement le centre de la propagande et de l’effort socialistes. Les prolétaires allemands ont appris à ne considérer le Reichstag que comme un des moyens dans la lutte contre la société actuelle. Ils savent bien que tant que nous n’aurons pas la majorité ils ne pourront rien tenir. Mais la satisfaction de voir chaque année le parti grandir et ses mandats augmenter n’est pas la seule qu’ils aient. Notre pression au parlement a fait obtenir le peu de législation et de protection ouvrières qui existe aujourd’hui. Notre oeuvre est donc loin d’être négative.

– Et les efforts en dehors du Reichstag ?

– Nombreux, mais le plus important et celui auquel nous donnons le plus d’attention en ce moment, c’est l’éducation théorique de notre prolétariat. […] »6

L’hebdomadaire La Vague publie le 31 octobre 1918 un dessin représentant Rosa Luxemburg comme « portrait de la semaine »7 – rubrique qui était réservée à des militants pacifistes issus des divers pays d’Europe. Le 16 janvier 1919, avant que son assassinat ne soit connu, le même hebdomadaire publie le texte « Que veut la Ligue Spartacus ? »8, sans que Luxemburg ne soit indiquée comme en étant la rédactrice. De plus, et contrairement à ce qui est indiqué, le texte n’est pas complet mais fortement résumé.

Un an plus tard, « Que veut la Ligue Spartacus ? » est édité cette fois intégralement, par la revue suisse Le Phare, sous le titre « Les buts de l’Union spartacienne »9.

Ce même texte est édité en 1922 en brochure, avec le « Discours sur le programme » prononcé par Rosa Luxemburg en décembre 1918 lors du Congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne (KPD), ici sous le titre « Le Programme communiste ». Cette brochure est éditée par la Petite Bibliothèque Communiste10, et le texte « Que veut la Ligue Spartacus ? », cette fois clairement attribué à son auteure, y porte le titre « Que veut l’Union de Spartacus ? »11.

La revue Spartacus, créée par André Prudhommeaux, publie le 1er juin 1931 la première traduction en français du dernier article écrit par Rosa Luxemburg : « L’ordre règne à Berlin »12. Le 1er juillet 1931, la revue publie une nouvelle traduction de « Que veut la Ligue Spartacus ? », intégrale, sous le titre « Que veut Spartacus ? »13.

En janvier 1935 une autre revue Spartacus, « pour la culture révolutionnaire et l’action de masse » (créée par René Lefeuvre), publie quelques unes des lettres de prison, et surtout la première traduction en français du discours prononcé par Rosa Luxemburg lors de son procès à Francfort en février 1914 pour des propos antimilitaristes14.

Dans son numéro d’avril-mai 1935, Spartacus publie la préface de Marcel Ollivier à sa traduction du premier tome de L’Accumulation du capital, qui paraîtra en 1936 à la Librairie du Travail (cette première édition du premier tome ne sera complétée par la parution du second tome que… 31 ans plus tard !). Ollivier constate le retard dans l’édition francophone de textes majeurs de Rosa Luxemburg, qu’il attribue notamment au « peu d’empressement que les bolcheviks et tous ceux qui sont à leur solde, montrent à faire connaître les idées » de Luxemburg15.

En avril 1936, la revue Le Combat marxiste publie une traduction d’un texte polonais de Rosa Luxemburg, ce qui est un cas très rare à l’époque. Le texte traduit est une brochure publiée en 1906 à Varsovie : « Que voulons-nous ? ». Le Combat marxiste en publie le premier chapitre, « Ce que veut le socialisme ». On peut y lire les extraits suivants :

« Le capitalisme est un fléau international de l’humanité. Par conséquent, les ouvriers de tous les pays doivent lutter côte à côte contre l’exploitation. Mais la suppression du capitalisme et de la propriété privée ne pourra pas s’effectuer dans un seul pays, indépendamment des autres. Les travailleurs doivent réaliser la révolution socialiste d’un commun effort partout où fument les cheminées d’usines et où la misère est l’hôte habituel des demeures ouvrières.

K. Marx et F. Engels terminèrent en 1847 le Manifeste Communiste par l’appel : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » D’accord avec cet appel, la social-démocratie16 est un parti international. Elle poursuit l’unité des ouvriers de tous les pays dans la lutte pour un meilleur avenir de l’humanité. Or, le régime socialiste mettra fin à l’inégalité entre les hommes, à l’exploitation de l’homme par l’homme, à l’oppression d’un peuple par un autre ; il libérera la femme de l’assujettissement à l’homme, il ne tolérera plus les persécutions religieuses, les délits d’opinion. […]

A l’heure actuelle la révolution socialiste est le but lumineux vers lequel tend le progrès social avec une force invincible. C’est de la classe ouvrière internationale que dépend l’accélération de ce mouvement. Elle doit donc, avant tout, prendre conscience de sa tâche et s’approprier les moyens qui lui permettront de l’accomplir. »17

Malgré ces efforts de rares journaux et éditeurs, la méconnaissance des idées fondamentales de Rosa Luxemburg en france a perduré pendant longtemps. Par exemple, les années 1919-1920 ont été des années d’effervescence dans le mouvement socialiste et révolutionnaire : malheureusement les idées de Rosa Luxemburg étaient pour ainsi dire absentes en france. Quelques rares textes de sa plume étaient disponibles, mais de façon confidentielle, et avec de graves manques concernant des textes fondamentaux.

Quand Rosa Luxemburg écrivait en Allemagne dans des journaux comme la Leipziger Volkszeitung ou la Sächsische Arbeiterzeitung, elle était lue par une large base populaire de travailleurs et de sympathisants socialistes. Ce ne fut pas le cas en france, ou de façon rarissime.

Ainsi le marxiste anti-stalinien Maurice Pineau pouvait-il écrire en janvier 1934 : « jusqu’à ces dernières années, Rosa Luxembourg était à peu près inconnue du prolétariat français. »18 Malgré des publications assez conséquentes dans les années 1930 puis dans les années 1960-1970, on peut affirmer que c’est, hélas, pratiquement toujours le cas aujourd’hui.

1Critique Sociale n° 11, août 2010, pages 3 à 8. Consultable (gratuitement) sur notre site internet.

2 Richard Calwer (1868-1927), rapporteur au congrès sur la question, à l’époque député et membre de l’aile droite du SPD [note de Critique Sociale].

3 Pendant longtemps, le nom de Rosa Luxemburg a été « adapté » en france avec l’ajout d’un « o ». Dans cette citation, comme dans le reste de cet article, nous respectons l’orthographe employée dans les documents originaux.

4 Edgard Milhaud, « Le Congrès Socialiste de Mayence », La Revue Socialiste n° 191, novembre 1900, p. 522.

5 Intervention du 24 septembre 1900. « Compte rendu sténographique non officiel de la version française du cinquième Congrès Socialiste International, tenu à Paris du 23 au 27 septembre 1900 », Cahiers de la Quinzaine, 1901, pp. 44-46 ; réimprimé dans Histoire de la IIe Internationale, tome 13, Minkoff, 1980, pp. 203-205.

6 Edmond Peluso, « Les élections allemandes. La Victoire Socialiste jugée par Rosa Luxembourg », L’Humanité n° 2835, p. 1. Souligné dans l’original.

7 La Vague n° 44, p. 1. Egalement reproduit à côté d’un portrait de Karl Liebknecht, une fois leur assassinat connu, dans La Vague n° 56, 23 janvier 1919, p. 1. La Vague était un journal opposé à la guerre, se revendiquant du pacifisme, du socialisme et du féminisme, dirigé par Pierre Brizon (1878-1923).

8 « Le Programme de Spartacus », La Vague n° 55, p. 2.

9 Le Phare n° 5-6, janvier-février 1920, pp. 256-265. Le Phare était une revue d’« éducation et documentation socialistes » dirigée par Jules Humbert-Droz, à l’époque proche du Comité de la Troisième Internationale de Fernand Loriot et Boris Souvarine.

10 Editions créées par le Comité de la Troisième Internationale (avant la création du Parti communiste SFIC), puis intégrées comme collection à la Librairie de l’Humanité lors de la dissolution du Comité en novembre 1921.

11 Rosa Luxembourg, Le Programme communiste, suivi de Que veut l’Union de Spartacus ?, Petite Bibliothèque Communiste, Librairie de l’Humanité, 1922.

12 Sous le titre « La « Victoire » de l’Ordre », « par R. Luxembourg », Spartacus n° 2, pp. 1-2. Cette revue, qui est la première en france à prendre le nom « Spartacus » en hommage à la Ligue Spartacus, se revendique du communisme des conseils, et défend globalement une orientation « ultra-gauche ».

13 Rosa Luxemburg n’est pas spécifiquement désignée comme auteure du texte (pp. 2-4). Dans le même numéro, la revue se prononce pour « les conseils d’usine tels qu’ils se sont manifestés en Allemagne pendant la révolution de novembre [1918], et tels que l’Etat bolchévik les a supprimés en Russie » (p. 1).

14 Rosa Luxembourg, « Discours devant le Tribunal », Spartacus n° 5-6, 18 janvier 1935, pp. 4-5. Traduction de Marcel Ollivier. Dans le même numéro, ce dernier écrit qu’avec l’assassinat de Luxemburg le prolétariat a perdu « un théoricien au cerveau puissant – le plus puissant peut-être depuis Marx », qui était capable « d’apporter un contre-poids utile à l’influence de Lénine et des bolcheviks, dont sa disparition allait faire les guides exclusifs du prolétariat révolutionnaire. Ce qui ne devait pas aller – la suite des évènements l’a surabondamment prouvé – sans de graves inconvénients. » (Marcel Ollivier, « L’enseignement de Rosa Luxembourg », p. 6).

15 Marcel Ollivier, « Sur un livre de Rosa Luxembourg. Rosa Luxembourg contre Lénine », Spartacus n° 8, p. 8.

16 Le mot a radicalement changé de sens depuis : il désigne à l’époque pour Rosa Luxemburg l’ensemble des organisations regroupées dans la Deuxième Internationale, dont la section française (SFIO) par exemple se proclamait « parti de lutte de classe et de révolution ». [note de Critique Sociale]

17Le Combat marxisten° 30, avril 1936, pp. 20-22 (Czego chcemy ? Komentarz do programu Socjaldemokracji Królestwa Polskiego i Litwy). Cette traduction, effectuée par Lucienne Rey, n’a jamais été rééditée depuis.

18Maurice Pineau, « Le double assassinat de Rosa Luxembourg », Le Combat marxiste n° 4, 15 janvier 1934, p. 11. Plus loin, il précise : « La classe ouvrière française ne connaissait d’elle que le souvenir de son trépas héroïque aux côtés de Karl Liebknecht. » D’ailleurs, cet article est publié à l’occasion des 15 ans de leur mort.

Article publié dans Critique Sociale numéro 12 (octobre 2010).