Paul Frölich (1884–1953)

Paul Frö­lich est aujourd’hui prin­ci­pa­le­ment connu comme l’auteur d’une bio­gra­phie de Rosa Luxem­burg. Mais il était d’abord un mili­tant révo­lu­tion­naire, et c’est dans ce cadre qu’il avait connu Rosa Luxem­burg et qu’il avait par­tagé son enga­ge­ment. Fuyant le nazisme, il a milité en exil à Paris de 1934 à 1939. Nous reve­nons briè­ve­ment sur son par­cours mili­tant, qui couvre toute la pre­mière moi­tié du XXe siècle.

Paul Frö­lich naît le 7 août 1884 à Leip­zig, dans une famille d’ouvriers socia­listes. Il adhère au SPD à l’âge de 19 ans, et devient employé à 20 ans, tout en sui­vant des cours du soir à l’université. Il devient ensuite jour­na­liste dans la presse socia­liste, en par­ti­cu­lier pour la Leip­zi­ger Volks­zei­tung. Cela l’amène à suivre les cours de Rosa Luxem­burg à l’école de Ber­lin du SPD. Il est égale­ment élu conseiller muni­ci­pal SPD de la ville d’Altona, dans la ban­lieue de Hambourg.

Lorsque la guerre éclate en 1914, il est de ceux qui condamnent l’alignement sur le pou­voir qu’adopte la direc­tion du SPD. Mobi­lisé, il est blessé, et pour cette rai­son se trouve démo­bi­lisé. Pou­vant retrou­ver l’action mili­tante, il se situe dans la mino­rité radi­cale d’opposition à la guerre. A ce titre il par­ti­cipe en avril 1916 à la Confé­rence socia­liste inter­na­tio­nale de Kien­thal (en Suisse) qui se situe dans la lignée de la Confé­rence de Zim­mer­wald tenue début sep­tembre 1915. Divers socia­listes d’Europe s’y ras­semblent pour main­te­nir l’internationalisme et le paci­fisme contre la tra­hi­son des prin­ci­paux par­tis de la Deuxième Internationale.

Membre de la Gauche radi­cale de Brême (Bre­mer Links­ra­di­ka­len), Frö­lich par­ti­cipe avec Johann Knief à la créa­tion du jour­nal Arbei­ter­po­li­tik. S’étant fait remar­quer des auto­ri­tés pour son action paci­fiste, il est par mesure de répres­sion mobi­lisé à nou­veau. Interné à l’été 1918 pour anti­mi­li­ta­risme, il est libéré par la révo­lu­tion alle­mande de novembre 1918, qui ren­verse la monar­chie et ins­taure la République.

Paul Frö­lich par­ti­cipe avec les radi­caux de Brême à la for­ma­tion des Inter­na­tio­nale Kom­mu­nis­ten Deut­schlands (IKD, Com­mu­nistes inter­na­tio­naux d’Allemagne), petit groupe qui rejoint fin décembre 1918 la Ligue spar­ta­kiste (Spar­ta­kus­bund), diri­gée par Rosa Luxem­burg et Karl Liebk­necht, pour créer le Parti com­mu­niste d’Allemagne (Kom­mu­nis­tische Par­tei Deut­schlands, KPD). Paul Frö­lich prend part fin décembre 1918 au congrès de fon­da­tion du KPD. Il y est délé­gué de Ham­bourg, et se situe dans le cou­rant « gau­chiste » du congrès qui refuse la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions, cou­rant qui obtient la majo­rité contre la direc­tion spar­ta­kiste consti­tuée de Rosa Luxem­burg, Karl Liebk­necht, Leo Jogiches, Paul Levi, Hugo Eber­lein, etc. Frö­lich inter­vient dans le débat sur les syn­di­cats pour pré­co­ni­ser de les quit­ter et de créer des « orga­ni­sa­tions uni­taires », dont les mili­tants dans les entre­prises « forment la base »1.

Rosi Wolf­stein, née en 1888, elle aussi ex-élève de Rosa Luxem­burg à Ber­lin, est délé­guée spar­ta­kiste de Düs­sel­dorf au congrès. Paul Frö­lich devient par la suite son com­pa­gnon, et dès lors leur enga­ge­ment poli­tique sera tou­jours commun.

A la fin du congrès, Paul Frö­lich est élu à la cen­trale du KPD, de 12 membres. Il en fait par­tie jusqu’en 1920, puis de nou­veau de 1921 à 1923. Très actif pen­dant toute la période révo­lu­tion­naire alle­mande, il prend part à la Répu­blique des conseils de Bavière en 1919. Il échappe à la répres­sion contre-révolutionnaire, mais doit vivre clan­des­ti­ne­ment. Il publie en 1919, sous le pseu­do­nyme de Paul Wer­ner, un livre sur la Répu­blique des conseils de Bavière, plu­sieurs fois réédité depuis (mais tou­jours inédit en fran­çais) : Die Bay­rische Räte-Republik, tat­sa­chen und kri­tik2.

En mars 1921, il est élu député au Reichs­tag, jusqu’en 1924, puis à nou­veau de 1928 à 1930. A l’été 1921 il est délé­gué au IIIe congrès de l’Internationale com­mu­niste, et intègre son Comité exécutif.

En 1922 une bro­chure de Paul Frö­lich est publiée en fran­çais : La Ter­reur blanche en Alle­magne. Sa paru­tion est annon­cée dans L’Humanité du 20 sep­tembre 19223. Frö­lich y dénonce la pra­tique régu­lière du meurtre poli­tique par la droite natio­na­liste, « les bandes monar­chistes et leurs orga­ni­sa­tions d’assassins »4, et la pas­si­vité du gou­ver­ne­ment face à ces agis­se­ments5, et même dans cer­tains cas le fait que ce der­nier en est à l’origine. Le gou­ver­ne­ment alle­mand sus­pend par contre des jour­naux com­mu­nistes et inter­dit cer­tains des ras­sem­ble­ments du KPD.

Frö­lich men­tionne « une démons­tra­tion des trois par­tis ouvriers »6 le 26 juin 1922 à Ham­bourg, sans pré­ci­ser quels sont ces trois par­tis : les deux pre­miers ne peuvent être que le KPD et l’USPD, mais le troi­sième pour­rait être soit le KAPD soit le SPD7. Quoi qu’il en soit cela montre un mini­mum de front unique face aux réac­tion­naires, et l’absence de sim­pli­fi­ca­tion sec­taire de la part de Frö­lich – ce qui ne l’empêche évidem­ment pas de cri­ti­quer comme elle le mérite la poli­tique de la direc­tion du SPD, rap­pe­lant par exemple la res­pon­sa­bi­lité écra­sante de Noske dans l’instauration de la vio­lence poli­tique, par la créa­tion des Corps francs et l’assassinat de Rosa Luxem­burg et Karl Liebk­necht le 15 jan­vier 1919.

Frö­lich dénonce l’armement et le finan­ce­ment des groupes contre-révolutionnaires, parmi les­quels le parti nazi. Il sou­ligne en par­ti­cu­lier la gra­vité de la situa­tion en Bavière, où les contre-révolutionnaires « ont pour­suivi métho­di­que­ment l’oppression du pro­lé­ta­riat muni­chois », et où ils mènent « une pro­pa­gande intense, natio­na­liste, anti­sé­mite et sur­tout antiou­vrière. »8 Après un exposé concer­nant les grou­pe­ments de droite et d’extrême droite et leurs sources de finan­ce­ment, il conclue que « la contre-révolution n’est pas uni­que­ment l’œuvre de mili­ta­ristes impé­ni­tents et de dilet­tantes de la poli­tique ! Elle est l’œuvre entre­prise par les banques, le capi­ta­lisme indus­triel et agraire et les grandes orga­ni­sa­tions de la Droite. »9

A par­tir de 1924, l’oligarchie régnante de l’URSS impose un chan­ge­ment d’orientation du KPD. Cette reprise en main par la bureau­cra­tie fait que les opi­nions de Frö­lich deviennent mino­ri­taires. Il se consacre alors à la for­ma­tion, et à des études his­to­riques. Sur­tout, il par­ti­cipe acti­ve­ment à l’édition des textes de Rosa Luxem­burg : il écrit les pré­sen­ta­tions pour les tomes Gegen den Refor­mis­mus (1925) et Gewerk­schafts­kampf und Mas­sens­treik (1928).

La sta­li­ni­sa­tion s’accentue au cours de la deuxième moi­tié des années 1920. Elle se tra­duit dans le KPD comme par­tout ailleurs par de nom­breuses vagues d’exclusions, dont celle de Frö­lich en décembre 1928. Il par­ti­cipe alors avec d’autres exclus à la for­ma­tion du KPD-Opposition, ou KPO (Kom­mu­nis­tische Par­tei Oppo­si­tion). Le congrès de fon­da­tion se tient fin décembre 1928 à Ber­lin : exac­te­ment dix ans après le congrès de créa­tion du KPD, dans la même ville. Le nou­veau parti est notam­ment dirigé par Hein­rich Brand­ler et August Thal­hei­mer, qui étaient comme Frö­lich membres de la pre­mière cen­trale du KPD.

Ces exclu­sions marquent égale­ment l’arrêt de l’édition des œuvres de Rosa Luxem­burg. Le KPD, désor­mais poli­ti­que­ment et mora­le­ment détruit de l’intérieur par le sta­li­nisme, se dés­in­té­resse des écrits de sa fondatrice.

A sa créa­tion, le KPO compte envi­ron 5 000 adhé­rents. Conscient de l’importance du dan­ger nazi, le parti pro­pose l’unité d’action contre le fas­cisme et appelle à défendre les liber­tés fondamentales.

En 1930, le KPO impulse la créa­tion d’une Inter­na­tio­nale de l’opposition com­mu­niste avec le Parti com­mu­niste de Suède (Sve­riges Kom­mu­nis­tiska Parti, SKP), qui avait rompu avec le Komin­tern sta­li­nisé en novembre 1929. D’autres groupes com­mu­nistes d’Europe rejoignent la nou­velle structure.

Frö­lich par­ti­cipe à un ouvrage col­lec­tif consa­cré à la révo­lu­tion alle­mande de 1918–1919, mais qui couvre en fait plus lar­ge­ment la période 1914–1920 : Illus­trierte Ges­chichte der deut­schen Revo­lu­tion, qui est publié en 1929 (ce livre n’a tou­jours pas été tra­duit en français).

En 1931 est créé le Parti socia­liste ouvrier d’Allemagne (Sozia­lis­ti­schen Arbeiter-Partei Deut­schlands, SAPD, ou plus cou­ram­ment SAP). Ce nou­veau parti se consti­tue autour d’exclus du SPD et de Der Klas­sen­kampf, revue du cou­rant révo­lu­tion­naire au sein du SPD (à laquelle par­ti­ci­pèrent notam­ment Paul Levi et Max Adler). Le SAP, orga­ni­sa­tion socia­liste révo­lu­tion­naire, ras­semble 25 000 adhé­rents en 1932. Une par­tie impor­tante mais néan­moins mino­ri­taire des mili­tants du KPO, dont Frö­lich, sont pour la fusion avec le SAP. Les mino­ri­taires cri­tiquent égale­ment la direc­tion du KPO qui était insuf­fi­sam­ment cri­tique du sta­li­nisme. Exclus du KPO en jan­vier 1932, un mil­lier de mili­tants dont Frö­lich, Rosi Wolf­stein et Boris Gol­den­berg, rejoignent le SAP en février 1932.

En phase avec les prio­ri­tés de l’heure, le SAP milite pour le front unique contre les nazis, mais se heurte au refus des appa­reils sta­li­nien (KPD) et social-démocrate (SPD).

Début jan­vier 1933, le dan­ger nazi ne cesse de s’accroître. Le 29 jan­vier au cours d’une mani­fes­ta­tion socia­liste à Ber­lin, un témoin remarque « un spec­tacle nou­veau. Le SAP, formé en une colonne indé­pen­dante, arbo­rant le por­trait de Rosa Luxem­burg, appelle, dans un choeur parlé inlas­sa­ble­ment répété, au front unique : SPD, KPD, SAP doivent mar­cher ensemble”. La gauche nous donne un espoir… »10Mais le SAP est créé depuis à peine plus d’un an, donc encore peu connu, et compte beau­coup moins de mili­tants que les SPD et KPD. L’orientation du SAP a beau être glo­ba­le­ment juste, son audience auprès des masses reste faible11. L’unité du mou­ve­ment ouvrier ne se réa­lise pas, Hit­ler est nommé chan­ce­lier le 30 jan­vier, et en quelques semaines la défaite est totale. Les nazis contrôlent désor­mais l’Etat et répriment par la ter­reur les syn­di­ca­listes, les com­mu­nistes et les socialistes.

S’étant pré­paré à l’illégalité, le SAP par­vient, mal­gré tout, à réunir un congrès clan­des­tin début mars 1933 près de Dresde. Les délé­gués décident de conti­nuer l’action poli­tique de résis­tance dans la clan­des­ti­nité. D’autre part, les diri­geants les plus connus doivent s’exiler pour échap­per à l’arrestation et pour main­te­nir une liai­son depuis l’étranger avec les groupes inté­rieurs. Frö­lich tente de pas­ser au Dane­mark avec l’aide d’un jeune mili­tant du SAP, qui se trouve être Willy Brandt (futur chan­ce­lier de la RFA). Mais l’opération échoue, Frö­lich étant reconnu12. Arrêté, il est interné fin mars 1933 au camp de concen­tra­tion de Lichtenburg.

Libéré en décembre 1933 (selon Jac­que­line Bois : « Paul Frö­lich est libéré par hasard et réus­sit à s’enfuir d’Allemagne »13), il passe en Tché­co­slo­va­quie, puis en Suisse, et arrive en France le 18 mai 1934.

Des mili­tants révo­lu­tion­naires pari­siens apportent leur aide aux exi­lés du SAP14, dont René Lefeuvre, Daniel Gué­rin, ou encore Simone Weil. Cette der­nière, qui évoluait à l’époque dans les milieux syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires et com­mu­nistes anti-staliniens, avait connu Frö­lich et Wolf­stein à Ber­lin avant la dic­ta­ture nazie. Frö­lich fut un temps hébergé chez les parents de Simone Weil à Paris, en 1934. Il rejoi­gnit ensuite Rosi Wolf­stein qui était réfu­giée en Bel­gique, avant de reve­nir en France en octobre 1934.

Simone Weil essaya d’aider Frö­lich à trou­ver des tra­duc­teurs pour publier un livre en fran­çais15 ; le pro­jet n’aboutit pas, mais on peut se deman­der s’il ne s’agissait pas déjà du pro­jet de bio­gra­phie de Rosa Luxemburg.

Depuis Paris, Paul Frö­lich tient un rôle impor­tant dans la résis­tance alle­mande contre le nazisme. Un rap­port des Ren­sei­gne­ments géné­raux du 1er mars 1937 indique que « Fro­lich reçoit à son domi­cile de nom­breuses visites d’Allemands, et un volu­mi­neux cour­rier, pro­ve­nant géné­ra­le­ment de l’étranger. »16 Il par­ti­cipe aux revues du SAP Neue front, « Organ für proletarisch-revolutionäre samm­lung », et Mar­xis­tische tri­bune.

Selon un rap­port de la police fran­çaise, Frö­lich aurait égale­ment été membre du groupe Neu Begin­nen, mais les infor­ma­tions pro­ve­nant de cette source sont sou­vent dou­teuses (ainsi Rosi Wolf­stein est décrite en 1939 comme « mili­tante du parti com­mu­niste alle­mand », dont elle était pour­tant exclue depuis 10 ans…).

Frö­lich et Wolf­stein vivent en France dans une situa­tion semi-officielle. Ils font régu­liè­re­ment des demandes pour être auto­ri­sés à rési­der en France de façon durable, mais on leur accorde à la place des auto­ri­sa­tions de séjour de durée limi­tée, de 3 mois renou­ve­lable17.

La situa­tion de Rosi Wolf­stein est sans doute com­pli­quée par les auto­ri­tés fran­çaises, en rai­son de sa par­ti­ci­pa­tion en jan­vier 1923 à un mee­ting com­mu­niste à Paris contre le traité de Ver­sailles et contre l’occupation de la Ruhr par l’armée fran­çaise18. La police avait à l’époque essayé de l’arrêter, avec des moyens impor­tants puisque des fila­tures de com­mu­nistes fran­çais furent orga­ni­sées, mais les mili­tants furent plus astu­cieux et Wolf­stein fut exfil­trée avec suc­cès au nez et à la barbe des auto­ri­tés françaises.

Ainsi, Wolf­stein se trouve obli­gée de pas­ser clan­des­ti­ne­ment de la Bel­gique à la France en 1935, puis de nou­veau en juin 1936. Frö­lich et Wolf­stein habitent au 84 rue Jul­lien, à Vanves (en ban­lieue pari­sienne) ; plus tard ils habitent tou­jours à Vanves, au 16 ave­nue Vic­tor Hugo.

Frö­lich conti­nue de consa­crer l’essentiel de son acti­vité à la lutte contre le nazisme. La police fran­çaise note qu’il est « de natio­na­lité indé­ter­mi­née », autre­ment dit apa­tride, ce qui signi­fie sans nul doute qu’il a été déchu de sa natio­na­lité alle­mande par le régime nazi.

Il est sur­tout actif au sein du SAP, qui est à l’époque membre d’une petite Inter­na­tio­nale socia­liste révo­lu­tion­naire, dont le secré­ta­riat était assuré par le Parti tra­vailliste indé­pen­dant bri­tan­nique (ILP), d’où son appel­la­tion cou­rante de « Bureau de Londres ». La direc­tion en exil du SAP main­tient donc un contact avec les autres orga­ni­sa­tions du Bureau de Londres.

A en croire un rap­port de police, Frö­lich est aussi « cor­res­pon­dant à Paris des jour­naux à ten­dance socia­liste Fol­kets Dag­blag et Arbei­ter Zei­tung, organes sué­dois et suisses, ainsi que du quo­ti­dien radi­cal amé­ri­cain New York Post. » Tou­jours selon un rap­port de police, Wolf­stein par­ti­cipe elle aussi « à divers jour­naux anti-hitlériens parais­sant en France, en Suède, en Suisse. »

A l’initiative de Boris Sou­va­rine, Frö­lich par­ti­cipe à un pro­jet de l’Institut Inter­na­tio­nal d’Histoire Sociale (IIHS) d’Amsterdam, qui vise à récol­ter les mémoires poli­tiques de figures du mou­ve­ment ouvrier. Son manus­crit de plus de 300 pages est achevé en 1938 ; tou­jours inédit à l’heure actuelle, le texte reste conservé par l’IIHS19.

Après des années de tra­vail, c’est en 1939 que Paul Frö­lich publie sa bio­gra­phie de Rosa Luxem­burg : Rosa Luxem­burg, Gedanke und Tat. Elle est éditée en alle­mand à Paris, par une mai­son d’édition créée par des exi­lés alle­mands : les Edi­tions nou­velles inter­na­tio­nales20. C’est la pre­mière bio­gra­phie fiable de Luxem­burg, impor­tante tant comme recherche his­to­rique que poli­ti­que­ment, et elle est rapi­de­ment tra­duite en plu­sieurs langues (mais seule­ment 26 ans plus tard en fran­çais). Pour notre part, nous la consi­dé­rons encore comme la bio­gra­phie de Luxem­burg à lire en priorité.

Mais à peine le livre a-t-il paru, que la décla­ra­tion de guerre sur­vient. Le gou­ver­ne­ment fran­çais décide alors d’interner les mili­tants alle­mands anti-nazis exi­lés en France. Il faut sou­li­gner l’ignominie et la stu­pi­dité du gou­ver­ne­ment fran­çais, qui enferma des réfu­giés poli­tiques – qui plus est mili­tants aguer­ris de la lutte contre le nazisme ! – sous le pré­texte que la France était en guerre contre l’Allemagne nazie…

Paul Frö­lich et Rosi Wolf­stein sont arrê­tés le 2 sep­tembre 1939 et empri­son­nés, le pre­mier à la pri­son de la Santé, la seconde à la pri­son pour femmes de la Petite Roquette. Frö­lich est interné le 11 octobre 1939 au camp du Ver­net (dans l’Ariège), et Wolf­stein le 17 octobre 1939 au camp de Rieu­cros (en Lozère). Frö­lich aurait été libéré le 7 février 1940, mais un cour­rier du pré­fet de police du 12 février le men­tionne tou­jours comme « interné au Camp du Ver­net ». Quoi qu’il en soit, il est par la suite envoyé en mai 1940 au camp de Bas­sens (en Gironde).

On lit dans un rap­port de la police fran­çaise de sep­tembre 1940 que « Frö­lich peut être consi­déré comme sus­pect au point de vue poli­tique et dan­ge­reux pour l’ordre public et la sécu­rité natio­nale », et dans un rap­port de police de jan­vier 1941 que Wolf­stein est une « jour­na­liste et pro­pa­gan­diste com­mu­niste dan­ge­reuse pour l’ordre public ».

Grâce à l’action de l’Emer­gency Rescue Com­mit­tee de Varian Fry21, Frö­lich et Wolf­stein purent fina­le­ment se réfu­gier en 1941 à New-York.

Fin 1948, tou­jours aux Etats-Unis, Frö­lich rédige une pré­face pour la deuxième édition alle­mande de son Rosa Luxem­burg22, où il écrit que pour elle comme pour lui, « le but du socia­lisme, c’est l’homme, c’est une société sans dif­fé­rences de classes où les hommes forgent en com­mun et libre­ment leur des­tin. […] Le socia­lisme, c’est la démo­cra­tie ache­vée, le libre déve­lop­pe­ment de la per­son­na­lité indi­vi­duelle dans l’action com­mune avec tous pour le bien de tous. »23

Il rentre en Alle­magne en 1950, à Franc­fort (Alle­magne de l’Ouest), où il milite à l’aile gauche du SPD. Il conti­nue de tra­vailler à un ouvrage sur l’histoire de la Révo­lu­tion fran­çaise de 1789, qu’il n’eut pas le temps d’achever : il meurt le 16 mars 1953. Ses manus­crits sur ce sujet ont cepen­dant été publiés en 1957.

Notice sur Frö­lich parue dans la revue La Révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne en mai 1953 (ce texte com­prend quelques erreurs ; mais nous le repro­dui­sons tel quel, à titre documentaire) :

« Paul Frö­lich vient de mou­rir à Francfort-sur-le-Mein. Il avait 69 ans.

Né a Leip­zig le 7 août 1883, il avait de nom­breux frères et sœurs. Famille ouvrière et de tra­di­tion socia­liste : son père appar­te­nait au mou­ve­ment et avait lutté contre « la loi anti-socialiste de Bis­marck ». Dès sa prime jeu­nesse Paul fut mêlé au mou­ve­ment. Pen­dant la pre­mière guerre mon­diale il col­la­bora au « Leip­zi­ger Volks­zei­tung », organe prin­ci­pal de la social-démocratie, au « Ham­bur­ger Echo » et au « Bre­mer Bür­ger­zei­tung » ; il fut des socia­listes qui lut­tèrent, avec ce que cela com­por­tait de risques, contre l’impérialisme wil­hel­mien, dans les grou­pe­ments de gauche ras­sem­blés autour de l’« Arbeiterpolitik ».

Dans les luttes révo­lu­tion­naires de 18–19, Paul Frö­lich appar­tint à l’avant-garde qui se bat­tit cou­ra­geu­se­ment pour une Alle­magne socia­liste. Il fut un des fon­da­teurs du mou­ve­ment com­mu­niste alle­mand : il était l’un de ses meilleurs ora­teurs, l’un de ses meilleurs écrivains.

Il connut aussi, à cette époque, les per­sé­cu­tions poli­tiques, la vie dans l’illégalité, la prison.

De 1921 à 1924 il fut député au Reichstag.

Son esprit cri­tique devait le faire entrer en conflit aigu avec le groupe diri­geant du parti com­mu­niste. Cela dura des années. Puis en 1928 il dut, avec un groupe de mili­tants influents, se sépa­rer défi­ni­ti­ve­ment du parti.

Il tenta à plu­sieurs reprises dans divers groupes oppo­si­tion­nels d’agir sur le parti en dégé­né­res­cence. Fina­le­ment, avec son groupe, il rejoi­gnit le parti social-démocrate.

En mars 33, après la prise du pou­voir par les nazis il fut arrêté et connut, jusqu’à décembre, les pri­sons et les camps de concen­tra­tion. Il émigra en France où il fut arrêté de nou­veau en 1939 et interné au tris­te­ment célèbre camp du Ver­net. A la défaite de la France, en 1940, il put gagner les U.S.A. avec un visa d’urgence. Il ren­tra en Alle­magne en 1950.

Vivant à Franc­fort depuis 1951, il y avait repris son acti­vité de jour­na­liste. Il s’intéressait par­ti­cu­liè­re­ment à la jeu­nesse, soit dans les écoles syn­di­cales, soit au sein du S.P.D. Sa culture, son expé­rience et son dévoue­ment trou­vaient à s’employer au béné­fice de la classe ouvrière.

Par ses nom­breuses bro­chures, par ses tra­vaux his­to­riques et théo­riques, P. Frö­lich a contri­bué au monu­ment de la lit­té­ra­ture pro­lé­ta­rienne. Il est le véri­table héri­tier de Franz Mehring.

Parmi ses œuvres, citons : « Dix ans de guerre et de guerre civile » (1918–1928), une « His­toire illus­trée de la Révo­lu­tion alle­mande de 1848 », ses « Por­traits lit­té­raires et poli­tiques, de Dan­ton à Eugen Levine ». Paul Frö­lich était l’éditeur des œuvres de sa grande cama­rade de lutte Rosa Luxem­bourg, dont il écri­vit une bio­gra­phie tra­duite dans plu­sieurs langues et réim­pri­mée en Alle­magne en 1948. »24

Textes de Paul Frö­lich tra­duits en fran­çais :

* Paul Frö­lich, La Ter­reur blanche en Alle­magne, Petite biblio­thèque com­mu­niste, Paris, 1922, 63 pages.

* Paul Froe­lich, « Rosa Luxem­bourg et la grève géné­rale », intro­duc­tion de 6 pages dans : Rosa Luxem­bourg, Grève géné­rale, parti et syn­di­cats, Spar­ta­cus, Paris, 1947. Tra­duc­tion de la pré­sen­ta­tion de Frö­lich par Berthe Fouchère.

* Paul Frö­lich, Rosa Luxem­burg, sa vie et son œuvre, Mas­pero, Paris, 1965, 390 pages. Tra­duc­tion par Jac­que­line Bois. Réédi­tion L’Harmattan, Paris, 1991 (il s’agit d’une réim­pres­sion de l’édition de 1965 ; cette tra­duc­tion était logi­que­ment basée sur la deuxième édition alle­mande, de 1949 – mais depuis Rosi Wolf­stein a publié une troi­sième édition alle­mande, en 1967).

1 « Consti­tu­tion du Parti Com­mu­niste d’Allemagne, 30 décembre 1918 – 1er jan­vier 1919 » (procès-verbal des débats du congrès), dans : André et Dori Prud­hom­meaux, Spar­ta­cus et la Com­mune de Ber­lin, 1918–1919, Edi­tions Spar­ta­cus, Paris, 1977, pp. 53–54.

2 Le texte est daté d’août 1919. La pré­face à la deuxième édition est datée de jan­vier 1920. La bro­chure s’achève par les der­niers mots du der­nier article de Rosa Luxem­burg : « Ich war, ich bin, ich werde sein ! » (« J’étais, je suis, je serai ! »).

3 Frö­lich indique dans le texte que « quelques semaines se sont écou­lées depuis l’assassinat de Rathe­nau sans qu’une lutte sérieuse contre la réac­tion ait été entre­prise » ; Wal­ther Rathe­nau ayant été assas­siné le 24 juin 1922, cela implique que la bro­chure a pro­ba­ble­ment été ache­vée fin juillet, puis tra­duite en fran­çais en août.

4Paul Frö­lich, La Ter­reur blanche en Alle­magne, Petite biblio­thèque com­mu­niste, Paris, 1922, p. 20.

5 « un gou­ver­ne­ment tota­le­ment impuis­sant devant les menées réac­tion­naires. » (Idem, p. 57)

6 Idem, p. 22.

7 Frö­lich repro­duit un appel com­mun SPD-USPD-KPD-syndicats du 27 juin 1922 contre les menées natio­na­listes et monar­chistes (décla­ra­tion qui a pour but selon Frö­lich de « consti­tuer le front unique du pro­lé­ta­riat »), ce qui tend à pri­vi­lé­gier l’hypothèse que ce troi­sième parti est le SPD.

8 Idem, p. 29.

9 Idem, p. 54.

10Juan Rus­tico, 1933 : la tra­gé­die du pro­lé­ta­riat alle­mand, Spar­ta­cus, Paris, 2003, pp. 33–34. Ce témoi­gnage de Juan Rus­tico, pseu­do­nyme du com­mu­niste anti-stalinien Hip­po­lyte Etche­be­here, a été ori­gi­nel­le­ment publié dans la revue Masses en juin et juillet 1933.

11 Lors des élec­tions légis­la­tives de juillet 1932, le SAP ne recueille que 72 630 suf­frages, soit 0,2 % des voix (mais sans doute ne présente-t-il pas des can­di­dats dans toutes les cir­cons­crip­tions). Le SPD a 21,6 % des voix, le KPD 14,3 %.

12Willy Brandt, Mémoires, Albin Michel, Paris, 1990, p. 83.

13 « Pré­face de la tra­duc­trice », dans Rosa Luxem­burg, sa vie et son œuvre, Mas­pero, Paris, 1965, p. 9.

14 Les exi­lés du SAP sont alors appe­lés les « sapistes ».

15 Voir : Simone Pétre­ment, La Vie de Simone Weil, Fayard, Paris, 1997.

16 Archives de la Pré­fec­ture de police, rue de la Montagne-Geneviève à Paris, dos­sier Ba2002 consa­cré à Rose Wolf­stein et Paul Frö­lich. L’ensemble des rap­ports de police cités dans notre article sont extraits de ce dossier.

17 Déci­sion du Pré­fet de police, 18 sep­tembre 1936.

18 Voir L’Humanité du 4 jan­vier 1923 : « Une com­mu­niste alle­mande vient affir­mer la soli­da­rité des deux pro­lé­ta­riats » en page 1, et le résumé de l’intervention de Wolf­stein en page 2. Dans L’Humanité du 5 jan­vier est publiée une photo du mee­ting, et dans le numéro du 6 jan­vier une photo de Rosi Wolfstein.

19 Cf : www.iisg.nl/archives/nl/files/f/11016215.php ainsi que les pré­ci­sions qui nous ont été com­mu­ni­quées par l’IIHS, e-mail du 21 jan­vier 2011.

20 L’ouvrage sor­tit des presses de l’imprimerie Ber­stein, 3 impasse Cro­za­tier (dans le 12e arrondissement).

21 Sur l’action de Fry, voir : Varian Fry, Livrer sur demande, Agone, Mar­seille, 2008, pré­face de Charles Jacquier.

22 Qui est donc la pre­mière édition publiée en Alle­magne, en l’occurrence à Hambourg.

23 Paul Frö­lich, Rosa Luxem­burg, sa vie et son œuvre, op.cit., pp. 19–20.

24 La Révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne n° 373, n° 72 de la nou­velle série, mai 1953, p. 21. Le texte n’est pas signé.

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