Souvenirs sur Karl Liebknecht

Nous publions ci-dessous un témoignage sur Karl Liebknecht, paru dans L’Humanité du 3 février 1919, peu après que son assassinat ait été connu. Naturellement, certains détails du témoignage sont invérifiables et il faut se rappeler qu’il a été écrit plus de 4 ans après les faits. L’article fait référence à un meeting socialiste international pour « la paix internationale et le rapprochement franco- allemand », qui avait été organisé le dimanche 12 juillet 1914, en plein air à Condé-sur-l’Escaut (département du Nord), par le Parti socialiste SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière).

Liebknecht intervint pour défendre le pacifisme et l’internationalisme. Il souligna dans son discours « l’absolue identité des mœurs, des intérêts, des idées des prolétaires de Westphalie, du Borinage et du bassin d’Anzin – les trois grandes régions industrielles qu’il a traversées en venant de Berlin. » Après le meeting, Karl Liebknecht assista à Paris au Conseil national puis au Congrès de la SFIO1.

« Quelques mots sur Liebknecht

Les souvenirs d’un militant sur la réunion de Condé-sur-Escaut

 Valenciennes, 28 janvier (D’un correspondant spécial).

Les socialistes de la région de Valenciennes ont appris avec une particulière émotion l’assassinat de Karl Liebknecht.

C’est, en effet, dans notre région, à Condé-sur-l’Escaut, qu’il prit la parole pour la dernière fois, sur le territoire français.

Nous avions, à la veille de la conflagration, alors que les nuées de l’orage s’amoncelaient, organisé une manifestation pour le rapprochement des peuples. Jean Longuet et Maxence Roldes devaient y prendre la parole au nom de la C.A.P.2 ; le regretté Vandersmissen, au nom de nos camarades de Belgique, en remplacement de Vandervelde, empêché.

Le représentant de la socialdémocratie allemande fut Liebknecht, auquel il fut particulièrement agréable, nous dit-il, de prendre contact avec les travailleurs métallurgistes et mineurs du bassin d’Anzin et du Borinage, dont il connaissait les luttes ardentes contre un patronat puissant. Nous étions trois : O. Deguise, député de l’Aisne ; E. Tabary, le dévoué secrétaire de notre section, tué au cours de la guerre, et moi, qui l’attendions à la descente du train, à Valenciennes.

Je le revois encore s’avançant vers nous, nous tendant cordialement les mains et nous disant tout de suite combien il était heureux de se trouver sur le sol français, au milieu des populations du Nord, que son père, le grand Wilhelm, avait visitées il y avait presque trente ans.

Je voudrais pouvoir redire ce que fut notre conversation, de quelles questions il nous pressait, soucieux de connaître la vie des travailleurs avec lesquels il devait se rencontrer le lendemain.

Aucun détail ne lui paraissait insignifiant.

Nous traversâmes, la nuit, les grandes cités ouvrières d’Anzin, d’Escautpont, de Fresnes. Il fit arrêter notre voiture pour mieux voir au travail métallurgistes et verriers, dont les lueurs des hauts-fournaux et des fours éclairaient les torses nus.

L’opinion de Liebknecht sur la grève générale

Le 12 juillet 1914, 10.000 citoyens acclamèrent le député de Potsdam qui, parlant en français, clama avec fougue sa haine de la guerre et sa volonté de l’empêcher par tous les moyens.

Dans une conversation qui suivit le meeting, nous parlâmes du Congrès qui devait se tenir deux jours plus tard à Paris et où devait être discutée la motion Keir Hardie-Vaillant.

– Pensez-vous, lui demandâmes-nous, qu’il vous serait possible d’entraîner toute la classe ouvrière allemande dans une grève générale qui paralyserait les industries de guerre et rendrait celle-ci impossible ?

Le visage de Liebknecht devint grave, quelque peu triste.

Liebknecht reconnaissait avec nous que la grève était un moyen d’avertir et d’émouvoir les gouvernants – pour employer l’expression de Jaurès.

Il pensait qu’à l’heure du conflit une grande œuvre serait dévolue au prolétariat international, que les classes ouvrières, résolues à sauvegarder leur indépendance nationale, devraient rechercher les moyens de dénoncer et de frapper les auteurs du conflit.

Mais il ne croyait pas qu’une grève, susceptible d’empêcher la guerre, fût possible.

– Le mouvement ne serait pas général. L’éducation de notre classe ouvrière est encore insuffisante et puis il y a l’esprit militariste que l’on peut entretenir chez vous par la menace du pangermanisme, et que l’on entretient chez nous par la menace du panslavisme.

Puis ses yeux devenus vifs, il s’empressa d’ajouter :

– Soyez assurés, néanmoins, que mes amis et moi nous nous dresserons implacables contre la guerre !

Il a tenu parole : ses magnifiques protestations contre les plans de conquête de l’impérialisme allemand, contre la violation de la neutralité belge et luxembourgeoise, ainsi que son refus de voter les crédits de guerre, en ont fait foi, magnifiquement.

Nous nous inclinons devant la tombe de Karl Liebknecht, et, au nom de mes camarades de la section de Condé et des sections de l’arrondissement de Valenciennes, j’envoie, par la voix de l’Humanité, à sa femme, à ses enfants, à ses frères, l’hommage de nos condoléances attristées. – D. »

1 Citations d’après le compte-rendu de l’époque : « La Manifestation franco-allemande de Condé-sur-Escaut. 10,000 citoyens acclament la paix », dans L’Humanité du 14 juillet 1914, pp. 1-2.

2 Commission Administrative Permanente, la direction du Parti socialiste SFIO. [Note de Critique Sociale]