Les rapports de force électoraux dans la République de Weimar

« Une démo­cra­tie amné­sique est for­cé­ment fra­gile » (Enzo Tra­verso)

Avec cet article, nous reve­nons sur cet aspect spé­ci­fique de l’histoire poli­tique de l’Allemagne de 1919 à 1933. La répu­blique alle­mande avait été établie par la révo­lu­tion de novembre 1918, qui avait ren­versé la monar­chie. Elle fut ren­ver­sée de fait début 1933, par la mise en place de la dic­ta­ture nazie.

Nous don­nons pour chaque élec­tion natio­nale les résul­tats par parti1, puis les regrou­pons en trois blocs : 1) gauches ; 2) centre ; 3) droite et extrême droite. Ces blocs se com­posent de la façon suivante :

- Gauches : SPD (sociaux-démocrates), USPD (socia­listes de gauche), KPD (com­mu­nistes, puis staliniens).

- Centre : Zen­trum (parti pivot de cette répu­blique par­le­men­taire), DDP et BVP.

- Droites : DVP (nationalistes-libéraux), DNVP (conser­va­teurs) et NSDAP (nazis).

Deux évène­ments mon­diaux sont subis de plein fouet par la société alle­mande à 10 ans de dis­tance : le Traité de Ver­sailles en 1919, puis la crise mon­diale à par­tir de 1929. La période s’achève par la tra­gé­die que fut l’arrivée au pou­voir du parti nazi, mou­ve­ment d’extrême droite qui mit rapi­de­ment en place une vio­lente tyran­nie qui abou­tit à la guerre et à la bar­ba­rie antisémite.

Jan­vier 1919, élec­tion de l’Assemblée constituante :

SPD (gauche sociale-démocrate) : 37,9 %

Zen­trum (centre catho­lique) : 19,7 %

DDP (centre démo­crate) : 18,6 %

DNVP (droite conser­va­trice) : 10,3 %

USPD (gauche socia­liste) : 7,6 %

DVP (droite libé­rale) : 4,4 %

Divers : 1,5 %

Blocs : gauches 45,5 %, droites 14,7 %, centre 38,3 %2.

Au sor­tir de la révo­lu­tion, les droites sont logi­que­ment au plus bas. C’est un vote pour la répu­blique et pour les avan­cées sociales obte­nues en novembre 1918 : d’où le vote mas­sif pour le SPD. Aucun parti ne retrou­vera un tel résul­tat dans un vote démo­cra­tique pen­dant toute la durée de la Répu­blique de Weimar.

Frie­drich Ebert du SPD, qui était depuis novembre 1918 chef du gou­ver­ne­ment, est logi­que­ment élu par l’Assemblée pre­mier pré­sident de la Répu­blique, en février 1919. L’USPD refuse de s’associer au SPD, et c’est une coa­li­tion de centre-gauche qui gou­verne : SPD, Zen­trum et DDP. Le SPD s’allie donc sur sa droite, y com­pris dans l’élaboration de la consti­tu­tion – qui est adop­tée à l’été 1919 par l’Assemblée consti­tuante sié­geant à Weimar.

Les sou­lè­ve­ments de jan­vier et mars 1919 à Ber­lin sont vio­lem­ment répri­més. La Répu­blique des conseils de Bavière est égale­ment écra­sée dans le sang. 1919 marque la fin de l’importance en Alle­magne des conseils ouvriers, organes de reven­di­ca­tion et de démo­cra­tie des tra­vailleurs. Par contre, de nom­breuses struc­tures issues de l’Empire persistent.

En par­ti­ci­pant à cette alliance contre-révolutionnaire avec l’armée et les Corps francs (milices d’extrême droite), le SPD met un coup d’arrêt à la révo­lu­tion dans la société alle­mande. Ses « corps inter­mé­diaires » res­tent donc sou­vent conser­va­teurs, voire anti-républicains, ce qui s’exprimera au cours des années sui­vantes. La Répu­blique nais­sante « connaît donc la lourde hypo­thèque que consti­tue la puis­sance inen­ta­mée des forces conser­va­trices main­te­nues par la social-démocratie. »3

En mars 1920, cer­taines de ces forces réac­tion­naires tentent un coup d’Etat : c’est le « putsch de Kapp », qui est mis en échec par une grève géné­rale unitaire.

Juin 1920, élec­tions législatives :

SPD : 21,7 %

USPD : 17,9 %

DNVP : 15,1 %

DVP : 13,9 %

Zen­trum : 13,6 %

DDP : 8,3 %

BVP (centre catho­lique bava­rois) : 4,2 %

KPD (gauche com­mu­niste) : 2,1 %

Divers : 3,2 %

 Blocs : gauches 41,7 %, droites 29 %, centre 26,1 %.

En jan­vier 1919, le SPD avait béné­fi­cié des acquis obte­nus par les tra­vailleurs suite à la révo­lu­tion de novembre 1918. Mais un an plus tard, la décep­tion vis-à-vis du SPD au pou­voir est très nette avec une perte mas­sive de voix – qui vont vers l’USPD, qui devient le deuxième parti du pays. Les deux prin­ci­paux par­tis de gauche sont donc aussi les deux prin­ci­paux par­tis du pays ; néan­moins les gauches reculent légè­re­ment au pro­fit de la droite, qui prend des voix au centre tout en res­tant cepen­dant minoritaire.

En jan­vier 1919, une majo­rité du KPD s’était pro­non­cée pour le boy­cott des élec­tions, à l’encontre de la posi­tion de Luxem­burg et Liebk­necht, et suite à une sur­es­ti­ma­tion de la situa­tion (ils pen­saient la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne immi­nente). Ceux qui sont res­tés abs­ten­tion­nistes sont exclus quelques mois plus tard, ce qui consti­tue un nou­vel affai­blis­se­ment du KPD après l’exécution de nombre de ses mili­tants. Fin 1920, la majo­rité de l’USPD décide d’adhérer à l’Internationale com­mu­niste et fusionne avec le KPD, ce qui lui apporte des effec­tifs mili­tants qu’il n’avait jamais eu aupa­ra­vant. La mino­rité de l’USPD reste d’abord indé­pen­dante puis rejoint le SPD en 1922.

La reprise en main du KPD par Mos­cou se tra­duit par une concep­tion auto­ma­tiste de la révo­lu­tion. Cette nou­velle tac­tique et les divi­sions internes contri­buent à ses échecs. Fin 1923, le KPD est inter­dit durant quelques mois.

Les rai­sons de se mobi­li­ser ne manquent pour­tant pas, puisque le gou­ver­ne­ment cen­triste annule fin 1923 cer­taines conquêtes de la révo­lu­tion de novembre 1918, ce qui se tra­duit par le ral­lon­ge­ment de la durée du tra­vail et d’autres reculs sociaux.

Mai 1924, élec­tions législatives :

SPD : 20,5 %

DNVP : 19,5 %

Zen­trum : 13,4 %

KPD : 12,6 %

DVP : 9,2 %

NSFP (nazis) : 6,5 %

DDP : 5,7 %

BVP : 3,2 %

Divers : 9,4 %

Blocs : gauches 33,1 %, droites 35,2 %, centre 22,3 %.

Le KPD, béné­fi­ciant des éléments issus de l’USPD, réa­lise sa pre­mière per­cée élec­to­rale. Mais il y a une forte pous­sée à l’extrême droite, après la lamen­table occu­pa­tion de la Ruhr par l’armée fran­çaise, ainsi qu’en rai­son des indem­ni­tés de guerre récla­mées à l’Allemagne par les vain­queurs de 14–18. Dans ce contexte qui pousse par réac­tion au natio­na­lisme, la gauche subit son plus lourd recul de toute la période de la répu­blique de Wei­mar. Les mesures impo­pu­laires du gou­ver­ne­ment, qui font payer aux classes popu­laires la lutte contre l’inflation, conduisent logi­que­ment au recul élec­to­ral des par­tis de la coa­li­tion de Weimar.

Les nazis se pré­sentent sous l’appellation d’une coa­li­tion d’extrême droite, qui effec­tue un score assez médiocre. Mais ils font alors par­tie d’un cou­rant plus vaste d’une droite natio­na­liste hos­tile à la Répu­blique de Wei­mar, et en par­ti­cu­lier hai­neuse envers les « cri­mi­nels de novembre » (c’est-à-dire les par­ti­ci­pants de la révo­lu­tion de novembre 1918).

Une coa­li­tion de centre-droit (Zen­trum, DDP et DVP) est au pou­voir, mais sans majo­rité. Il faut donc pro­cé­der à de nou­velles élections.

Décembre 1924, élec­tions législatives :

SPD : 26 %

DNVP : 20,5 %

Zen­trum : 13,6 %

DVP : 10,1 %

KPD : 9 %

DDP : 6,3 %

BVP : 3,8 %

NSFP : 3 %

Divers : 7,7 %

Blocs : gauches 35 %, droites 30,9 %, centre 23,7 %.

Le SPD effec­tue la plus forte pro­gres­sion de ce scru­tin, mais faute d’allié stable n’en pro­fite pas. De façon plus géné­rale, l’instabilité gou­ver­ne­men­tale devient une constante.

 Mars 1925, élec­tion présidentielle :

Cette élec­tion a lieu pour rem­pla­cer le social-démocrate Frie­drich Ebert, décédé. La droite arrive en tête du pre­mier tour avec 38,8 % des voix, le SPD fait 29 %, le centre 14,5 %, et le KPD 7 %. Le can­di­dat nazi, Luden­dorff (qui avait par­ti­cipé au « putsch de Kapp » de 1920), ne réunit que 1,1 % des suffrages.

Fait curieux, le SPD n’est plus pré­sent au second tour, se désis­tant au pro­fit du can­di­dat du centre afin de faire bar­rage à la droite anti-républicaine. Mais c’est cette droite qui l’emporte, le mili­taire conser­va­teur Hin­den­burg étant élu avec le sou­tien de toutes les droites : DVP, DNVP et nazis. Il obtient 48,3 %, le can­di­dat cen­triste 45,3 %, et le can­di­dat du KPD qui s’était main­tenu obtient 6,4 %. Il sera repro­ché à ce der­nier ce main­tien, qui aurait per­mis l’élection d’Hindenburg.

Mai 1928, élec­tions législatives :

SPD : 29,8 %

DNVP : 14,2 %

Zen­trum : 12,1 %

KPD : 10,6 %

DVP : 8,7 %

DDP : 4,9 %

BVP : 3,1 %

NSDAP (nazis) : 2,6 %

Divers : 14 %

Blocs : gauches 40,4 %, droites 25,5 %, centre 20,1 %.

On observe la remon­tée des deux par­tis de gauche, la baisse des droites, et l’éparpillement élec­to­ral (notam­ment l’importance des petits par­tis), ainsi qu’une abs­ten­tion en hausse.

Le SPD rem­porte net­te­ment les élec­tions, et dirige le nou­veau gou­ver­ne­ment – qui ras­semble une large coa­li­tion centriste.

Mais ce gou­ver­ne­ment est rem­placé deux ans plus tard sur l’initiative du pré­sident Hin­den­burg. La coa­li­tion de Wei­mar a pris fin, un gou­ver­ne­ment de droite est mis en place en mars 1930. De plus, les cen­tristes se « droitisent ».

La période est mar­quée par la crise écono­mique mon­diale, déclen­chée aux Etats-Unis en octobre 1929. L’économie de l’Allemagne était dépen­dante des Etats-Unis, d’où des réper­cus­sions très impor­tantes de la crise dans le pays. Le chô­mage de masse, qui en Alle­magne pré­exis­tait à la crise, s’aggrave de façon tragique.

La situa­tion sociale déjà très dif­fi­cile est encore aggra­vée par le gou­ver­ne­ment, qui décide des baisses de salaires et autres mesures anti-sociales pour ten­ter de com­bler son déficit.

Sep­tembre 1930, élec­tions législatives :

SPD : 24,5 %

NSDAP : 18,3 %

KPD : 13,1 %

Zen­trum : 11,8 %

DNVP : 7 %

DVP : 4,7 %

DDP : 3,8 %

BVP : 3 %

Divers : 13,8 %

Blocs : gauches 37,6 %, droites 30 %, centre 18,6 %.

Les nazis font une spec­ta­cu­laire per­cée (au détri­ment des par­tis de droite), et deviennent la deuxième force élec­to­rale. C’est en par­ti­cu­lier dans les cam­pagnes que leurs résul­tats sont le plus important.

Mais le rap­port de force entre les blocs reste à peu près stable. Les nazis ont siphonné les voix des autres par­tis de droite : DNVP et DVP perdent la moi­tié de leurs élec­teurs. C’était déjà le cas un an plus tôt lors d’élections locales, en novembre 1929, qui mar­quaient un suc­cès des nazis « au détri­ment de la droite tra­di­tion­nelle. »4 En jan­vier 1930, pour la pre­mière fois un nazi (Wil­helm Frick) devient ministre dans un gou­ver­ne­ment régio­nal, au sein d’une coa­li­tion de droite.

Le KPD devient la troi­sième force élec­to­rale. Mais, poli­ti­que­ment détruit de l’intérieur par le léni­nisme puis le sta­li­nisme, le parti est com­plè­te­ment en des­sous de la situa­tion. Appli­quant le sec­ta­risme sta­li­nien (dit de « la troi­sième période »), le « Front unique » n’est plus pour le KPD qu’un loin­tain sou­ve­nir. Etant donné le contexte, sa pro­gres­sion élec­to­rale reste limi­tée, et stérile.

Mars 1932, élec­tion présidentielle :

Bien que pre­mier parti du pays, le SPD ne pré­sente pas de can­di­dat, afin de faire bar­rage à Hit­ler. Mais pour cela, il sou­tient Hin­den­burg dès le pre­mier tour !

Le KPD fait 13,2 %, Hit­ler fait 30,1 % : score sans pré­cé­dent pour les nazis au niveau natio­nal. Mais Hin­den­burg, avec 49,5 % des voix dès le pre­mier tour, est assuré de l’emporter.

Cette défaite sans com­bat de la social-démocratie ne va pas ren­for­cer son pres­tige auprès des 6 mil­lions de chô­meurs que compte alors le pays. Même si la volonté de faire bar­rage au nazisme était incon­tes­table, le fait de n’avoir pas pu trou­ver mieux que de faire bloc der­rière Hin­den­burg mon­trait déjà l’état désas­treux de la vie poli­tique allemande.

Le conser­va­teur Hin­den­burg est donc confor­ta­ble­ment réélu5. Mais cette élec­tion marque un véri­table tour­nant en terme de rap­port de force, au pro­fit des droites. Le gou­ver­ne­ment conser­va­teur dur­cit d’ailleurs sa politique.

Juillet 1932, élec­tions législatives :

NSDAP : 37,4 %

SPD : 21,6 %

KPD : 14,5 %

Zen­trum : 12,5 %

DNVP : 6,2 %

BVP : 3,7 %

DVP : 1,2 %

DDP : 1 %

Divers : 1,9 %

Blocs : gauches 36,1 %, droites 44,8 %, centre 17,2 %.

Pour la pre­mière fois depuis le début de la Répu­blique (et même avant la guerre de 14–18), le SPD n’est plus la pre­mière force dans les urnes. L’évènement majeur du scru­tin est la forte pous­sée des nazis, qui conso­lident la per­cée effec­tuée par Hit­ler lors de la pré­si­den­tielle. Les nazis ont récu­péré presque toutes les voix des autres par­tis de droite (qui sont lami­nés), ainsi que des petits par­tis. Ce sont les élec­tions légis­la­tives les plus mar­quées à droite de toute l’histoire de la Répu­blique de Weimar.

Le KPD est en légère hausse, mais ne récu­père pas toutes les voix per­dues par le SPD. Les gauches res­tent cepen­dant au des­sus de leur niveau de 1924.

Le KPD est en pro­gres­sion constante de 1928 à 1932. Mais son sec­ta­risme sta­li­nien, ren­forcé par cer­taines atti­tudes du SPD, enté­rine la divi­sion du mou­ve­ment ouvrier. Les essais de voie indé­pen­dante, le mar­xisme anti-stalinien du KPD-O et du SAP, n’auront jamais d’impact élec­to­ral (de façon d’autant plus évidente pour le KAPD – Parti com­mu­niste ouvrier, créé en 1920 – qui refu­sait de se pré­sen­ter aux élec­tions et prô­nait l’abstention).

La cam­pagne est mar­quée par de nom­breuses vio­lences des nazis contre les par­tis de gauche. Ces vio­lences meur­trières anti-marxistes s’inscrivent en paral­lèle d’un anti-socialisme gou­ver­ne­men­tal, puisque le pou­voir de droite des­ti­tue le 20 juillet la direc­tion SPD du Land de Prusse.

En août 1932, c’est cette assem­blée qui élit le nazi Her­mann Göring comme pré­sident du Reichs­tag, suite à une alliance du NSDAP avec le centre-droit.

Le gou­ver­ne­ment de droite pro­pose égale­ment aux nazis des minis­tères, dont un poste de numéro deux du gou­ver­ne­ment pour Hit­ler. Mais ce der­nier refuse : il veut diri­ger l’Etat, donc le poste de chan­ce­lier, ou rien. Les nazis res­tent donc pro­vi­soi­re­ment dans l’opposition. Le gou­ver­ne­ment étant en consé­quence mino­ri­taire au Reichs­tag, on pro­cède à de nou­velles élections.

Novembre 1932, élec­tions législatives :

NSDAP : 33,1 %

SPD : 20,4 %

KPD : 16,9 %

Zen­trum : 11,9 %

DNVP : 8,9 %

BVP : 3,4 %

DVP : 1,9 %

DDP : 1 %

Divers : 2,5 %

Blocs : gauches 37,3 %, droites 43,9 %, centre 16,3 %.

Les nazis reculent, l’abstention est en hausse. A Ber­lin, le KPD arrive pour la pre­mière fois en pre­mière posi­tion avec 31 % des voix (contre 26 % aux nazis, et 23,3 % au SPD6) ; il réa­lise sur­tout au niveau natio­nal le meilleur résul­tat de son his­toire. Mais en réa­lité, les rap­ports de force ont très peu changé depuis juillet

Léon Blum écrit que « le flot raciste retombe et reflue pour la pre­mière fois. » Mais, se lais­sant empor­ter par son opti­misme, il ajoute que « entre Hit­ler et le pou­voir une bar­rière infran­chis­sable est dres­sée. »7

Or, c’est sans nou­velle élec­tion qu’il va accé­der au pou­voir, en étant appelé par Hin­den­burg le 30 jan­vier 1933 à for­mer un gou­ver­ne­ment de coa­li­tion de droite. Hit­ler est donc fina­le­ment « arrivé au pou­voir par la volonté de la classe diri­geante »8.

Le quo­ti­dien du SAP (parti socia­liste révo­lu­tion­naire9) le 31 jan­vier 1933 : « Hit­ler chan­ce­lier du Reich ! Alarme pour l’ensemble de la classe ouvrière ». Ce jour­nal fut inter­dit peu après.

Le 5 mars 1933, de nou­velles élec­tions se déroulent dans un contexte non-démocratique (elles sortent ainsi du cadre de notre article). La ter­reur et les arres­ta­tions ont déjà com­mencé, même si des listes de gauche peuvent encore être pré­sentes (sans réel­le­ment pou­voir faire cam­pagne). Même dans ces condi­tions lar­ge­ment faus­sées, les nazis ne vont pas obte­nir la majo­rité abso­lue, mais 43,9 % des voix – et ce bien que tous les autres par­tis soient en recul.

Mais le 23 mars 1933, le Reichs­tag vote les pleins pou­voirs à Hit­ler. Les dépu­tés com­mu­nistes sont déjà arrê­tés ou en exil. Les seuls dépu­tés de gauche sont donc les socia­listes, qui votent tous contre. L’ensemble des autres par­tis ral­lient Hit­ler en votant pour. Le nazisme béné­fi­cie ainsi d’une majo­rité arti­fi­cielle qu’il n’a jamais obtenu dans aucune élec­tion démo­cra­tique au suf­frage uni­ver­sel. La tyran­nie se met en place en ache­vant une répu­blique déjà à l’agonie10.

La vio­lence poli­tique a été le mal qui n’a cessé de ron­ger la Répu­blique de Wei­mar. Ce n’est pas la Révo­lu­tion qui en est à l’origine, mais au contraire la répres­sion contre-révolutionnaire exer­cée par les Corps francs, avec l’appui du SPD sou­cieux de se main­te­nir au pou­voir. Les assas­si­nats de jan­vier et mars 1919, tant de mil­liers d’anonymes que de figures révo­lu­tion­naires comme Rosa Luxem­burg, Karl Liebk­necht, Leo Jogiches, Gus­tav Lan­dauer et Eugen Leviné, ont été le crime ori­gi­nel dont le régime était cou­pable, et dont il est mort. Le sou­lè­ve­ment de jan­vier 1919 s’était achevé « par l’écrasement des insur­gés dans un bain de sang scel­lant irré­mé­dia­ble­ment la divi­sion de la gauche et sans doute le des­tin de la Répu­blique en ges­ta­tion »11.

Avant même cela, les quatre années de vio­lence et de meurtres quo­ti­diens que fut la Pre­mière Guerre mon­diale avaient ruiné le pays. La vio­lence sociale géné­rée par la crise écono­mique a ensuite ren­forcé cette vio­lence poli­tique, jusqu’au drame. Toutes les grandes forces poli­tiques du pays ont une part de res­pon­sa­bi­lité. Le com­por­te­ment de cer­tains gou­ver­ne­ments étran­gers, en par­ti­cu­lier la poli­tique agres­sive de la France, a égale­ment contri­bué à la désta­bi­li­sa­tion de la Répu­blique de Wei­mar. La crise mon­diale de 1929 a achevé de com­pro­mettre un régime déjà fragilisé.

Il y a eu une poro­sité entre la droite et l’extrême droite, d’abord des thé­ma­tiques puis de l’électorat. Le recours à des boucs émis­saires (en par­ti­cu­lier par l’antisémitisme), l’anticommunisme, le chau­vi­nisme, ras­sem­blaient bien avant 1933 la droite conser­va­trice et les nazis.

Cela nous rap­pelle qu’on ne doit pas céder d’un pouce face aux dis­cours de haine et aux rac­cour­cis sim­pli­fi­ca­teurs. Il ne faut pas prendre non plus ses désirs pour des réa­li­tés : un recul en voix d’un cou­rant poli­tique ennemi ne signi­fie pas for­cé­ment le début de sa dis­pa­ri­tion historique.

1 D’après : Jür­gen Fal­ter, Tho­mas Lin­den­ber­ger, Sieg­fried Schu­mann, Wah­len und Abs­tim­mun­gen in der Wei­ma­rer Repu­blik, Ver­lag C.H. Beck, 1986, et : Richard Hamil­ton, Who voted for Hit­ler ?, Prin­ce­ton uni­ver­sity, 1982.

2 Nous ne comp­tons les « divers » dans aucun de ces trois blocs, le total ne fait donc pas 100 %.

3 Jacques Droz, His­toire de l’Allemagne, Presses uni­ver­si­taires de France, 2003, p. 69. De même, selon Rita Thal­mann : « En défi­ni­tive, il ne pou­vait y avoir de démo­cra­tie en Alle­magne sans une réforme pro­fonde des struc­tures de la société. » (La Répu­blique de Wei­mar, Presses uni­ver­si­taires de France, 1995, p. 122)

4 Rita Thal­mann, La Répu­blique de Wei­mar, p. 107.

5 Avec 53 % des voix, lar­ge­ment devant Hit­ler (36,8 %). Le can­di­dat du KPD, qui s’est de nou­veau main­tenu, n’obtient que 10,2 % des suffrages.

6 Il faut remar­quer que lors de ces der­nières élec­tions démo­cra­tiques, les nazis ne sont en tête dans aucune des trois plus grandes villes alle­mandes de l’époque : c’est le KPD qui l’emporte à Ber­lin, le SPD à Ham­bourg, et le Zen­trum à Cologne (le KPD arri­vant deuxième).

7 Léon Blum, « Résul­tats et sens des élec­tions alle­mandes » (Le Popu­laire, 8 novembre 1932). L’Humanité va encore plus loin dans le triom­pha­lisme décon­necté de la réa­lité, sem­blant oublier que les nazis ont rem­porté deux fois plus de suf­frages que le KPD. Le quo­ti­dien de « réfé­rence » de l’époque, Le Temps, écrit de même que « pour le parti de Hit­ler, le déclin a com­mencé » (8 novembre 1932). Selon Le Figaro, cette « défaite grave » des nazis « est le pre­mier pas sur une pente qui risque d’être rapi­de­ment des­cen­dante » (7 novembre 1932). L’aveuglement est donc lar­ge­ment répandu.

8 Jacques Droz, His­toire de l’Allemagne, p. 82.

9 Sur le SAP (Sozia­lis­ti­schen Arbei­ter­Par­tei), voir notre article sur un de ses mili­tants : « Paul Frö­lich (1884–1953) », Cri­tique Sociale n° 14 (février 2011).

10 Sur la période de novembre 1932 à mars 1933, voir le témoi­gnage de Juan Rus­tico, 1933 : la tra­gé­die du pro­lé­ta­riat alle­mand, Edi­tions Spar­ta­cus, 2003.

11 Rita Thal­mann, La Répu­blique de Wei­mar, p. 14.

Les commentaires sont fermés.