Un livre sur le procès de Karl Liebknecht en 1916

Le 1er mai 1916, le groupe spar­ta­kiste orga­ni­sait une mani­fes­ta­tion contre la guerre à Ber­lin. Mal­gré les risques, des mil­liers de tra­vailleurs avaient répondu à cet appel répandu par les tracts clan­des­tins dif­fu­sés par les mili­tants spartakistes.

Dès le début de la mani­fes­ta­tion, Karl Liebk­necht avait lancé le mot d’ordre : « A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment ! » Il n’en fallu pas plus pour qu’il soit immé­dia­te­ment arrêté et empri­sonné. Rosa Luxem­burg, présente à ses côtés durant une courte période de liberté entre deux longues périodes d’emprisonnement, ne se ména­gea pas pour ten­ter d’empêcher l’arrestation de son cama­rade : « J’avais cher­ché […] à le “libé­rer” de toute la force de mes poings et je m’agrippai à lui et aux poli­ciers jusqu’au com­mis­sa­riat où l’on me mit dehors sans ména­ge­ment. »1

La mani­fes­ta­tion se pour­sui­vit néan­moins, et comme l’écrivit Paul Frö­lich : « Pour la pre­mière fois dans la capi­tale la résis­tance à la guerre s’était mani­fes­tée dans la rue. La glace était rom­pue. »2

Un pro­cès fut intenté à Karl Liebk­necht, il fut condamné et resta en pri­son jusqu’en octobre 1918.

Un livre consa­cré à ce pro­cès vient de paraître sous le titre A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !3 L’ouvrage regroupe dans l’ordre chro­no­lo­gique dif­fé­rents textes rela­tifs à ce pro­cès – ou plu­tôt à ces pro­cès, puisque suite à sa pre­mière condam­na­tion Liebk­necht fit appel ; le second pro­cès se tint très vite et aggrava la peine.

Tout au long de la pro­cé­dure, Liebk­necht, bien qu’avocat de pro­fes­sion, ne cherche nul­le­ment à obte­nir une peine plus légère. La situa­tion de guerre est à ce point tra­gique que toute occa­sion de la dénon­cer doit être uti­li­sée. Privé de la tri­bune du Reichs­tag, il se sai­sit poli­ti­que­ment de la tri­bune de son pro­cès, où il déclare : « Je suis ici pour accu­ser et non pour me défendre ! »4

De la part de Liebk­necht comme de Luxem­burg, la logique est la même : pro­fi­ter de ce pro­cès pour mettre en accu­sa­tion le gou­ver­ne­ment et le régime lui-même. Ainsi, Liebk­necht écrit que « de par sa nature sociale et his­to­rique, le gou­ver­ne­ment alle­mand est un ins­tru­ment visant à oppri­mer et à exploi­ter les masses labo­rieuses »5. Le sys­tème de ce gou­ver­ne­ment « se révèle être un sys­tème de véri­table vio­lence, de véri­table hos­ti­lité à l’égard du peuple et de mau­vaises inten­tions vis-à-vis des masses. »6

Ayant été arrêté pour sa par­ti­ci­pa­tion à une mani­fes­ta­tion du 1er mai, Liebk­necht rap­pelle le sens de cette jour­née mon­diale de lutte : « le 1er mai est l’occasion solen­nelle de mani­fes­ter et de dif­fu­ser les idées phares du socia­lisme ; il est consa­cré à la dénon­cia­tion de toute exploi­ta­tion, de toute oppres­sion et de toute vio­la­tion des droits de l’homme, à la pro­pa­gande pour la soli­da­rité des tra­vailleurs de tous les pays, que la guerre n’a pas fait dis­pa­raître mais qui, au contraire, se voit ren­for­cée, et à la pro­pa­gande contre ce déchi­re­ment fra­tri­cide. Cette mani­fes­ta­tion est pour la paix et contre la guerre. »7

Karl Liebk­necht et Rosa Luxem­burg dénoncent à plu­sieurs reprises « la dic­ta­ture mili­taire », qui n’était pas spé­ci­fique à l’Allemagne puisqu’elle fut égale­ment dénon­cée en france à la même période par les paci­fistes révo­lu­tion­naires du Comité pour la Reprise des Rela­tions Inter­na­tio­nales (com­posé de socia­listes inter­na­tio­na­listes et de syndicalistes-révolutionnaires). D’ailleurs, Liebk­necht sou­ligne que « dans les pays qui étaient autre­fois des démo­cra­ties, la France, l’Angleterre, l’Italie, la guerre a conduit, dans tous les domaines, à une réac­tion dont on ne se serait jamais douté jusqu’à pré­sent. »8

Résu­mant le but de son enga­ge­ment, Karl Liebk­necht appelle à « la lutte des classes inter­na­tio­nale contre les gou­ver­ne­ments capi­ta­listes et les classes domi­nantes de tous les pays afin de sup­pri­mer toute oppres­sion et toute exploi­ta­tion, afin de mettre un terme à la guerre et abou­tir à une paix faite dans un esprit socia­liste. »9 Rosa Luxem­burg sou­ligne jus­te­ment que Liebk­necht a été condamné très lour­de­ment « parce qu’il est resté fidèle, dans ses actes et dans ses paroles, aux ensei­gne­ments du socia­lisme et aux inté­rêts de la classe ouvrière. »10

Les textes de Karl Liebk­necht dis­po­nibles en fran­çais ne sont mal­heu­reu­se­ment pas très nom­breux. Outre des lettres de pri­son et quelques articles épars, les éditions Mas­pero avaient publié en 1970 un recueil très utile11, que les éditions La Décou­verte – qui en détiennent les droits – seraient bien ins­pi­rées de rééditer.

Les textes de Karl Liebk­necht ici pré­sen­tés étaient pour cer­tains inédits en fran­çais. L’un d’eux avait été tra­duit par Mar­cel Olli­vier dans le recueil de 1970, qui contient égale­ment un extrait des débats du pro­cès en appel (pré­sen­tés cette fois de façon com­plète dans cette édition de 2011), ainsi que trois autres textes liés à ce pro­cès qui ne sont pas repris dans A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !12.

La revue Clarté avait tra­duit en jan­vier 1921 cinq de ces textes13, en se basant sur la même source que cette édition de 2011 – à savoir le recueil publié en 1919 en alle­mand par la revue révo­lu­tion­naire Die Aktion. De plus, Clarté avait égale­ment tra­duit un texte de Liebk­necht du 17 août 1916 qui n’est pas repris dans ce recueil de 2011 : nous repro­dui­sons ce texte ci-dessous.

Les textes de Rosa Luxem­burg ici publiés étaient déjà dis­po­nibles en fran­çais, dans le recueil Contre la guerre par la révo­lu­tion14. Ils béné­fi­cient d’une nou­velle traduction.

La paru­tion de ce livre a le mérite de nous rap­pe­ler les condi­tions extrê­me­ment dif­fi­ciles dans les­quelles fut menée la lutte contre la guerre de 1914–1918, par des mino­ri­taires inter­na­tio­na­listes de tous les pays belligérants.

* * *

Avec le texte que nous repro­dui­sons ci-dessous, Karl Liebk­necht s’adresse au tri­bu­nal après avoir appris l’arrestation de Franz Meh­ring (1846–1919), jour­na­liste et his­to­rien socia­liste qui avait par­ti­cipé début 1915 à la publi­ca­tion de la revue Die Inter­na­tio­nale, pre­mière action d’ampleur du groupe spar­ta­kiste. Se pla­çant tou­jours en posi­tion d’accusateur, Liebk­necht iro­nise pour flé­trir les actions du régime.

Nous repre­nons la tra­duc­tion publiée dans Clarté en jan­vier 1921. Les notes sont celles que nous avons ajou­tées, à l’exception d’une note du tra­duc­teur qui était déjà présente.

« Au Tri­bu­nal gou­ver­ne­men­tal alle­mand, Berlin

Ber­lin, 17 août 1916.

A pro­pos de l’action menée contre moi :

Le mili­ta­riste alle­mand livre ses batailles les plus glo­rieuses en Alle­magne même, batailles dont aucun jour­nal ne se fait le héraut.

Il livre ses batailles les plus glo­rieuses en Alle­magne, contre des Alle­mands, contre les gens que la faim tenaille et qui sont assoif­fés de liberté et de paix. Il rem­porte quo­ti­dien­ne­ment des vic­toires contre des gens sans défense, contre des femmes, des enfants, des vieillards ; des vic­toires que ne célèbre aucun carillon. Et il fait, au cours de ces opérations-là, des pri­son­niers, des mil­liers de pri­son­niers, que n’annonce aucun com­mu­ni­qué de G.Q.G.15

Le 10 juillet, sa brillante attaque a abattu Rosa Luxem­burg16. Il vient main­te­nant de rem­por­ter un nou­veau triomphe que chan­tera la postérité.

Par un assaut hardi il a réussi à maî­tri­ser le sep­tua­gé­naire Franz Meh­ring et à emme­ner pri­son­nier celui dont les coups fai­saient trem­bler un Bismarck.

Enfin ! L’Allemagne offi­cielle et offi­cieuse respire !

Enfin ! Car il y a long­temps que Franz Meh­ring a mérité cela ! C’est bien fait pour lui !

Que n’encensait-il l’idole de l’impérialisme ? Pour­quoi restait-il fidèle à ses autels, aux autels du Socia­lisme ? Pour­quoi, mal­gré son grand âge, est-il entré en lice pour la cause sacrée de l’Internationale ?

C’est bien fait pour lui !

Car il est bien un éduca­teur du peuple alle­mand – mais il ne sort pas de l’écurie de Herr von Trott zu Solz17. Car il est bien un flam­beau de la science alle­mande, un maître publi­ciste alle­mand, un gar­dien et un cham­pion de civi­li­sa­tion alle­mande, mais il ne fait pas par­tie des gardes du corps des Hohen­zol­lern18. Car il est un démo­lis­seur de légendes dorées, mais non point un rac­com­mo­deur his­to­rio­graphe de cour. Car il rompt des lances pour la défense des oppri­més, mais il n’est point à la solde des puis­sants. C’est un homme, mais non un laquais.

A une époque où les repré­sen­tants accré­di­tés de la science alle­mande se font pané­gy­ristes de la bar­ba­rie et font de la Muse une cour­ti­sane ; où, pour jouir à loi­sir de la liberté exté­rieure, il est indis­pen­sable de se sou­mettre à la ser­vi­tude inté­rieure et de se pros­ter­ner hum­ble­ment devant la dic­ta­ture mili­taire ; à une époque où les Jean-qui-rie “social-démocrates” sont au comble de la féli­cité, escortent en trot­ti­nant le car­rosse d’Etat alle­mand et ont la per­mis­sion de ramas­ser les miettes de la table minis­té­rielle, où les cama­rades social-démocrates Schluck et Jau19 ont le pri­vi­lège de se car­rer, pour quelques tri­mestres de grâce, dans les cous­sins de l’admission à la cour ; à une époque où les apos­tats “social-démocrates” peuvent prendre, au grand soleil glo­rieux, de joyeux ébats ; à une telle époque, la place d’un Meh­ring n’était pas la liberté, mais la prison.

La pri­son, le seul endroit où l’on ait main­te­nant droit d’être homme d’honneur en Alle­magne ; la pri­son deve­nue main­te­nant la suprême place d’honneur pour le sep­tua­gé­naire Franz Meh­ring lui aussi.

Mais la besogne n’est pas encore ache­vée. Il reste encore des hommes et des femmes, en Alle­magne, qui, par mil­liers et par mil­liers, s’écrient : A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !

En avant vers de nou­veaux exploits, Excel­lence von Kes­sel20 ! De nou­velles vic­toires glo­rieuses vous attendent – à rem­por­ter sur des gens que la faim tenaille et qui ont soif de liberté et de paix ! Contre des femmes, des vieillards, des enfants ! Afin que l’Europe reten­tisse davan­tage encore de la gloire immor­telle de l’Allemagne !

Sol­dat Karl Liebk­necht, aux bataillons de travailleurs. »

 

 

1 Lettre de Rosa Luxem­burg à Clara Zet­kin le 12 mai 1916, dans : Rosa Luxem­burg, J’étais, je suis, je serai !, cor­res­pon­dance 1914–1919, Edi­tions Mas­pero, 1977, p. 129.

2 Paul Frö­lich, Rosa Luxem­burg, sa vie et son œuvre, Edi­tions Mas­pero, 1965, p. 278.

3 Rosa Luxem­burg et Karl Liebk­necht, A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !, Le pro­cès Liebk­necht, Edi­tions de l’Epervier, 2011, 94 pages, 9,5 €. Tra­duc­tion de Cécile Denis.

4 A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !, op. cit., p. 49.

5 A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !, op. cit., p. 19.

6 A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !, op. cit., p. 21.

7 A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !, op. cit., p. 23.

8 A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !, op. cit., p. 84.

9 A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !, op. cit., p. 22.

10 A bas la guerre ! A bas le gou­ver­ne­ment !, op. cit., p. 58.

11 Karl Liebk­necht, Mili­ta­risme, guerre, révo­lu­tion, Edi­tions Mas­pero, 1970, 267 pages.

12 Dans l’édition Mas­pero, 1970 : lettre de Liebk­necht au tri­bu­nal du 8 mai 1916 (pp. 160–162), idem 3 juin 1916 (pp. 162–164 ; dans l’édition l’Epervier, 2011 : pp. 31–35), idem 10 juin 1916 (pp. 165–171), décla­ra­tion remise à l’audience du 26 juin 1916 (pp. 172–174), et extrait de la défense devant le tri­bu­nal (pp. 174–175 ; débats du 23 août 1916, dans l’édition l’Epervier, 2011 : pp. 43–50).

13 « Karl Liebk­necht, l’accusé », Clarté n° 50, 51 et 52, des 15, 22 et 29 jan­vier 1921.

14 Rosa Luxem­burg, Contre la guerre par la révo­lu­tion, lettres de Spar­ta­cus et tracts (Spartacus-briefe), Edi­tions Spar­ta­cus, 1973, 201 pages.

15 Grand Quar­tier Géné­ral, ins­tance mili­taire suprême qui menait les opé­ra­tions de guerre.

16 Après avoir passé une année en pri­son de février 1915 à février 1916, Rosa Luxem­burg venait d’être arrê­tée de nou­veau le 10 juillet 1916. Elle ne fut libé­rée, par la Révo­lu­tion, que début novembre 1918.

17 August von Trott zu Solz, ministre de l’Enseignement dans le gou­ver­ne­ment de l’empereur Guillaume II.

18 Famille qui régnait sur l’Allemagne, dont fai­sait par­tie Guillaume II.

19 Intra­dui­sible : noms plé­béiens, dési­gnant la basse roture (N. d. T.).

20 Le géné­ral Gus­tav von Kes­sel, à l’époque gou­ver­neur de Berlin.

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