La société du chômage de masse

C’est l’une des conséquences de l’actuelle crise du capitalisme : le chômage est en hausse, un peu partout dans le monde.

Aux Etats-Unis, le nombre de chômeurs indemnisés a dépassé les 4 millions en novembre, son plus haut niveau depuis 1982 (ce chiffre ne comprenant pas les chômeurs non indemnisés qui, à titre d’exemple, sont majoritaires en France) ; selon l’OCDE, il y a eu 2,8 millions de chômeurs en plus aux Etats-Unis en un an[1]. Les travailleurs du secteur automobile sont actuellement particulièrement menacés par les licenciements.

Le capitalisme chinois est également très gravement touché, la bourse de Shanghaï ayant perdu plus des deux tiers de sa valeur en un peu plus d’un an[2]. Selon les chiffres officiels eux-mêmes, il y aurait 10 millions de nouveaux chômeurs depuis le début de l’année 2008.

Eurostat donne un total de 16,7 millions de chômeurs dans l’Union Européenne en septembre 2008 (en se basant pourtant sur des chiffres sous-évalués), soit 7,5 % des actifs au chômage contre 7,3 % un an plus tôt. Selon la même source, le chômage des jeunes s’établit à 15,3 % dans l’UE[3].

En France, le chiffre réel était de 3.099.300 chômeurs en septembre 2008[4]. Etant donné qu’il y a selon l’INSEE 25,6 millions d’emplois, cela donne un pourcentage de 10,8 % de chômeurs en France en septembre 2008 (avant même que les effets de la crise ne se fassent véritablement sentir). En octobre 2008, ce chiffre était en augmentation de 51.700, avec un total de 3.151.000 chômeurs[5], soit 11 % de chômeurs parmi les actifs.

La crise économique va léser avant tout les travailleurs du monde entier, et a déjà commencé à le faire. Les chiffres du Bureau International du Travail (BIT) « indiquent que le nombre de chômeurs pourrait augmenter de 20 millions, et que le nombre de travailleurs pauvres vivant avec moins de $2 par jour était également susceptible de largement augmenter. »[6]

Partout dans le monde, la récession atteint principalement ceux qui sont déjà les plus défavorisés. C’est encore le cas avec la crise actuelle qui entraîne cette hausse du chômage. Cette aggravation nous rappelle que nous vivons depuis des années dans une société marquée par un chômage de masse durable.

Le chômage est un phénomène dont l’existence dépend de l’organisation économique qui régit la société ; ce n’est pas un phénomène aux origines « extérieures », ni même « naturelles ». Or force est de constater, et de mettre au passif du système économique actuel, que le chômage de masse dure depuis 25 ans, avec parfois des variations dans son intensité, mais sans discontinuer.

Ce chômage de masse durable pèse fortement à la baisse sur les salaires, et participe de l’accroissement des inégalités[7]. Il contribue au développement des contrats précaires et des temps partiels subis, qui touchent très majoritairement les femmes (près d’une salariée sur trois est en temps partiel[8]). En France, « sur près de 3 millions d’emplois créés entre 1982 et 2007, plus de 2,3 millions l’ont été à temps partiel. »[9] Plus de la moitié des nouveaux contrats signés sont précaires et d’une durée de moins d’un mois ![10] Dans le secteur public, la précarité a été multipliée par 7 en vingt ans : « près de 14 % des agents publics étaient contractuels ou vacataires en 2003 (contre 2 % en 1982). »[11]

Dans le cadre de son attaque contre les services publics et leurs personnels, le gouvernement français détruit des dizaines de milliers d’emplois, notamment dans l’enseignement – et ce sont souvent de vrais emplois, stables et à temps complets. La politique de l’Etat est également, de fait, de normaliser et d’encourager la pratique des contrats précaires.

Cette dégradation de la situation des travailleurs est beaucoup plus largement à l’œuvre : il y a 108 millions de salariés européens précaires[12].

Cette « flexibilité » au bénéfice des patrons, qui est imposée par eux, et que les travailleurs sont poussés à accepter à cause du chômage de masse persistant, montre que dans le fonctionnement du capitalisme des êtres humains sont considérés uniquement comme des variables d’ajustement.

La permanence du chômage de masse permet aux patrons non seulement de ne pas augmenter les salaires, mais aussi d’accroître la pression sur les salariés (« T’es pas content ? Tu peux aller pointer au chômage ! »). En cas de plein emploi, le patron aurait plus de mal à licencier un travailleur, car il lui serait plus difficile de trouver un remplaçant ; alors que le licencié n’aurait pas de problème pour retrouver un autre emploi – c’est-à-dire en fait un autre revenu. Cette situation favorise donc la classe dominante dans le rapport de force entre classes sociales.

En France, la pratique gouvernementale est la suivante : puisque les maîtres de l’Etat ne font pas cesser le chômage de masse, plutôt que de s’en prendre au chômage, ils s’en prennent aux chômeurs. Concrètement : les allocations-chômage diminuent, et les radiations augmentent. Ces politiques contre les chômeurs non seulement ne créent pas un seul emploi, mais sont encore plus contre-productives : précariser encore plus les chômeurs n’a que des effets négatifs.

Cette offensive contre les chômeurs a deux aspects. Il y a une attaque pratique : c’est la « chasse » aux chômeurs, dont l’augmentation des contrôles et des sanctions. Cela s’accompagne d’un mépris des chômeurs d’une part, et d’une baisse de la part des salaires dans la répartition de la richesse produite. Le capitalisme a besoin d’entretenir une concurrence entre les travailleurs, pour amoindrir la solidarité de classe qui existe entre les salariés et les chômeurs.

Il y a également une attaque idéologique : on nous dit que le chômeur doit « s’insérer » (comme s’il était hors de la société !), que le chômeur serait « fainéant », ou pas assez formé, etc… Il y a une tentative de culpabiliser les chômeurs, alors qu’en fait le chômage ne vient évidemment pas des chômeurs : le problème c’est qu’il manque des emplois. Cette attaque idéologique vise à faire porter la responsabilité du chômage aux chômeurs, alors qu’ils en supportent déjà les conséquences pratiques, et qu’ils n’en sont absolument pas responsables. La responsabilité est celle du système économique, de l’organisation des rapports de production.

Cette idéologie anti-chômeurs est le corollaire de l’idéologie de la soumission au salariat. Cette dernière a pour but de prétendre que devoir occuper un travail salarié serait une bonne chose. Sauf que le recours au salariat n’est pas un moyen de « se réaliser », mais un moyen de s’aliéner. C’est une contrainte imposée par les structures économiques actuelles. La société capitaliste a besoin du système du salariat, qui est sa base de fonctionnement, pour exploiter les travailleurs et ainsi réaliser du profit. L’idéologie dominante prétend donc qu’il serait « épanouissant » de se faire exploiter, et de perdre son temps dans une activité dont on ne maîtrise pas les fins…

Selon l’idéologie dominante, il faut « se donner » à son travail, s’y consacrer (voire s’y sacrifier). La vieille morale religieuse « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » était déjà dans l’intérêt des dominants ; cette obligation religieuse se perpétue pour le plus grand bonheur des privilégiés qui, ainsi, peuvent le rester – grâce au labeur de ceux qui sont obligés de travailler pour avoir de quoi vivre.

Plutôt que de se consacrer à une activité dont les fins nous échappent, mieux vaudrait vivre plus librement, cesser de perdre notre temps à travailler – ce qui est globalement impossible tant que règnent le capitalisme et son corollaire : le système du salariat. L’idéologie de la « valorisation » du travail n’est qu’une mystification, une protection idéologique de ce fondement de l’injustice qu’est le salariat.

Quand on est salarié, la perspective du chômage est décrite comme une menace de déchéance personnelle, alors que le problème est en fait qu’on gagne encore moins d’argent, voire pas du tout – ce qui d’ailleurs n’est pas forcément du au principe du chômage, mais au faible niveau des allocations.

Quand on est chômeur, le salariat est par contre décrit pour ce qu’il est : il faut « vous vendre » disent les « conseillers » ANPE. « Se vendre », comme une marchandise, tel est effectivement le ressort du système du salariat.

La persistance du chômage de masse contribue donc à une pression psychologique qui pèse tant sur les chômeurs (qui tendent à être déconsidérés), que sur les salariés (qui en raison du chômage important ont moins de facilité à refuser des comportements patronaux intolérables).

L’ANPE contre les chômeurs

Des choix politiques ont fait que, de plus en plus, l’ANPE n’est plus un lieu pour aider les chômeurs, mais pour faire du bourrage de crâne. Il n’y a pas seulement un manque criant de personnel dans les ANPE, mais aussi une modification profonde de la fonction des agents.

Ainsi les « conseillers » peuvent passer des rendez-vous entiers à exiger du chômeur qu’il modifie à nouveau la présentation de son CV, à l’envoyer vers des « ateliers CV », des « ateliers entretiens d’embauches »[13], etc… Autant d’heures de perdues pour les chômeurs et pour les personnels de l’ANPE : tout ça ne crée évidemment pas un seul emploi, et ne sert qu’à renforcer une absurde concurrence entre chômeurs (ce qui est typiquement un « jeu à somme nulle »).

Il faut noter que si le gouvernement a un temps prétendu que le chômage baissait largement, dans les ANPE le discours est resté tout autre : les personnels connaissent parfaitement la persistance du chômage de masse. Ce fait conduit une partie des agents ANPE à une surenchère de pression sur les chômeurs, qui est aussi illégitime qu’absurde. En effet, certains considèrent que la conséquence du chômage de masse, c’est que les chômeurs doivent se plier d’avance à tous les desideratas réels ou supposés des patrons (ce qui, encore une fois, ne peut pas faire baisser d’un iota le chômage !). Par exemple, des ateliers organisés par l’ANPE servent à faire intégrer par les chômeurs des « règles » aussi normatrices que stéréotypées : avant d’aller à un entretien d’embauche, les femmes doivent se maquiller, et les hommes doivent se raser ! Si les patrons décidaient de ne plus embaucher que des personnes qui se coupent un doigt, nul doute que l’ANPE ne manquerait pas de radier tous les « non-conformistes », « rebelles », et autres « mauvais chômeurs », qui oseraient garder leurs dix doigts en période de chômage de masse…

En plus d’être une machine à radier, et donc à couper tous les revenus des personnes victimes de radiation, l’ANPE est de plus en plus souvent un lieu de violence psychologique. Le passage au « Pôle emploi », par fusion de l’ANPE et des ASSEDIC, se fait dans un esprit tendant à aggraver encore cette situation, ce que dénoncent d’ailleurs les syndicats des personnels concernés[14].

C’est encore une conséquence néfaste supplémentaire du chômage de masse.


[1] « Incidence de la crise économique sur l’emploi et le chômage dans les pays de l’OCDE », 25 novembre 2008 :

http://www.oecd.org/document/0/0,3343,fr_2649_33927_41738752_1_1_1_37457,00.html

[2] L’indice SSE était à 5.934 le 5 octobre 2007, et à 1.889 le 19 novembre 2008 : une diminution de 68,2 %.

[3] Eurostat News Release Euro Indicators 152/2008, 31 octobre 2008.

[4] Demandeurs d’emplois de catégories 1, 2, 3, 6, 7 et 8 ; cf DARES et ANPE, Première informations et premières synthèses 44.1, octobre 2008, p. 1. Ces chiffres ne comptent évidemment que les chômeurs effectivement inscrits à l’ANPE, et sont donc inférieurs à la réalité.

[5] DARES et ANPE, Première informations et premières synthèses 48.1, novembre 2008, p. 1.

[6] Communiqué de l’OIT du 21 novembre 2008 :

http://www.ilo.org/global/About_the_ILO/Media_and_public_information/Press_releases/lang–fr/WCMS_100713/index.htm

[7] Voir « Les inégalités ne cessent de s’accroître », paru dans Critique Sociale n° 2, novembre 2008.

[8] Précisément : 30,2 % des femmes salariées étaient en temps partiel en 2007 en France (INSEE, L’emploi, nouveaux enjeux – édition 2008, p. 22).

[9] INSEE, op. cit., p. 23.

[10] 57%, cf Le Monde, supplément économie, 4 novembre 2008.

[11] INSEE, op. cit., p. 22.

[12] Le Monde, supplément économie, 4 novembre 2008.

[13] Nous n’exagérons pas, cf le site internet de l’ANPE : http://www.anpe.fr/espace_candidat/conseils_emploi/prestations_anpe/ateliers_recherche_emploi/reussir_votre_embauche/preparer_un_entretien_embauche_7480.html

[14] Qui appellent à une grève le 1er décembre 2008. Voir l’appel :

http://www.actuchomage.org/modules.php?op=modload&name=News&file=article&sid=4187