Déni dans la crise

Parmi les dégâts humains provoqués par la crise du capitalisme, il y a ce bilan tragique : plus d’un milliard d’êtres humains sont aujourd’hui sous-alimentés, un chiffre en augmentation du fait de cette crise1. Cela n’empêche pas certains de pavoiser en affirmant que la crise serait finie, ou que le pire serait passé, etc. D’ailleurs c’est exact pour une petite minorité privilégiée, qui a repris les « affaires » comme avant – grâce notamment à l’aide sans contrepartie des trésors publics.

Cette attitude traduit un déni des répercussions sociales de la crise qui non seulement persistent, mais même continuent à s’aggraver. Or l’essentiel est bel et bien là, dans l’impact effectif de la crise sur l’existence vécue des êtres humains.

Il n’y a d’ailleurs pas que le déni de certaines des conséquences de la crise, mais aussi le déni des causes mêmes de cette crise. Cela consiste par exemple à prétendre que seul serait en cause le marché immobilier aux Etats-Unis, ou la politique de la Banque centrale américaine (FED) en matière de taux d’intérêt. Sarkozy, entre autres, a naturellement fait le coup, en parlant d’une « crise venue des Etats-Unis ». On escamote ainsi l’origine systémique de la crise, on évacue la responsabilité du mode de production capitaliste, on prétend que les problèmes viennent de l’étranger, et le tour est joué. Cette attitude est caractéristique de ceux qui ne veulent pas d’un débat de fond, les antagonismes entre classes sociales – particulièrement révélés par la situation de crise – doivent pour eux rester dans l’impensé du débat public. Plutôt que de devoir prendre en compte le constat de l’existence au sein du système capitaliste mondial de groupes sociaux ayant des intérêts opposés, ils jouent la diversion avec le discours fallacieux sur « la crise venue de l’étranger »…

Sarkozy ajoute également le déni du fait que les paradis fiscaux existent toujours – et, pour ne prendre que cet exemple, du fait que les banques françaises y ont toujours des filiales.

Toutes ces réactions de déni couvrent le mot d’ordre : « il faut sauver le soldat capitalisme » – quitte à mentir, visiblement. Car tous ces dénis des causes de la crise reviendraient à dire que ce n’est pas la voiture qui nous fait avancer, ni même son moteur, mais uniquement le fait qu’on ait actionné la clé dans le contact. Le déclic n’est pas responsable de tout : c’est aussi et surtout le système ainsi enclenché, lequel a – entre autres – créé des dizaines de millions de nouveaux chômeurs partout dans le monde.

Dans l’Union Européenne, on est passé de 16 millions de chômeurs déclarés début 2008, à 23 millions deux ans plus tard2. Aux Etats-Unis, le taux de chômage a plus que doublé entre 2007 et fin 2009, passant de 4,6 % à 10 %3. Dans le monde, le nombre de chômeurs a atteint « 212 millions en 2009, en raison d’une hausse sans précédent de 34 millions par rapport à 2007 »4.

Le chômage ne pourra jamais être durablement éradiqué sous une économie capitaliste. Néanmoins il n’y a pas de fatalité à ce qu’il soit très élevé, y compris en période de crise – même actuellement de rares Etats comme la Norvège maintiennent un taux de chômage assez bas. Un exemple de mesure transitoire ayant un effet réel mais limité, car restant dans le cadre du capitalisme, serait une réduction importante du temps de travail, avec embauches en proportion, sans blocage des salaires ni « flexibilité » (qui s’exerce au bénéfice du patronat et au détriment de l’emploi). Mais tout en réduisant le chômage, cette mesure s’opposerait aux intérêts immédiats de la classe capitaliste ; elle n’est donc pas appliquée malgré un chômage endémique en forte hausse.

Il n’y a pas de fatalité, non plus, au fait de laisser sans ressources de nombreux chômeurs en fin de droits, alors que le problème est parfaitement connu5 : il s’agit d’un choix politique. De même concernant la doctrine de la droite du « non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux », qui est appliquée au mépris des besoins réels de services publics, et qui fait de l’Etat le premier destructeur d’emplois en france. Il est clair que Sarkozy mène une politique de conservation et d’aggravation des inégalités sociales.

Dans un autre domaine, on voit le déni s’exercer d’une autre façon : l’écologie. Le discours dominant nous dit que les gouvernements, voire les entreprises, agissent pour sauvegarder l’environnement. En réalité on est loin du compte, le discours médiatique ne s’accompagnant que de quelques mesures symboliques sans rapport avec les enjeux.

Plus largement, limiter les problèmes écologiques au seul réchauffement climatique, cela permet d’évacuer des sujets essentiels : le nécessaire remplacement du mode de production destructeur qu’est le capitalisme, le danger nucléaire, la quantité d’énergie consommée et gaspillée (et pas seulement son origine), etc.

On a beaucoup parlé de l’échec de la conférence sur le climat tenue à Copenhague en décembre 2009. C’est en effet un échec du point de vue qui est le notre. Mais du point de vue de la réalisation du maximum de profits à court terme pour une minorité de capitalistes, la conclusion de cette conférence ne serait-elle pas plutôt une victoire ? Une écologie politique qui se voile la face sur l’importance fondamentale du mode de production capitaliste, sur la limitation des politiques publiques possibles dans le cadre de ce mode de production, se condamne tôt ou tard à l’inefficacité.

Sur ce sujet aussi, tout dépend de quelle classe sociale on examine les intérêts – le déni observé ici consistant à faire comme si ces différentes classes sociales n’existaient pas, et donc comme si leurs intérêts antagonistes n’existaient pas non plus. En pratique, cette conclusion de Copenhague a été un déni de la possibilité d’agir au niveau mondial pour enrayer la crise écologique. Mais cette conclusion est soutenue par un autre déni, au niveau de l’analyse : le déni de l’existence d’intérêts sociaux divergents, en tout cas à court et moyen termes.

Au niveau mondial on observe actuellement plutôt un repli, la recherche (inconsciente ou non) de boucs-émissaires. En période de crise grave, s’il n’y pas de lutte offensive et unitaire des salariés unis en tant que classe, la défaite « sans combat » conduit au repli. On en voit malheureusement des manifestations diverses, comme la xénophobie, le détournement de l’attention des questions sociales vers des débats artificiels et réactionnaires, etc.

La colère est détournée pour qu’elle se dirige non contre les causes des problèmes, mais contre des victimes de ces problèmes. C’est diviser les victimes pour mieux régner. Au contraire de cette logique néfaste pour l’immense majorité (mais utile pour la classe privilégiée), il ne pourra y avoir de solution réelle que par l’unité mondiale pour en finir avec le mode de production capitaliste et le règne du système du travail contraint.

1 Observatoire des inégalités, 14 novembre 2009 : www.inegalites.fr/spip.php?article111 . Le chiffre précis est de 1.017.000.000 personnes sous-alimentées dans le monde, selon la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture).

2 Chiffres d’Eurostat : epp.eurostat.ec.europa.eu .

3 Taux de chômage harmonisés de l’OCDE, communiqué du 11 janvier 2010.

4 « Le chômage a atteint un niveau record en 2009 », communiqué du Bureau International du Travail, 26 janvier 2010.

5 « Un million de chômeurs en fin de droits en 2010 », Le Monde, supplément économie, 19 janvier 2010. Voir aussi le communiqué de la FSU du 11 janvier 2010 : www.fsu.fr/spip.php?article2011 .