Rosa Luxemburg (1871–1919)

Ce 15 jan­vier, il y aura 90 ans que Rosa Luxem­burg a été assas­si­née à Ber­lin, en même temps que Karl Liebk­necht. Nous publions à cette occa­sion trois articles de Rosa Luxem­burg inédits ou rares en fran­çais : Une Ques­tion de tac­tique (1902), Quelles sont les ori­gines du 1er mai ? (1894), et Un Devoir d’honneur (1918).

C’est égale­ment l’occasion de reve­nir sur les idées de celle qui fut, en réa­lité, assas­si­née plu­sieurs fois.

En 1919 en Alle­magne, le nou­vel ordre établi a, pour empê­cher la révo­lu­tion, fait tuer des mil­liers de révo­lu­tion­naires, dont Rosa Luxem­burg. Il ne suf­fi­sait plus de la calom­nier : il devint néces­saire de l’assassiner, puis de se débar­ras­ser de son cadavre en le jetant dans un canal de Ber­lin. Mais même après ce crime, elle res­tait poli­ti­que­ment gênante et on conti­nua de men­tir sur son compte, en Alle­magne et ailleurs. On attei­gnit le paroxysme de cette poli­tique avec le régime nazi, qui fit inter­dire et brû­ler ses textes.

Sa pen­sée révo­lu­tion­naire libre et indé­pen­dante a égale­ment été dis­si­mu­lée, esca­mo­tée et atta­quée par des géné­ra­tions de pseudo-communistes. Dès 1925, le Bul­le­tin Com­mu­niste de Boris Sou­va­rine dénon­çait le fait que « Rosa Luxem­bourg n’étant plus de ce monde pour rece­voir leurs outrages, c’est à sa mémoire que s’en prirent les léni­nistes de 1924 »[1]. En effet, les idées véri­ta­ble­ment mar­xistes et révo­lu­tion­naires de Rosa Luxem­burg, dans leur ensemble et dans leur cohé­rence, gênaient les léni­nistes. Ses mul­tiples cri­tiques contre Lénine, sur de nom­breux sujets et tout au long des années, la ren­dait encom­brante pour les sec­ta­teurs de l’URSS. Comme l’a rap­pelé son amie Mathilde Jacob, jusqu’à la fin « Rosa Luxem­burg n’avait pas aban­donné ses cri­tiques sur les tac­tiques des bol­che­viks »[2]. Il fal­lait donc ten­ter de la dis­cré­di­ter, afin de se débar­ras­ser d’une mili­tante et théo­ri­cienne « en trop », dont l’existence et la pen­sée étaient en contra­dic­tion avec les mythes léninistes.

Les sta­li­niens allèrent encore plus loin, et aggra­vèrent les men­songes léni­nistes tout en inven­tant de nou­velles dif­fa­ma­tions contre Rosa Luxem­burg. Force est de consta­ter que les sta­li­niens ne se trom­paient pas sur un point : effec­ti­ve­ment, Rosa Luxem­burg n’avait poli­ti­que­ment stric­te­ment rien à voir avec eux.

La chute du capi­ta­lisme d’Etat russe a per­mis l’arrêt de cette machine de dés­in­for­ma­tion sys­té­ma­tique, mais mal­heu­reu­se­ment nombre des cli­chés et men­songes inven­tés à l’époque contre Rosa Luxem­burg sont encore répé­tés de nos jours.

Consé­quence de cette lutte « anti-Luxemburg », ses textes ont trop rare­ment été édités, et aujourd’hui encore une édition rigou­reuse et com­plète de ses textes n’a tou­jours pas été réa­li­sée. En tra­duc­tion fran­çaise, les textes concer­nant la Pologne font par­ti­cu­liè­re­ment défaut, plu­sieurs textes sont épui­sés, et nombre des tra­duc­tions exis­tantes seraient à refaire[3].

On s’est par­fois posé cette ques­tion : si Rosa Luxem­burg avait échappé à cet assas­si­nat le 15 jan­vier 1919, que serait-elle deve­nue ? On peut l’envisager en exa­mi­nant le sort de ses proches : Leo Jogiches fut assas­siné à Ber­lin dans des condi­tions simi­laires moins de deux mois plus tard ; Mathilde Jacob et Luise Kautsky sont mortes dans les camps nazis ; Hugo Eber­lein fut tué par le régime sta­li­nien, de même que de très nom­breux com­mu­nistes polo­nais (qui furent en par­ti­cu­lier assas­si­nés en URSS en 1937).

Au fond il n’y avait, mal­heu­reu­se­ment, pro­ba­ble­ment pas d’autre issue pour Rosa Luxem­burg, étant don­nés d’une part son indé­fec­tible fidé­lité à l’objectif de l’auto-émancipation des tra­vailleurs, et d’autre part ce qu’était son époque.

Les qua­li­fi­ca­tifs uti­li­sés pour défi­nir Rosa Luxem­burg ne manquent pas : mar­xiste, spar­ta­kiste, socia­liste, sociale-démocrate, com­mu­niste, voire luxem­bur­giste ! Plu­sieurs de ces termes, si ce n’est tous, étaient pour elle syno­nymes : ainsi, elle écri­vait que « socia­lisme et mar­xisme, lutte d’émancipation pro­lé­ta­rienne et social-démocratie sont iden­tiques. »[4] Le mot « socia­liste » lui suf­fi­sait ample­ment, mais comme nom­breux étaient ceux qui s’intitulaient « socia­listes » tout en ayant renoncé à l’objectif socia­liste, le mot est rapi­de­ment devenu trop imprécis.

Elle était mar­xiste, de toute évidence, si l’on entend par là non les tenants d’un dogme figé opposé aux idées de Karl Marx, mais au contraire ceux qui s’inscrivent dans la conti­nuité de la méthode et des objec­tifs fon­da­men­taux de celui-ci. Luxem­burg a ainsi écrit que « Le mar­xisme est une vision révo­lu­tion­naire du monde qui doit appe­ler à lut­ter sans cesse pour acqué­rir des connais­sances nou­velles, qui n’abhorre rien tant que les formes figées et défi­ni­tives »[5].

Rosa Luxem­burg était sociale-démocrate au sens de l’époque : elle mili­tait pour le socia­lisme et la démo­cra­tie, au moyen de la lutte de classe et de l’action révo­lu­tion­naire. Elle pou­vait ainsi écrire en 1898 que « la social-démocratie a tou­jours com­battu la poli­tique doua­nière et le mili­ta­risme »[6]. Cette social-démocratie a mani­fes­te­ment cessé d’exister après le vote des cré­dits de guerre en 1914, et le terme de « social-démocratie » a radi­ca­le­ment changé de sens. Rosa Luxem­burg, elle, n’a pas renié ses prin­cipes : elle est res­tée une socia­liste démo­cra­tique et révolutionnaire.

Le mot « spar­ta­kiste » dési­gnait les membres de la Ligue Spar­ta­kus (Spar­ta­kus­bund), qui regrou­pait en Alle­magne pen­dant la pre­mière guerre mon­diale les socia­listes qui ne renon­çaient pas à la soli­da­rité mon­diale des tra­vailleurs, ni à l’objectif d’une abo­li­tion de l’exploitation menée par les exploi­tés eux-mêmes. Rosa Luxem­burg était la prin­ci­pale théo­ri­cienne de cette orga­ni­sa­tion que la cen­sure rédui­sait à la clan­des­ti­nité. De la même façon elle était com­mu­niste, au sens authen­tique du mot. Elle fut co-fondatrice du Parti com­mu­niste d’Allemagne en décembre 1918, lequel chan­gea mal­heu­reu­se­ment bien vite d’orientation, jusqu’à renier en fait l’héritage du Spar­ta­kus­bund. Com­mu­nisme est en réa­lité un syno­nyme de socia­lisme au sens réel du terme — qui est bien celui qu’elle employait.

Contrai­re­ment à ce qu’on lit par­fois, le terme « luxem­bur­gisme » n’a pas été créé après sa mort, mais aux alen­tours des années 1900[7]. Le terme dési­gnait le cou­rant anti-nationaliste au sein des socia­lismes en Pologne, puisqu’elle était la prin­ci­pale théo­ri­cienne de ce cou­rant. Mais de même que Marx ne vou­lait pas du terme « mar­xisme », il est évident qu’elle ne vou­lait pas de ce terme, qui était pour elle inutile : elle avait la convic­tion de défendre le socia­lisme authen­tique, et elle ne vit pas les outrages que le XXe siècle fit aux mots qui repré­sen­taient son idéal, l’idéal de libé­ra­tion des êtres humains par l’abolition du capi­ta­lisme et des hiérarchies.

Rosa Luxem­burg a été toute sa vie une jour­na­liste. Elle a écrit des cen­taines d’articles dans de nom­breux jour­naux et en plu­sieurs langues, et a elle-même dirigé les jour­naux Sprawa robot­nicza, Säch­sische Arbei­ter­zei­tung, Leip­zi­ger Volks­zei­tung et Die Rote fahne.

La qua­lité de son écri­ture la fit rapi­de­ment remar­quer au sein du mou­ve­ment socia­liste inter­na­tio­nal. Elle maniait l’ironie avec brio, par­lant par exemple de l’Empereur « qui, grâce aux trois mil­lions de marks ajou­tés, pour cause de vie chère, à la liste civile qu’il per­çoit en sa qua­lité de roi de Prusse, est Dieu merci à l’abri du pire »[8]. Cette remarque est évidem­ment datée : ce n’est certes pas de nos jours, avec les fabu­leux pro­grès de la décence chez les chefs d’Etat, qu’un diri­geant poli­tique pour­rait aug­men­ter son propre salaire de 172 % au moment où le salaire réel des tra­vailleurs est en baisse…

Ecrire dans la presse répon­dait pour Luxem­burg à cette exi­gence : s’adresser direc­te­ment aux masses. Cela s’inscrivait dans une pers­pec­tive d’indispensable par­tage des connais­sances, qui s’est mani­festé aussi par le fait qu’elle a ensei­gné l’économie et l’histoire auprès de mili­tants du SPD. Le par­tage et l’appropriation du savoir par tous était pour elle une néces­sité : « Dans la société socia­liste, le savoir sera une pro­priété com­mune pour tous. »[9]

Elle a mené une constante cri­tique du capi­ta­lisme et de l’économie poli­tique, étant en cela une conti­nua­trice consé­quente de la méthode de Marx. Etu­diant l’histoire du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme dans L’Accumulation du capi­tal et Intro­duc­tion à l’économie poli­tique, elle rap­pelle notam­ment les famines cau­sées par la spé­cu­la­tion et par la ten­dance de l’impérialisme écono­mique à bri­ser l’agriculture vivrière, concluant que « l’économie mon­diale capi­ta­liste s’est vrai­ment élevée sur les souf­frances et les convul­sions de l’humanité entière. »[10] Elle sou­li­gnait à quel point le capi­ta­lisme recourt à « la vio­lence, qui est une méthode per­ma­nente de l’accumulation comme pro­ces­sus his­to­rique depuis son ori­gine jusqu’à aujourd’hui. »[11]

Luxem­burg insiste sur la néces­sité pour les capi­ta­listes de réa­li­ser de la plus-value, non seule­ment par l’exploitation des tra­vailleurs d’un côté, mais aussi — à l’autre bout de la chaîne — par l’écoulement des mar­chan­dises pro­duites. Cela entraîne un recourt au cré­dit, mais — on le voit encore avec l’actuelle crise du capi­ta­lisme — ce sys­tème n’est pas un remède miracle, loin s’en faut. Cela avait été observé par Rosa Luxem­burg, qui écri­vait que « le cré­dit, au lieu d’être un moyen de sup­pres­sion ou d’atténuation des crises, n’est, tout au contraire, qu’un moyen par­ti­cu­liè­re­ment puis­sant de for­ma­tion des crises. »[12] Elle rap­pe­lait que l’existence des périodes de crises fait par­tie inté­grante du fonc­tion­ne­ment du capitalisme.

Elle a étudié à de nom­breuses occa­sions les ten­dances du déve­lop­pe­ment du capi­ta­lisme : « C’est une loi imma­nente du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste qu’il s’emploie petit à petit à lier maté­riel­le­ment les lieux les plus éloi­gnés, les ren­dant écono­mi­que­ment dépen­dants les uns des autres, trans­for­mant en fin de compte le monde entier en un seul méca­nisme pro­duc­tif soli­de­ment uni­fié. »[13] Et le socia­lisme mon­dial ne peut adve­nir qu’après l’avènement de ce capi­ta­lisme mondial.

Elle rap­pelle que pour une trans­for­ma­tion radi­cale des rap­ports sociaux-économiques, il est indis­pen­sable de « sup­pri­mer l’esclavage du sala­riat »[14]. En plein pen­dant la révo­lu­tion alle­mande de 1918, elle écri­vait : « A bas le sala­riat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. Au tra­vail sala­rié et à la domi­na­tion de classe, doit se sub­sti­tuer le tra­vail coopé­ra­teur »[15].

Rosa Luxem­burg a donné une ana­lyse pro­fonde de la guerre et du mili­ta­risme, phé­no­mènes pro­fon­dé­ment néfastes. Elle s’est oppo­sée sans relâche à la guerre mon­diale qui venait, puis à la pre­mière guerre mon­diale lorsqu’elle fut là, payant la constance de son enga­ge­ment de plu­sieurs années de pri­son. Per­ce­vant toute le carac­tère bar­bare de la guerre, elle écri­vait que « la guerre mon­diale actuelle repré­sente une défaite du socia­lisme et de la démo­cra­tie »[16].

Luxem­burg était, incon­tes­ta­ble­ment, une inter­na­tio­na­liste authen­tique. « Il n’y a pas de socia­lisme en dehors de la soli­da­rité inter­na­tio­nale du pro­lé­ta­riat »[17], rappelait-elle. Elle s’opposait à tous les natio­na­lismes, tout autant qu’au colo­nia­lisme. Elle esti­mait indis­pen­sable « la libé­ra­tion spi­ri­tuelle du pro­lé­ta­riat de la tutelle de la bour­geoi­sie, tutelle qui se mani­feste par l’influence de l’idéologie natio­na­liste. »[18]

Elle indi­quait qu’« un niveau de vie dans la mesure du pos­sible iden­tique et élevé pour le pro­lé­ta­riat de tous les pays, garanti par une légis­la­tion inter­na­tio­nale du tra­vail est indis­pen­sable, compte tenu des objec­tifs finaux de la lutte pro­lé­ta­rienne : la réa­li­sa­tion du socia­lisme qui n’est pos­sible qu’à l’échelle inter­na­tio­nale. »[19]

Elle étudiait atten­ti­ve­ment l’histoire, dans tous ses aspects. Très nom­breux sont ses textes qui com­prennent des rap­pels his­to­riques, concer­nant l’histoire de toutes les par­ties du monde sur dif­fé­rentes périodes, ou encore l’histoire de l’économie, l’histoire de la pen­sée écono­mique, l’histoire des idées socia­listes, etc. Elle a résumé sa vision de l’histoire par cette for­mule : « Les hommes ne font pas leur his­toire de toutes pièces. Mais ils la font eux-mêmes. »[20]

Rosa Luxem­burg était égale­ment fémi­niste. Dans un article de 1912, écrit à l’occasion de la deuxième jour­née inter­na­tio­nale des femmes du 8 mars, Rosa Luxem­burg affirme que le droit de vote des femmes est une reven­di­ca­tion essen­tielle, qui n’est pas seule­ment l’affaire des femmes : « Le suf­frage fémi­nin est le but. Mais le mou­ve­ment de masse qui doit l’obtenir n’est pas que l’affaire des femmes, c’est une affaire de classe com­mune aux femmes et aux hommes du pro­lé­ta­riat. Le manque actuel de droits pour les femmes en Alle­magne n’est qu’un maillon de la chaîne qui entrave la vie du peuple. »[21] Elle-même est morte sans jamais avoir eu le droit de vote (si ce n’est, bien sûr, au sein des orga­ni­sa­tions socialistes).

Elle refusa tou­jours de se lais­ser enfer­mer dans des luttes frac­tion­nées, sans vue d’ensemble. Le fémi­nisme décou­lait pour elle « d’une oppo­si­tion géné­ra­li­sée au sys­tème des classes, à toutes les formes d’inégalité sociale et à tout pou­voir de domi­na­tion. »[22]

Tous ces éléments fai­saient de Rosa Luxem­burg une révo­lu­tion­naire. Elle mili­tait pour une révo­lu­tion sociale au niveau mon­dial, cela sans être dans une cari­ca­ture du « tout ou rien » : elle pré­co­ni­sait la lutte pour la Répu­blique en Alle­magne, ainsi que — tout au long de sa vie — pour la conquête du suf­frage uni­ver­sel direct et égal. Sa concep­tion de la révo­lu­tion est bien loin de cer­tains cli­chés ; elle écri­vait : « A la dif­fé­rence de la police qui par révo­lu­tion entend sim­ple­ment la bataille de rue et la bagarre, c’est-à-dire le “désordre”, le socia­lisme scien­ti­fique voit d’abord dans la révo­lu­tion un bou­le­ver­se­ment interne pro­fond des rap­ports de classe. »[23] Ainsi, « Rosa Luxem­burg montre qu’en fait ceux qui conçoivent la révo­lu­tion comme un phé­no­mène de nature essen­tiel­le­ment vio­lente […] finissent par la conce­voir en termes mili­taires qui recon­duisent tou­jours une struc­ture de com­man­de­ment et d’obéissance […], bref le retour de la domi­na­tion au sein du pro­jet d’émancipation. »[24]

Pen­dant la révo­lu­tion alle­mande de 1918, elle en appelle donc au pou­voir des conseils ouvriers, et à « un com­plet ren­ver­se­ment de l’Etat, une sub­ver­sion géné­rale de toutes les bases écono­miques et sociales du monde actuel » qui « ne peuvent résul­ter des décrets d’une admi­nis­tra­tion quel­conque, d’une com­mis­sion ou d’un par­le­ment ; l’initiative et l’accomplissement n’en peuvent être assu­rés que par les masses popu­laires elles-mêmes. […] La révo­lu­tion socia­liste est la pre­mière qui ne puisse être menée à la vic­toire que dans l’intérêt de la grande majo­rité, et par l’action de la grande majo­rité des tra­vailleurs. »[25] Il ne peut pas y avoir de révo­lu­tion socia­liste sans l’intervention constante de la lutte consciente des tra­vailleurs, et « La sur­es­ti­ma­tion ou la fausse appré­cia­tion du rôle de l’organisation dans la lutte de classe du pro­lé­ta­riat est liée géné­ra­le­ment à une sous-estimation de la masse des pro­lé­taires inor­ga­ni­sés et de leur matu­rité poli­tique. »[26] Elle écri­vait que « les révo­lu­tions ne se laissent pas diri­ger comme par un maître d’école. »[27].

Enfin, Rosa Luxem­burg mili­tait pour la conquête de la démo­cra­tie réelle, c’est-à-dire la démo­cra­tie socia­liste, qui néces­site la démo­cra­tie révo­lu­tion­naire. « Si la démo­cra­tie est deve­nue, pour la bour­geoi­sie, tan­tôt super­flue, tan­tôt gênante, elle est, en revanche, néces­saire et indis­pen­sable à la classe ouvrière. »[28]

Sa convic­tion pro­fonde était que le socia­lisme et la démo­cra­tie véri­table sont en fait un seul et même objec­tif : « Qui­conque sou­haite le ren­for­ce­ment de la démo­cra­tie devra sou­hai­ter égale­ment le ren­for­ce­ment et non pas l’affaiblissement du mou­ve­ment socia­liste ; renon­cer à la lutte pour le socia­lisme, c’est renon­cer en même temps au mou­ve­ment ouvrier et à la démo­cra­tie elle-même. »[29]

Oppo­sée à la bureau­cra­ti­sa­tion, elle cri­tique « la ten­dance à sur­es­ti­mer l’organisation qui, peu à peu, de moyen en vue d’une fin se change en une fin en elle-même, en un bien suprême auquel doivent être subor­don­nés tous les inté­rêts de la lutte. »[30]

Elle résu­mait ainsi la ques­tion : « jamais le mou­ve­ment de classe du pro­lé­ta­riat ne doit être conçu comme mou­ve­ment d’une mino­rité orga­ni­sée. Toute véri­table grande lutte de classe doit repo­ser sur l’appui et la col­la­bo­ra­tion des masses les plus éten­dues, et une stra­té­gie de la lutte de classe qui ne comp­te­rait pas avec cette col­la­bo­ra­tion, mais qui n’envisagerait que les défi­lés bien ordon­nés de la petite par­tie du pro­lé­ta­riat enré­gi­men­tée dans ses rangs, serait vouée par avance à un pitoyable fiasco. »[31]

Même si Rosa Luxem­burg était évidem­ment influen­cée par cer­taines idées en cours à son époque, et si cer­tains de ses textes ont vieilli (notam­ment cer­tains articles de cir­cons­tance), l’essentiel de sa pen­sée demeure d’une per­ti­nence remarquable.

Rosa Luxem­burg est morte à 47 ans seule­ment. Les rai­sons qu’elle avait d’être révol­tée sont tou­jours sous nos yeux ; ce sont les injus­tices, la vio­lence et l’exploitation qui dominent le monde. Son objec­tif final était que les tra­vailleurs du monde entier brisent les car­cans de l’économie capi­ta­liste et des fron­tières nationales.

Quatre-vingt-dix ans après, on voit bien que les com­bats de Rosa Luxem­burg sont tou­jours d’actualité, et que le capi­ta­lisme n’est pas éternel.

[1] « Le Mou­ve­ment ouvrier inter­na­tio­nal — Alle­magne », Bul­le­tin com­mu­niste n° 7, 4 décembre 1925. Se défi­nis­sant comme « Organe du com­mu­nisme inter­na­tio­nal », la paru­tion de ce bul­le­tin com­mu­niste anti-stalinien fai­sait suite à l’exclusion de Boris Sou­va­rine de l’Internationale com­mu­niste (voir « Les Vies de Boris Sou­va­rine », Cri­tique Sociale n° 2, novembre 2008). Nous res­pec­tons l’orthographe employée à l’époque : « Luxem­bourg » — bien que cette fran­ci­sa­tion avec l’ajout du « o » soit depuis tom­bée en désuétude.

[2] Mathilde Jacob, Rosa Luxem­burg : an inti­mate por­trait, Here­tic books, 2000, p. 91.

Sur quelques unes des cri­tiques de Lénine par Rosa Luxem­burg, cf La Révo­lu­tion russe (sep­tembre 1918), et Mar­xisme contre dic­ta­ture : http://atheles.org/spartacus/livres/marxismecontredictature/

Voir aussi « Le léni­nisme et la révo­lu­tion russe », Cri­tique Sociale n° 1, octobre 2008.

[3] Une liste des textes de Rosa Luxem­burg publiés en fran­çais : http://democom.alice.red/rosaluxemburg.htm

[4] Rosa Luxem­burg, Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, Spar­ta­cus, 1997, p. 98.

[5] Rosa Luxem­burg, Cri­tique des cri­tiques, dans L’Accumulation du capi­tal, Mas­pero, 1967, tome II, p. 231.

[6] Rosa Luxem­burg, Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, Spar­ta­cus, 1997, p. 63.

[7] Voir par exemple la lettre de Rosa Luxem­burg à Leo Jogiches du 22 mai 1898, dans : Rosa Luxem­burg, Lettres à Léon Jogi­chès, Denoël, 1971, tome 1, p. 150.

[8] Rosa Luxem­burg, « Im Asyl », Die Glei­ch­heit, 8 jan­vier 1912 (Dans l’asile de nuit, L’Herne, 2007, p. 13).

[9] Rosa Luxem­burg, « Skla­ve­rei » (« Escla­vage »). Ecrit en 1907, ce texte est resté inédit jusqu’à sa publi­ca­tion en 2002 par Nari­hiko Ito dans Jahr­buch für His­to­rische Kom­mu­nis­mus­for­schung. Nous tra­dui­sons d’après The Rosa Luxem­burg rea­der, Monthly Review Press, 2004, p. 122.

[10] Rosa Luxem­burg, Intro­duc­tion à l’économie poli­tique, Smolny, 2008, p. 139.

[11] Rosa Luxem­burg, L’Accumulation du capi­tal, Mas­pero, 1967, tome II, p. 45.

[12] Rosa Luxem­burg, Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, Spar­ta­cus, 1997, p. 40.

[13] Rosa Luxem­burg, Die Indus­trielle Ent­wi­ck­lung Polens, 1897 (« Le Déve­lop­pe­ment indus­triel de la Pologne »). Il s’agit de la thèse de doc­to­rat de Rosa Luxem­burg, qui fut publiée par un éditeur de Leip­zig l’année sui­vant sa sou­te­nance. Ce texte est inédit en fran­çais ; nous tra­dui­sons d’après Gesam­melte Werke tome 1, Dietz Ver­lag, 1990, p. 209.

[14] Rosa Luxem­burg, Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, Spar­ta­cus, 1997, p. 86.

[15] Rosa Luxem­burg, « Que veut la Ligue Spar­ta­kus ? », Die Rote fahne, 14 décembre 1918.

[16] Thèses sur les tâches de la social-démocratie, dans : Rosa Luxem­burg, La Crise de la social-démocratie, Spar­ta­cus, 1994, p. 160.

[17] Thèses sur les tâches de la social-démocratie, op. cit., p. 162.

[18] Thèses sur les tâches de la social-démocratie, op. cit., p. 163.

[19] Rosa Luxem­burg, La Ques­tion natio­nale et l’autonomie, Le Temps des cerises, 2001, p. 226.

[20] Rosa Luxem­burg, La Crise de la social-démocratie, op. cit., p. 38.

[21] Rosa Luxem­burg, « Droit de vote des femmes et lutte des classes », publié dans Die Glei­ch­heit (L’Egalité) le 8 mars 1912. Tra­duc­tion en fran­çais : http://democom.alice.red/votefemmes.htm

Voir aussi l’article Une ques­tion de tac­tique (1902), dont nous publions dans ce numéro la pre­mière tra­duc­tion en français.

[22] Rosa Luxem­burg, La Ques­tion natio­nale et l’autonomie, op. cit., p. 23.

[23] Rosa Luxem­burg, Grève de masse, parti et syn­di­cats, cha­pitre IV.

[24] Mar­tine Lei­bo­vici, « Révo­lu­tion et démo­cra­tie : Rosa Luxem­burg », Revue fran­çaise de science poli­tique vol. 41 n° 1, 1991, p. 62.

[25] Rosa Luxem­burg, « Que veut la Ligue Spar­ta­kus ? », dans André et Dori Prud­hom­meaux, Spar­ta­cus et la Com­mune de Ber­lin, 1918–1919, Spar­ta­cus, 1977, pp. 90–91.

[26] Rosa Luxem­burg, Grève géné­rale, parti et syn­di­cats, cha­pitre VI.

[27] Rosa Luxem­burg, Grève géné­rale, parti et syn­di­cats, Spar­ta­cus, 1947 (réédi­tion 1974), p. 48.

[28] Rosa Luxem­burg, Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, Spar­ta­cus, 1997, p. 89.

[29] Rosa Luxem­burg, Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, La Décou­verte, 2001, p. 70.

[30] Rosa Luxem­burg, Grève géné­rale, parti et syn­di­cats, Spar­ta­cus, op. cit., pp. 75–76.

[31] Id., p. 58. Les diverses tra­duc­tions laissent sou­vent à dési­rer ; nous nous repor­tons à l’original en alle­mand pour rectifier.

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