Wolfgang Leonhard à propos de Marx et Engels

L’historien et dissident Wolfgang Leonhard1 a publié en 1970 le livre Die Dreispaltung des Marxismus. Wolfgang Leonhard était alors partisan d’un « marxisme humaniste », qu’il définissait comme un courant qui « souhaite mettre à nouveau en lumière les idées originelles du marxisme, et libérer les concepts politiques marxistes des déformations et falsifications ultérieures. » Selon Leonhard ce courant se prononce pour une « société socialiste dans laquelle l’accent serait mis sur la liberté démocratique, l’autogestion sociale, et la dignité humaine », le socialisme étant « une société pluraliste, vivante, libre, se basant économiquement sur l’autogestion par les producteurs (impliquant des conseils ouvriers dans les usines), et caractérisée politiquement par des libertés démocratiques assurées et par la libre discussion entre les différents groupes. »2.

 Die Dreispaltung des Marxismus est toujours inédit en français. Nous traduisons des extraits du chapitre I, « Les objectifs politiques de Marx et Engels » :

« Un haut niveau de développement économique et technologique était considéré par Marx et Engels – et cette thèse est d’une importance particulière au vu des développements ultérieurs – non seulement comme une condition nécessaire pour une révolution sociale, mais surtout comme la condition nécessaire pour que la société sans classe sociale puisse advenir après la révolution. Ainsi, Marx et Engels déclaraient […] qu’un haut développement des forces productives « est une condition pratique absolument nécessaire, parce que sans lui l’indigence et la misère deviendraient générales et on verrait fatalement renaître la lutte pour le nécessaire : ce serait le retour de toute la vieille misère. »3 […]

Toute tentative d’accomplir une révolution sociale sans les préalables économiques (un haut niveau de développement économique) et les préalables sociaux (la classe travailleuse représentant la majorité de la population) devait, avertissait Engels, mener à une nouvelle dictature. Il est faux de considérer une « révolution comme un coup de main d’une petite minorité révolutionnaire », car dans un tel cas « il s’ensuivra automatiquement que son succès devra inévitablement être suivi par la mise en place d’une dictature – non pas, il faut le remarquer, de toute la classe révolutionnaire (le prolétariat), mais du petit nombre de ceux qui ont effectué le coup de main et qui de plus sont eux-même organisés sous la dictature d’une ou de plusieurs personnes. »4

Il ne peut, par conséquent, y avoir aucun doute sur le fait que Marx et Engels liaient une révolution sociale à l’existence de préalables économiques et sociaux. L’abolition des distinctions de classes ne pourrait être atteinte de façon pérenne qu’avec les conditions d’un haut niveau de développement économique et technologique. Si ces préalables n’existent pas – et l’on ne peut s’empêcher de penser à la révolution d’octobre en Russie en 1917 – seules les privations seraient partagées ; dans ces conditions une nouvelle stratification sociale, une nouvelle couche dirigeante (ou classe dirigeante) apparaîtrait. Ce développement serait accompagné sur le plan politique par une nouvelle dictature – non pas un gouvernement de la classe travailleuse, mais celui d’un petit groupe ou même de quelques individus.

[…]

Déjà en novembre 1847, Marx écrivait : « La victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est en même temps la victoire contre les conflits nationaux et économiques, qui de nos jours poussent les peuples à s’affronter avec hostilité. La victoire du prolétariat sur la bourgeoisie est par conséquent en même temps le signal de la libération pour tous les peuples opprimés. »5 Le Manifeste Communiste soulignait également que « dans la mesure où l’on supprime l’exploitation de l’homme par l’homme, on supprime l’exploitation d’une nation par une autre nation. »6 […]

Enfin, il y a un aspect d’une importance cruciale : la vie politique dans la société communiste basée sur l’association des producteurs libres. Marx et Engels ne sont jamais entrés dans les détails sur ce que pourrait être la vie politique après l’abolition de la domination de classe et la dissolution de l’Etat. Mais il y a une remarque importante d’Engels – jamais citée par les idéologues d’URSS – qui met clairement l’accent sur la liberté politique. Quand quelques socialistes utopiques essayèrent de mettre sur pied des communautés isolées pour en faire les germes d’une nouvelle société, Engels leur donna ce conseil : « Prouvez-leur que vos communautés ne soumettront pas l’humanité à un quelconque « despotisme de fer« … Montrez-leur que la vraie liberté et la vraie égalité ne sont possibles que dans les conditions d’une communauté, montrez-leur que la justice a besoin de ces conditions – et alors ils seront tous de votre côté. »7

Enfin, il vaut la peine de signaler une omission significative de Marx et Engels : il n’est fait nulle part mention dans leurs écrits, pas même de façon sous-entendue, de l’existence d’un parti politique dans la future société sans classe, sans même parler d’un parti qui jouerait un rôle de direction. La société sans classe, pour Marx et Engels, est une société sans exploitation ni oppression, sans classe sociale, sans Etat, et sans parti.

[…]

Marx et Engels partaient de la thèse selon laquelle, avec le développement progressif du capitalisme, la classe travailleuse formerait la classe la plus nombreuse de la société et finalement la majorité de la population. Le mouvement de classe des travailleurs, en tant que mouvement de la majorité dans l’intérêt de la majorité, en se libérant lui-même, libérerait la société dans son ensemble de l’oppression et de l’exploitation. […]

La révolution sociale ne serait possible que par une victoire simultanée dans plusieurs pays économiquement développés. […]

La révolution sociale mènerait au pouvoir de la classe travailleuse (dictature du prolétariat), par la destruction du pouvoir de la bureaucratie, de l’armée, et de la police, et leur remplacement par des organes élus au scrutin universel secret, exerçant les pouvoirs législatif et exécutif. Les cadres administratifs et les officiels de la vie publique recevraient une rémunération n’excédant pas celle des travailleurs, et ils seraient révocables par leurs électeurs à tout moment.

La dictature du prolétariat pourrait, pendant une courte période transitoire, effectuer les mesures nécessaires pour la transformation de la société, incluant le transfert des principaux moyens de production à la propriété de la société – une compensation pour leurs propriétaires précédents étant souhaitable mais non obligatoire. Par suite de cette transformation, la société communiste sans classe sociale apparaîtrait, caractérisée par les éléments suivants : 1) propriété sociale des moyens de production sous la forme d’associations de producteurs libres, ou d’une union de coopératives ; 2) un développement planifié qui augmenterait l’abondance des coopératives, tant et si bien que la distribution de tous les produits serait possible pour toutes les demandes des individus (« à chacun selon ses besoins ») ; 3) l’élimination de toute domination de classe et de toute distinction de classe, aboutissant à l’abolition du pouvoir d’Etat et à l’émergence d’une société sans Etat ni classe sociale ; 4) l’élimination du contraste entre la ville et la campagne ; 5) l’abolition de l’asservissante division du travail, et l’opportunité d’un plein développement sans obstacle pour le potentiel physique et mental de chaque personne, de façon que la personnalité de chacun puisse s’épanouir pleinement ; 6) l’élimination des conflits nationaux, et la réalisation de la paix et de l’amitié entre les nations.

[…]

Marx et Engels, cependant, étaient loin de considérer leurs opinions et théories comme une doctrine politique infaillible. « Je ne tiens nullement à ce que nous arborions un drapeau dogmatique, bien au contraire », écrivait Marx. Ce qui importait étant de se lier aux luttes réelles et de s’identifier à elles. « Nous ne nous présentons pas alors au monde en doctrinaires armés d’un nouveau principe : voici la vérité, agenouille-toi ! »8 Engels partageait cette opinion : « Le communisme n’est pas une doctrine mais un mouvement ; il ne part pas des principes mais des faits. »9 Marx et Engels gardèrent cette même opinion toute leur vie : « Notre théorie n’est pas un dogme mais l’exposition d’un processus en évolution, et ce processus implique des phases successives. »10 Le rejet de toute forme de dogmatisme était également enraciné dans leurs attitudes personnelles. En réponse à une question au milieu des années 1860, Marx déclara que sa devise préférée était : De omnibus dubitandum (Il faut douter de tout)11.

A partir des années 1870, Marx et Engels craignirent de plus en plus que certains de leurs partisans, qui se proclamaient bruyamment « marxistes », puissent falsifier le concept de base du socialisme scientifique et le transformer en dogme. A la fin des années 1870, Marx s’est dissocié de tels « marxistes » par sa célèbre réplique : « Tout ce que je sais, c’est que moi, je ne suis pas marxiste ». Ce n’était pas, comme on le présume parfois, une remarque fortuite, mais une affirmation fréquemment répétée par Marx12, expression de ses appréhensions croissantes concernant les « marxistes » qui apparaissaient à cette époque. Engels, également, était gêné par ces partisans. Ainsi il a critiqué certains qui essayaient « de faire d’une théorie importée et pas toujours comprise une sorte de dogme nécessaire, en se tenant à l’écart de tout mouvement qui n’accepterait pas ce dogme. »13 Beaucoup de ces « marxistes » étaient « des gens dont l’incompétence n’a d’égale que leur arrogance. »14

Engels était particulièrement inquiet de possibles futures mauvaises interprétations des concepts fondamentaux de Marx. Après la mort de Marx, Engels craignait que « tout le monde ne présume d’après… plutôt que ne lise correctement »15 les manuscrits laissés par Marx. Engels, par conséquent, demandait avec insistance « d’étudier cette théorie dans ses sources originales et non de deuxième main », étant donné qu’il arrivait « bien trop souvent que des gens croient qu’ils ont entièrement compris une théorie et peuvent l’appliquer sans plus de précaution dès qu’ils ont assimilé ses principaux principes, et encore pas toujours correctement. Et je dois adresser ce reproche à beaucoup des plus récents « marxistes », car les absurdités les plus étonnantes ont été produites aussi depuis ce milieu. »16

Prophétiquement, encore empli de scepticisme, Engels écrivait le 15 mars 1883, deux jours après la mort de Marx : « Les hommes de clocher et les petits talents, voire les charlatans, vont avoir le champ libre. La victoire finale est certaine, mais les déviations, les erreurs temporaires et locales – qui même maintenant sont inévitables – se multiplieront en abondance. »17

Les sombres pressentiments de Marx et d’Engels vers la fin de leurs vies n’étaient que trop justifiés – à vrai dire, ils ont été largement surpassés par la réalité des événements ultérieurs. »18

1 Wolfgang Leonhard, né en 1921, est historien et essayiste. Sa mère, ancienne spartakiste ayant quitté le KPD en 1925, résiste contre le nazisme de 1933 à 1935, puis s’exile en URSS avec son fils. Elle est arrêtée à Moscou en octobre 1936 et envoyée au goulag pour dix ans. Wolfgang Leonhard suit les cours de l’Internationale communiste, puis retourne en Allemagne en 1945 et devient cadre politique dans la zone d’occupation russe. De plus en plus révulsé par le stalinisme du régime, c’est finalement en mars 1949 qu’il quitte clandestinement l’Allemagne de l’Est. Il rejoint d’abord la Yougoslavie, puis en novembre 1950 la RFA. Il soutient les dissidents du bloc stalinien, et enseigne dans différentes universités : Oxford, Columbia, Yale, Kiel, etc. Il a démonté dans plusieurs ouvrages les mensonges et falsifications du stalinisme. Son autobiographie, Die Revolution entläßt ihre Kinder (1955), limitée aux années 1935-1949, a été publiée en français : Wolfgang Leonhard, Un Enfant perdu de la révolution, France-Empire, 1983 (cette édition française est malheureusement très médiocre). Il y stigmatise par exemple le «fonctionnaire stalinien, « dur », glacé, exécutant inconditionnel de n’importe quelle directive, et qui, par sa longue appartenance à l’Appareil, avait perdu tout rapport avec quelque mouvement vivant de travailleurs, et avec l’idéal du socialisme et de la fraternité des peuples. » (p. 177).

2 Wolfgang Leonhard, préface de 1973, Three Faces of Marxism, 1974, pp. XII-XIII. Idem, chapitre 6, p. 259. Un autre objectif des « marxistes humanistes » était « d’éliminer constamment et complètement le stalinisme du mouvement communiste mondial – tant en théorie qu’en pratique. » (p. 259).

3 Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, 1845-1846(Karl Marx, Œuvres tome III : Philosophie, Bibliothèque de la Pléiade, 1982, p. 1066).

4 Friedrich Engels, « Program of the Blanquist Commune Emigrants », Der Volksstaat n° 73, 26 juin 1874 (Flüchtlingsliteratur, article II).

5 « Reden über Polen », 29 novembre 1847. Werke, IV, p. 416.

6 Karl Marx, Manifeste communiste (Karl Marx, Philosophie, Gallimard, 1994, p. 422).

7 Friedrich Engels, article dans « The New Moral World », 4 novembre 1843. Werke, I, p. 487.

8 Karl Marx, lettre à Arnold Ruge, Deutsch-Französische Jahrbücher (Annales franco-allemandes), Karl Marx, Œuvres tome III : Philosophie, Pléiade, pp. 343 et 345.

9 Friedrich Engels, « Die Kommunisten und Karl Heinzen », Deutsche Brüsseler-Zeitung, 7 octobre 1847. Werke, IV, p. 321.

10 Friedrich Engels, lettre à Florence Kelley Wischnewetsky, 28 décembre 1886. Selected Correspondence (New York), p. 453.

11 Karl Marx, Bekenntnisse. Werke, XXXI, p. 597.

12 Voir les références dans les lettres d’Engels à Bernstein du 2-3 novembre 1882 (Werke, XXXIII, p. 388) et à Paul Lafargue du 27 août 1890 (Werke, XXXVII, p. 450), ainsi que sa réponse à la Sächsische Arbeiter-Zeitung du 13 septembre 1890 (Werke, XXII, p. 69).

13 Friedrich Engels, lettre à Florence Kelley Wischnewetsky, 28 décembre 1886.

14 Friedrich Engels, lettre à Paul Lafargue, 27 août 1890.

15 Friedrich Engels, lettre à Conrad Schmidt, 12 avril 1890.

16 Friedrich Engels, lettre à Joseph Bloch, 21 septembre 1890. Selected Correspondence (New York), p. 477.

17 Friedrich Engels, lettre à Friedrich Adolph Sorge, 15 mars 1883. Ibid., p. 413.

18 Wolfgang Leonhard, Three Faces of Marxism [Die Dreispaltung des Marxismus], Holt, Rinehart & Winston (New-York), 1974, pp. 26 à 45. Wolfgang Leonhard ajoute dans sa conclusion qu’« il y a des différences claires et évidentes entre le marxisme et le léninisme, et entre le léninisme et le stalinisme », ce dernier n’étant qu’« une idéologie pour la justification d’un système dictatorial bureaucratique et centralisé. » (Idem, pp. 355 et 358).