Notes d’interventions de Marx, septembre 1871

En septembre 1871 s’était tenue à Londres une conférence de délégués de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT, la Première Internationale). On trouve parfois cité un passage d’une intervention de Karl Marx lors de cette conférence, où il se prononce contre le principe des sociétés secrètes. Ce passage avait été traduit en allemand dans le tome 17 des Werke, et parfois retraduit de l’allemand, alors même que l’original du procès-verbal des débats est en français. Voici l’extrait en question, mais dans l’original : « ce genre d’organisation est contraire au développement du mouvement prolétaire parce qu’au lieu d’instruire les ouvriers ces sociétés les soumettent à des lois autoritaires et mystiques qui gênent leur indépendance et faussent leur raison. »1 Ce qui est intéressant ici, c’est non seulement l’opposition aux organisations secrètes, mais les arguments utilisés par Marx – qui vont à l’encontre de quelques mythes le concernant. Karl Marx, en effet, n’attendait l’émancipation mondiale que de l’auto-organisation des travailleurs eux-mêmes, quelle que soit leur origine. Ce qui est indispensable dans cette perspective, c’est la conscience de classe, que les exploités développent dans leurs luttes autogérées et par l’expérience de l’oppression et de l’aliénation. Les militants doivent donc agir ouvertement, expliquer leur démarche, dire ce qu’ils pensent, les débats entre courants doivent être publics, ce qui contribue au développement de la conscience de classe. C’est cette logique qui explique la déclaration de Marx (précisons que quelques complotistes sont totalement ignorants des débats, du contexte et de la pensée de Marx pour y voir une allusion à la franc-maçonnerie : cela n’a rien à voir, puisqu’il s’agit d’un débat sur les formes de l’action politique des révolutionnaires internationalistes). Soulignons au passage qu’ici comme ailleurs, Marx s’oppose aux conceptions autoritaires, qui selon lui s’opposent aux possibilités émancipatrices.

Nous avons voulu replacer cette déclaration dans son contexte. Le texte original complet, intégralement en français, des notes prises lors de cette conférence est publié d’après les comptes-rendus manuscrits dans Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), tome I/22 : « Procès-verbaux de la Conférence des délégués de l’Association Internationale des Travailleurs réunie à Londres du 17 au 23 septembre 1871 ».

Organisée quelques mois seulement après l’écrasement de la Commune de Paris, la conférence avait pour Marx notamment pour but d’« élaborer une réponse aux divers gouvernements qui ne cessent de travailler à la destruction de l’association par tous les moyens à leur disposition. »2 L’interrogation à laquelle l’Association Internationale des Travailleurs était confrontée était la suivante : que faire face à la répression meurtrière menée par les gouvernements contre le mouvement ouvrier, et contre l’AIT en particulier ?

Cette préoccupation se lit dans une résolution proposée le 20 septembre par Edouard Vaillant, et soutenue par Charles Longuet et Constant Martin3 :

« En présence d’une réaction sans frein momentanément victorieuse qui étouffe par la force toute revendication de la démocratie Socialiste et prétend maintenir par la force la distinction des classes, la Conférence rappelle aux membres de l’association Internationale que la question politique et la question sociale sont indissolublement unies ; qu’elles ne sont que la double face d’une seule et même question que l’Internationale s’est proposée de résoudre : l’abolition des classes.

Les travailleurs doivent reconnaître, non moins que la solidarité économique, la solidarité politique qui les unit et coaliser leurs forces non moins sur le terrain politique que sur le terrain économique pour le triomphe définitif de leur Cause. »4

Dans une intervention, Friedrich Engels déclare : « Les libertés politiques, les droits de réunion et d’association et la liberté de la presse, voilà nos armes, et nous devrions croiser les bras et nous abstenir si l’on veut nous les ôter ? »5

Le contexte appelle donc l’adoption par la conférence d’une « Résolution générale relative aux pays où l’organisation régulière de l’Internationale est entravée par les gouvernements », que Marx propose le 22 septembre :

« Marx – donne la lecture de la proposition suivante : « Dans les pays où l’organisation régulière de l’Association Internationale est momentanément devenue impraticable en conséquence de l’intervention gouvernementale, l’Association et ses groupes locaux pourront se reconstituer sous diverses dénominations mais toute société secrète proprement dite est formellement prohibée. »

Par organisation secrète on n’entend pas parler de Sociétés secrètes proprement dites, qu’au contraire, il faut combattre. En France et en Italie où la situation politique est telle que le droit de réunion est un délit, les hommes auront des tendances très fortes à se laisser entraîner dans ces sociétés secrètes dont le résultat est toujours négatif. Du reste ce genre d’organisation est contraire au développement du mouvement prolétaire parce qu’au lieu d’instruire les ouvriers ces sociétés les soumettent à des lois autoritaires et mystiques qui gênent leur indépendance et faussent leur raison.

Il demande l’adoption de la proposition.

Vote : adoptée à l’unanimité. »6

Citons également une autre intervention de Marx, à propos cette fois de la situation de l’AIT en Allemagne et en Grande-Bretagne :

« Marx – Vous savez qu’en Allemagne l’organisation de l’Association ne peut exister sous son propre nom, les lois ne permettant pas à aucune société locale de s’affilier à une société étrangère, mais l’association existe cependant et a acquis dans ce pays un immense développement sous le nom de parti démocratique socialiste dont l’adhésion à l’association est déjà ancienne. Mais une seconde adhésion a été faite avec éclat au congrès de Dresde. Il n’y a donc pas à proposer pour ce pays aucune mesure ni déclaration analogues à celles votées pour les contrées où l’association est persécutée.

S’il a dit du mal des étudiants Allemands, il n’a rien à dire contre les ouvriers ; pendant la dernière guerre qui était devenue entre les classes un sujet de lutte, l’attitude des ouvriers Allemands a été au delà de tout éloge, du reste, le parti Démocratique Socialiste sentait bien que cette guerre avait été entreprise par Bonaparte et Guillaume7, pour l’étouffement des idées modernes bien plus que pour des idées de Conquête. Le Comité de Brunswick tout entier fut arrêté et conduit à une forteresse sur la frontière Russe et la plupart de ses membres sont encore aujourd’hui prisonniers sous l’accusation du crime de haute trahison. En plein Reichstag, Bebel et Liebknecht8, les représentants de la classe ouvrière allemande, ne craignaient pas de déclarer qu’ils étaient membres de l’Association Internationale et qu’ils protestaient contre la guerre pour laquelle ils refusaient de voter aucun subside – le gouvernement n’osa pas les faire arrêter en pleine séance, et ce n’est qu’à la sortie que la police s’empara d’eux et les conduisit en prison.

Pendant la Commune les ouvriers Allemands n’ont pas cessé par les meetings et par les journaux qui leur appartiennent d’affirmer leur solidarité avec les Révolutionnaires de Paris. Et la Commune vaincue, ils ont tenu à Breslau un meeting que la police Prussienne a vainement essayé d’empêcher : dans ce meeting, et dans d’autres de différentes villes de l’Allemagne, ils ont acclamé la Commune de Paris. Enfin lors de l’entrée triomphale à Berlin de l’empereur Guillaume et de son armée c’est au cri de Vive la Commune que ces triomphateurs ont été reçus par le peuple.

En parlant de l’Angleterre, le citoyen Marx avait oublié de faire la communication suivante.

Vous n’ignorez pas qu’il a existé de tout temps entre les ouvriers anglais et les ouvriers irlandais un antagonisme très grand, dont les causes du reste sont très simples à énumérer. Cet antagonisme prenait sa source dans les différences de langue et de religion, et dans la concurrence de salaire que les ouvriers irlandais font aux ouvriers anglais. Cet antagonisme en Angleterre est la digue de la Révolution, aussi est-il exploité habilement par le gouvernement et les classes supérieures qui sont persuadés qu’aucun lien ne saurait réunir les ouvriers Anglais et Irlandais. Il est vrai que sur le terrain politique aucune union n’eut été possible ; mais il n’en est pas de même sur le terrain économique et des deux côtés se forment des sections internationales qui en cette qualité devront marcher simultanément au même but – avant peu les sections Irlandaises seront très nombreuses. »9

On trouve dans les notes personnelles de Constant Martin des phrases de la deuxième partie de cette intervention :

« même à Berlin au moment où le roi faisait son entrée avec ses troupes – les ouvriers ont crié – Vive la Commune – et ont insulté les soldats – Ils ont montré qu’ils sont le seul parti en Allemagne qui représente les aspirations socialistes.

En parlant de l’Angleterre – il a oublié de dire que dans la lutte des Anglais contre les Irlandais – différence de religion – longue oppression de l’Irlande – ont créé l’antagonisme des peuples – et perpétué le pouvoir des tyrans. »10

1 Séance du 22 septembre, Marx-Engels-Gesamtausgabe (MEGA), tome I/22, Dietz Verlag Berlin, 1978, p. 737. Nous avons précédemment publié : « Entretien de Karl Marx avec J. Hamann » (Critique Sociale n° 1, octobre 2008 – teste intégral) ; « Les manuscrits de Marx sur la Commune de 1871 » (Critique Sociale n° 3, décembre 2008 – extraits commentés) ; et « Herr Vogt, de Karl Marx » (Critique Sociale n° 6, mars 2009 – extraits commentés et annotés).

2 Séance du 17 septembre, MEGA I/22, p. 645.

3 Tous trois étaient des militants de l’AIT ayant participé activement à la Commune de Paris. Un autre militant de l’AIT ayant participé à la Commune, Albert Theisz, également présent à la conférence, fait dans le débat cette remarque : « la proposition Vaillant […] ne devrait pas dire que la question politique et la question sociale sont indissolublement unies et qu’elles ne sont que la double face d’une seule et même question, ce qui n’est pas juste, la question politique cessant d’exister le jour où le but, l’abolition des classes aura été atteint. » (p. 699).

4 MEGA I/22, pp. 682-683. Egalement p. 695 (avec une ponctuation légèrement différente).

5 « Sur l’action politique de la classe ouvrière. Note manuscrite du discours prononcé à la séance du 21 septembre 1871 de la Conférence de Londres », MEGA I/22, p. 308. Engels rappelle dans la même intervention l’objectif de l’AIT d’abolition des classes sociales.

6 Séance du 22 septembre 1871, MEGA I/22, p. 737. La résolution est adoptée par tous les délégués avec voix délibérative présents à cette séance, à savoir : Outine, Perret, Verrycken, Fluse, De Paepe, Steens, Coenen, Herman, Marx, Engels, Bastelica, Frankel, Serraillier, Lorenzo, Eccarius, Vaillant (on voit donc que de nombreux communards sont présents). La résolution est publiée en octobre par l’AIT dans Résolutions des délégués de la conférence de l’Association Internationale des Travailleurs (Imprimerie Internationale, Londres, 1871), avec une formulation légèrement différente : « Dans les pays où l’organisation régulière de l’Association Internationale des Travailleurs est momentanément devenue impraticable, par suite de l’intervention gouvernementale, l’Association et ses groupes locaux pourront se reconstituer sous diverses dénominations, mais toute constitution de section internationale sous forme de société secrète est et reste formellement interdite. » (MEGA I/22, p. 329).

7 Il s’agit de Napoléon III et de Guillaume I, qui avaient déclenché la guerre franco-allemande de 1870.

8 August Bebel et Wilhelm Liebknecht, militants du Sozialdemokratische Arbeiterpartei (SDAP) et de l’AIT. C’est du SDAP dont Marx parle plus haut, parti qui venait de tenir son congrès à Dresde en août 1871.

9 MEGA I/22, pp. 735-736.

10 MEGA I/22, p. 743.