Le legs précieux de Paul Mattick

Paul Mat­tick — Mar­xisme, der­nier refuge de la bour­geoi­sie ? (Entre­monde, 2011, 20 €).

Paul Mat­tick était un ouvrier alle­mand « gau­chiste » (mili­tant du Parti com­mu­niste ouvrier d’Allemagne, le KAPD), fils d’ouvriers socia­listes, émigré aux États-Unis en 1926 où il conti­nua de mili­ter (aux Indus­trial wor­kers of the world notam­ment). Trente ans après sa mort, il est aujourd’hui un auteur mar­xiste incon­tour­nable, avec notam­ment son ana­lyse des crises capi­ta­listes, sa cri­tique du key­né­sia­nisme et plus lar­ge­ment des cou­rants soi-disant mar­xistes qui ont perdu de vue les objec­tifs d’émancipation poli­tique et écono­mique de la classe ouvrière.

Ce livre est inachevé, c’est son der­nier. Son fils homo­nyme l’a édité en 1983, une tra­duc­tion fran­çaise d’un cha­pitre était sor­tie chez Ab irato en 1998 sous le titre « De la pau­vreté et de la nature féti­chiste de l’économie », le reste est inédit sauf le cha­pitre final ajouté par P. Mat­tick Jr en guise de conclu­sion. Si l’on fait abs­trac­tion de l’objet livre, cher pour un semi-poche et mal cor­rigé [*], le texte mérite toute notre attention.

Le titre est déli­bé­ré­ment pro­vo­ca­teur, et la réponse est bien évidem­ment « Non », en tout cas pour qui fait l’effort de se (re)plonger dans le mar­xisme authen­tique, dans une pers­pec­tive pro­lé­ta­rienne, incom­pa­tible avec une domes­ti­ca­tion bour­geoise, au lieu de suivre ses amé­na­ge­ment modernes, les ten­ta­tives de l’adapter « par incor­po­ra­tion d’idées venues de l’économie bour­geoise », ses emprunts dépo­li­ti­sés comme moyen sub­sti­tu­tif de palier à l’incapacité de la bour­geoi­sie à com­prendre sa propre écono­mie, ou usur­pés comme ver­nis d’un key­né­sia­nisme non assumé ou comme dra­peau de nou­velles oppressions.

Sa pre­mière par­tie, « Mar­xisme et écono­mie bour­geoise », expose les fon­de­ments de l’analyse mar­xienne. Elle n’est pas tou­jours d’une grande faci­lité en pre­mière lec­ture lorsqu’elle déve­loppe la loi de la valeur, qui n’est pas « un phé­no­mène concret » , et insiste notam­ment sur l’instabilité per­ma­nente de la société capitaliste :

« L’accumulation du capi­tal est un pro­ces­sus dyna­mique qui sous-entend un dés­équi­libre conti­nuel. L’appropriation de la plus-value et son expan­sion sup­posent des chan­ge­ments constants de la pro­duc­ti­vité du tra­vail, donc des rela­tions de valeur et d’échange en géné­ral, aussi bien pour le tra­vail que pour le capi­tal. Ce n’est que concep­tuel­le­ment que l’on peut consi­dé­rer le sys­tème comme sta­tion­naire, pour essayer de com­prendre ses mou­ve­ments. En fait il n’y a pas de situa­tion sta­tique, le sys­tème s’étend ou se contracte, il n’est en équi­libre à aucun moment. »

Le mythe de l’équilibre du mar­ché par la loi de l’offre et de la demande ne tient plus depuis long­temps, mais on nous le res­sert inlas­sa­ble­ment. Quand l’économie bour­geoise s’intéresse avant tout à l’échange des mar­chan­dises, aux prix, à la concur­rence sur le mar­ché, Marx pré­fère se pen­cher sur la pro­duc­tion : la divi­sion entre temps de tra­vail néces­saire et sur­tra­vail est dans toute mar­chan­dise. La « science de notre propre mal­heur » est là, dans la com­pré­hen­sion du méca­nisme de l’exploitation sala­riale au pro­fit d’une classe domi­nante, méca­nisme «  mas­qué » par la forme prix de la valeur. Les capi­ta­listes eux-mêmes ont « oublié les rap­ports réels de pro­duc­tion et d’échange pour se cram­pon­ner à leur appa­rence exté­rieure sur le mar­ché ». L’expérience des bulles spé­cu­la­tives de la fin des années 90 le confirmera.

Il ne s’agit plus comme à l’époque pré-capitaliste d’ une aris­to­cra­tie fon­cière vivant d’un sur­pro­duit agri­cole rela­ti­ve­ment stable et limité par la nature mais d’une bour­geoi­sie « accu­mu­lant le sur­tra­vail sous forme de plus-value et de capi­tal ». Si cette accu­mu­la­tion « n’a plus de limite, alors la bour­geoi­sie a rai­son: l’Histoire est arri­vée à sa fin >».

La deuxième par­tie, « Révo­lu­tion et réforme », se lit très faci­le­ment. Elle ins­crit cette dyna­mique com­plexe du capi­ta­lisme dans l’histoire, et avant tout dans l’histoire des luttes et de la théo­rie éman­ci­pa­trice. D’ailleurs « l’histoire du capi­ta­lisme est aussi celle du mar­xisme ». Revi­si­ter l’histoire du mou­ve­ment ouvrier est d’autant plus néces­saire qu’«  en l’absence d’action révo­lu­tion­naire le mar­xisme n’est plus qu’une théo­rie per­met­tant de com­prendre le capi­ta­lisme ». Trois exemples:

  • les syn­di­cats y sont épin­glés pour mettre la classe ouvrière « sous contrôle, en un effort à double face pour confi­ner la lutte de classes dans les limites de la société capi­ta­liste »;

  • on y revient sur une concep­tion, héri­tée de la vieille social-démocratie (et pas des révi­sion­nistes mais de l’« orthodoxie » kauts­kyenne), du socia­lisme comme col­lec­ti­vi­sa­tion sans chan­ge­ment de la rela­tion tra­vail salarié/capital, des rap­ports de pro­duc­tion, sans abo­li­tion du sala­riat : « un tel « socia­lisme » ne se dis­tingue du capi­ta­lisme orga­nisé qu’en ce qu’il per­met­trait une dis­tri­bu­tion plus équi­table ». Le cha­pitre « Capi­ta­lisme et socia­lisme  » est ainsi par­ti­cu­liè­re­ment remarquable;

  • le natio­na­lisme, idéo­lo­gie rem­pla­çant la reli­gion comme force de cohé­sion, ne révé­lant pas ses inté­rêts et son contrôle aux mains de la bour­geoi­sie, est dif­fi­ci­le­ment com­battu par un inter­na­tio­na­lisme «  pré­senté comme un but final, mais loin­tain ». D’autant plus que « Le capi­tal opère à l’échelle inter­na­tio­nale mais regroupe ses pro­fits au niveau natio­nal. Son inter­na­tio­na­li­sa­tion prend donc l’apparence d’un natio­na­lisme impé­ria­liste, visant la mono­po­li­sa­tion de la plus-value  » .

De façon géné­rale, la classe ouvrière est sou­mise à la pres­sion idéo­lo­gique domi­nante face à laquelle son pro­jet d’émancipation fait appel à un ave­nir, à des « condi­tions qui n’existent pas encore », et subit inévi­ta­ble­ment des doutes, voire même des reculs en posi­tion forte par peur de prendre le pou­voir (comme avec la grève géné­rale anglaise de 1926). La bour­geoi­sie n’est d’ailleurs pas inca­pable de faire des conces­sions, des com­pro­mis, tant que son pou­voir et ses pro­fits sont sauvegardés:

«  >Aussi réfor­mable que puisse se mon­trer le capi­ta­lisme, une chose ne peut être alté­rée: les rap­ports de salaire et de pro­fit, sans que ce sys­tème soit éliminé du même coup ».

Le cha­pitre sur la révo­lu­tion russe res­semble de près à un maté­riel déjà publié par Auto­ges­tion & socia­lisme en 1977. Il explique que Lénine, comme il le recon­nais­sait lui-même dans les Thèses d’avril, ne visait pas l’instauration du socia­lisme avec abo­li­tion du tra­vail sala­rié mais le « contrôle de la pro­duc­tion sociale », lequel contrôle ne devait pas res­ter long­temps ouvrier: «  on assista à une sorte de ren­ver­se­ment du contrôle ouvrier, qui devint le contrôle sur les ouvriers et leur pro­duc­tion. Il était essen­tiel d’accroître la pro­duc­tion et, parce qu’il ne pou­vait comp­ter sur la simple exhor­ta­tion pour pous­ser les tra­vailleurs à s’exploiter eux-mêmes plus qu’à l’ordinaire, l’État bol­che­vique éten­dit sa com­pé­tence à la sphère écono­mique (…) ».

Paul Mat­tick répond enfin avec opti­misme aux sem­pi­ter­nelles lamen­ta­tions sur l’insuffisante conscience de classe et les mau­vaises condi­tions sub­jec­tives : « les révo­lu­tions doivent tou­jours se déclen­cher avec une pré­pa­ra­tion idéo­lo­gique insuf­fi­sante ».

On l’a déjà dit, ce livre c’est aussi du manque (le titre même évoque ce qui n’y est que peu), c’est ce que Mat­tick n’aura pas eu le temps d’écrire. Mat­tick Jr signale dans son avant-propos qu’une troi­sième par­tie, non écrite, aurait dû abor­der les ten­ta­tives d’emprunts par­tiels au mar­xisme par les écono­mistes de la période récente, par­ler des « post-keynésiens » et « néo-ricardiens ». Le livre aurait dû se conclure sur l’action révo­lu­tion­naire aujourd’hui. Cette conclu­sion impos­sible est rem­pla­cée par la reprise d’un texte publié par Spar­ta­cus en 1983 : « Le mar­xisme, hier, aujourd’hui et demain » [**].

On notera que dans sa notice bio­gra­phique en fin de volume, Charles Reeve se risque à une inté­res­sante évoca­tion de la crise actuelle comme « épui­se­ment du pro­jet key­né­sien » (cela n’est pas sans rap­pe­ler un autre livre post­hume, celui de Pierre Souyri: La dyna­mique du capi­ta­lisme au XX° siècle).

Un livre donc impor­tant, attendu depuis long­temps, et bien­venu. Il est vrai­ment néces­saire dans la biblio­thèque de tout-e militant-e qui n’a pas renoncé au pro­jet d’émancipation sociale, au socia­lisme. Car c’est aussi ça le drame de notre époque : nombre de cama­rades res­tent au quo­ti­dien dans un tra­vail mili­tant hon­nête sur le ter­rain de la lutte de classe, mais de façon méca­ni­que­ment défen­sive. Ils ne savent plus ce que peut être un véri­table pro­jet com­mu­niste. La période de crise dans laquelle nous sommes ins­talle des pos­si­bi­li­tés nou­velles de contes­ta­tion du capi­ta­lisme. Le legs de la pen­sée de P. Mat­tick est pré­cieux pour nous réou­tiller face à cette porte ré-entrouverte.

Sté­phane Julien

Notes :

[*] Le nombre de coquilles est exas­pé­rant (ex : sou­vent “ne” à la place de “se”, des mots man­quants, des choses comme « lati­tude » au lieu de « l’attitude », bref tout ce qui est typique de ce qui est oublié par les cor­rec­teurs automatiques).

[**] Tou­jours dis­po­nible à http://atheles.org/spartacus/livres/lemarxismehieraujourdhuietdemain/.

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