Une société de précarité

Cela fait des années que se développent les CDD (Contrats à durée déterminée, contrats précaires, par opposition aux CDI), l’intérim, etc. En France on est passé de 5,2 % d’emplois précaires en 1984 à 12,4 % en 20071. Il faudrait également ajouter à ce constat les temps partiels subis, etc. Cette précarisation croissante se fait au détriment exclusif des travailleurs.

Chômage et précarité s’aggravent mutuellement : le chômage de masse permet au patronat d’accroître la précarité, et l’existence d’une précarité de masse fait que le chômage ou le simple fait de changer d’employeur deviennent des perspectives redoutables pour beaucoup de travailleurs2.

Dans ses statistiques du chômage, le Ministère du travail présente comme « emplois durables » tous les contrats de plus de 6 mois. C’est-à-dire que le nombre d’emplois en CDI n’est même pas indiqué (!), et que les contrats précaires au-delà de 6 mois sont – contre l’évidence – annoncés comme « durables ». En mars 2011, 57 % des offres d’emplois sont des CDD d’une durée inférieure à 6 mois3.

Il faut évidemment souligner le rôle néfaste des décisions des gouvernements, tant à direction RPR-UMP que PS, dans cette dégradation. Le développement des emplois précaires dans la fonction publique, notamment, se poursuit depuis des années.

Le Parti soi-disant socialiste avait mis en place en 1997 des « emplois-jeunes », qui étaient des contrats précaires, et il a récemment annoncé qu’il souhaitait remettre en place cette mesure s’il arrivait au pouvoir en 2012 (dans le projet du PS ces emplois-jeunes sont rebaptisés « emplois d’avenir », ce qui semble pour le moins inadapté s’agissant de CDD). Le PS écrit pourtant : « pour 80 % des jeunes actifs, l’entrée dans l’emploi se fait en contrat à durée déterminée (CDD), quand il ne s’agit pas de stages à répétition ou de travail à la pige. Casser la spirale de la précarité est une urgence nationale. » Et de s’empresser quelques lignes plus loin de proposer pour les jeunes… des CDD !4 Or, de deux choses l’une : soit ces emplois sont utiles et il faut alors créer de véritables postes de fonctionnaires, soit on fait perdre leur temps à des milliers de jeunes. Et quoi qu’il en soit, créer de la précarité ne servira jamais à lutter contre la « spirale de la précarité », au contraire…

Du côté des gouvernements de droite, entre autres mesures nuisibles, les projets de CIP (« Smic-jeunes », 1994) puis de CPE (2006) qu’ils ont tenté d’imposer auraient encore aggravé la situation, mais ces mesures de régression sociale ont heureusement été repoussées par d’importantes luttes sociales. Rappelons que le dogme gouvernemental actuel du « non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux » fait de l’Etat le premier destructeur d’emplois en France5, ce qui accroît d’autant le chômage dont l’importance tend à favoriser la précarité.

Les gouvernements se font ainsi les complices de l’arbitraire du patronat, lequel a recours à la précarité pour briser les garanties collectives des salariés et pour « individualiser » les travailleurs, cela dans le but d’aller à l’encontre des droits sociaux.

Depuis des années, la précarité rend plus difficile la lutte collective (il est beaucoup plus difficile aux précaires de se mobiliser contre leurs patrons), ce qui crée un cercle vicieux : plus il y a de précarité et moins les travailleurs peuvent se défendre, et plus le rapport de force entre classes sociales est défavorable aux salariés, plus la précarité s’accroît. Le poids de la précarité pèse donc doublement contre les travailleurs.

Ajoutons que la précarité touche encore plus ceux qui sont déjà les plus fragilisés dans la société actuelle : les femmes, les « étrangers »6, etc. La meilleure réponse est dans l’action de tous les travailleurs unis en tant que classe, pour en finir avec la précarité et avec ses causes.

L’objectif du recours à la précarité est pour le patronat de lutter contre la tendance à la baisse du taux de profit, en sur-exploitant les travailleurs. Les privilèges de la classe capitaliste se paient, à l’autre bout de la chaîne, par la précarité subie par des millions de personnes. Et si la précarité s’accroît, c’est parce que la classe capitaliste est en position de force. Il n’y a donc que par l’action collective des travailleurs, s’unissant pour défendre leurs intérêts communs, que ce fléau pourra être vaincu. C’est à l’inversion du rapport de force entre les classes sociales qu’il nous faut contribuer dans les luttes actuelles pour aller vers l’abolition de la société divisée en classes, donc la fin du mode de production capitaliste ainsi que la fin des rapports sociaux d’exploitation et de hiérarchie.

Notes:

1 Observatoire des inégalités, « La précarité en France », 28 octobre 2008 : www.inegalites.fr/spip.php?article957 .

2 Voir « La société du chômage de masse », Critique Sociale n° 3, décembre 2008, pp. 1-4 (disponible sur notre site internet). Cf également « Travail précaire = vie précaire », Tout est à nous ! n° 102, 12 mai 2011, pp. 6-7 (disponible sur le site internet du NPA).

3 Dares indicateurs n° 32, avril 2011, p. 14 (publié sur le site du Ministère du travail le 27 avril 2011).

4 Supplément à L’Hebdo des socialistes n° 610, 16 avril 2011, p. 11.

5 Cette mesure ayant de surcroît des effets lamentables sur l’état des services publics, notamment de l’enseignement. Les mobilisations actuelles contre les fermetures de classes sont donc une très bonne nouvelle ; il s’agirait de passer ensuite de ces luttes localisées à une prise de conscience généralisée des causes politiques de ces fermetures. Dans le même temps où il fait des économies contre l’enseignement public, le gouvernement fait un énorme cadeau fiscal aux privilégiés par une grosse ristourne sur l’ISF (Impôt de solidarité sur la fortune). C’est un évidence : il s’agit d’un gouvernement au service d’une seule classe sociale, celle des exploiteurs.

6 Observatoire des inégalités, « Le temps partiel subi en France », 29 novembre 2010 : inegalites.fr/spip.php?article410 .