Pour un mouvement social européen, contre tous les nationalismes !

Depuis 2008, les travailleurs d’Europe doivent faire face à une crise extrêmement grave qui les frappe les uns après les autres. Il faut envisager les enjeux de cette crise dans leur complexité pour ne pas se tromper de réponse politique1.

Manif Francfort
Manifestation en Allemagne pour des hausses de salaires, le 5 mars 2012.

 

Crise de la dépense publique, ou crise de la modération salariale (forcée) ?

La crise de l’euro est souvent présentée comme une crise de la dépense publique. Les Etats auraient été trop dépensiers depuis des années, et se retrouveraient aujourd’hui comme des particuliers surendettés. Cette affirmation cache mal la volonté de réduire au minimum les services publics et de faire payer à chacun, riche ou pauvre, le prix fort pour la santé, l’éducation, etc. Mais elle est par ailleurs en grande partie fausse. Dans son communiqué du 13 janvier, l’agence de notation Standard & Poor’s ajoute, après avoir justifié la perte de son « triple A » par la france : « À notre avis… les problèmes financiers auxquels fait face la zone euro sont autant une conséquence de déséquilibres extérieurs croissants, et de divergences de compétitivité entre le noyau de la zone euro et ce qu’on appelle la “périphérie” ». Cela signifie en clair qu’il y a une concurrence entre les différents pays sur le prix du travail, que l’on retrouve dans le prix des marchandises. La france est désormais dans la partie périphérique de la zone euro, dont l’Allemagne est le centre. Et ce qui explique en partie la crise actuelle, c’est que le prix du travail en Allemagne a terriblement baissé depuis une quinzaine d’années, sous des gouvernements de droite, et encore plus sous le gouvernement de « gauche » mené par le SPD.

Suivant l’exemple de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne, le gouvernement Schröder a démis le pouvoir syndical qui co-gérait jusque-là avec les patrons le capitalisme allemand, créant les conditions d’un transfert de richesse massif vers le sommet de la hiérarchie économique. Les salaires réels de la plus grande économie d’Europe ont connu une chute vertigineuse de 4,5 % entre 2000 et 20092, alors qu’ils stagnaient ou augmentaient très légèrement dans les autres pays d’Europe. Dans le cadre de la monnaie commune, l’effondrement des salaires des travailleurs d’Allemagne a gonflé la compétitivité des entreprises allemandes, dans un pays qui depuis longtemps était un important exportateur : l’Allemagne a exporté pour 150 milliards d’euros de plus qu’elle n’a importé en 2010. Et la moitié de ces exportations vont vers la zone euro, c’est-à-dire vers des Etats qui n’ont plus la possibilité de compenser leur déficit commercial par une dévaluation de leur monnaie (comme le faisait par exemple régulièrement l’Italie avant l’euro), puisqu’elle est unique. Dans ces conditions, exporter des biens peu chers revient à exporter son chômage dans les autres pays, qui donc se retrouvent en situation de déficit budgétaire à cause du nombre croissant de chômeurs. Autrement dit, ce sont les pays « dépensiers » qui financent la consommation des biens produits en Allemagne, que la population allemande n’achète pas car les salaires sont écrasés. Ce n’est pas l’Allemagne qui est en train de sauver ces pays de la faillite, ce sont eux qui paient le prix fort de la croissance allemande elle-même fondée sur la pression salariale subie par les travailleurs d’Allemagne.

Si cette situation est compliquée pour les finances des Etats, elle leur donne par ailleurs des arguments pour mettre la pression sur les travailleurs dans toute l’Europe : « Au niveau européen, [la politique économique et sociale du gouvernement allemand] a créé les conditions d’un marasme économique prolongé, car les autres pays membres voient de plus en plus une politique de déflation des salaires encore plus dure comme solution à leur manque de compétitivité », constate le rapport de l’OIT3. Et ceci est une nouvelle preuve du fait que les Etats sont bien là pour servir les intérêts des dominants, des patrons, y compris au risque de leur propre « faillite ». Au lieu de se refinancer, ils enfoncent les travailleurs, les précaires, les chômeurs et toute la population à l’exception de la fraction privilégiée, comme l’ont fait les gouvernements allemands depuis quinze ans. L’Allemagne est devenue le modèle à suivre dans sa politique de casse sociale, à base d’obligation pour les chômeurs de longue durée d’effectuer des « travaux d’intérêt général » pour un euro de l’heure, et de baisse massive des salaires, forçant à ce jour un million et demi de travailleurs en Allemagne à recourir aux aides sociales pour accéder au minimum d’existence.

Les classes dirigeantes européennes utilisent l’argument de la crise financière, dont on connait désormais les véritables causes, pour détruire morceau par morceau les statuts des salariés acquis ces soixante dernières années. La sécurité sociale, les retraites et les droits des chômeurs sont brutalement attaqués ici comme ailleurs. Ce qui n’aidera pas à la « reprise » que les gouvernants appellent de leurs vœux, car des populations écrabouillées économiquement consomment évidemment moins, et donc les entreprises produisent moins de richesses et finalement moins de recettes en impôts pour les Etats déjà surendettés. Cette politique est presque suicidaire, mais les patrons y trouvent tout de même leur compte à court terme car le prix du travail baisse, et donc ce qu’ils retirent du travail des autres augmente. La crise profite bel et bien à certains.

Le piège des « solutions nationales » à la crise

La droite au gouvernement et le patronat jouent donc la carte de la solidarité internationale des classes dominantes pour en finir ici aussi, avec ce qui reste du pouvoir syndical avec lequel a été négocié les degrés et les formes de l’exploitation salariale pendant des décennies. En matière de contre-offensive, une partie de la gauche française prône sous diverses formes la « démondialisation » et le retour à la « souveraineté nationale » via le rétablissement des barrières douanières et la mise sous tutelle des banques, réduisant ainsi la question de la mondialisation à son volet économique et financier4. Tous ceux qui seraient séduits par la vieille « souveraineté nationale » reliftée en démondialisation, nourrissent la pieuse illusion que des solutions puissent encore être trouvées au niveau national. Or l’échec cuisant de la stratégie de « relance » mitterrandienne entre 1981 et 1983 est là pour nous rappeler que parler de « souveraineté nationale » n’a plus aucun sens, aujourd’hui moins que jamais, outre que la « souveraineté nationale » n’a jamais été que la souveraineté d’une classe sociale sur les travailleurs de tel ou tel pays. Les enjeux actuels de la lutte des classes dépassent de facto et de plus en plus les frontières nationales.

Il n’y a pas de possibilité de changement radical, de renversement de tendance, de révolution sociale, ou quelque autre nom qu’on veuille bien lui donner, à l’intérieur des frontières hexagonales. Ce que nous, internationalistes, reprochons à l’Union européenne (UE) ce n’est pas d’être une structure supranationale, au contraire, mais d’être non-démocratique (tout comme la Ve république), et d’être dirigée par les principaux Etats membres, donc en fait par la classe capitaliste – comme tous les Etats membres (avant l’existence de l’UE comme maintenant). La concurrence entre Etats n’est pas abolie par l’existence de l’UE, mais organisée par l’UE.

Toutes les propositions « nationales » sont donc absurdes, et ne seraient de fait qu’un repli dans des frontières artificielles, et au pire dans le chauvinisme et la violence. Pour les militants révolutionnaires, le risque monstrueux que de tels replis feraient courir aux travailleurs d’Europe et du monde doit être évident. Tout ce qui bouge et refuse la crise actuelle n’est pas forcément rouge, loin de là. Au contraire, tout ce qui se forme autour de la défense d’intérêts « nationaux », sous la forme de slogans du type « sortons de l’euro »5 (voire de l’Union européenne), « retrouvons notre indépendance », etc., est dangereux, évidemment sous des formes variées que l’on ne peut pas réduire à une seule tendance. Les « solutions » nationales dites « de gauche » avancées par certains, même prétendument « stratégiques » ne mèneraient au mieux qu’à l’échec et à l’isolement, précisément parce qu’elles sont « nationales ». Il est clair qu’elles ratent complètement la dimension continentale et même mondiale de ce qui se joue actuellement, et qu’elles n’ouvrent absolument aucune possibilité de rupture avec le capitalisme.

Seul un véritable mouvement social au minimum européen pourrait s’opposer concrètement à l’offensive des gouvernements, et envisager une telle rupture. L’intérêt des travailleurs ne réside pas dans une quelconque « indépendance nationale », mais dans l’indépendance de classe face au patronat, aux Etats et à toutes les structures qui sont au service de la classe capitaliste, indépendance de classe unifiée par-delà les frontières artificielles des Etats (au sein de l’Europe comme plus largement dans le monde entier).

Pour la construction d’un internationalisme par la base

Force est de constater qu’aucune force politique ou syndicale se réclamant des travailleurs ne s’est efforcée depuis le début de cette crise de donner corps à un tel mouvement social européen. Et ce n’est pas la vraie-fausse « Journée d’action européenne » du 29 février qui a changé le cours de la gestion strictement nationale des bureaucraties politiques et syndicales en place. Il n’y a pas pour le moment de mouvement social autonome, à la base, entre des travailleurs de divers pays ayant discuté les points communs à mettre en avant, et portant des revendications solidaires au niveau international. Mais qui à l’occasion de cette journée du 29 février a participé à une Assemblée Générale ? Qui a entendu parler concrètement des mobilisations dans les autres pays européens ? Qui a entendu citer par exemple le nom d’un seul syndicat belge francophone, et là pourtant il n’y pas de barrière de langue ?

Nous n’avons pas de recettes toutes prêtes pour un véritable mouvement social européen, mais nous pouvons pointer dans la situation actuelle ce qui empêche son émergence : l’absence de discussion à la base, entreprise par entreprise, établissement par établissement, quartier par quartier, autour de thématiques ouvertement internationales, sur les salaires, les systèmes de protection sociale et les services publics par exemple.

À l’heure de l’Internet et des traducteurs automatiques, tant que le contact n’aura pas été établi entre les travailleurs européens, tant que l’on continuera d’assister à ces petites mobilisations télécommandées, la situation concrète de chacun, dans chaque pays, continuera de s’effondrer doucement.

Les patrons exploitent les travailleurs quel que soit leur « pays », la lutte internationale est donc indispensable. Il faudra sans doute passer par-dessus la tête des bureaucrates syndicaux et politiques accrochés à leurs appareils nationaux, et combattre sans concession tous ceux qui parlent de « souveraineté nationale ». Construire à travers les frontières le mouvement social européen est bien l’urgence de l’heure. Plus généralement, il nous faut travailler à la construction à la base d’un nouvel internationalisme au niveau mondial.

1Ce texte reprend de nombreux éléments de l’article « Braquage social à l’allemande : démondialisation ou lutte des classes ? » de Thomas Hippler et Hélène Quiniou (avec leur accord), paru sur le site de la Revue des Livres le 22 février 2012 : , ainsi que d’un tract diffusé par des militants de Critique Sociale lors de la manifestation du 29 février à Paris.

2Rapport de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), 24 janvier 2012 : ilo.org/global/publications/books/global-employment-trends/WCMS_171571

3OIT, 24 janvier 2012. Extrait cité dans « Les bas salaires allemands accusés d’être à l’origine de la crise en zone euro », publié par LeMonde.fr : lemonde.fr/crise-financiere/article/2012/01/24/les-bas-salaires-allemands-seraient-a-l-origine-de-la-crise-en-zone-euro_1633684_1581613.html

4 Citons un exemple de partisan de la « démondialisation » : l’économiste Frédéric Lordon, qui préconise de « revenir à la configuration nationale dont on sait avec certitude [!] qu’elle satisfait pleinement [!] le principe de la souveraineté populaire [!]. » Le cadre national n’est en réalité qu’un cadre comme un autre où la majorité est exploitée, et où la domination politique est exercée par la classe capitaliste. Une telle mystification idéologique montre bien le niveau de ce genre de personnage. (intervention le 16 janvier 2012 lors d’une journée de débat organisée par Attac, reprise sur les sites Mediapart et Rue89 : blogs.rue89.com/comment/2737178 )

5 La façon dont est gérée l’euro est parfaitement logique vu ce qu’est l’UE. Mais la fin de l’euro et le retour aux monnaies par Etat ne serait en rien un mieux pour les travailleurs, au contraire : toute gestion d’une monnaie est au service des classes dirigeantes. Le programme socialiste sur ce point est l’abolition de la monnaie, de la forme-marchandise et du salariat. Programme utopiste selon les « altercapitalistes »…