Mais de quoi parlent donc les livres de Philippe Corcuff ?

Il arrive que des titres de livres attirent l’attention de ceux qui s’intéressent à la critique radicale de la société dans laquelle nous vivons. Le sociologue et militant Philippe Corcuff a publié tout récemment plusieurs livres, dont Où est passée la critique sociale ? et La gauche est-elle en état de mort cérébrale ? dont les titres n’ont pas manqué d’attiser notre curiosité. Le premier est un important volume qui contient un panorama des sciences sociales, et le second un court ouvrage polémique qui se propose de « débloquer les portes du vaste chantier […] de la fabrication des logiciels intellectuels de la gauche ».

Ce petit texte très vivant part du fait que « la gauche est devenue électoralement dominante à un moment avancé de sa décomposition intellectuelle »1. En quelques dizaines de pages, l’auteur brosse un tableau assez cru des habitudes de pensée des différentes composantes de ce qu’il appelle « les gauches » : théories du complot, essentialisme (tendance à réduire la réalité à quelques termes comme « l’Amérique » ou « Israël »), glorification des rapports de forces virils (surtout s’ils sont parfaitement imaginaires…), insistance irréfléchie sur le collectif (qui aboutit parfois à un rejet de la liberté individuelle), ou tendance au « zapping présentiste », décrit comme un « enfermement dans un présent de plus en plus déconnecté du passé comme du futur »2 où il n’y a plus que des réactions à des événements qui se succèdent au rythme des médias, zapping dont le pendant est une nostalgie contemplative. Il pointe également les fausses évidences des croyances en la croissance économique ou en la professionnalisation de la politique. Il consacre également quelques pages fouillées aux « Dérives républicardes, laïcardes et nationalistes »3. Puis il conclut en déplorant le penchant pour la déploration de l’aliénation des autres, qui démobilise ceux qui s’y livrent, et en appelle à un véritable débat démocratique à mener sur la base de cette critique de la critique sociale et militante.

Corcuff s’appuie essentiellement sur les écrits de Pierre Bourdieu, sociologue, et de Jacques Rancière, philosophe, qu’il joue l’un contre l’autre, ou plutôt l’un avec l’autre, en tentant de s’appuyer à la fois sur l’analyse méthodique des formes de domination du premier, et sur l’affirmation radicale de l’égalité de chacun avec tous formulée par le second. Il se pose dès les premières pages de son pamphlet dans une position « libertaire »4, indépendante des différents courants qu’il évoque et critique, mais il ne va cependant pas au bout de ses raisonnements selon nous, au sens où ce qu’il articule est une analyse assez intéressante de divers aspects du léninisme décomposé qui domine encore aujourd’hui la situation, mais qui n’est pas défini comme tel. La catégorie de « léninisme » ne lui est pas du tout étrangère, et apparaît dans l’ouvrage comme clairement négative, liée par exemple au « rabâchage de dogmes »5 par certains secteurs du Nouveau Parti Anticapitaliste, dont il fait partie. Or c’est bien ce qui nous intéresse dans ce pamphlet, le fait qu’il aille à contre-courant de ces résidus massifs d’idéologie issue du PCF et des groupes trotskistes, que ce soit le complotisme, le simplisme essentialiste ou la glorification de la « politique qui a des couilles »6, ou bien la négation des individus, le mythe du militant professionnel ou l’opportunisme nationaliste. Corcuff critique le léninisme sans l’affirmer vraiment, et c’est dommage.

Dans un autre livre bien plus volumineux7, l’auteur reprend et développe son mix Bourdieu-Rancière (auquel il ajoute les analyses de Michel Foucault) comme base d’une vaste critique de la critique sociale aujourd’hui, qu’il déploie en une série d’explorations de domaines précis de la sociologie et de la philosophie politique (et des rapports complexes qu’elles entretiennent) qu’il serait impossible de résumer ici. Ce livre reprend par ailleurs un certain nombre de points évoqués dans le premier pamphlet, et contient également des références au léninisme, voire à un « hyperléninisme » essentialisant8. Mais là aussi, alors même qu’il fournit plusieurs éléments de compréhension forts intéressants de la déformation des sciences sociales et des discours politiques qui s’appuient dessus, l’auteur semble se refuser à les lier entre eux pour articuler une critique historique de ce qui a malheureusement été la principale force idéologique de ces presque cent dernières années. Ce qui est d’autant plus étonnant que le livre se place sous les auspices de Rosa Luxemburg, entre autres9, et la cite à l’appui d’une réévaluation de l’action pratique face à la théorie dans les premières pages de l’ouvrage10. Elle revient même tout au long du livre, mais seulement sous la forme de citations non-théoriques en exergue des chapitres…

Nous ne pouvons que nous réjouir de voir un auteur contemporain citer celle dont le nom est pour nous celui de la lucidité quant au devenir de la politique et de la critique sociale, et pensons que la lecture de ces deux textes peut apporter des éléments nourrissants au débat sur la recomposition d’une politique d’émancipation digne de ce nom. Mais ces livres nous donnent envie de poser à Philippe Corcuff la question suivante : ne peut-on pas penser ensemble toute une partie de ce qui a décérébré (parfois physiquement…) les gauches et désarmé la critique sociale sous le nom de léninisme ?

1 Quatrième de couverture de La gauche est-elle en état de mort cérébrale ? aux éditions Textuel, Petite encyclopédie critique, Paris, 2012, 80 pages, 8 euros.

2 Op. cit., page 56.

3 Idem, p. 64.

4 Idem, p. 13.

5 Idem, p. 20.

6 Idem, p. 42.

7 Où est passée la critique sociale ? aux éditions La Découverte, Bibliothèque du Mauss, Paris, 2012, 318 pages, 24 euros.

8 Op. cit., p. 37 et suivantes.

9 Idem, p. 14.

10 Idem, p. 28.