Eric Hobsbawm, historien et léniniste

Nous tra­dui­sons ci-dessous un article du Socia­list Stan­dard, men­suel du Socia­list Party of Great Bri­tain (SPGB, Parti socia­liste de Grande-Bretagne1), n° 1299 de novembre 2012 :

Le décès d’Eric Hobs­bawm le 1er octobre a mar­qué la fin d’une géné­ra­tion d’historiens de gauche qui, tout en défen­dant le maté­ria­lisme his­to­rique, ont rejeté la poli­tique mar­xienne en adop­tant le léninisme.

Les figures prin­ci­pales de ce groupe furent E.P. Thomp­son, Chris­to­pher Hill et Rod­ney Hil­ton, mais la liste inclut aussi Mau­rice Dobb, A.L. Mor­ton, Doro­thy Thomp­son, John Saville, Vic­tor Kier­nan, Raphael Samuel et George Rudé. Ils entrèrent au Parti com­mu­niste de Grande-Bretagne (CPGB) et furent actifs au sein du Com­mu­nist Party His­to­rians Group. En dépit de leurs carences poli­tiques, dans les décen­nies qui sui­virent la Seconde Guerre mon­diale leurs tra­vaux fai­saient par­tie de ce qui défiait l’Histoire aride de la haute poli­tique des « grands hommes », qui avait pré­cé­dem­ment dominé les études his­to­riques uni­ver­si­taires. Cer­tains conti­nuèrent leur acti­vité en fon­dant la Society for the Study of Labour His­tory (société pour l’étude de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier), et prirent part à l’essor et à l’établissement de l’histoire sociale « par en bas » comme dis­ci­pline aca­dé­mique. Ils pro­dui­sirent des œuvres qui furent par­fois chau­de­ment accueillies par des mili­tants du socia­lisme dési­reux d’acquérir des connais­sances dans une pers­pec­tive his­to­rique maté­ria­liste. Une par­tie du tra­vail de ce groupe conti­nuera à être une res­source fer­tile pour les mili­tants du socia­lisme. Si seule­ment ils avaient pu appli­quer leur maté­ria­lisme his­to­rique aussi rigou­reu­se­ment à leur propre époque qu’à celles qu’ils étudiaient res­pec­ti­ve­ment, ils ne se seraient pro­ba­ble­ment pas affi­liés au léninisme.

Hobs­bawm, à l’instar de nom­breux his­to­riens membres du Parti com­mu­niste qui devinrent plus tard des figures éminentes, se radi­ca­lisa durant l’Entre-deux-guerres, pla­çant ses espoirs dans l’Union sovié­tique. Cepen­dant la plu­part d’entre eux quit­tèrent le Parti com­mu­niste après la répres­sion russe du sou­lè­ve­ment hon­grois de 1956, déjà dés­illu­sion­nés par une com­pré­hen­sion nais­sante des hor­reurs de la Rus­sie de Sta­line et de la répres­sion d’Etat per­ma­nente. Hobs­bawm se sin­gu­la­risa en ne quit­tant pas le Parti com­mu­niste, dont il demeura membre jusqu’à son effon­dre­ment, et conti­nua dans une cer­taine mesure de faire l’apologie du bol­ché­visme jusqu’à sa mort.

Hobs­bawm ne fut pas un sta­li­nien impé­ni­tent, se fai­sant l’avocat de l’eurocommunisme dans les années 1970 et sou­te­nant la réforme du Labour Party de Neil Kin­nock dans les années 1980, mais il garda l’idée que l’Union sovié­tique était une expé­rience valable qui avait mal tourné. Dans ses mémoires il écri­vit : « le rêve de la révo­lu­tion d’Octobre est tou­jours quelque part en moi […] Je l’ai aban­donné, ou plu­tôt rejeté, mais il n’a pas été effacé. Jusqu’à ce jour, je me sur­prends à trai­ter la mémoire et la tra­di­tion de l’URSS avec indul­gence et ten­dresse »2. Dans un article pour le Guar­dian du 14 sep­tembre 2002, Hobs­bawm écri­vit : « Dans les pre­miers temps nous savions qu’un monde nou­veau était en train de naître dans le sang, les larmes et l’horreur : révo­lu­tion, guerre civile, famine… Du fait de l’effondrement de l’Ouest, nous avions l’illusion que même ce sys­tème bru­tal, expé­ri­men­tal mar­che­rait mieux que l’Ouest. C’était ça ou rien. »

Mais ce n’était pas « ça ou rien ». En tant que membre du CPGB, Hobs­bawm a sou­tenu l’Union sovié­tique parce qu’elle repré­sen­tait l’espoir de ceux qui croyaient de façon erro­née qu’une forme bru­tale de capi­ta­lisme d’Etat pou­vait se trans­for­mer en une véri­table société socia­liste. En tant que tel il était un adver­saire du Parti socia­liste de Grande-Bretagne, qui, déjà à l’époque, enten­dait établir le socia­lisme sur la base de la pro­priété com­mune réelle et du contrôle démo­cra­tique des moyens de pro­duc­tion, sans « période de tran­si­tion » impli­quant un capi­ta­lisme d’Etat. Dans un de ses articles, d’abord publié dans la New Left Review, Hobs­bawm écri­vit au sujet de H. M. Hynd­man et de la Social Demo­cra­tic Fede­ra­tion (SDF), et qua­li­fia le Parti socia­liste de Grande-Bretagne de « secte com­plè­te­ment hors sujet ». His­to­rien pour­tant connu pour son souci du détail, il data mal­en­con­treu­se­ment la fon­da­tion du parti en 1906 au lieu de 1904. Ceci est sans doute dû au fait que, comme la plu­part des his­to­riens qui reje­taient d’un revers de main ce parti, il n’avait jamais pris le temps d’examiner sérieu­se­ment son arrière-plan his­to­rique ou ses archives.

L’article conti­nuait par un appel à une rééva­lua­tion de la SDF qui avait jusque-là été mépri­sée par les his­to­riens de gauche. La SDF, avan­çait Hobs­bawm, avait démon­tré sa lon­gé­vité, avait un carac­tère pro­lé­ta­rien et de nom­breux tra­vailleurs de gauche en avaient été membres. Elle était carac­té­ri­sée non par le sec­ta­risme mais par une bien com­pré­hen­sible intran­si­geance (même si, en bon bol­ché­vik, Hobs­bawm remar­quait que la SDF était « lar­ge­ment inca­pable d’envisager […] les pro­blèmes de la révolte ou de la prise du pou­voir »). La recon­nais­sance habi­li­tée des réa­li­sa­tions de la SDF par Hobs­bawm est égale­ment appli­cable à la place his­to­rique du Parti socia­liste de Grande-Bretagne dans la vie poli­tique de la classe ouvrière bri­tan­nique. Mais une chose le met hors-jeu pour toute inclu­sion dans les archives du socia­lisme en Grande-Bretagne pour les his­to­riens de gauche : il ne s’est pas joint à la for­ma­tion du CPGB en 1920, mais s’y est opposé. Pour Hobs­bawm, la SDF avait du cré­dit en tant qu’elle fai­sait par­tie des anté­cé­dents poli­tiques bri­tan­niques à l’origine du CPGB. Le Parti socia­liste de Grande-Bretagne a défendu le socia­lisme tel que l’entendait Marx – contre le mar­ché et contre l’Etat – et était de ce fait anti-bolchévik. À cause de cela, ce parti fut ignoré ou som­mai­re­ment rejeté par les his­to­riens du com­mu­nisme et du mou­ve­ment ouvrier, qui étaient géné­ra­le­ment léni­nistes, trots­kistes ou travaillistes.

La décep­tion face aux réa­li­tés de l’Union sovié­tique a mené de nom­breux contem­po­rains d’Hobsbawm au sein du CPGB à une dés­illu­sion extrême, puis à des tra­jec­toires du même ordre dans dif­fé­rentes variantes poli­tiques de gauche. Alors que cette géné­ra­tion d’historiens appar­tient désor­mais elle-même au passé, le Parti socia­liste de Grande-Bretagne conti­nue la tâche qu’ils ont igno­rée, celle d’essayer de faire la révo­lu­tion socia­liste que le Parti bol­ché­vik de Rus­sie n’est jamais par­venu à faire. Cette tâche implique néces­sai­re­ment la com­pré­hen­sion et le rejet de la stra­té­gie de la sai­sie insur­rec­tion­nelle du pou­voir d’Etat et de l’instauration d’un capi­ta­lisme d’Etat comme che­min vers le socia­lisme. Les mili­tants du socia­lisme d’aujourd’hui ont tou­jours autant de tra­vail à effec­tuer pour extir­per les mots de socia­lisme et de com­mu­nisme de leur asso­cia­tion avec le capi­ta­lisme d’Etat et la bru­ta­lité de la stra­té­gie poli­tique sou­te­nue par Hobsbawm.

1 Parti d’extrême-gauche bri­tan­nique exis­tant depuis 1904 (voir le site inter­net worldsocialism.org/spgb ). Tra­duc­tion de Cri­tique Sociale, publiée avec l’accord du SPGB.

2 Inter­es­ting Times, p. 56. Tra­duit en fran­çais sous le titre Franc-tireur, auto­bio­gra­phie (publié par Ram­say en 2005, réédité par Hachette en 2007).

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