Extraits des Grundrisse de Karl Marx

Nous publions ci-dessous des extraits d’un texte important de Karl Marx, les « Grundrisse » (ou « Principes d’une critique de l’économie politique »). Rédigé en 1857 et 1858, dans le contexte d’une grave crise financière, le texte ne fut pas publié du vivant de Marx, et le manuscrit fut découvert par David Riazanov dans les années 1920. Il nous semble que ces réflexions conservent une profonde actualité, dans une époque de chômage de masse qui divise les travailleurs entre ceux qui sont en situation de surtravail, et ceux qui sont « privés d’emploi » (ce qui entraîne au sein de la société capitaliste : précarité, pauvreté, etc.).

« La création, en dehors du temps de travail nécessaire, de nombreux loisirs au profit de la société en général et de chaque individu en particulier pour le plein développement de ses facultés créatrices, apparaît dans le système capitaliste et précapitaliste comme temps de non-travail, comme loisir pour quelques-uns. Ce qu’il y a de nouveau dans le capital, c’est qu’il augmente le temps du surtravail des masses par tous les moyens de l’art et de la science, puisque aussi bien il a pour but immédiat non la valeur d’usage mais la valeur en soi, qu’il ne peut réaliser sans l’appropriation directe du temps de surtravail, qui constitue sa richesse.

Ainsi, réduisant à son minimum le temps du travail, le capital contribue malgré lui à créer du temps social disponible au service de tous, pour l’épanouissement de chacun. Mais, tout en créant du temps disponible, il tend à le transformer en surtravail. Plus il réussit dans cette tâche, plus il souffre de surproduction ; et sitôt qu’il n’est pas en mesure d’exploiter du surtravail, le capital arrête le travail nécessaire. Plus cette contradiction s’aggrave, plus on s’aperçoit que l’accroissement des forces productives doit dépendre non pas de l’appropriation du surtravail par autrui, mais par la masse ouvrière elle-même. Quand elle y sera parvenue – et le temps disponible perdra du coup son caractère contradictoire – le temps de travail nécessaire s’alignera d’une part sur les besoins de l’individu social, tandis qu’on assistera d’autre part à un tel accroissement des forces productives que les loisirs augmenteront pour chacun, alors que la production sera calculée en vue de la richesse de tous.

La vraie richesse étant la pleine puissance productive de tous les individus, l’étalon de mesure en sera non pas le temps de travail, mais le temps disponible. Adopter le temps de travail comme étalon de la richesse, c’est fonder celle-ci sur la pauvreté ; c’est vouloir que le loisir n’existe que dans et par l’opposition au temps de surtravail ; c’est réduire le temps tout entier au seul temps de travail et dégrader l’individu au rôle exclusif d’ouvrier, d’instrument de travail. C’est pourquoi le machinisme le plus perfectionné force l’ouvrier à consacrer plus de temps au travail que ne l’a jamais fait le sauvage de la brousse ou l’artisan avec ses outils simples et grossiers. […]

Le travail ne peut pas devenir un jeu, comme le veut Fourier, qui eut le grand mérite d’avoir proclamé comme fin ultime le dépassement, dans une forme supérieure, non point du mode de distribution mais de production. Le temps libre – qui est à la fois loisir et activité supérieure – aura naturellement transformé son possesseur en un sujet différent, et c’est en tant que sujet nouveau qu’il entrera dans le processus de la production immédiate. […]

De même que le système de l’économie bourgeoise se développe peu à peu, de même, aboutissement ultime de ce système, se développe peu à peu sa propre négation. Pour l’instant, nous avons en vue le processus de la production immédiate. Si nous considérons la société bourgeoise dans son ensemble, nous voyons que le dernier résultat du processus de la production sociale est la société elle-même, autrement dit l’homme lui-même dans ses rapports sociaux.

Dans ce mouvement, tout ce qui possède une forme fixe (le produit, etc.) n’apparaît que comme un moment passager, le processus de la production immédiate y compris. Il en est de même pour les conditions et les réalisations de ce processus, où seuls apparaissent comme sujets les individus dans leurs rapports réciproques, qu’ils reproduisent tout autant qu’ils les créent. C’est là le processus constant de leur propre mouvement, où ils se renouvellent eux-mêmes dans l’acte de renouveler le monde des richesses qu’ils créent. »1

1 Traduction de Jean Malaquais et Maximilien Rubel, dans : Karl Marx, Œuvres tome II (Economie II), Bibliothèque de la Pléiade, 1968, pages 307-311.