Anton Pannekoek : extraits des « Conseils ouvriers »

Anton Pannekoek (1873-1960) était un militant et théoricien marxiste néerlandais. Militant aux Pays-Bas et en Allemagne au sein du mouvement socialiste, il s’opposa à la Première Guerre mondiale. Il participa ensuite aux oppositions communistes qui critiquaient Lénine et ses partisans. Il s’inscrivait dans le courant du communisme des conseils, et dénonçait le capitalisme d’Etat mis en place par le gouvernement bolchevik.

Pannekoek était aussi un scientifique de renom, dont la carrière a parfois été entravée en raison de ses idées révolutionnaires.

Nous publions ci-dessous des extraits de son principal ouvrage : Les Conseils ouvriers, publié pour la première fois en 1947. Ces extraits sont issus du chapitre « La révolution des travailleurs », dans le tome 1 actuellement diffusé par les éditions Spartacus1.

« Parce qu’elle garde la classe ouvrière dans la soumission, la domination spirituelle de la bourgeoisie a la même importance que sa puissance physique. L’ignorance est une entrave à la liberté. Les vieilles idées et les traditions pèsent lourdement sur les esprits, même lorsqu’ils sont déjà touchés par les idées nouvelles. C’est qu’alors les objectifs sont vus sous l’angle le plus étroit, les mots d’ordre ronflants sont acceptés sans critique, les illusions sur les succès faciles, les demi-mesures et les fausses promesses, détournent de la bonne voie. On mesure ainsi toute l’importance des forces intellectuelles pour les travailleurs. Le savoir et la perspicacité sont des facteurs essentiels pour la montée de la classe ouvrière.

La révolution ouvrière ne sera pas l’effet d’une force physique brutale, ce sera une victoire de l’esprit. Elle sera certainement l’œuvre de la puissance résultant de la masse des ouvriers, mais cette puissance sera avant tout spirituelle. Les travailleurs ne gagneront pas parce qu’ils ont des poings solides – les poings sont facilement commandés, voire même retournés contre leurs possesseurs, par des esprits rusés ; ils ne gagneront pas non plus parce qu’ils seront la majorité – les majorités ignorantes et inorganisées ont régulièrement été tenues en sujétion et dans l’impuissance, par des minorités organisées et instruites. La majorité ne vaincra que si des forces, morales et intellectuelles, puissantes lui permettent de dépasser et dominer ses maîtres. Au cours de l’histoire, les révolutions n’ont réussi que parce que de nouvelles forces spirituelles se sont levées dans les masses.

La force physique aveugle ne peut que détruire. Pourtant les révolutions sont des périodes constructives de l’évolution de l’humanité. Et plus encore que toutes celles qui se sont déroulées dans le passé, la révolution qui fera des travailleurs les maîtres du monde exigera les plus hautes qualités morales et intellectuelles. […]

Où les travailleurs trouveront-ils le savoir dont ils ont besoin ? Les sources en sont nombreuses : toute une littérature scientifique de livres et de brochures, expliquant les faits fondamentaux et les théories de la société et du travail, existe déjà et d’autres suivront. Mais ces ouvrages présentent la plus grande diversité d’opinion sur ce qui doit être fait ; et les travailleurs eux-mêmes doivent choisir et distinguer ce qui est vrai et juste. Ils doivent utiliser leur propre cerveau, réfléchir d’une manière approfondie, discuter sérieusement. Car ils auront sans arrêt à faire face à de nouveaux problèmes, problèmes auxquels les vieux livres n’apportent aucune solution. On ne peut y trouver qu’une connaissance générale de la société et du Capital ; ils présentent des principes et des théories tirés d’expériences précédentes. Notre propre tâche est d’en chercher l’application à des situations sans cesse renouvelées.

Cette nécessaire compréhension ne peut résulter de l’instruction d’une masse ignorante par de savants professeurs, du bourrage de crânes d’élèves passifs. Elle ne peut s’acquérir que par l’auto-éducation, par cette activité intense qui anime les cerveaux d’un vif désir de comprendre le monde. La tâche de la classe ouvrière serait bien facile, si elle ne consistait qu’à recevoir la vérité établie de ceux qui la connaissent. Mais la vérité dont les ouvriers ont besoin n’existe nulle part au monde, si ce n’est en eux-mêmes. Elle doit donc être développée en eux-mêmes et par eux-mêmes. […]

Il existe des groupes et des partis qui se prétendent détenteurs exclusifs de la vérité. Ils tentent de gagner les travailleurs à leurs vues par la propagande et d’exclure et annihiler toutes les autres opinions. Par la contrainte morale et, quand ils en ont les moyens, aussi par la contrainte physique, ils essaient d’imposer leurs idées aux masses. Il doit être clair pour tous que l’enseignement unilatéral d’un système de doctrines ne peut que servir – et en fait ne sert qu’à – fabriquer des suiveurs obéissants. Par là il soutient la vieille domination ou en prépare une nouvelle. L’auto-émancipation des masses laborieuses sous-entend l’autonomie de la pensée, l’apprentissage par soi-même. Elle exige que les masses déterminent elles-mêmes ce qui est vrai et ce qui est faux, par l’activité de leur propre intellect. Faire travailler son cerveau est beaucoup plus difficile et beaucoup plus fatiguant que faire travailler ses muscles. Mais il faut y arriver car c’est le cerveau qui commande aux muscles, et si on ne le fait pas, ce seront d’autres cerveaux qui les commanderont.

C’est pourquoi la liberté sans limites de discussion, d’expression et d’opinion est le seul air qui soit respirable, au cours des luttes ouvrières. […] Restreindre la liberté de discussion, c’est empêcher les travailleurs d’accéder à la connaissance qui leur est nécessaire. Tout despotisme d’autrefois, toute dictature d’aujourd’hui commencent par persécuter la presse ou même par supprimer sa liberté ; toute restriction apportée à cette liberté est le premier pas pour amener les ouvriers sous la domination de nouveaux maîtres, quels qu’ils soient. […]

L’éveil de la conscience de classe, une connaissance plus approfondie de la société et de son développement entraînent la libération de l’esclavage spirituel, la fin de la passivité, l’ouverture aux forces intellectuelles, la montée des masses vers une humanité véritable. L’union pour un combat commun c’est déjà, fondamentalement, une libération sociale ; les travailleurs, asservis par le Capital, retrouvent leur liberté d’action. De la soumission ils s’éveillent à l’indépendance, collectivement, par cette union organisée qui défie la puissance de leurs maîtres. Progresser pour la classe ouvrière, c’est faire progresser ces facteurs de sa puissance.

Ce qui peut être gagné comme amélioration des conditions de travail et de vie dépend de la force que les travailleurs ont acquise ; si cette force décline, même relativement, soit par rapport à celle du capitalisme, soit par suite d’une clairvoyance et d’efforts insuffisants ou de changements sociaux inévitables – les conditions de travail des ouvriers en pâtiront. Il n’y a qu’un seul critère pour juger de toute forme d’action, de toute tactique, de toute méthode de lutte, de toute forme d’organisation : accroissent-elles ou non la puissance des travailleurs ? Dans la situation présente sans doute, mais aussi, et c’est l’essentiel, en vue de l’avenir, pour atteindre le but suprême, la destruction du capitalisme. […]

La lutte est une source intarissable de puissance pour une classe en développement. On ne peut prévoir maintenant quelles formes prendra le combat des travailleurs pour leur libération. […] La classe ouvrière doit trouver et développer les formes de lutte adaptées à ses besoins. Lutter présuppose qu’elle suit la voie qu’elle a choisie librement, guidée par ses intérêts de classe, indépendante de ses anciens maîtres, donc opposée à eux. Dans la lutte ses facultés créatrices s’affirment par la découverte des voies et des moyens. Autrefois les formes d’action de la classe ouvrière avaient surgi spontanément de sa pratique et de son imagination ; grève, vote, manifestation de rue, meeting de masse, tracts, grève politique, autant d’exemples. Il en sera de même demain.

Les actions, quelles qu’en puissent être les formes, auront toujours les mêmes caractères, le même but, le même effet : faire croître les éléments propres à la puissance de classe, affaiblir et détruire les forces de l’ennemi. A en juger par l’expérience, ce sont les grèves politiques de masse qui ont les plus fortes conséquences ; dans l’avenir elles pourraient être encore plus efficaces. Au cours de ces grèves, nées de crises aigües au sein de fortes tensions, les élans sont trop impétueux, les perspectives sont trop vastes pour que syndicats ou partis, comités ou états-majors de dirigeants officiels puissent en prendre la tête. Elles portent la marque des actions directes de masse.

Les travailleurs n’entrent pas en grève individuellement mais par usine, en tant que personnel décidant collectivement de l’action. Immédiatement des comités de grève se forment, ils regroupent les délégués de toutes les entreprises et présentent déjà les traits des conseils ouvriers. Ils doivent réaliser l’unité dans l’action et, autant que possible, l’unité dans les idées et les méthodes, en assurant l’interaction continuelle entre les impulsions de la lutte, au sein des assemblées d’usines, et les discussions au sein des conseils. C’est ainsi que les travailleurs créent leurs propres organes, s’opposant aux organes de la classe dominante. […]

Les travailleurs peuvent bien être vaincus à un certain moment, et être découragés, leurs organisations peuvent bien être détruites, leurs droits abolis, mais les forces toujours en mouvement du capitalisme, leurs propres forces internes et leur indestructible volonté de vivre, les remettront sur pied une fois de plus. Le capitalisme non plus ne peut être détruit d’un seul coup ; même si sa forteresse, l’Etat et sa puissance, est ébranlée et démolie, la classe capitaliste dispose encore de tout le poids de ses forces physiques et spirituelles. […] Mais, finalement, la classe qui constitue la majorité du peuple, celle dont le travail est à la base de la société, celle qui a la disposition directe de l’appareil de production, cette classe doit l’emporter. Et cette victoire doit prendre la forme d’une dissolution et d’un écroulement du pouvoir d’Etat, cette organisation la plus puissante de la classe capitaliste, sous l’action de la solide organisation de la classe majoritaire. »

1 A. Pannekoek, Les Conseils ouvriers – tome I, Spartacus, 2010 : atheles.org/spartacus/livres/lesconseilsouvrierstomei/