Maximilien Rubel : « Flora Tristan et Karl Marx »

Maxi­mi­lien Rubel (1905–1996) était un his­to­rien du socia­lisme, spé­cia­liste de Karl Marx, et mili­tant pour un socia­lisme des conseils ouvriers. L’Ency­clo­pé­die poli­tique et his­to­rique des femmes parue en 1997, à laquelle il a par­ti­cipé, lui est dédiée1. Cet article est paru dans la revue La Nef n° 14, en jan­vier 1946, et n’avait jamais été réédité depuis.

(nous avons égale­ment publié ce texte en bro­chure : le PDF est mis en page pour être imprimé au for­mat A5)

L’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat moderne – thème essen­tiel de l’enseignement de Marx et d’Engels – fut pro­cla­mée pour la pre­mière fois, il y a cent ans, sous la forme d’un nou­vel évan­gile, par une femme dont le nom est aujourd’hui ignoré par l’immense majo­rité de tous ceux qui pré­tendent mili­ter pour la même cause. L’oubli qui enve­loppe cette noble et tra­gique figure du mou­ve­ment ouvrier semble d’autant plus défi­ni­tif, que le cen­te­naire de sa mort n’a trouvé aucun écho dans aucune publi­ca­tion et dans aucun pério­dique fran­çais – à moins qu’une main pieuse d’ouvrier ou d’ouvrière n’ait déposé, le 14 novembre 1944, quelques fleurs sur sa tombe, à Bor­deaux, sur laquelle on peut lire l’inscription sui­vante : « A la mémoire de Madame Flora Tris­tan, auteur de l’Union Ouvrière, les Tra­vailleurs recon­nais­sants. Liberté, Ega­lité, Fra­ter­nité, Soli­da­rité. »

Nous devons l’unique bio­gra­phie com­plète et conscien­cieuse de Flora Tris­tan à la plume de Jules-L. Puech : La Vie et l’œuvre de Flora Tris­tan (chez Rivière, 1925). Rete­nons les faits et les dates prin­ci­paux de cette exis­tence courte et tra­gique : née le 7 avril 1803, à Paris, de l’union reli­gieu­se­ment et non civi­le­ment consa­crée d’un colo­nel péru­vien, don Mariano de Tris­tan, et d’une mère fran­çaise, Thé­rèse Lainé, Flora per­dit son père à l’âge de six ans et vécut, avec sa mère, dans un dénue­ment quasi total jusqu’à l’âge de dix-sept ans, quand elle se maria au litho­graphe André Cha­zal chez qui elle était entrée comme ouvrière colo­riste. Se sen­tant mal­heu­reuse et incom­prise, et le divorce étant aboli depuis 1816, Flora quitta le foyer conju­gal en 1825, emme­nant ses deux enfants et enceinte d’un troi­sième. Confiant ses trois enfants à sa mère, Flora se plaça comme femme de chambre auprès d’une dame anglaise et fit plu­sieurs voyages en Angle­terre. Expo­sée aux per­sé­cu­tions d’un mari offensé et jaloux, Flora prit la réso­lu­tion de par­tir au Pérou, pour récla­mer à son oncle pater­nel, don Pio de Tris­tan, homme immen­sé­ment riche et influent, sa part de l’héritage de son père. C’est ce voyage extrê­me­ment long et pénible qui a révélé à Flora Tris­tan sa voca­tion d’apôtre révo­lu­tion­naire. Don Pio, s’abritant der­rière la loi, contesta à la fille natu­relle de son frère tout droit à la for­tune de ce der­nier, mais lui accorda une modeste pen­sion. De son retour à Paris datent ses débuts lit­té­raires. Dès son pre­mier écrit (Néces­sité de faire bon accueil aux femmes étran­gères, 1835), elle se révéla fémi­niste et inter­na­tio­na­liste. En 1838, elle fut vic­time d’un atten­tat par son mari qui la blessa d’un coup de feu et fut condamné à vingt ans de tra­vaux for­cés. Gué­rie de sa bles­sure, libre enfin, Flora por­tera désor­mais le nom de Tris­tan. C’est après avoir réussi à faire impri­mer l’Union ouvrière que com­mença son véri­table apos­to­lat. Durant quelques mois elle fit son tour de France à tra­vers les grands centres indus­triels. Ayant contracté la fièvre typhoïde, Flora dut s’aliter à Bor­deaux, où elle s’éteignit le 14 novembre 1844. Sa fille Aline épousa le marin bre­ton Clo­vis Gau­guin, dont elle eut Paul Gau­guin, le peintre de génie.

I

Dans les pre­miers mois de 1843, on vit appa­raître dans cer­tains milieux ouvriers pari­siens une femme d’un charme et d’une beauté exo­tiques, à l’allure fière et indé­pen­dante, deman­dant à être enten­due pour expo­ser ce qu’elle appe­lait son Idée et se pré­ten­dant char­gée d’une mis­sion pro­vi­den­tielle. La sim­pli­cité géniale de son mes­sage contras­tait étran­ge­ment avec sa pré­ten­tieuse atti­tude d’apôtre. Elle décla­rait péremp­toi­re­ment ne rien devoir aux doc­tri­naires glo­rieux ou obs­curs de son temps, et notam­ment n’être ni saint-simonienne, ni fou­rié­riste, ni owe­nienne. Par contre, elle témoi­gnait une cer­taine sym­pa­thie aux écri­vains ouvriers, à Agri­col Per­di­guier, à Gos­set, à Moreau et à Adolphe Boyer, connus pour avoir, par leurs écrits et leur acti­vité de pro­pa­gande, tenté de réa­li­ser une réforme radi­cale du com­pa­gnon­nage en en extir­pant l’esprit sectaire.

Flora Tris­tan n’était alors pas une incon­nue dans le monde lit­té­raire et artis­tique, qui avait accueilli assez sym­pa­thi­que­ment son récit auto­bio­gra­phique, les Péré­gri­na­tions d’une Paria (1838), son roman à thèse sociale Méphis (1838), et sur­tout ses Pro­me­nades dans Londres (1840). Par ce der­nier livre, elle s’était signa­lée à l’attention de la presse ouvrière, notam­ment à la Ruche popu­laire. L’édition popu­laire des Pro­me­nades dans Londres (1842) por­tait cette dédi­cace aux classes ouvrières : « Tra­vailleurs, c’est à vous tous et toutes que je dédie mon livre ; c’est pour vous ins­truire sur votre posi­tion que je l’ai écrit : donc, il vous appar­tient. »

Avec une incroyable téna­cité, met­tant au ser­vice de sa mis­sion une rare éner­gie de carac­tère, Flora acca­blait ses contra­dic­teurs d’ardentes exhor­ta­tions et ne leur ména­geait pas cri­tiques et reproches. Son Idée, elle l’avait expo­sée dans un manus­crit qu’elle refusa de com­mu­ni­quer à un comité d’ouvriers qui s’était pro­posé de l’examiner de près. C’est seule­ment devant les repré­sen­tants de la classe ouvrière tout entière qu’elle accep­te­rait de dis­cu­ter non pas le fond de l’Idée, mais les moyens de sa réalisation.

Ne pou­vant trou­ver d’éditeur, Flora se mit à qué­man­der des sous­crip­tions pour faire impri­mer son manus­crit. Sur la liste de sous­crip­teurs figurent, dans un voi­si­nage sur­pre­nant, les noms de Béran­ger, Consi­de­rant, George Sand, Eugène Sue, Agri­col Per­di­guier, Vin­çard, Paul de Kock, Mar­ce­line Desbordes-Valmore, Louis Blanc et d’autres. Cabet et Enfan­tin avaient refusé leur secours.

C’est le 1er juin 1843 que parut l’opuscule qui divul­gua avec une clarté et une conci­sion admi­rables l’Idée de Flora Tris­tan, à qui Jules-L. Puech confère avec juste rai­son le titre d’ancêtre du mou­ve­ment fémi­niste et du socia­lisme ouvrier.

Le petit livre reçut un accueil enthou­siaste dans tous les milieux de l’élite ouvrière. Il fut demandé, ainsi que son auteur, dans toutes les grandes villes de France. Bien­tôt deux nou­velles éditions en furent publiées, pour­vues d’amples pré­faces, grâce aux sous­crip­tions spon­ta­nées des ouvriers eux-mêmes. La pré­face à la deuxième édition fait l’éloge de cet éveil de la conscience ouvrière oubliant l’esprit de cote­rie et répon­dant d’un seul élan à l’appel d’une pro­lé­taire qui ne deman­dait rien pour elle-même, mais exi­geait au contraire que sa per­sonne fût oubliée au pro­fit de son Idée.

Un pros­pec­tus dis­tri­bué en des mil­liers d’exemplaires résume en neuf points le contenu de l’Union ouvrière :

« 1. Consti­tuer la classe ouvrière au moyen d’une Union com­pacte, solide et indissoluble.

2. Faire repré­sen­ter la classe ouvrière devant la nation par un défen­seur choisi par l’Union ouvrière et sala­rié par elle, afin qu’il soit bien constaté que cette classe a son droit d’être, et que les autres classes l’acceptent.

3. Récla­mer, au nom du droit, contre les empiè­te­ments et les privilèges.

4. Faire recon­naître la légi­ti­mité de la pro­priété des bras. (en France, 25 mil­lions de pro­lé­taires n’ont pour toute pro­priété que leurs bras.)

5. Faire recon­naître la légi­ti­mité du droit au tra­vail pour tous et pour toutes.

6. Exa­mi­ner la pos­si­bi­lité d’organiser le tra­vail dans l’état social actuel.

7. Ele­ver dans chaque dépar­te­ment des Palais de l’Union ouvrière où l’on ins­truira les enfants de la classe ouvrière intel­lec­tuel­le­ment et pro­fes­sion­nel­le­ment, et où seront admis les ouvriers et ouvrières bles­sés en tra­vaillant et ceux qui sont infirmes et vieux.

8. Recon­naître l’urgente néces­sité de don­ner aux femmes du peuple une éduca­tion morale, intel­lec­tuelle et pro­fes­sion­nelle, afin qu’elles deviennent les agents mora­li­sa­teurs des hommes du peuple.

9. Recon­naître, en prin­cipe, l’égalité en droit de l’homme et de la femme comme étant l’unique moyen de consti­tuer l’Unité humaine. »

Parmi les cen­taines de lettres que Flora rece­vait au cours de son bref apos­to­lat, celle d’un avo­cat mérite d’être men­tion­née, car l’appréciation qu’elle donne de l’opuscule de la Paria cor­ro­bore par­fai­te­ment le juge­ment que Marx va por­ter, quelques mois plus tard, sur le socia­lisme français :

« Votre livre a une valeur pra­tique immense. Ce n’est pas une pure expres­sion de théo­ries et de doc­trines cent fois ensei­gnées en vain, — c’est un acte… On a assez dis­cuté, il faut agir aujourd’hui, sous peine de res­ter à la même place ou même de rétro­gra­der. La spé­cu­la­tion pure n’a jamais accom­pli un pro­grès écla­tant, une révo­lu­tion en ce monde. L’action seule a cette puis­sance. »

Le cadre de cet essai volon­tai­re­ment limité et des­tiné sur­tout à répa­rer le tort d’un oubli que les cir­cons­tances actuelles expliquent peut-être sans le jus­ti­fier, ne per­met pas d’analyser plus lon­gue­ment le méca­nisme du plan d’affranchissement social conçu par Flora Tris­tan à l’intention du pro­lé­ta­riat uni­ver­sel. Signa­lons tou­te­fois que l’importance et la por­tée de son mes­sage furent recon­nues dès 1850 par l’allemand Lorenz von Stein, auteur d’une His­toire du Socia­lisme et du Com­mu­nisme en France bien connue de Marx. Voici le juge­ment que von Stein porta sur Flora Tristan :

« C’est, peut-être, chez elle que se mani­feste avec plus de force que chez les autres réfor­ma­teurs, la conscience que la classe ouvrière est un tout, et qu’elle doit se faire connaître comme un tout, agir soli­dai­re­ment, et avec une volonté et des forces com­munes, selon un but com­mun, si elle veut sor­tir de sa condi­tion. »

En un mot, le sens du mes­sage de Flora Tris­tan, c’est l’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat.

II

Lorsque Marx, ayant pris le che­min de l’exil, vint s’installer fin octobre 1843 à Paris, il n’était pas encore acquis au com­mu­nisme ou du moins à ce qu’on appe­lait alors ainsi. Vou­lant réfu­ter Hegel avec ses propres armes, il rêvait encore d’un Etat « par­fait » et « vrai » qu’il oppo­sait à la cari­ca­ture spé­cu­la­tive de l’Etat bureau­cra­tique du phi­lo­sophe prus­sien. Les deux articles sur la Ques­tion juive parus dans les Annales franco-allemandes en février 1844, ont cer­tai­ne­ment été écrits encore en Alle­magne, juste avant le départ de Marx pour la France, tan­dis que l’essai sur la Phi­lo­so­phie du Droit de Hegel, égale­ment paru dans les Annales, témoigne chez Marx d’un pro­fond chan­ge­ment doc­tri­nal : il venait de décou­vrir le pro­lé­ta­riat. Cette décou­verte sera désor­mais dans l’esprit de Marx insé­pa­rable d’une autre convic­tion qu’il n’abandonnera plus jamais et qui res­tera le thème essen­tiel, bien que pas tou­jours expli­cite, de son œuvre : l’émancipation du pro­lé­ta­riat ne peut se réa­li­ser que sous la forme de l’auto-émancipation.

L’apparition et l’activité de Flora Tris­tan, quelques mois avant l’arrivée de Marx à Paris, et pen­dant le séjour de ce der­nier dans la capi­tale fran­çaise, furent-elles pour quelque chose dans cette décou­verte de Marx et dans la convic­tion qu’il en a tirée ?

Les quelques allu­sions à l’œuvre de Flora Tris­tan dans la Sainte Famille, où son nom est cité deux fois, ne per­met­traient pas, à elles seules, de don­ner une réponse satis­fai­sante à cette ques­tion. Pour y répondre d’une façon caté­go­rique, il est néces­saire de don­ner du silence quasi-total que Marx et Engels ont observé à l’égard de la Paria, une inter­pré­ta­tion qui découle impli­ci­te­ment de leur appré­cia­tion des doc­tri­naires et uto­pistes d’une part, et du mou­ve­ment réel de la classe ouvrière d’autre part.

Avant de ten­ter cette inter­pré­ta­tion, essayons de répondre à une ques­tion beau­coup plus simple et qui ne manque pas d’intérêt : Marx a-t-il ren­con­tré Flora Tristan ?

On est d’autant plus en droit de sou­le­ver cette ques­tion qu’on sait que trois hommes de l’entourage immé­diat de Marx et qui étaient alors ses intimes, Arnold Ruge, coédi­teur avec Marx des Annales franco-allemandes, Moses Hess et Ger­man Mäu­rer, col­la­bo­ra­teurs à ces Annales, ont assisté à des réunions que Flora Tris­tan orga­ni­sait chez elle, rue du Bac2. Ruge en a laissé plu­sieurs rela­tions dans ses lettres et dans ses mémoires.

On peut juger de l’impression que la Paria a faite sur Ruge d’après une lettre que ce der­nier, se trou­vant fin 1843 en Alle­magne, écri­vit à Marx ins­tallé depuis peu à Paris : « Je pense que vous avez écrit à Prou­dhon », y est-il dit dans un post-scriptum. « Autre­ment nous devrons nous pas­ser des Fran­çais, en fin de compte. Ou nous devrions aler­ter les femmes, la (George) Sand et la Tris­tan. Elles sont plus radi­cales que Louis Blanc et Lamar­tine. »

Pour ce qui est de Prou­dhon, il est cer­tain que Marx a suivi le conseil de Ruge. Nous savons en effet, grâce au propre témoi­gnage de Marx, que pen­dant son séjour à Paris il entra en rela­tions per­son­nelles avec Prou­dhon et que dans de longues dis­cus­sions, qui duraient par­fois toute la nuit, il lui « injec­tait » la phi­lo­so­phie de Hegel.

Il est presque aussi cer­tain qu’en ce qui concerne Flora Tris­tan – et George Sand – Marx ne s’est pas conformé au désir de son col­la­bo­ra­teur. Non pas que l’Idée de la Paria lui eût paru peu ori­gi­nale ni qu’il l’eût esti­mée utopique.

Bien au contraire : quelque para­doxal que cela pût paraître, c’est parce que l’originalité et le réa­lisme de l’Idée ne lui échap­paient aucu­ne­ment que Marx s’est bien gardé, soit de recher­cher le contact per­son­nel avec Flora Tris­tan, soit de lui consa­crer, dans son œuvre, une place ou une atten­tion par­ti­cu­lière. Il s’est sim­ple­ment borné, avec Engels, à défendre l’Union ouvrière contre les attaques mal­veillantes des idéo­logues post-hégéliens qui repro­chaient à la Paria son « dog­ma­tisme fémi­nin » et lui fai­saient un grief d’avoir pris ses for­mules « dans les caté­go­ries de ce qui existe ».

Or, quoique si brève et en appa­rence si insi­gni­fiante, cette unique allu­sion à l’Idée de Flora Tris­tan nous livre la clef pour com­prendre le silence, par ailleurs si énig­ma­tique, que Marx et Engels ont gardé au sujet de la Paria, s’abstenant même de la men­tion­ner dans le cha­pitre du Mani­feste com­mu­niste trai­tant de la lit­té­ra­ture socia­liste et communiste.

Nous avons vu que Flora, en s’adressant aux ouvriers, se croyait inves­tie d’un pou­voir sur­na­tu­rel. Ses lettres et sur­tout son jour­nal intime, inédit3, en font foi. Il n’est pas dou­teux que sa conduite a été mar­quée par le mys­ti­cisme des saints-simoniens qui prê­chaient la venue de la Femme-messie. Quoi qu’il en soit, le fait est là : tout en menant pas­sion­né­ment sa pro­pa­gande en faveur de son Idée, Flora rat­ta­chait l’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat à la volonté d’une force trans­cen­dante – qu’elle appe­lait « Dieux » –, volonté qu’elle se croyait appe­lée à mettre en exécution.

Or Marx, en s’exilant d’Allemagne, avait fui non seule­ment le des­po­tisme prus­sien, mais aussi la ter­reur des idées pures que les jeunes-hégéliens y fai­saient sévir. La Sainte Famille et l’Idéo­lo­gie alle­mande sont l’expression de la haine que Marx et Engels avaient contrac­tée contre les spé­cu­la­tions arbi­traires et vani­teuses des épigones de Hegel. Ils y virent un genre de super­sti­tion théo­lo­gique, dans laquelle l’Esprit absolu de Hegel avait pris la place du Dieu per­son­nel de l’Eglise.

Il est vrai que l’Idée de Flora Tris­tan n’avait rien de com­mun avec l’idéalisme creux des pseudo-philosophes alle­mands qui reje­taient les « for­mules » de la Paria à cause de leur ori­gine pure­ment empi­rique. Ce dont les Bruno Bauer et consorts vou­laient faire un grief à cette femme, à savoir d’avoir trouvé son Idée « dans les caté­go­ries de ce qui existe », Marx devait le consi­dé­rer comme l’immense mérite de Flora Tris­tan : l’idée de l’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat était, pour ainsi dire, dans l’air, puisque le « mou­ve­ment his­to­rique auto­nome » – comme dira bien­tôt le Mani­feste com­mu­niste – de la classe ouvrière se des­si­nait net­te­ment dans les événe­ments en France et en Angle­terre, depuis 1830. Marx n’avait aucune confiance dans les idées iso­lées de la réa­lité sociale, sépa­rées des inté­rêts réels d’une classe de la société. Le volu­mi­neux ouvrage, la Sainte Famille, est un pam­phlet véhé­ment dirigé contre les ido­lâtres de l’esprit, et une apo­lo­gie ardente de la masse popu­laire et de ses mou­ve­ments révo­lu­tion­naires. « Des idées, y est-il dit, ne peuvent jamais mener au-delà d’un ancien ordre du monde, elles peuvent seule­ment mener au-delà des idées de l’ancien ordre du monde. Des idées ne peuvent abso­lu­ment rien réa­li­ser. Pour réa­li­ser les idées, il faut les hommes qui mettent en jeu une force pra­tique. » Et ailleurs : « La masse pres­crit à l’histoire sa tâche et son occu­pa­tion. »4

Flora Tris­tan ne l’entendait pas ainsi, quant à son Idée. Sans contes­ter les leçons de ses voyages en Angle­terre, elle n’aurait pour­tant nul­le­ment admis que son mes­sage lui eût été sug­géré par « ce qui exis­tait » alors dans les pays où se déve­lop­pait un pro­lé­ta­riat indus­triel. Elle tenait pas­sion­né­ment à son ins­pi­ra­tion divine.

De son côté, Marx recon­nut le for­mi­dable dyna­misme de la « for­mule » tris­ta­nienne. Mais il en com­prit égale­ment l’origine pure­ment pro­fane. L’appel à l’union uni­ver­selle du pro­lé­ta­riat allait ainsi deve­nir, grâce au génie de Marx, un pos­tu­lat éthique dépouillé de tout arti­fice super­sti­tieux et basé entiè­re­ment sur la com­pré­hen­sion ration­nelle des inté­rêts de la classe ouvrière, inté­rêts qui, selon lui, coïn­cident avec le salut de l’humanité tout entière.

Abs­trac­tion faite de l’aspect mys­tique de l’attitude de Flora, ses ouvrages témoignent d’une intel­li­gence pra­tique et d’un bon sens par­faits. Ses Pro­me­nades dans Londres, parues sept ans avant la Situa­tion de la Classe ouvrière en Angle­terre de F. Engels, contiennent une vision pré­cise des luttes de classes dont les villes indus­trielles bri­tan­niques offraient alors le spectacle.

Cepen­dant, Marx ne pou­vait pas faire abs­trac­tion du mys­ti­cisme dont Flora Tris­tan enve­lop­pait son mes­sage si pure­ment humain, si plei­ne­ment réa­liste. Celui-ci devait être, aux yeux du fon­da­teur du socia­lisme scien­ti­fique, le résul­tat d’une connais­sance objec­tive de la réa­lité sociale, d’une com­pré­hen­sion rai­son­née de la marche de l’histoire, d’une ana­lyse théo­rique des condi­tions de pro­duc­tion à tra­vers les civi­li­sa­tions. En d’autres termes, l’idée d’auto-émancipation du pro­lé­ta­riat cor­res­pon­dait, selon Marx, à une néces­sité intrin­sèque de l’évolution his­to­rique et nul­le­ment au décret mys­té­rieux d’une force sur­hu­maine. Faire le silence autour de l’Idée, par ailleurs si incon­tes­ta­ble­ment ori­gi­nale, de Flora Tris­tan, signi­fiait pour Marx : épar­gner au pos­tu­lat essen­tiel de son propre ensei­gne­ment le sort réservé aux doc­trines uto­piques et aux escha­to­lo­gies religieuses.

Presque au même moment où Flora com­mença son tour de France pour prê­cher devant les masses ouvrières l’évangile de l’auto-affranchissement, Marx exprima, dans les Annales franco-allemandes, le prin­cipe de son propre mes­sage révo­lu­tion­naire : « L’avantage de la nou­velle ten­dance, c’est jus­te­ment que nous ne vou­lons pas anti­ci­per le monde dog­ma­ti­que­ment, mais décou­vrir le monde nou­veau en com­men­çant par la cri­tique du monde ancien. » Et plus loin : « Nous ne nous pré­sen­tons pas au monde en doc­tri­naires armés d’un nou­veau prin­cipe : voici la vérité, agenouille-toi ! Nous déve­lop­pons pour le monde des prin­cipes nou­veaux que nous tirons des prin­cipes mêmes du monde. Nous ne lui disons pas : renonce à tes luttes, ce sont des enfan­tillages ; c’est à nous de te faire entendre la vraie devise du com­bat. Tout ce que nous fai­sons, c’est mon­trer au monde pour­quoi il lutte en réa­lité, et la conscience est une chose qu’il doit faire sienne, même contre son gré. »5

Vers la même époque, Flora n’inscrivit-elle pas dans son jour­nal les phrases sui­vantes : « Le peuple juif était mort dans l’abaissement, et Jésus l’a relevé ; le peuple chré­tien est mort aujourd’hui dans l’abaissement et Flora Tris­tan, la pre­mière femme forte, le relè­vera. Oh oui ! Je sens en moi un monde nou­veau et je don­ne­rai ce nou­veau monde à l’ancien monde qui croule et périt. »

Fai­sant sien le mes­sage de la Paria, Marx le pur­geait de tout résidu mys­tique en le fai­sant décou­ler de ce qu’il appe­lait l’action his­to­rique propre du pro­lé­ta­riat, et en démon­trant que « l’existence d’idées révo­lu­tion­naires à une époque déter­mi­née sup­pose l’existence préa­lable d’une classe révo­lu­tion­naire » (Idéo­lo­gie alle­mande)6.

Tout en recon­nais­sant que le phé­no­mène des luttes de classes à tra­vers l’histoire avait été constaté avant lui – par un R. Peel ou par un Gui­zot, par exemple –, Marx s’est efforcé de don­ner à cette consta­ta­tion pure­ment empi­rique une signi­fi­ca­tion qui ne découle point auto­ma­ti­que­ment de l’observation de la réa­lité his­to­rique et sociale. Si, dans le passé, les luttes de classes se sont dérou­lées d’une manière spon­ta­née et pour ainsi dire ins­tinc­tive, la lutte de classes moderne entre le pro­lé­ta­riat et la bour­geoi­sie, pour abou­tir, doit être menée avec une pleine conscience du carac­tère par­ti­cu­lier des anta­go­nismes sociaux et de l’objectif his­to­rique qui est la créa­tion d’une société sans classes. C’est pour­quoi le Mani­feste com­mu­niste parle de consti­tu­tion des pro­lé­taires en classe et en parti dis­tinct, ter­mi­no­lo­gie qui per­met d’affirmer qu’il s’agit là d’un pos­tu­lat éthique.

Or, c’est Flora Tris­tan qui, la pre­mière, a énoncé ce pos­tu­lat, dans les termes mêmes employés ulté­rieu­re­ment par Marx. C’est elle qui, la pre­mière, a insisté sur la néces­sité de « consti­tuer la classe ouvrière » et de fon­der une orga­ni­sa­tion de classe qui tient à la fois du syn­di­cat et du parti poli­tique, syn­thèse dont Marx n’a jamais cessé de sou­hai­ter la réa­li­sa­tion, allant même jusqu’à subor­don­ner l’activité du parti – acti­vité qu’il vou­lait essen­tiel­le­ment éduca­tive – à l’action auto­nome des syn­di­cats – action qu’il vou­lait consciente du but his­to­rique. Et c’est, enfin, Flora Tris­tan qui, la pre­mière, a donné à son appel à l’union des tra­vailleurs une por­tée uni­ver­selle, en admet­tant dans l’Union ouvrière tous les pro­lé­taires, sans dis­tinc­tion de natio­na­lité ni de sexe.

Cette géniale anti­ci­pa­tion de ce qui sera, pen­dant les cent ans à venir et avec des for­tunes diverses, la tech­nique révo­lu­tion­naire du mou­ve­ment ouvrier, Marx l’incorpora sans chan­ge­ment à sa propre vision téléo­lo­gique – donc nul­le­ment fata­liste – de l’évolution humaine et sociale. En pro­cla­mant que l’auto-émancipation de la classe ouvrière implique néces­sai­re­ment l’avènement du règne de la liberté pour l’humanité tout entière, Marx assi­gnait au pro­lé­ta­riat la mis­sion éminem­ment éthique de rem­pla­cer « l’ancienne société bour­geoise avec ses classes et ses anta­go­nismes de classes, par une asso­cia­tion, où le libre déve­lop­pe­ment de cha­cun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous ».

Maxi­mi­lien Rubel, 1946.

1 Nous avons pré­cé­dem­ment publié : Maxi­mi­lien Rubel, « Le concept de démo­cra­tie chez Marx » (Cri­tique Sociale n° 13, décembre 2010 – notre pré­sen­ta­tion de Rubel dans ce numéro a depuis été reprise par le site marxists.org) ; « Entre­tien avec Maxi­mi­lien Rubel (1979) » (Cri­tique Sociale n° 14, février 2011) ; et « Marx et les nou­veaux pha­go­cytes, de Maxi­mi­lien Rubel » (Cri­tique Sociale n° 20, mars 2012).

2 Cette rue est située dans le 7e arron­dis­se­ment de Paris, de même que la rue Vaneau où Marx vivait pen­dant son exil pari­sien [nde].

3 Qui a depuis été publié, en 1973 puis en 1980 [nde].

4 Voir Karl Marx, Œuvres tome III, édité par M. Rubel, La Pléiade, 1982, p. 557–558 et 510 [nde].

5 Voir Karl Marx, Œuvres tome III, p. 343 et 345 [nde].

6 Karl Marx, Œuvres tome III, p. 1082 [nde].

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