« La Révolution fut une belle aventure », de Paul Mattick

Paul Mat­tick, La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture. Des rues de Ber­lin en révolte aux mou­ve­ments radi­caux amé­ri­cains (1918–1934), L’échappée, 2013, 191 pages, 17 euros. Pré­face de Gary Roth, post­face de Laure Batier et Charles Reeve.

Le mili­tant et théo­ri­cien mar­xiste Paul Mat­tick (1904–19811) n’a pas écrit d’autobiographie, mais cet ouvrage qui vient de paraître, à par­tir d’un entre­tien qu’il avait accordé en 1976, comble en quelque sorte cette lacune. C’est un récit très vivant, d’une grande fran­chise, que Mat­tick fait de sa jeu­nesse dans l’Allemagne de la guerre, puis de la révo­lu­tion, et de ses expé­riences mili­tantes dans ce pays puis aux Etats-Unis. La forme orale, bien res­ti­tuée, en rend la lec­ture très fluide. L’ouvrage béné­fi­cie égale­ment de nom­breux docu­ments pho­to­gra­phiques au fil du texte.

Fils d’un ouvrier syn­di­ca­liste et socia­liste, Paul Mat­tick est très jeune en contact avec le mou­ve­ment ouvrier. A pro­pos de son enfance, il raconte les châ­ti­ments cor­po­rels à l’école, et leur consé­quence : « la peur nous empê­chait de pen­ser et d’apprendre » (phrase qui mérite d’être médi­tée, et qui pour­rait être appli­quée à la situa­tion sociale actuelle). Il parle aussi des ravages de l’alcool, en l’occurrence sur son père. S’agissant de la Pre­mière Guerre mon­diale, Mat­tick décrit les effets du blo­cus mili­taire subi par l’Allemagne : des enfants – dont lui – sont contraints de voler de la nour­ri­ture pour man­ger, et nom­breux sont ceux qui vont mou­rir en rai­son de la dégra­da­tion des condi­tions de vie : « après 1917 et 1918, il y a eu de grandes épidé­mies de tuber­cu­lose. Dans notre propre immeuble, plus de la moi­tié des enfants qui y vivaient en sont morts ».

Ado­les­cent, Paul Mat­tick entre comme apprenti à l’usine Sie­mens, et milite à la Jeu­nesse socia­liste libre (Freie Sozia­lis­tische Jugend) à Char­lot­ten­burg, ville limi­trophe de Ber­lin (qui y a depuis été inté­grée). A par­tir de novembre 1918, il par­ti­cipe à la Révo­lu­tion alle­mande, et se trouve élu dans un conseil ouvrier comme repré­sen­tant des apprentis.

Il enchaîne ensuite dif­fé­rents petits bou­lots tout en conti­nuant de mili­ter sans répit, échap­pant de peu à la mort lors du putsch de Kapp en 1920. Acti­viste au sein des grèves tout au long des années sui­vantes, il est briè­ve­ment arrêté. Au niveau orga­ni­sa­tion­nel, Mat­tick est à par­tir de 1920 mili­tant du KAPD (Parti com­mu­niste ouvrier d’Allemagne), scis­sion « ultra-gauche » du Parti com­mu­niste. Mais le récit détaille peu ce qui concerne cette orga­ni­sa­tion, qui va en quelques années tom­ber de plu­sieurs dizaines de mil­liers d’adhérents à seule­ment quelques cen­taines. La des­crip­tion de cette période montre aussi, entre autres, que le reflux révo­lu­tion­naire et la répres­sion peuvent entraî­ner cer­tains mili­tants vers la criminalité.

En 1926, Paul Mat­tick part aux Etats-Unis tra­vailler comme méca­ni­cien, puis comme outilleur. D’abord dans le Michi­gan, il vit ensuite à Chi­cago. Mat­tick milite alors aux Indus­trial Wor­kers of the World (IWW, orga­ni­sa­tion qui existe tou­jours), tout en étant proche du Pro­le­ta­rian Party. Il par­ti­cipe ensuite à une scis­sion de ce parti, qui prend le nom Uni­ted Wor­kers Party puis Groups of Coun­cil Com­mu­nists. Avec le reflux des luttes sociales au cours de la seconde moi­tié des années 1930, ce groupe disparaîtra.

Mais pour Mat­tick, l’essentiel est dans la lutte sociale directe : suite à la crise de 1929, « des assem­blées de chô­meurs ont com­mencé à se consti­tuer, la plu­part spon­ta­né­ment ». Il par­ti­cipe à ces mou­ve­ments de chô­meurs, qui prennent en main des locaux lais­sés vides du fait de la crise, et les uti­lisent comme lieux de réunion et de soli­da­rité pra­tique. Les chô­meurs orga­ni­sés par­ti­cipent aussi au sou­tien actif en faveur des tra­vailleurs gré­vistes, tenant ensemble des piquets de grève. Ils luttent égale­ment contre les expul­sions de loge­ments pour loyers impayés. Telles étaient les actions pra­ti­quées par ces « conseils de chô­meurs » : on com­prend que Paul Mat­tick ait été enthou­siaste. Il dit d’ailleurs, en 1976, que ce fut « une période mer­veilleuse, une période dont je rêve encore aujourd’hui ».

C’est en 1934 que Paul Mat­tick lance avec ses cama­rades la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence, qui est en lien avec d’autres com­mu­nistes des conseils dans le monde. Cette revue sera sui­vie à par­tir de 1938 de Living Mar­xism, qui devient New Essays en 1942. En défen­dant un « mar­xisme vivant », il s’agit entre autres pour Mat­tick de s’« oppo­ser à la théo­rie bol­che­vique, au capi­ta­lisme d’Etat ». Ces revues s’inscrivent en effet dans un cou­rant mar­xiste qui est non seule­ment anti-stalinien, mais aussi anti-léniniste, et qui consi­dère que l’URSS a été dès le début une dic­ta­ture capi­ta­liste d’Etat.

Le récit de Mat­tick s’interrompt alors, son exis­tence deve­nant bien moins agi­tée – quoique tou­jours consa­crée à la lutte contre l’oppression capi­ta­liste2.

Au-delà d’un simple récit de vie, ce livre nous montre un mou­ve­ment ouvrier révo­lu­tion­naire qui milite pour l’auto-émancipation, et qui est aussi un moyen pour des mili­tants de se for­ger une culture impor­tante. Paul Mat­tick est un des théo­ri­ciens ouvriers auto­di­dactes qui, à par­tir de leur conscience de classe et de leurs expé­riences dans les luttes, ont su déve­lop­per des ana­lyses appro­fon­dies et lucides de la société, en gar­dant tou­jours la pers­pec­tive d’arriver à une société libé­rée de l’exploitation et de l’aliénation.

1 Nous avons anté­rieu­re­ment publié des recen­sions de deux de ses ouvrages : Marx et Keynes (Cri­tique Sociale n° 8, novembre 2009) et Mar­xisme, der­nier refuge de la bour­geoi­sie ? (Cri­tique Sociale n° 20, mars 2012).

2 Il ne s’était pas assagi : un jour à Bos­ton, déjà au soir de sa vie, il avait répondu à un jour­na­liste de télé­vi­sion qui lui deman­dait dans la rue pour qui il avait voté : « We don’t vote, we blow things up ! ».

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