Europe orientale : le droit des nationalistes à disposer des peuples ?

Depuis quelques semaines, en Pologne, en Croatie et en Ukraine, des mouvements nationalistes profitent des événements politiques et des commémorations pour raviver la flamme de passions au passé désastreux.

En Pologne, le 11 novembre 1918 est célébré à la fois comme la fin de la guerre mais également comme jour de l’indépendance nationale, après plus d’un siècle de domination russe sous les tsars. Les groupes nationalistes et les supporters de foot violents profitent de cette journée depuis plusieurs années pour battre le pavé à Varsovie. Les heurts avec ceux qui s’opposent à l’extrême droite radicale, et avec les forces de l’ordre, ont pris cette année des proportions jamais atteintes auparavant. Le cortège nationaliste a tenté de prendre d’assaut un squat occupé par des jeunes d’extrême gauche, ainsi que l’ambassade de Russie. Dans les deux cas, l’incendie a été évité de justesse. La foule nationaliste s’en est alors pris à un monument pour la paix aux couleurs arc-en-ciel, et l’a détruit.

En Croatie, au début du mois de septembre dans la ville de Vukovar (mais aussi dans d’autres localités) des nationalistes, en groupe et devant des caméras de télévision, ont détruit des plaques accrochées récemment devant des bâtiments officiels, qui affichaient les mêmes informations dans les alphabets latin et cyrillique. La minorité serbe de la région avait obtenu ce début de bilinguisme après des années de discrimination suite à la reconquête de la ville en 1995. Les nationalistes serbes l’avaient envahie et vidée de sa population croate en 1991 après l’effondrement de la Yougoslavie. Parmi les nationalistes croates, nombreux sont ceux qui arborent le drapeau de l’État croate d’Ante Pavelic (1941-1945), allié de l’Allemagne nazie qui assassina des centaines de milliers d’opposants, de Serbes et de Juifs.

En Ukraine, l’opposition au gouvernement mené par le Parti des Régions manifeste avec détermination contre le choix de se rapprocher de la Russie, et de repousser un accord douanier avec l’Union européenne. Des manifestations de grande ampleur ont lieu à Kiev, la capitale, et réunissent de nombreuses tendances politiques. Parmi les drapeaux, très visibles avant le 5 décembre, se trouvent ceux de l’Armée insurrectionnelle ukrainienne (UPA), créée par des nationalistes durant l’occupation par les nazis, et qui a entretenu avec eux des rapports d’alliance à éclipse. La UPA, si elle a aussi lutté contre les troupes allemandes nazies, a également participé à d’autres moments à des opérations militaires avec ces mêmes troupes, contre les troupes soviétiques et les civils russes, polonais ou juifs. Même après 1945, cette organisation a continué à attaquer les forces russes et polonaises, poussant l’État polonais pro-soviétique à effectuer de véritables opérations de purification ethnique pour la « couper de sa base » (Opération Vistule, 1947).

Nous pourrions malheureusement multiplier les exemples de ce type, à propos d’événements récents. Dans tous les pays d’Europe, les groupes nationalistes se sentent le vent en poupe. Cette tendance est plus ou moins forte selon les situations, mais par contre le trait commun à tous ces mouvements dans l’Est de l’Europe est leur connexion avec des organisations ou des États parfois disparus dont la base était pensée comme « nationale », au sens de « ethnique ». La réalité de l’Est de l’Europe est d’être une véritable mosaïque de langues, de cultures et de traditions depuis fort longtemps. Toute idée d’ « État national à base ethnique » dans cet environnement montre la réalité historique de ce type de revendication : des déportations, des massacres, et des discriminations qui entretiennent les vieilles haines recuites, jusqu’à l’inversion des rapports de forces, et aux représailles suivantes. Et ainsi de suite.

S’il n’est plus vraiment question aujourd’hui de changer les frontières tracées par les grandes puissances victorieuses contre l’Allemagne nazie en 1945, force est de constater que, comme depuis des siècles, les mêmes puissances continentales jouent avec ces nationalismes comme avec des pions. L’affaire ukrainienne est emblématique, et l’on n’a pas fini d’en parler : un pays immense, aux ressources naturelles relativement importantes, se trouve au carrefour des zones d’influences de l’Union européenne et de la Russie. La présence simultanée du Ministre des affaires étrangères allemand Guido Westerwelle et des drapeaux de la UPA sur la place dite « de l’indépendance » d’une part, et les déclarations de Poutine qui englobent les souverainetés ukrainienne et russe dans les mêmes phrases d’autre part devraient nous alerter.

Les populations d’Europe de l’Est n’ont rien à gagner dans le retour aux nationalismes qui ont ravagé cette partie du monde à plusieurs reprises. Elles n’ont pas non plus grand-chose à attendre des puissances qui veulent obtenir leur adhésion à des alliances qui n’en sont pas, à des accords totalement déséquilibrés, dont les seuls bénéficiaires seront ceux qui possèdent et contrôlent déjà tout, de chaque côté. Les travailleurs de Croatie et de Pologne peuvent témoigner du fait que l’appartenance à l’Union européenne n’a pratiquement rien changé à leur situation matérielle ces dernières années, si ce n’est que les inégalités sociales se sont approfondies. Pour autant aucune solution « nationale » n’est envisageable, ni là-bas ni ailleurs, ni ici en France. Les enjeux actuels sont clairement internationaux, et personne ne peut s’en sortir « dans son coin », nous sommes tous interdépendants. Mieux, ceux qui profitent des différences de développement entre les différentes parties du continent ont tout à gagner des divisions nationalistes qui cachent les rapports de classes extrêmement brutaux qui régissent ces sociétés, où des ouvriers sous-payés font les fortunes de bureaucrates reconvertis en capitalistes traditionnels.

La question n’est pas « l’indépendance » de l’Ukraine, ou des autres pays, mais comment se décident les accords économiques qui vont déterminer la vie réelle des populations du continent. Tant que les masses se laisseront embrigader dans des aventures nationales et individuelles, qui ne sont en fait que des jeux d’alliances entre les bourgeoisies allemande (et autrichienne) ou russe d’une part, et telle ou telle fraction des nouveaux riches locaux d’autre part, leur situation ne fera qu’empirer.

Dans les pays de l’Est comme ailleurs, les masses doivent envisager leur puissance comme étant la base de solutions nouvelles, démocratiques, transfrontalières et égalitaires. Ni l’Union européenne d’Angela Merkel, François Hollande, etc., ni le post-stalinisme de Vladimir Poutine, ni non plus des entités « nationales » soi-disant « indépendantes », mais une véritable fédération solidaire, non seulement de l’Europe mais de l’humanité entière, voilà le seul projet viable et désirable. Aujourd’hui, travailler pour ce projet veut dire commencer par dénoncer devant tous les travailleurs d’Europe ce qui se joue en Ukraine et ailleurs, lutter contre les nationalismes et contre les différentes coteries bourgeoises qui cherchent à se partager le gâteau, et construire dans les luttes, même en apparence les plus locales, un véritable mouvement social européen et internationaliste.