Lutte sociale contre les pouvoirs nationalistes en Bosnie

Le 4 février dernier, une manifestation de travailleurs à Tuzla a pris des proportions inattendues et déclenché un mouvement social sans précédent en Bosnie depuis la fin de la guerre civile de 1992-1995. Les habitants de Tuzla, dans ce pays le plus pauvre d’Europe et au taux de chômage de 44 %, se sont joints aux ouvriers qui protestaient contre le démantèlement de leurs usines par les tout nouveaux patrons. Les manifestations ont été durement réprimées par la police et ont tourné à l’affrontement. Elles se sont étendues à toute la Fédération ex-« Croato-Musulmane », une des deux entités issues de la paix signée à Dayton en 1995, avec la République serbe. À Sarajevo et ailleurs, des manifestations énormes ont eu lieu et ont visé clairement les lieux du pouvoir. Si l’on ne devait retenir qu’une seule des revendications des manifestants, clairement exposée dans plusieurs textes publiés par des comités de lutte, ce serait celle-ci : « nous voulons le départ de la totalité de la classe politique et des bureaucrates qui gèrent le pouvoir pour leur propre compte depuis 25 ans ».

La population de Bosnie a vécu depuis la fin des années 1980 sous la domination de partis nationalistes, dont la politique a mené à la guerre civile qui a fait des dizaines de milliers de morts, et forcé à l’exil toute une partie des habitants du pays. Ce sont les mêmes apparatchiks issus du parti unique yougoslave qui se sont trouvé des habits neufs de nationalistes concurrents lors de l’effondrement de la Yougoslavie de Tito. Tous les membres des pouvoirs nationalistes qui se sont fait la guerre et ont ensuite négocié avec les grandes puissances la division de la Bosnie sont d’anciens bureaucrates, et aujourd’hui ce sont leurs enfants qui ont hérité de ces prébendes. Chaque morceau du pays a été attribué à un de ceux qui ont contribué à le mettre à feu et à sang. Pendant et après la guerre, des chefs de guerre en costume-cravate ont établi leur richesse et leur capacité à contrôler la vie des habitants de Bosnie sur un partage nationaliste. Après avoir pris en otage chacun un bout d’une seule et même population civile, ils ont vécu pendant presque vingt ans de l’organisation absurde de mini-États à l’intérieur d’un pays lui-même minuscule.

Le protectorat européen et international qu’est la Bosnie vit dans une économie à moitié fictive, dont la monnaie est encore l’ancien Deutsche Mark allemand, où le processus de transformation du capitalisme d’État en capitalisme traditionnel a été retardé par le désordre ingérable des institutions doubles, voire triples de la paix de Dayton. Les cliques nationalistes ont vécu pendant tout ce temps de l’argent envoyé par l’Union Européenne et l’ONU, dont bien peu arrivait à la population. Corruption, conflit d’intérêt, népotisme, collusions, gangstérisme… Les nationalistes ont non seulement profondément blessé la Bosnie, ils ont ensuite réussi à voler l’argent du malade, et à le maintenir sous perfusion pour leur propre compte. C’est justement le rejet d’un énième scandale qui a mis le feu aux poudres : les travailleurs d’entreprises récemment privatisées puis démantelées par les membres du pouvoir local ont soudainement cessé d’accepter de baisser la tête. Dans ce pays où un poste de travail s’achète entre 5000 et 10 000 euros au potentat qui gère les embauches, et où chaque travailleur fait vivre toute une famille, l’idée que des milliers d’ouvriers allaient se retrouver sur le carreau, sans même leur retraite ou leurs incroyables arriérés de salaire, a légitimement entraîné la révolte de la foule.

Les médias bosniaques appartiennent tous à leur pouvoir respectif, et tous s’accordent à décrire les manifestants comme des drogués, des hooligans ou des imbéciles manipulés. La brutalité des mensonges répercutés n’a d’égale que la violence des forces de l’ordre, qui sont issues des bandes armées de la guerre civile. Mais le plus gros mensonge de la presse bosniaque à propos du mouvement social actuel est un mensonge par omission. Dans ce pays ravagé par une guerre civile allumée par des nationalistes concurrents, mais en fait complices depuis le début dans ce partage-dépeçage, des foules sont montées à l’assaut de sièges de partis, de locaux gouvernementaux, sans aucune discrimination, contre tous les partis nationalistes, en criant haut et fort qu’elles n’étaient ni « Musulmanes », ni « Serbes », ni « Croates », et c’est une formidable nouvelle après des décennies de nationalisme à tous les niveaux de la vie quotidienne. L’effondrement de la Yougoslavie de Tito avait été en partie causé par une grave crise économique, et avait ouvert une terrible séquence de haines où les nationalistes avaient trouvé le moyen d’asseoir leurs pouvoirs. Il semblerait que ce soit une nouvelle phase d’effondrement économique qui secoue leurs petits trônes sanglants.