Les manuscrits de Marx sur la Commune de 1871

On connaît trop peu les manus­crits de Karl Marx sur la Com­mune de Paris de 1871. Ces textes ont été écrits pen­dant les évène­ments eux-mêmes, à la fin d’avril et en mai 1871. Marx a ensuite — après l’écrasement de la Com­mune par l’armée ver­saillaise — rédigé le texte final de La Guerre civile en France, achevé le 30 mai 1871, adopté par le conseil géné­ral de l’Association Inter­na­tio­nale des Tra­vailleurs, puis imprimé par l’AIT en juin. Ces tra­vaux pré­pa­ra­toires à La Guerre civile en France n’ont été publiés pour la pre­mière fois qu’en 1934, et res­tent mal­heu­reu­se­ment dif­fi­ciles à trou­ver en tra­duc­tion fran­çaise. Pour­tant, leur lec­ture est par­fois aussi ins­truc­tive et sti­mu­lante que les textes d’autres manus­crits de Marx, comme les Thèses sur Feuer­bach, les Grun­drisse, les Manus­crits de 1844, etc.

Nous en don­nons donc quelques extraits, en espé­rant qu’un éditeur en assu­rera la réédi­tion inté­grale pro­chai­ne­ment (en refai­sant la tra­duc­tion, à par­tir des manus­crits originaux).

- Extraits du pre­mier essai de rédaction :

La Com­mune, « c’est le peuple agis­sant pour lui-même et par lui-même. »[1]

« La Com­mune a ordonné que les deux guillo­tines, l’ancienne et la nou­velle, fussent brû­lées publi­que­ment »[2]. Marx avait depuis long­temps affirmé son oppo­si­tion à la peine de mort (voir son article « La peine capi­tale » dans le New York Daily Tri­bune du 18 février 1853[3]).

Pour Marx, la Com­mune est l’antithèse du second Empire et du pou­voir d’État :

« Ce pou­voir d’État est, en fait, la créa­tion de la bour­geoi­sie ; il fut l’instrument qui ser­vit d’abord à bri­ser le féo­da­lisme, puis à écra­ser les aspi­ra­tions des pro­duc­teurs, de la classe ouvrière, vers leur éman­ci­pa­tion. Toutes les réac­tions et toutes les révo­lu­tions n’avaient servi qu’à trans­fé­rer ce pou­voir orga­nisé – cette force orga­ni­sée pour main­te­nir en escla­vage le tra­vail – d’une main à une autre, d’une frac­tion des classes domi­nantes à une autre. Il avait été pour les classes domi­nantes un moyen d’asservissement et de lucre. Il avait puisé des forces nou­velles dans chaque chan­ge­ment nou­veau. Il avait servi d’instrument pour bri­ser tout sou­lè­ve­ment popu­laire, pour écra­ser les classes labo­rieuses après qu’elles eurent com­battu et reçu l’ordre d’assurer le trans­fert de ce pou­voir d’un groupe de ses oppres­seurs à un autre groupe. Ce ne fut donc pas une révo­lu­tion contre telle ou telle forme de pou­voir d’État, légi­ti­miste, consti­tu­tion­nelle, répu­bli­caine ou impé­riale. Ce fut une révo­lu­tion contre l’État lui-même, cet avor­ton sur­na­tu­rel de la société ; ce fut la reprise par le peuple et pour le peuple de sa propre vie sociale. Ce ne fut pas une révo­lu­tion faite pour trans­fé­rer ce pou­voir d’une frac­tion des classes domi­nantes à une autre, mais une révo­lu­tion pour bri­ser cet hor­rible appa­reil même de la domi­na­tion de classe. »[4]

« La Com­mune se débar­rasse tota­le­ment de la hié­rar­chie poli­tique et rem­place les maîtres hau­tains du peuple par des ser­vi­teurs tou­jours révo­cables, rem­place une res­pon­sa­bi­lité illu­soire par une res­pon­sa­bi­lité véri­table, puisque ces man­da­taires agissent constam­ment sous le contrôle du peuple. Il sont payés comme des ouvriers qua­li­fiés »[5]

« La Com­mune ne sup­prime pas les luttes de classes, par les­quelles la classe ouvrière s’efforce d’abolir toutes les classes et, par suite, toute domi­na­tion de classe […] mais elle crée l’ambiance ration­nelle dans laquelle cette lutte de classes peut pas­ser par ses dif­fé­rentes phases de la façon la plus ration­nelle et la plus humaine. »[6]

« Le fait que la révo­lu­tion est faite au nom et dans l’intérêt déclaré des masses popu­laires, c’est-à-dire des masses pro­duc­trices, c’est un trait que cette révo­lu­tion a en com­mun avec toutes celles qui l’ont pré­cé­dée. Le trait nou­veau, c’est que le peuple, après le pre­mier sou­lè­ve­ment, ne s’est pas désarmé et n’a pas remis son pou­voir entre les mains des sal­tim­banques répu­bli­cains des classes diri­geantes ; c’est que, par la for­ma­tion de la Com­mune, il a pris dans ses propres mains la direc­tion effec­tive de sa révo­lu­tion et a trouvé en même temps, en cas de suc­cès, le moyen de la main­te­nir entre les mains du peuple lui-même, en rem­pla­çant l’appareil d’État, l’appareil gou­ver­ne­men­tal des classes domi­nantes, par son appa­reil gou­ver­ne­men­tal à lui. »[7]

Marx cri­tique les concep­tions du socia­lisme “par en haut”, concep­tions de ce que l’on appelle le “socia­lisme utopique” :

« Tous les fon­da­teurs de sectes socia­listes appar­tiennent à une période où la classe ouvrière elle-même n’était pas suf­fi­sam­ment entraî­née et orga­ni­sée par le déve­lop­pe­ment même de la société capi­ta­liste pour faire sur la scène mon­diale une entrée his­to­rique, à une période où, d’ailleurs, les condi­tions maté­rielles de son éman­ci­pa­tion n’étaient pas suf­fi­sam­ment mûres dans le vieux monde lui-même. Sa misère exis­tait, mais les condi­tions de son propre mou­ve­ment n’existaient pas encore. Les fon­da­teurs de sectes uto­pistes, tout en annon­çant, par leur cri­tique de la société de leur temps, le but du mou­ve­ment social, l’abolition du sala­riat et de toutes ses condi­tions écono­miques de domi­na­tion de classe, ne trou­vaient ni dans la société même les condi­tions maté­rielles de sa trans­for­ma­tion, ni dans la classe ouvrière le pou­voir orga­nisé et la conscience du mou­ve­ment. Ils essayaient de pal­lier les condi­tions his­to­riques du mou­ve­ment par des tableaux et des plans chi­mé­riques d’une nou­velle société ; en pro­pa­ger l’idée leur parais­sait le véri­table moyen de salut. A par­tir du moment où le mou­ve­ment de la classe ouvrière devint une réa­lité, les chi­mères uto­piques s’évanouirent non point parce que la classe ouvrière avait aban­donné le but indi­qué par ces uto­pistes, mais parce qu’elle avait décou­vert les moyens réels d’en faire une réa­lité. »[8]

« Pro­cla­mant hau­te­ment ses aspi­ra­tions inter­na­tio­na­listes – parce que la cause du pro­duc­teur est par­tout la même et que son ennemi est par­tout le même, quel que soit son vête­ment natio­nal[9] – Paris a pro­clamé le prin­cipe de l’admission des étran­gers à la Com­mune, il a même élu un ouvrier étran­ger (membre de l’Internationale) à son Exé­cu­tif ».[10]

Extraits du second essai de rédaction :

Ce second essai de rédac­tion est à la fois plus court que le pre­mier, et bien plus proche du résul­tat définitif.

« Mais la classe ouvrière ne peut pas se conten­ter de prendre telle quelle la machine de l’État et de la faire fonc­tion­ner pour son propre compte. L’instrument poli­tique de son asser­vis­se­ment ne peut ser­vir d’instrument poli­tique de son éman­ci­pa­tion. » ; « L’énorme para­site gou­ver­ne­men­tal, qui enserre le corps social comme un boa constric­tor dans les mailles uni­ver­selles de sa bureau­cra­tie, de sa police, de son armée per­ma­nente, de son clergé et de sa magis­tra­ture, date du temps de la monar­chie abso­lue. »[11]

« Peut-être la Com­mune de Paris tombera-t-elle, mais la révo­lu­tion sociale qu’elle a entre­prise triom­phera. Son lieu de nais­sance est par­tout. »[12]


Notes

[1] Karl Marx, La Guerre civile en France, 1871 — édition nou­velle accom­pa­gnée des tra­vaux pré­pa­ra­toires de Marx, éd. sociales, 1968, p. 192.

[2] Idem, p. 202.

[3] Tra­duc­tion en fran­çais dans Karl Marx, Œuvres tome IV, Biblio­thèque de la Pléiade, 1994, pp. 700–703.

[4] La Guerre civile en France, 1871 — édition nou­velle accom­pa­gnée des tra­vaux pré­pa­ra­toires de Marx, pp. 211–212.

[5] Idem, p. 214.

[6] Idem, pp.215–216.

[7] Idem, pp. 223–224.

[8] Idem, pp. 224–225.

[9] Marx a indi­qué deux pos­si­bi­li­tés de rédac­tion pour ce corps de phrase : « quelle que soit sa natio­na­lité », ou « quel que soit son vête­ment national ».

[10] Idem, p. 226.

[11] Idem, p. 257.

[12] Idem, p. 264.

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