Max Adler (1873-1937) : itinéraire d’un marxiste autrichien

(ce texte est également disponible dans notre brochure sur Max Adler)

Né le 15 janvier 1873 à Vienne dans une famille juive, Max Adler est mort le 28 juin 1937 dans la même ville. Docteur en droit (selon Raoul Vaneigem, il « entreprend des études de droit, mais se consacre surtout à la philosophie et à la sociologie »1), socialiste, avocat, il est plus tard enseignant à l’université de Vienne. Il se consacre à la philosophie sociale, la sociologie, l’éducation populaire, la formation au sein des organisations socialistes. Il se situe à l’aile gauche du Parti ouvrier social-démocrate d’Autriche (Sozialdemokratische Arbeiterpartei in Österreich, SDAPÖ).

Max Adler adhère au SDAPÖ en 1893. Il est également membre de l’Association libre des étudiants socialistes (Freie Vereinigung Sozialistischer Studenten), qu’il dirige un temps. Les luttes politiques sont alors très vives, puisque les socialistes d’Autriche-Hongrie s’opposent à la monarchie et aux courants chrétiens conservateurs qui sont à la fois antisocialistes et antisémites. La lutte du SDAPÖ pour la conquête du suffrage universel égal aboutit en 1906 – mais partiellement, puisque les femmes en sont encore exclues.

En 1904, Adler crée les Marx-Studien avec Rudolf Hilferding2, revue publiée à Vienne jusqu’en 1923. C’est dans ce cadre qu’ils participent en 1910-1911, avec l’historien marxiste russe David Riazanov, à un projet d’édition complète des textes de Karl Marx, qui n’aboutira pas3. Adler est également enseignant à l’école interne du SDAPÖ, chargée de la formation théorique des militants.

Internationaliste, Max Adler s’oppose à la Première Guerre mondiale et à l’alignement de nombreux « socialistes » sur les gouvernements pendant le conflit. Il déplorera « le manque complet d’opposition révolutionnaire de classe à la guerre et à la politique économique impérialiste de chacun des Etats, qui eut pour effet l’effondrement de l’Internationale »4. Contrairement à ce qui se passe en France et en Allemagne, la question du vote des crédits de guerre ne se pose pas en Autriche-Hongrie : le gouvernement impérial suspend le parlement de 1914 à 1917, et aucun vote n’a lieu sur cette question. La majorité du parti socialiste est cependant favorable à une politique proche de « l’union sacrée », de soutien à la guerre. Adler fait partie de la minorité opposée à cette politique : il défend des positions pacifistes au sein du Cercle Karl Marx (Verein Karl Marx) à Vienne, aux côtés d’autres militants internationalistes comme Josef Strasser, Therese Schlesinger, Gabriele Proft et Robert Danneberg.

Le 21 octobre 1916, le socialiste pacifiste Friedrich Adler assassine le chef du gouvernement, le Comte Stürgkh. Friedrich Adler, sans lien de parenté avec Max Adler mais fils du dirigeant du parti Victor Adler, était un scientifique qui avait enseigné la physique à l’université de Zurich. Son geste, mûrement réfléchi, répondait à une situation de désespoir face à une dictature monarchiste et militariste5. Le Cercle Karl Marx, dont il était membre, est alors interdit. Friedrich Adler est condamné à mort, mais dans le contexte de dictature son geste lui vaut une grande popularité chez les travailleurs, et il sera libéré deux ans plus tard par la révolution qui renversera le régime impérial. Dès 1917, la majorité du parti socialiste effectue un virage en se rapprochant de la ligne préconisée par la minorité pacifiste.

La fin de la guerre est précipitée en Autriche-Hongrie par la Révolution d’octobre-novembre 1918, au même moment qu’en Allemagne. Elle marque la dislocation de l’empire austro-hongrois, et la libération des prisonniers politiques. Des conseils ouvriers s’étaient formés depuis la grève de janvier 1918, et ils prennent après l’armistice une grande d’importance. Max Adler est lui-même membre du conseil de Vienne. La République d’Autriche est proclamée le 12 novembre 1918, le social-démocrate Karl Renner devenant le même jour chef du gouvernement. Mais les gouvernements des pays vainqueurs de la guerre entravent les velléités de socialisation des socialistes autrichiens au pouvoir6. De plus, les frontières de l’Autriche leur semblent devenues trop réduites – du fait de la volonté des vainqueurs de la guerre – et ils se proposent de se fédérer avec l’Allemagne, alors elle aussi en révolution, mais cela est interdit par le traité de Saint-Germain qui est imposé à l’Autriche en 1919. Le pouvoir socialiste peut cependant mettre en œuvre de nombreuses avancées sociales et démocratiques : congés payés, réduction du temps de travail, assurance-maladie, droit de vote des femmes, interdiction du travail des enfants, abolition de la peine de mort, etc. Mais le parti, n’ayant pas de majorité absolue, persiste dans une coalition contre-nature avec la droite, puis après 1920 il est relégué dans l’opposition.

En 1919, Max Adler publie une brochure sur les conseils ouvriers – qui ne sera traduite en français qu’en 1967, sous le titre Démocratie et conseils ouvriers. S’il est partisan des conseils ouvriers, « ces organismes originaux de la lutte des classes » et « agents d’une véritable démocratie socialiste »7, Max Adler n’est pas pour autant un « conseilliste » comme peuvent l’être Anton Pannekoek, Otto Rühle et d’autres8. Avec ce texte, Adler souhaite manifestement être audible auprès des communistes d’Autriche, et les amener (ou les ramener) au socialisme révolutionnaire. Il établit cependant une « distinction entre communisme et bolchevisme », Adler se revendiquant de l’objectif communiste mais voyant un danger dans la « confusion entre les concepts de communisme et de bolchevisme ». Il pose ainsi l’alternative en titre de chapitre : « Communisme ou bolchevisme ? »9 Cette confusion s’est malheureusement répandue, et aujourd’hui encore mène à un contre-sens courant sur le mot communisme – qui est à l’origine très éloigné des dérives léninistes. Adler écrit ainsi que dès les premiers mois du pouvoir bolchevik, « il s’avérait que cette dictature n’était pas celle du prolétariat » mais « celle des bolcheviks »10.

Au-delà de la vision léniniste, les conseils ouvriers sont des outils utiles pour la révolution sociale internationale. Adler rappelle que « les mots de liberté et d’égalité politiques restent vides de sens tant que fait défaut l’égalité économique. » Fondamentalement, « nous ne pouvons arriver à la démocratie que par le socialisme. » Dans ce but, « seule la rupture radicale avec tout ce système capitaliste, donc seule la révolution sociale, prend le mal vraiment à la racine et l’élimine en délivrant les hommes une fois pour toutes »11.

Adler rappelle l’objectif : « la disparition de la société de classes donc la suppression du prolétariat » en tant que classe ; il ne faut donc pas « stabiliser le caractère de classe du prolétariat », le conseil ouvrier n’est par conséquent qu’un outil transitoire, un « instrument de lutte contre toutes les formes de domination et d’oppression de la société actuelle »12.

Malgré une certaine sympathie de Max Adler pour la révolution russe, il refuse donc l’alignement sur les bolcheviks13. Mais il s’illusionne en restant dans la social-démocratie, même si le parti autrichien constitue son aile « gauche » qui crée début 1921 l’Union des partis socialistes pour l’action internationale (dite Internationale de Vienne ou Internationale « deux et demie »). Il y a, il est vrai, à l’époque une profonde difficulté pour constituer une voie marxiste révolutionnaire de masse et indépendante des bolcheviks. En Autriche, le parti socialiste est un véritable parti de masse, qui compte plusieurs centaines de milliers d’adhérents dans un pays peu peuplé, où la majorité des travailleurs révolutionnaires sont restés dans les rangs socialistes ; c’est aussi un parti qui obtient à lui seul autour de 40 % des voix lors des élections14. Max Adler sera brièvement député et conseiller municipal de Vienne, ville où les socialistes obtenaient à eux seuls la majorité absolue des suffrages. Grâce notamment à l’instauration d’« impôts sur le luxe », ils mirent en place de nombreuses mesures avancées dont la construction massive de logements sociaux modernes, qui firent que la « Vienne rouge » devint « la ville la plus progressiste d’Europe entre les deux guerres »15.

Adler continue de militer en Autriche, bien qu’il soit oppositionnel au sein de son parti, participant en 1928 à la création du Groupe d’études marxistes (Marxistische Studien-Gemeinschaft). Il milite aussi parfois en Allemagne, où il participe à la revue socialiste de gauche Der Klassenkampf (où l’on retrouve également Paul Levi, qui fut un proche de Rosa Luxemburg et un des cofondateurs du KPD). Son terrain d’action devrait être l’Internationale, mais il constate « la ruine, non encore réparée aujourd’hui, de l’Internationale »16. Par ailleurs, Adler perçoit bien le péril bureaucratique : il écrit ainsi que « la forme hiérarchique des organisations combinée avec la professionnalisation du travail du Parti et du syndicat ontrestreint grandement l’initiative de chaque militant et très souvent l’ont rendue impossible. »17

En tant que partisan du socialisme révolutionnaire, Max Adler est amené à être en désaccord à la fois avec les réformistes et avec les léninistes. Mais, même s’il insiste sur le fait qu’il faut donner au socialisme « plus d’esprit de classe révolutionnaire »18, Adler se retrouve finalement malgré lui dans l’impasse du réformisme. La politique réformiste radicale du Parti ouvrier social-démocrate permet certes des améliorations pour les classes populaires, en particulier à Vienne, mais laisse inchangées les structures sociales. La loi de mai 1919 sur la socialisation resta lettre morte, et la Commission de socialisation dont fit partie Otto Bauer ne donna que peu de résultats. En fin de compte, « malgré l’ampleur des réformes, les rapports de force dans la vie économique restaient les mêmes. »19

Constituer une aile révolutionnaire dans une structure réformiste, même de masse, aboutit donc à une impasse politique. De plus, les positions radicales d’Adler l’isolent au sein du SDAPÖ20.

En 1926, Adler publie le livre Politische oder soziale Demokratie, qui est traduit en français quatre ans plus tard sous le titre Démocratie politique et démocratie sociale. C’est durant cette période 1930-1933 qu’il commence en effet à être traduit en français, ce qui s’explique par le contexte à la fois international, autrichien, et interne au socialisme en France : l’affirmation d’une aile gauche au sein du Parti socialiste SFIO. Lucien Laurat le présente ainsi en 1931 : « Max Adler, professeur à l’Université de Vienne, se place à l’extrême gauche de la social-démocratie autrichienne : il s’est signalé tout particulièrement pendant la guerre par son attitude courageuse et vraiment internationaliste. En décembre 1917, dans un meeting public, il n’hésita pas, en pleine dictature militaire, à faire acclamer par la foule Karl Liebknecht et Friedrich Adler. Ceci dit pour présenter l’auteur, presque inconnu du public français »21.

Dans ce texte de 1926, Max Adler constate que « la démocratie véritable n’existe pas encore », puisque « dans un Etat de classe, ce n’est jamais le peuple qui est souverain, mais bien une classe ou un ensemble de classes. »22Il plaide pour la démocratie sociale, pour la « société solidaire », qui équivalent selon lui au socialisme. Néanmoins, « la démocratie politique est une arme indispensable au prolétariat »23, qui doit donc être défendue lorsqu’elle est attaquée. Il n’en reste pas moins que la démocratie réelle est selon lui impossible dans une société divisée en classes sociales. La solution est le socialisme, société sans classes, qui seul permet la démocratie véritable. Démocratie et socialisme sont donc au fond le même objectif, le même projet de société qui vise à remplacer la société capitaliste divisée en classes. Soulignant que l’organisation sociale et la forme politique sont liées, Adler écrit que la « démocratie signifie : socialisation solidaire »24. Pour lui, « le principe de l’égalité des droits et de la liberté du citoyen devrait assurer à chacun le droit de faire de son temps ce qu’il veut, et en particulier de rester quand il veut oisif. » Mais il remarque qu’au contraire la société bourgeoise n’accorde ce droit qu’aux possédants, à la fois par les différences matérielles (d’argent) et aussi par la loi sur le « vagabondage » qui existait alors en Autriche, par laquelle pouvait être poursuivi tout individu non-possédant « qui ne s’est soustrait au « travail », c’est-à-dire à l’exploitation, que momentanément et à ses frais »25.

Rappelant toujours l’objectif marxiste d’abolition des Etats, Adler considère que « la véritable démocratie n’est pas possible dans l’Etat »26. Face au « vieux monde de la non-solidarité et de l’oppression », la démocratie sociale sera « le monde nouveau de la solidarité et de la liberté »27 et « la démocratie sociale seule fera une réalité […] de la notion d’association humaine »28. Dans ce but, Adler appelle à « l’éducation socialiste des masses par elles-mêmes. »29 Pour lui, « le centre de gravité de la politique socialiste révolutionnaire ne doit pas être cherché dans le parlementarisme ni dans la politique des factions, mais dans l’action immédiate et résolue de toute la classe prolétarienne. »30

A partir de 1933, une dictature conservatrice s’installe en Autriche (certains ont parlé d’« austrofascisme »), dirigée en grande partie contre le SDAPÖ contre lequel la droite autrichienne au pouvoir conjugue antimarxisme et antisémitisme. Des milices contre-révolutionnaires s’étaient développées depuis des années, inspirées et en partie financées par la dictature fasciste italienne. Les différents courants réactionnaires bénéficièrent de la situation politique des pays limitrophes de l’Autriche : l’Italie, l’Allemagne avec la montée du nazisme, et la Hongrie alors sous la dictature de Miklós Horthy.

La liberté de la presse et le droit de grève sont supprimés. Le parlement est empêché de se réunir par le gouvernement. Face à cette suppression de facto de la démocratie, le SDAPÖ organise… une pétition31. Finalement, suite à des arrestations arbitraires de militants socialistes, le 12 février 1934 « commença le combat des travailleurs autrichiens pour la défense des derniers vestiges de la démocratie autrichienne »32. Un soulèvement est déclenché par une partie de la base socialiste, et un appel à la grève générale lancé – mais il est relativement peu suivi par des travailleurs démoralisés et très touchés par la crise capitaliste en cours depuis 1929. Cette résistance armée désespérée et trop tardive est écrasée en quelques jours. Le SDAPÖ est interdit et le mouvement ouvrier en Autriche est dès lors réduit à la clandestinité jusqu’en 1945.

Un temps arrêté et détenu, Max Adler à court d’argent est ensuite contraint de vendre ses livres. Sa correspondance avec Rosa Luxemburg fut malheureusement détruite avant d’avoir été publiée. Il meurt en 1937, et son souvenir peine à franchir la Seconde Guerre mondiale.

La méconnaissance de Max Adler en France s’inscrit dans le cadre plus vaste d’une méconnaissance de l’histoire de l’Autriche, en particulier du mouvement ouvrier et de ses événements révolutionnaires. Concernant Adler, il s’agit pour nous – comme le fit Maximilien Rubel – de souligner l’intérêt de ses écrits, tout en critiquant ses limites. On retrouve chez lui certains des travers du soi-disant « marxisme » de la Deuxième Internationale, même si Adler n’était pas dogmatique et ne fut pas de « la prêtraille marxiste » dénoncée par le spartakiste Franz Mehring33. Par exemple, Adler surestime le rôle du parti politique, quasiment fétichisé par lui, erreur que l’on peut expliquer en grande partie par la situation du parti socialiste en Autriche. En 1929, les 720.000 adhérents socialistes constituaient 18 % de la population adulte du pays34, proportion peut-être unique dans l’histoire au sein d’un parti d’opposition. C’est de plus une organisation à sociologie jeune et fortement ouvrière.

Max Adler avait étudié de façon approfondie les textes de Marx et d’Engels, mais aussi d’Emmanuel Kant et de Max Stirner. Il a écrit à plusieurs reprises sur Kant ; selon Iring Fetscher, il s’agissait pour Adler « d’adapter la théorie kantienne de la connaissance à la théorie sociale marxiste »35. Il fut critiqué par Herbert Marcuse pour ses ouvrages sur ce sujet, dans un article de 193036. Selon Yvon Bourdet, « ce qui intéressait Max Adler, ce n’était pas la vulgarisation du marxisme, mais son approfondissement et son développement. »37

Max Adler défend un « socialisme marxiste », contre le réformisme et contre le nationalisme. Il refuse « par principe l’Etat et la société capitaliste »38. Il pouvait se considérer comme un « social-démocrate révolutionnaire », dans l’ancien sens du mot social-démocrate, mais pour éviter les fausses interprétations il peut aujourd’hui être défini comme un socialiste révolutionnaire marxiste. Il se fonde sur la conception matérialiste de l’histoire ; il parle ainsi du marxisme « dont la conception matérialiste de l’histoire et la théorie du progrès social tirent leur sens et leur force de conviction d’abord du concept de l’homme socialisé, c’est-à-dire de la conscience sociale. »39 Il argumente en faveur d’une éthique révolutionnaire : pour lui, le socialisme est un « produit des conditions sociales qui est en même temps justifié d’un point de vue éthique »40. A l’inverse, « le capitalisme est profondément contraire à la civilisation, parce qu’il est une forme de société basée sur la force »41.

Dans la conception d’Adler, la révolution socialiste doit abolir l’Etat, ainsi que « l’esclavage salarié »42. Le socialisme « ne veut pas seulement que la situation du travailleur s’améliore, mais qu’il cesse enfin de n’être rien d’autre qu’un travailleur, c’est-à-dire un homme qui doit travailler pour vivre. »43

Selon Adler, la démocratie strictement politique n’est qu’une étape avant d’arriver à la forme supérieure de la démocratie réelle et effective : la démocratie sociale. Par l’auto-éducation des masses et l’expérience de la lutte des classes se forme la conscience de classe, qui permettra le remplacement révolutionnaire du capitalisme par le socialisme. Il écrit que le socialisme ne viendra pas de lui-même : « il faut le faire. Et le faire, le prolétariat seul le peut »44.

On qualifie souvent Max Adler d’austromarxiste. Mais la notion même d’« austromarxisme » est très contestable. On y a regroupé des militants et auteurs aussi différents que Max Adler45, Rudolf Hilferding, Otto Bauer, Karl Renner, Josef Strasser, Friedrich Adler, etc. Renner dira lui-même en 1930 : « aujourd’hui, dans le Parti, Otto Bauer est au centre, Hilferding et moi à droite, et Max Adler à gauche »46.

Les dictatures des années 1930 puis la Seconde Guerre mondiale ont frappé de plein fouet les courants socialistes révolutionnaires. La disparition de Max Adler en 1937 dans une Autriche dictatoriale, est d’une certaine façon représentative de cet appauvrissement subi de la diversité de la pensée marxiste après la Seconde Guerre mondiale ; Adler figure d’ailleurs parmi les auteurs dont les livres furent interdits par les nazis.

Malgré cet oubli, la lutte pour la véritable démocratie sociale, pour un monde libéré de l’exploitation et de l’aliénation capitaliste, n’en reste pas moins d’actualité.

Textes de Max Adler traduits en français :

* Démocratie politique et démocratie sociale, L’Eglantine (Bruxelles)47, 1930. Réimprimé en fac-similé en 1970 aux éditions Anthropos (Paris).

* Le Socialisme de gauche, La Bataille socialiste (Paris)48, 1932.

* Métamorphoses de la classe ouvrière, Nouveau-Prométhée (Paris)49, 1935.

* Démocratie et conseils ouvriers, Maspero (Paris), 1967.

Les traductions en français sont principalement d’Alexandre Bracke-Desrousseaux (1861-1955, membre du Parti socialiste SFIO, qui a également traduit de nombreux textes de Rosa Luxemburg, et qui correspondit avec Max Adler), puis d’Yvon Bourdet (1920-2005, proche du groupe Socialisme ou barbarie, partisan de l’autogestion). Mais la grande majorité des textes d’Adler sont toujours inédits en français.

Mentionnons quelques articles parus dans des revues :

* « Y a-t-il crise du Marxisme ? », L’Etudiant socialiste, n° 3, décembre 1929. Selon Adler il n’y a pas crise de la théorie marxiste, mais crise des organisations qui s’en réclament. Il considère que le mouvement socialiste est « dans un triste état », et que le marxisme est le seul moyen pour « vaincre la faiblesse et le déchirement du mouvement socialiste ouvrier aujourd’hui ». Il observe que « le capitalisme, après avoir surmonté les ruines de la guerre, se reconstruit sur des bases supérieures, de plus en plus consciemment apparaissent des tendances d’organisation, tant à l’intérieur des Etats qu’internationalement ». Face à cette situation, Adler dénonce « l’illusion fatale d’une conception qui ne considère pas les formes de démocratie comme moyens de la lutte de classe révolutionnaire, mais comme ceux de l’entente et de la collaboration croissantes des classes. »

* « L’éducation socialiste et sa tâche actuelle », La Bataille socialiste, n° 55 et 56, mars et avril 1932. Adler appelle notamment à munir la jeunesse « d’un esprit de classe fortement conscient et révolutionnaire ».

* « La tâche de la jeunesse en notre temps », Révolte, n° 13, octobre 1932. Adler dresse un bilan critique de la situation « qui, dans un âge à venir, apparaîtra comme une absurdité inconcevable : dans l’ordre économique actuel, on ne travaille pas pour que l’humanité puisse vivre, mais pour que les possesseurs de capital aient des profits. » La jeunesse doit donc participer à la « solidarisation de la société » en se plaçant aux côtés du « mouvement de classe du prolétariat », qui est « une cause d’intérêt universel » permettant « une humanisation inconnue jusqu’ici de la société tout entière. »

* « La réalisation du marxisme », La Bataille socialiste, n° 67, avril 1933. Cet article est l’objet d’une note de lecture non-signée, mais probablement de Boris Souvarine, dans La Critique sociale, n° 8, avril 1933, p. 97 : « Etudesérieuse et solide, comme tout ce qu’écrit cet auteur en général, et la meilleure publiée à notre connaissance dans une revue française, à l’occasion du cinquantenaire [de la mort de Karl Marx]. Plusieurs passages et les conclusions, cependant, déçoivent par leur caractère académique et peu en rapport avec la réalité vivante. Max Adler réfute de façon très pertinente l’argumentation spécieuse de ceux qui croient le marxisme « périmé ». Mais il ne semble pas se rendre compte de la parenté intime qui relie le « socialisme de droite » au « socialisme de gauche » et suppose que si le second prévalait sur le premier, la crise de l’Internationale serait surmontée, sa ruine « réparée ». Il montre ensuite que Marx, théoricien, « dans l’exposé de l’évolution capitaliste devançait les choses et dessinait ainsi déjà leur aspect futur quand celui-ci n’était encore qu’en germe » ; c’est pourquoi tant d’écrits de Marx, vieux de trois quarts de siècle, sont maintenant d’une étonnante actualité, c’est pourquoi Marx est, « au plein sens du mot, un penseur moderne » ; certaines des œuvres de Marx ne sont même pleinement intelligibles que depuis la confirmation contemporaine des faits. « Le marxisme est si peu périmé, écrit Adler, qu’aujourd’hui seulement il commence à être reconnu généralement comme science sociologique fondamentale et à régir politiquement le prolétariat mondial. » La première moitié de cette observation est exacte, car bien des gens font du marxisme sans le savoir, mais la seconde ne l’est pas le moins du monde : il faut être homme de cabinet comme Max Adler pour aller raconter que le prolétariat mondial est guidé par le marxisme. Enfin, notre auteur conclut avec assurance : « Sous la pression et par le caractère sans issue de la crise mondiale du capitalisme, le marxisme va devenir ce qu’il n’était jusqu’à présent qu’en programme : la doctrine mondiale d’émancipation du prolétariat admise partout par les masses. » Nous voudrions partager cette belle conviction mais la moindre démonstration ferait bien mieux notre affaire. »

* « L’imposture atavique du national-socialisme », La Bataille socialiste, n° 70 et 71, juillet et septembre 1933. Adler y écrit que « l’essence d’une révolution » est « de faire triompher un principe nouveau d’ordre social […] qui soit dans le sens d’un accroissement général de liberté et d’égalité, c’est-à-dire d’un accroissement de solidarité humaine. […] Au contraire, tout mouvement qui s’oppose à pareil renforcement de la solidarité sociale, et même qui anéantit des formes de solidarité sociale déjà conquises, est contre-révolutionnaire ».

* « L' »utopisme » chez Marx et Engels », Etudes de marxologie, n° 14, novembre 1970. Il s’agit de la traduction du chapitre XVIII du livre La Conception marxiste de l’Etat (1922), avec une présentation d’Yvon Bourdet : « Max Adler et la question de l’utopie ». Adler réfute l’accusation d’utopisme adressée à Marx et Engels par Hans Kelsen, ce dernier se trompant selon lui sur le marxisme. Max Adler emploie indifféremment les expressions « communauté socialiste » et « société communiste » pour désigner la société de l’avenir qui sera « une société de solidarité humaine ». Le socialisme a pour objectif « la garantie et l’épanouissement le plus large possible de la vie ». De nouvelles relations sociales, des conditions de vie différentes, créeront forcément des êtres humains nouveaux, « ces hommes transformés du XXIe ou XXIIe siècle, qui seront à coup sûr tout aussi différents de nous que nous le sommes aujourd’hui [en 1922] de ceux du XIe siècle ».

Principaux textes non-traduits en français :

* Kausalität und Teleologie im Streite um die Wissenschaft, 1904.

* Marx als Denker, 1908.

* Wegweiser, Studien zur Geistesgeschichte des Sozialismus, 1914.

* Der soziologische Sinn der Lehre von Karl Marx, 1914.

* Zwei Jahre… !, Weltkriegsbetrachtungen eines Sozialisten, 1916.

* Die sozialistische Idee der Befreiung bei Karl Marx, 1918.

* Klassenkampf gegen Völkerkampf !, Marxistische Betrachtungen zum Weltkriege, 1919.

* Engels als Denker, 1920.

* Die Staatsauffassung des Marxismus, 1922 (seul un chapitre a été traduit, voir ci-dessus).

* Neue Menschen, Gedanken über sozialistische Erziehung, 1924.

* Kant und der Marxismus, 1925.

* Lehrbuch der materialistischen Geschichtsauffassung, 1930.

* Das Rätsel der Gesellschaft, Zur erkenntniskritischen Grundlegung der Sozialwissenschaft, 1936.

Quelques textes en français sur Max Adler ou sur le contexte :

* Austriaca, n° 15, novembre 1982, et n° spécial, mars 1983 : « L’austromarxisme, nostalgie et/ou renaissance ? », Actes du colloque de Paris des 25-27 février 1982.

* Wolf Bertram [pseudonyme de Kurt Landau], La Guerre civile en Autriche, Librairie du travail, 1934.

* Yvon Bourdet, « Démocratie, classe et parti d’après Max Adler », Arguments, n° 25-26, 1962, repris dans Communisme et marxisme, Brient, 1963.

* Yvon Bourdet, « Les conditions d’étude de l’austromarxisme », Le Mouvement social, n° 50, janvier 1965.

* Yvon Bourdet, « Rôle et signification des conseils ouvriers d’après Max Adler », Etudes de marxologie, n° 9, août 1965.

* Yvon Bourdet, Otto Bauer et la révolution, EDI, 1968.

* Yvon Bourdet, article sur Max Adler dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : Autriche, éditions ouvrières, 1971 (reprend dans une large mesure sa préface de 1970 à Démocratie politique et démocratie sociale).

* Yvon Bourdet, « Actualité de l’austromarxisme », Critique, n° 339-340, août-septembre 1975.

* Robert Danneberg, Le Socialisme municipal en Autriche, Librairie populaire, 1925.

* Julius Dickmann, « Témoignage » publié dans Le Travailleur communiste syndical et coopératif du 10 mars 1934, réédité dans Agone, n° 23, 2000.

* Jürgen Doll, « L’austromarxisme et la pensée politique française », Actes du colloque France-Autriche 1970-1986 des 12-13 mai 1986, université d’Orléans, s.d.

* Jacques Droz, La social-démocratie en Autriche-Hongrie (1867-1914) et Le socialisme en Europe centrale, dans Histoire générale du socialisme, tomes 2 et 3, Presses universitaires de France, 1974-1977, réédition 1997.

* Iring Fetscher, « Le marxisme de Max Adler », Archives de Philosophie, tome 41 cahier 3, juillet-septembre 1978.

* Berthe Fouchère, « L’Autriche martyre », Les Cahiers rouges, n° 10, avril 1938.

* Félix Kreissler, De la Révolution à l’annexion, l’Autriche de 1918 à 1938, Presses universitaires de France, 1971.

* Ludovic Meister, « Max Adler et le matérialisme historique », La Revue socialiste, n° 354, 15 juin 1914.

* Paul Pasteur, Pratiques politiques et militantes de la social-démocratie autrichienne, 1888-1934, Belin, 2003.

* Paul Pasteur, « L’austromarxisme ou une bouée de sauvetage pour une gauche en crise ? », Austriaca, n° 63, décembre 2006.

* Georg Scheuer, Seuls les fous n’ont pas peur, scènes de la guerre de trente ans, 1915-1945, Syllepse, 2002.

* Raoul Vaneigem, article sur Max Adler dans l’Encyclopédie Universalis, 2007.

1 Article de Raoul Vaneigem sur Max Adler dans l’Encyclopédie Universalis.

2 Voir la préface d’Yvon Bourdet dans Rudolf Hilferding, Le Capital financier, éditions de Minuit, 1979.

3 Götz Langkau, « Marx-Gesamtausgabe – dringendes Parteiinteresse oder dekorativer Zweck ? Ein Wiener Editionsplan zum 30. Todestag, Briefe und Briefauszüge », International Review of Social History, volume 28, 1983.

4 Max Adler, « L’éducation socialiste et sa tâche actuelle », La Bataille socialiste, n° 55, mars 1932, p. 15.

5 Friedrich Adler, dit aussi Fritz Adler, fut plus tard le secrétaire de l’Internationale socialiste de Vienne puis de l’Internationale ouvrière socialiste.

6 Entretien avec Otto Bauer dansL’Humanité du 6 mai 1920, p. 3. Bauer déclare notamment : « On nous a fait comprendre que du jour où nous passerons aux actes socialistes, nous ne serons plus ravitaillés ». Max Adler dira que cette paix est « une continuation, quoique avec d’autres moyens, de l’état de guerre contre les Etats vaincus » (Révolte, n° 13, octobre 1932, p. 9).

7 Max Adler, Démocratie et conseils ouvriers, Maspero, 1967, p. 95 et 113. Signalons qu’Yvon Bourdet a ajouté dans cette édition de très nombreuses notes parfois envahissantes, certaines utiles et d’autres contestables.

8 « S’il est vrai […] qu’à l’intérieur de l’austro-marxisme les positions de Max Adler sont assez radicales, il est tout aussi vrai que par rapport aux positions des conseillistes de gauche elles paraissent plutôt modérées » (Jürgen Doll, « L’austromarxisme et la pensée politique française », France-Autriche 1970-1986, université d’Orléans, s.d., p. 27).

9Démocratie et conseils ouvriers, p. 61-63.

10Démocratie et conseils ouvriers, p. 91.

11Démocratie et conseils ouvriers, p. 49 et 52.

12Démocratie et conseils ouvriers, p. 82.

13 Adler « eut face à la révolution d’Octobre une position similaire à celle de Rosa Luxemburg, condamnant le despotisme des bolcheviks, mais convaincu de la valeur du système des conseils et espérant que la suite des événements permettrait la démocratisation du système soviétique » (Leszek Kolakowski, Histoire du marxisme, tome 2, Fayard, 1987, p. 298). En 1922, Adler rappelait que « l’état des choses en Russie ne peut être considéré ni comme dictature du prolétariat, ni comme société communiste » (Etudes de marxologie, n° 14, novembre 1970, p. 2088).

14 Par exemple, en 1923 le SDAPÖ rassemble à lui seul 39,6 % des voix, alors que le Parti communiste (KPÖ) n’en obtient que 0,7 %. En 1927, le SDAPÖ a 42,3 % des suffrages, le KPÖ 0,4 %.

15 Jacques Droz, Histoire générale du socialisme, 3 : de 1918 à 1945, Presses universitaires de France, p. 256.

16 Max Adler, « La réalisation du marxisme », La Bataille socialiste, n° 67, avril 1933, p. 9.

17 Max Adler, Métamorphoses de la classe ouvrière, Nouveau-Prométhée, 1935, p. 42.

18Max Adler, Démocratie politique et démocratie sociale, Anthropos, 1970, p. 13.

19 Norbert Leser, « Bilan de l’austro-marxisme », Le Contrat Social, volume XI n° 6, novembre-décembre 1967, p. 351.

20 Jill Lewis, « Max Adler », dans Biographical dictionary of European labor leaders, Greenwood press, 1995.

21 Lucien Laurat, note sur la première édition en français de Démocratie politique et démocratie sociale, dans La Critique sociale, n° 2, juillet 1931, p. 68. Laurat avait été en novembre 1918 cofondateur du Parti communiste d’Autriche. Militant communiste anti-stalinien en France, il était en 1931 membre du Cercle communiste démocratique, et participa plus tard à la création du courant « Le Combat marxiste ». Il était certainement présent lors de ce meeting du 7 décembre 1917, qu’il mentionne également dans Contributions à l’histoire du Comintern, Droz, 1965, p. 70.

22Max Adler, Démocratie politique et démocratie sociale, op. cit., p. 48 et 74.

23Démocratie politique et démocratie sociale, p. 14.

24Idem, p. 77.

25 Note du chapitre IX de Démocratie politique et démocratie sociale, traduction inédite de Bracke. La traduction française publiée en 1930 est dénuée des notes de l’original ; le socialiste Bracke avait réalisé, à une date inconnue, des compléments à la première traduction, qui n’ont jamais été utilisés : il s’agit de la traduction de notes et références, ainsi que de la retraduction de trois chapitres. Ignorant manifestement l’existence de ces éléments (conservés par René Lefeuvre, le fondateur des éditions Spartacus), Bourdet a réédité en 1970 la traduction de 1930 sans ces compléments.

26Démocratie politique et démocratie sociale, p. 89.

27Idem, p. 204.

28 Chapitre X de Démocratie politique et démocratie sociale, traduction de Bracke.

29Démocratie politique et démocratie sociale, p. 19.

30Démocratie politique et démocratie sociale, p. 210-211.

31 Elle fut d’ailleurs signée par une importante proportion de la population, mais « n’eut aucun effet étant donné qu’elle ne fut accompagnée d’aucune manifestation ou autre action de masse » (Félix Kreissler, De la Révolution à l’annexion, l’Autriche de 1918 à 1938, Presses universitaires de France, 1971, p. 270).

32 Félix Kreissler, op. cit., p. 296.

33 Franz Mehring, Vie de Karl Marx, Gérard Bloch / APIO, 1984, p. 105.

34Paul Pasteur, Pratiques politiques et militantes de la social-démocratie autrichienne, 1888-1934, Belin, 2003, p. 171.

35Iring Fetscher, « Le marxisme de Max Adler », Archives de Philosophie, tome 41 cahier 3, juillet-septembre 1978, p. 470. A l’inverse de certaines idées reçues, Fetscher note également que Adler s’écarte du néokantisme. Adler lui-même a écrit que sa « conception du marxisme n’a rien à voir avec Kant, avec cette tentative à la mode de « renouveler » Marx grâce à Kant » (Max Adler, Ausgewählte Schriften, Österreichischer Bundesverlag, 1981, p. 491).

36 Herbert Marcuse, « Marxisme transcendantal ? » [1930], dans Philosophie et révolution, Denoël, 1969. Notons que Adler aurait souscrit comme Marcuse à la nécessité d’une « pratique radicale qui a pour but la transformation du réel » (p. 40).

37 Yvon Bourdet, article sur Max Adler dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier international : Autriche, éditions ouvrières, 1971, p. 25.

38 Max Adler, Démocratie et conseils ouvriers, op. cit., p. 105.

39 Max Adler, Ausgewählte Schriften, op. cit., p. 507.

40 Max Adler, Ausgewählte Schriften, p. 492.

41 Max Adler, Métamorphoses de la classe ouvrière, op. cit., p. 56.

42 Max Adler, Ausgewählte Schriften, p. 58.

43 Max Adler, Ausgewählte Schriften, p. 57.

44 Max Adler, « L’éducation socialiste et sa tâche actuelle », La Bataille socialiste, n° 56, avril 1932, p. 13.

45 Raymond Aron considérait qu’il était « le plus remarquable des austro-marxistes » (La Sociologie allemande contemporaine [1935], Presses universitaires de France, 1981, p. 64).

46 « Les têtes de l’austro-marxisme », Le Populaire du 23 août 1930, p. 6.

47 Editeur socialiste.

48 Courant de gauche de la SFIO. La première partie de ce texte avait été publiée sous son titre original, « La fonction historique du socialisme de gauche », dans la revue La Bataille socialiste, n° 51, novembre 1931.

49 Petite maison d’édition d’un autre courant de gauche de la SFIO, « Le Combat marxiste », issu du Cercle communiste démocratique.