Paul Lafargue contre le capitalisme falsificateur

Nous publions ci-dessous quelques extraits d’un dis­cours de Paul Lafargue pro­noncé le 21 mai 1892, puis édité en bro­chure sous le titre Le Com­mu­nisme et l’évolution écono­mique. Nous nous basons sur l’édition de 1895 de la « Biblio­thèque du Parti ouvrier ». Si des pas­sages du texte sont datés, par contre cer­taines for­mules nous semblent pré­fi­gu­rer des ana­lyses de Guy Debord. Paul Lafargue (1842–1911) était un révo­lu­tion­naire, mili­tant de la Pre­mière Inter­na­tio­nale, ami de Karl Marx (dont il épousa la fille Laura), et une des prin­ci­pales figures du socia­lisme en France à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. Son texte le plus connu, et le plus réédité, est Le Droit à la paresse.

« Nous, com­mu­nistes, nous affir­mons que le sala­riat, cette der­nière et pire forme du tra­vail ser­vile, dis­pa­raî­tra fatalement. […]

Le vol est l’essence même de la société capi­ta­liste. […] Les pro­duc­teurs sont dans la misère stag­nante, parce que les capi­ta­listes leur dérobent quo­ti­dien­ne­ment les fruits de leur tra­vail. Cet acca­pa­re­ment des fruits du tra­vail a trans­formé la société en un immense bazar où tout se vend, non seule­ment les pro­duits de l’activité humaine, mais l’homme lui-même. On achète des ouvriers manuels pour leur force mus­cu­laire, et des ouvriers intel­lec­tuels pour leur force cérébrale. […]

Quelle preuve plus écla­tante de l’abaissement humain, que de vendre son tra­vail manuel ou céré­bral ! Cet acte dégra­dant pour tout citoyen de Sparte et de Rome est la seule res­source lais­sée au pro­duc­teur dans notre société capi­ta­liste : le sala­riat est une forme de l’esclavage.

Ah ! Cicé­ron avait rai­son : il ne peut sor­tir d’une bou­tique que des men­songes. Tout est men­songe dans l’immense bou­tique qu’est la société capi­ta­liste. Les pro­duits ! Ils sont tous simu­lés, tous fal­si­fiés. La civi­li­sa­tion capi­ta­liste, tant van­tée, sera flé­trie du nom d’âge de la came­lote. On ne se contente pas de fal­si­fier les pro­duits natu­rels, on fal­si­fie encore les pro­duits fal­si­fiés. La mar­ga­rine, qui est le men­songe du beurre, est à son tour falsifiée. […]

Eman­ci­pée du joug mari­tal et de l’oppression de la morale mas­cu­line, la femme pourra déve­lop­per libre­ment ses facul­tés phy­siques et intel­lec­tuelles. […] La femme est infé­rieure, disent les pédants du capi­ta­lisme. Par­dieu ! On l’a mise dans une cami­sole de force dès son jeune âge. […]

Les phé­no­mènes écono­miques, voilà les grands cou­pables, les ter­ribles révo­lu­tion­naires qui bou­le­versent toutes les habi­tudes des hommes et toutes les bases sécu­laires des socié­tés ; nous autres com­mu­nistes de l’école de Marx et d’Engels, nous ne sommes que les porte-paroles des phé­no­mènes écono­miques : si, comme les oiseaux de mer qui pré­disent l’orage aux mate­lots, nous annon­çons aux classes gou­ver­nantes la tem­pête qui balayera leurs pri­vi­lèges, ce n’est pas nous qui la soufflons.

Quand la société, que cette révo­lu­tion sociale bou­le­ver­sera moins dou­lou­reu­se­ment que les crises pério­diques de sur­pro­duc­tion du capi­ta­lisme, sera ren­trée dans l’ordre et l’harmonie qui pré­si­de­ront à la créa­tion et à la dis­tri­bu­tion égali­taire des richesses, alors la machine, le plus épou­van­table ins­tru­ment d’oppression qui ait jamais été mis entre les mains d’une classe pos­sé­dante, devien­dra le rédemp­teur de l’humanité ; alors le tra­vail ser­vile aura vécu. »

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