René Lefeuvre, socialiste révolutionnaire

René Lefeuvre : une vie à contre-courant

La vie de René Lefeuvre (1902-1988) constitue un parcours militant à contre-courant politique du XXe siècle. Employé de banque à 15 ans, puis apprenti maçon à 16 ans, sa formation intellectuelle d’autodidacte est le résultat de son engagement au sein du mouvement ouvrier.

Même s’il est surtout connu pour son activité d’éditeur, ayant créé et tenu à bout de bras les éditions Spartacus de 1936 jusqu’à sa mort, il a également été un militant du socialisme révolutionnaire, courant à peu près disparu aujourd’hui. C’est à cet aspect que nous nous attacherons principalement ici.

René Lefeuvre devient en 1930 secrétaire des « Amis de Monde » (Monde était une revue proche du PC, dirigée par Henri Barbusse). Il organise des groupes d’études, qui sont des groupes d’éducation populaire, avec des discussions sur des sujets politiques, économiques, culturels, ainsi que des visites d’expositions.

En janvier 1933, c’est la création du mensuel Masses, à la demande des groupes d’études. Lefeuvre n’écrit pas encore d’articles, mais finance, dirige et gère la revue, et comble les trous de mise en pages par des citations de Karl Marx et de Rosa Luxemburg.

A l’époque, René Lefeuvre participe au Cercle Communiste Démocratique (CCD) de Boris Souvarine, un groupe marxiste résolument anti-stalinien. Lorsqu’il relaie dans Masses les protestations du CCD contre l’arrestation de Victor Serge1, les sympathisants du PC quittent les groupes d’études et la revue, et L’Humanité publie une note « d’excommunication » de Masses2. Cette clarification politique était inéluctable, et permettra une critique plus libre de l’URSS dans la revue.

Les émeutes fascisantes du 6 février 1934 provoquent un électrochoc dans Masses, les drames italien et surtout allemand résonnant dès lors d’une façon particulièrement alarmante.

Le 10 février 1934, Lefeuvre figure parmi les signataires d’un tract d’intellectuels intitulé « Appel à la lutte ». Signé entre autres par Alain, André Breton, René Char, Paul Eluard, Fernand Léger, André Malraux, Pierre Monatte, Benjamin Péret, Jean Vigo, etc. On y reconnaît aussi des signatures de Masses : Louis Chavance, Michel Leiris, Jean Mitry, Aimé Patri, Henri Poulaille, Jacques Prévert.

Considérant que « les évènements de ces derniers jours nous mettent brutalement en présence du danger fasciste immédiat », le texte estime que :

L’unité d’action de la classe ouvrière n’est pas encore réalisée. Il faut qu’elle le soit sur le champ. Nous faisons appel à tous les travailleurs organisés ou non décidés à barrer la route au fascisme, sous le mot d’ordre Unité d’action. […] Nous avons tous présents à l’esprit la terrible expérience de nos camarades d’Allemagne. Elle doit servir de leçon. Vive la grève générale !3

L’appel est diffusé en tract, et adressé aux syndicats (CGT, CGTU), partis de gauche (PC, SFIO, PUP), et groupes d’extrême gauche (L’Union Communiste, Union Anarchiste, Ligue Communiste, Cercle Communiste Démocratique).

Par la suite, et toujours comme conséquence du danger fasciste, René Lefeuvre rejoint le Parti Socialiste SFIO en août 1934, et s’y rapproche notamment de Marceau Pivert.

Victime de la crise économique, René Lefeuvre perd son emploi de commis d’entreprise : cette absence de revenus entraîne l’arrêt de Masses, qu’il ne peut plus financer. Le dernier numéro, numéroté 15-16, paraît en août 19344. C’est une brochure consacrée à la révolution allemande de 1918-1919, comprenant des traductions de textes de Rosa Luxemburg (certains inédits en français). Il s’agit donc en fait du premier volume de ce qui sera « Les Cahiers Spartacus » (ancienne appellation des éditions Spartacus). D’ailleurs, les éditions Spartacus republieront ce volume, complété, en 1949 puis en 1977.

Grâce à son expérience de Masses, Lefeuvre a acquis sur le tas le savoir-faire de l’édition, et il devient alors correcteur.

Quelques mois plus tard, René Lefeuvre fait à nouveau paraître une revue, qu’il appelle cette fois Spartacus – en hommage à la Ligue Spartacus de Rosa Luxemburg. Dix numéros paraissent, du 7 décembre 1934 au 15 septembre 1935. La revue est sous-titrée « Pour la culture révolutionnaire et l’action de masse ». Comme dans Masses, les citations de Karl Marx et Rosa Luxemburg parsèment la revue.

Son premier éditorial s’intitule : « Pour la Révolution Socialiste ». Signe concret de l’internationalisme de la revue, Lefeuvre y interviewe Julian Gorkin, marxiste espagnol à l’époque membre du Bloc Ouvrier et Paysan, futur dirigeant du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM). Le deuxième numéro (14 décembre 1934) titre : « De la lutte antifasciste à l’offensive socialiste », ce qui reflète bien la préoccupation de Lefeuvre.

Autour de la revue Spartacus se forme un « Groupe Spartacus », constitué de René Lefeuvre et de militants des Jeunesses Socialistes de la région parisienne (certains étant issus comme lui du Cercle Communiste Démocratique). On y trouve Jean Meier, Daniel Bénédite, Jean Rabaut, André Cerf, Gina Bénichou (qui signe « B. Gina »), Robert Petitgand (alias « Delny »), ou encore Boris Goldenberg (exilé allemand et militant du SAP qui signe « B. Gilbert »). La référence à Rosa Luxemburg est claire, mais sans exclusive ni dogmatisme.

Le groupe, qui s’exprime essentiellement dans la revue et dans les Jeunesses Socialistes (JS), défend une orientation révolutionnaire sans pour autant adhérer aux dogmes léninistes.

Dans le numéro 8 de Spartacus, le groupe estime qu’il faut :

Substituer aux organismes de la démocratie bourgeoise, indirecte et falsifiée par la puissance du capitalisme, l’organisation de la démocratie directe des masses laborieuses. […] Pas d’illusions parlementaires : aucune classe dirigeante n’a cédé sa place de bon gré. Pas d’illusions putschistes : la révolution prolétarienne est l’œuvre des masses prolétarienne et non un coup de main d’une minorité.5

Dans un tract de 4 pages intitulé « Lettre ouverte aux camarades de Spartacus ! », daté du 23 août 1935, Fred Zeller (membre d’une autre tendance des JS, qui venait d’être exclu par la direction nationale) s’oppose au groupe Spartacus.

Les trotskystes s’opposent plus encore à ces révolutionnaires qui se situent, comme eux, à gauche des JS, mais sans se ranger derrière la « bannière » du bolchevisme. Face à leurs critiques, le groupe Spartacus répond dans le numéro 8 de la revue :

Nos désaccords sur les méthodes d’organisation et nos désaccords sur les questions de politique générale sont intimement liés. […] Nous répudions la conception militariste et dictatoriale de l’organisation centralisée par en haut et nous luttons pour des formes d’organisation qui permettent le plein épanouissement de la spontanéité révolutionnaire de la classe ouvrière. […] Nous identifions, avec Marx, la dictature du prolétariat à la démocratie directe […] Nous estimons néfaste à la classe ouvrière l’idéologie du chef infaillible, qui d’une manière autoritaire dirige la politique d’une fraction ou d’un parti6.

Dans le numéro 9, le constat global qui est fait sur les organisations de masse (PC-SFIC et PS-SFIO) est sans illusion :

La JC et le PC ne sont plus des organisations révolutionnaires. Nous pensons que le pôle révolutionnaire réside maintenant dans les éléments de gauche du Parti socialiste.7

Cette analyse – qui sera confirmée par l’attitude des uns et des autres au cours de la grève générale de juin 1936 – a comme conséquence que René Lefeuvre et le groupe Spartacus contribuent à créer en septembre/octobre 1935 la tendance « Gauche Révolutionnaire » (GR) de la SFIO, dont le porte-parole sera Marceau Pivert. Le groupe Spartacus s’intègre pleinement à la GR, et cesse donc d’exister en même temps que la revue.

La Gauche Révolutionnaire, au-delà des militants les plus à gauche de la SFIO, regroupe rapidement divers courants et individualités qui ressentaient le besoin d’une structure révolutionnaire à gauche du PC, et qui adhèrent à la SFIO pour rejoindre la GR.

La GR acquiert progressivement une audience importante au sein de la SFIO. Des contacts internationaux sont établis, contacts étroits avec les différents partis du Bureau International pour l’Unité Socialiste Révolutionnaire (dit « Bureau de Londres »8), d’autant plus facilement que certains – comme le SAP allemand (Sozialistische Arbeiterpartei) – ont leur direction en exil à Paris.

René Lefeuvre s’implique dans l’accueil des exilés du SAP qui fuient le nazisme, et aide à la parution de la presse de ce parti « socialiste de gauche » : Die Neue Front et Das Banner der Revolutionaren Einheit. Au moment de la guerre civile espagnole, la solidarité sera active avec le POUM, des militants GR se rendant régulièrement à Barcelone, et faisant paraître en français le journal du POUM, La Batalla, sous le titre La Révolution espagnole.

Au sein de la GR, René Lefeuvre est membre du comité directeur, chargé des publications. Il s’occupe du bulletin du courant : La Gauche révolutionnaire.

Le 25 octobre 1935, il fait paraître une nouvelle série de Masses, reprenant certains articles du bulletin La Gauche révolutionnaire interne à la SFIO. Le n° 1 porte le sous-titre « Revue de Culture Socialiste et d’Action Révolutionnaire », et l’article de Une s’intitule « Pour la révolution socialiste ! ». Page 5, on remarque un entrefilet appelant à contacter le Bureau International pour l’Unité Socialiste Révolutionnaire.

Syndicaliste depuis les années 1920, Lefeuvre tient la rubrique syndicale dans La Gauche révolutionnaire. En octobre 1935, il salue la réunification entre la CGT et la CGT-U, et plaide « pour une CGT de combat » :

La CGT unique sera ce que ses militants voudront en faire. […] Le mouvement syndical doit se déterminer lui-même en pleine indépendance, sans aucune intervention de l’extérieur […] Cette indépendance du syndicalisme ne saurait être, bien entendu, l’indépendance des dirigeants syndicaux à l’égard des syndiqués […] Il faut absolument intégrer les chômeurs dans le syndicat. […] Maintenant que le premier objectif : l’unité, est atteint, il importe avant tout de mettre fin à la passivité syndicale.9

En février 1936, il observe l’émergence d’un nouveau mode d’action :

Dans certains mouvements revendicatifs qui se sont produits en France, en Angleterre, en Belgique, en Hongrie, en Suisse, etc., les ouvriers ont occupé pendant plusieurs jours les usines ou les mines. Ils ont choisi eux-mêmes en dehors et contre la bureaucratie syndicale cette forme d’action, parce qu’ils estimaient avec juste raison que cette pression serait plus sensible aux capitalistes […] La grève générale reste l’arme suprême du mouvement ouvrier organisé, pour imposer ses revendications, et conquérir sa libération.10

Voyant son observation pleinement confirmée pendant la grève générale spontanée de juin 1936, il s’enthousiasme pour l’occupation des usines :

C’est la vie elle-même qui a indiqué à la classe ouvrière cette méthode de lutte ; aucune tendance ne peut en réclamer la paternité. […] L’élan des travailleurs est magnifique. […] Espérons que les travailleurs sauront également en finir avec la bureaucratie syndicale.11

Quelques mois après ce mouvement spontané, il crée les « Cahiers Spartacus ». Il annonce en octobre et novembre 1936 une brochure qu’il doit écrire : Socialisme et action syndicale – le contrôle ouvrier, mais elle ne verra jamais le jour. Les parutions de Spartacus sont néanmoins très nombreuses, et couvrent un large champ politique, regroupant les divers courants révolutionnaires anti-staliniens (surtout marxistes non-léninistes, mais aussi dans une moindre mesure libertaires). D’abord brochures d’actualité, les « Cahiers » deviennent progressivement de vrais livres, et les « Cahiers Spartacus » deviendront les éditions Spartacus.

Lorsque, en juin 1938, la GR est poussée hors de la SFIO, ses militants créent le Parti Socialiste Ouvrier et Paysan – PSOP (ce nom l’emportant face à une autre proposition, « Parti Socialiste Révolutionnaire »). Lefeuvre est un des fondateurs de ce nouveau parti.

Son orientation est affirmée dans sa Charte :

Le PSOP, entièrement au service de la défense et de l’émancipation de la personnalité humaine, proclame sa volonté de lutter contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation, qu’elles soient de classe, de sexe ou de race. […] Le PSOP est un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d’échange et de transformer les moyens d’échange en moyens de distribution, c’est-à-dire de substituer à la société capitaliste une société collectiviste, socialiste ou communiste […] Le PSOP constate qu’en régime capitaliste la dictature économique et politique de la classe possédante est un état permanent. Il affirme que l’édification d’une société socialiste n’est possible que si les travailleurs détiennent la totalité du pouvoir politique et économique. Le pouvoir ne peut être l’apanage d’une fraction, d’une secte ou d’un parti politique, mais l’expression des couches profondes de la population laborieuse, édifiant, sur les ruines du vieil Etat bureaucratique des oppresseurs, la libre démocratie des travailleurs assemblés dans leurs localités et dans leurs entreprises.12

René Lefeuvre est chargé de l’hebdomadaire Juin 36, qui avait été créé en février 1938 comme organe de la fédération SFIO de la Seine (dirigée par la GR), et qui devient le journal national du PSOP.

Lui-même écrit très peu, si ce n’est pour rappeler quelques principes marxistes fondamentaux : « On ne résout pas les antagonismes de classe avec des chiffons de papier, mais par la suppression du patronat et du salariat. »13

Face aux méthodes « entristes » des trotskystes au sein du PSOP, Lefeuvre affirme dans une tribune libre de Juin 36 son opposition au léninisme :

Les principes réactionnaires : caporalisme, jésuitisme et démagogie qui sont inséparables du bolchevisme de la décadence et existaient d’ailleurs en germe dans le bolchevisme primitif sont inconciliables avec la doctrine du socialisme révolutionnaire […] Nous sommes au service de la classe ouvrière et profondément convaincus que sa libération viendra d’elle-même et non d’une clique de sauveurs, chefs prédestinés et sans scrupules. […] Les moyens malhonnêtes ne sont pas des moyens libérateurs : ils remettent le but final lui-même en cause.14

Lefeuvre tient à refaire paraître Masses, ce qu’il parvient à faire en janvier 1939. Il explique ses intentions dans un tract intitulé « Masses va reparaître » :

Notre désir est de faire paraître une revue de large culture socialiste et humaine à la fois. Une grande place y sera réservée aux questions politiques et sociales envisagées du point de vue de la libération de l’homme par la révolution socialiste. […] Il est indispensable au mouvement ouvrier, s’il veut vaincre, de s’assimiler toutes les expériences passées et présentes du prolétariat international. Notre revue s’efforcera d’en tirer les leçons critiques. Beaucoup d’évènements, tant en France qu’ailleurs, sont malheureusement oubliés, quand ils ne sont pas systématiquement déformés par l’esprit de secte. […] Si l’idéal du socialisme révolutionnaire doit être, selon nous, l’inspiration essentielle d’une semblable publication, nous rejetons l’esprit de secte, de chapelle ou de parti comme plus nuisible qu’utile.15

Cette nouvelle série, structurellement indépendante du PSOP, ne comptera que 3 numéros, la guerre venant interrompre sa parution. En effet, Lefeuvre est mobilisé en septembre 1939 et ne peut faire paraître le numéro 4.

Maurice Jaquier, militant du PSOP, racontera plus tard : « René Lefeuvre, sur une dernière poignée de main, me dit : « La guerre va ruiner le pays… le prolétariat devrait hériter d’une société riche s’il veut construire le socialisme… nous allons avoir du chemin à faire. » »16

Fait prisonnier le 28 mai 1940 à Furnes, il parvient à s’évader le jour même. Il est à nouveau fait prisonnier le 4 juin 1940 à Dunkerque, et va rester cinq ans dans un stalag au nord de l’Allemagne.

En juin 1945, René Lefeuvre rentre enfin en France après cinq ans de captivité. En janvier 1946 il peut faire reparaître Masses, avec le sous-titre « Socialisme et Liberté ». La perspective clairement affichée est « la nécessité, pour le mouvement ouvrier, d’un organe socialiste révolutionnaire. »1

Dans le n° 3 de la revue, Lefeuvre dénonce « l’attitude fuyante de certains intellectuels qui se taisent devant la dictature stalinienne », et explique ses propres intentions :

Nous voulons faire de notre revue un instrument de libre investigation et de convergence de toutes les énergies créatrices nécessaires à la révolution socialiste. […] Abandonner aux pseudo-révolutionnaires staliniens la direction du combat, ce serait courir à la défaite certaine.18

En mai 1946 il publie une brochure détaillant les volte-faces du PCF : La Politique communiste, ligne et tournants. En réalité, la brochure n’est pas écrite que par lui (il l’écrit avec un autre militant SFIO, proche de la direction), mais il la signe seul19. La virulence de la brochure fait que la SFIO lui propose un garde du corps pour faire face à une éventuelle agression stalinienne, ce qu’il refuse20.

Le PCF est analysé dans cette brochure comme un parti inféodé aux dirigeants de l’URSS et « totalement dépourvu de principes révolutionnaires »21. René Lefeuvre considère que le Parti unique russe est « une bureaucratie civile et militaire » qui tend à être une « nouvelle classe dirigeante » et fait que « l’URSS n’est pas davantage le pays de l’égalité que celui de la liberté mais vit sous un régime de stricte hiérarchie sociale et de contrainte dictatoriale » ; l’URSS est « un capitalisme d’Etat »22. Le texte se conclut en préconisant « la Révolution socialiste » pour l’URSS23

En 1947, il écrit dans Masses n° 7-8 :

Nous savons fort bien ce qui se cache derrière l’anti-communisme de certains : la volonté de discréditer la grande aspiration des masses à la justice sociale en confondant intentionnellement le socialisme avec le totalitarisme qui en est la négation. Le stalinisme comme tous les totalitarismes repose sur le mépris des individus et des masses considérés comme instruments des volontés supérieures de l’état, du parti, de l’église ou de la race…24

Dans Masses n° 11, la revue affirme son orientation :

Nous ne pouvons pas imaginer le socialisme autrement qu’associé à la défense des libertés individuelles qu’il n’a pas pour mission d’interrompre mais de développer. […] Nous nous réclamons du socialisme révolutionnaire. C’est que, de même que les deux mots, socialisme et liberté, nous paraissent inséparables, l’action révolutionnaire et l’héritage humaniste nous semblent nécessairement liés. […] Si nous n’avions pas tant d’autres raisons de refuser de nous enrôler dans le camp de la dégradante dictature stalinienne et dans celui de l’impérialisme américain, il nous resterait au moins ceci : pour éviter la troisième guerre mondiale qui menace, nous avons un espoir : le sursaut vital, l’instinct de conservation qui unira internationalement les peuples sur des bases socialistes.25

Annonçant la création du Kominform, Masses titre : « L’Externationale Stalinienne sort de l’ombre : Déclaration de guerre au Socialisme »26.

René Lefeuvre et Masses sont plus ou moins liés au groupe « Socialisme et liberté », dirigé par Marceau Pivert, qui comprend de nombreux militants de la gauche de la SFIO mais aussi une personnalité comme Henri Frenay (alors membre de l’Union Démocratique et Socialiste de la Résistance). Dans cette logique, Lefeuvre participe en juin 1947 au premier congrès du Mouvement pour les États-Unis Socialistes d’Europe (constitué autour d’anciens du Bureau de Londres), dont Pivert est élu président.

Mais Masses doit s’arrêter à nouveau en 1948. L’activité politique de René Lefeuvre diminue alors largement, jusqu’à ce que l’attitude de Guy Mollet pendant la guerre d’Algérie le fasse définitivement quitter la SFIO. Il poursuit néanmoins les éditions Spartacus, avec une quinzaine d’années de quasi-interruption pour cause financière.

L’année 1968 voit la reprise des éditions de façon régulière : Lefeuvre prend sa retraite le 1er janvier 1968 et a épongé ses dettes, ce qui lui donne le temps et la possibilité matérielle de se consacrer à son œuvre éditrice. D’autre part, le mouvement de mai 68 entraîne un vif intérêt pour les textes révolutionnaires non-conformistes et anti-autoritaires qui constituent le catalogue de Spartacus.

René Lefeuvre regroupe autour de lui des militants de divers courants de l’extrême gauche non-léniniste, rejetant le sectarisme, et favorisant un libre débat d’idées. Les éditions Spartacus existent alors dans une totale indépendance politique, animées par la conviction que le développement de l’esprit critique est un élément indispensable à l’action révolutionnaire.

Il relance une revue Spartacus, sous-titrée « Socialisme et Liberté », de 1975 à 1979. Dans le n° 1, il explique son objectif : « Nous avons pour but d’apporter à nos lecteurs des éléments de connaissance qui éclaireront leur jugement et faciliteront leur participation à la lutte contre l’exploitation capitaliste et aux tâches révolutionnaires qui s’imposent aux militants »27.

La revue s’arrête en raison de ses problèmes de santé, et de l’épuisement de ses finances. Son activité d’éditeur constitue alors l’intégralité de son militantisme.

Les vingt dernières années de sa vie, de 1968 à 1988, sont ainsi les plus fécondes pour Spartacus par le nombre d’ouvrages publiés. Il s’agit de traductions de théoriciens peu ou pas publiés en français, de textes historiques originaux, ou d’essais politiques écrits par des auteurs proches de lui. Toujours enthousiasmé par les luttes révolutionnaires dans le monde, il a en particulier édité plusieurs ouvrages sur les mouvements qui se sont déroulés au Portugal et en Pologne.

René Lefeuvre a été pendant soixante ans un militant fidèle au courant socialiste révolutionnaire, s’inspirant en particulier de la marxiste Rosa Luxemburg, s’attachant à la défense de la démocratie comme base indispensable du mouvement ouvrier. Refusant tout dogmatisme, et d’une grande modestie, il consacrait son argent et son temps à faire vivre ses revues successives ainsi que les éditions Spartacus :

Dès que j’avais quatre sous, je sortais un numéro. Quand je n’avais plus rien, je m’arrêtais. J’y mettais tout ce que j’avais, aidé d’ailleurs par quelques camarades. Je me souviens d’un numéro de Masses que j’avais payé en portant à l’imprimeur le chèque que venait de me remettre mon patron : 1 500 F, ce qui correspondait à la facture. Ensuite, il ne me restait plus rien et je vivais sur la vente des numéros.28

Il meurt un an avant la destruction du mur de Berlin, symbole d’une des formes d’oppression qu’il avait combattues. Suivant son souhait, il a été incinéré et ses cendres ont été dispersées au pied du Mur des Fédérés. L’association « Les Amis de Spartacus », qu’il avait créée en 1979, poursuit depuis vingt ans l’activité des éditions Spartacus, qui a pu être décrite comme « la plus belle édition politique de France »29.

Quelques années avant sa mort, René Lefeuvre déclarait en forme de bilan : « si j’ai appris quelque chose à quelques uns, si j’ai transmis la volonté de continuer le combat révolutionnaire, je m’estime heureux. »30

Julien Chuzeville

Publié par les éditions Spartacus en mai 2008