René Lefeuvre, socialiste révolutionnaire

René Lefeuvre : une vie à contre-courant

La vie de René Lefeuvre (1902–1988) consti­tue un par­cours mili­tant à contre-courant poli­tique du XXe

siècle. Employé de banque à 15 ans, puis apprenti maçon à 16 ans, sa for­ma­tion intel­lec­tuelle d’autodidacte est le résul­tat de son enga­ge­ment au sein du mou­ve­ment ouvrier.

Même s’il est sur­tout connu pour son acti­vité d’éditeur, ayant créé et tenu à bout de bras les éditions Spar­ta­cus de 1936 jusqu’à sa mort, il a égale­ment été un mili­tant du socia­lisme révo­lu­tion­naire, cou­rant à peu près dis­paru aujourd’hui. C’est à cet aspect que nous nous atta­che­rons prin­ci­pa­le­ment ici.

René Lefeuvre devient en 1930 secré­taire des « Amis de Monde » (Monde était une revue proche du PC, diri­gée par Henri Bar­busse). Il orga­nise des groupes d’études, qui sont des groupes d’éducation popu­laire, avec des dis­cus­sions sur des sujets poli­tiques, écono­miques, cultu­rels, ainsi que des visites d’expositions.

En jan­vier 1933, c’est la créa­tion du men­suel Masses, à la demande des groupes d’études. Lefeuvre n’écrit pas encore d’articles, mais finance, dirige et gère la revue, et comble les trous de mise en pages par des cita­tions de Karl Marx et de Rosa Luxemburg.

A l’époque, René Lefeuvre par­ti­cipe au Cercle Com­mu­niste Démo­cra­tique (CCD) de Boris Sou­va­rine, un groupe mar­xiste réso­lu­ment anti-stalinien. Lorsqu’il relaie dans Masses les pro­tes­ta­tions du CCD contre l’arrestation de Vic­tor Serge1, les sym­pa­thi­sants du PC quittent les groupes d’études et la revue, et L’Humanité publie une note « d’excommunication » de Masses2. Cette cla­ri­fi­ca­tion poli­tique était iné­luc­table, et per­met­tra une cri­tique plus libre de l’URSS dans la revue.

Les émeutes fas­ci­santes du 6 février 1934 pro­voquent un élec­tro­choc dans Masses, les drames ita­lien et sur­tout alle­mand réson­nant dès lors d’une façon par­ti­cu­liè­re­ment alarmante.

Le 10 février 1934, Lefeuvre figure parmi les signa­taires d’un tract d’intellectuels inti­tulé « Appel à la lutte ». Signé entre autres par Alain, André Bre­ton, René Char, Paul Eluard, Fer­nand Léger, André Mal­raux, Pierre Monatte, Ben­ja­min Péret, Jean Vigo, etc. On y recon­naît aussi des signa­tures de Masses : Louis Cha­vance, Michel Lei­ris, Jean Mitry, Aimé Patri, Henri Pou­laille, Jacques Prévert.

Consi­dé­rant que « les évène­ments de ces der­niers jours nous mettent bru­ta­le­ment en pré­sence du dan­ger fas­ciste immé­diat », le texte estime que :

L’unité d’action de la classe ouvrière n’est pas encore réa­li­sée. Il faut qu’elle le soit sur le champ. Nous fai­sons appel à tous les tra­vailleurs orga­ni­sés ou non déci­dés à bar­rer la route au fas­cisme, sous le mot d’ordre Unité d’action. […] Nous avons tous pré­sents à l’esprit la ter­rible expé­rience de nos cama­rades d’Allemagne. Elle doit ser­vir de leçon. Vive la grève géné­rale !3

L’appel est dif­fusé en tract, et adressé aux syn­di­cats (CGT, CGTU), par­tis de gauche (PC, SFIO, PUP), et groupes d’extrême gauche (L’Union Com­mu­niste, Union Anar­chiste, Ligue Com­mu­niste, Cercle Com­mu­niste Démocratique).

Par la suite, et tou­jours comme consé­quence du dan­ger fas­ciste, René Lefeuvre rejoint le Parti Socia­liste SFIO en août 1934, et s’y rap­proche notam­ment de Mar­ceau Pivert.

Vic­time de la crise écono­mique, René Lefeuvre perd son emploi de com­mis d’entreprise : cette absence de reve­nus entraîne l’arrêt de Masses, qu’il ne peut plus finan­cer. Le der­nier numéro, numé­roté 15–16, paraît en août 19344. C’est une bro­chure consa­crée à la révo­lu­tion alle­mande de 1918–1919, com­pre­nant des tra­duc­tions de textes de Rosa Luxem­burg (cer­tains inédits en fran­çais). Il s’agit donc en fait du pre­mier volume de ce qui sera « Les Cahiers Spar­ta­cus » (ancienne appel­la­tion des éditions Spar­ta­cus). D’ailleurs, les éditions Spar­ta­cus repu­blie­ront ce volume, com­plété, en 1949 puis en 1977.

Grâce à son expé­rience de Masses, Lefeuvre a acquis sur le tas le savoir-faire de l’édition, et il devient alors correcteur.

Quelques mois plus tard, René Lefeuvre fait à nou­veau paraître une revue, qu’il appelle cette fois Spar­ta­cus — en hom­mage à la Ligue Spar­ta­cus de Rosa Luxem­burg. Dix numé­ros paraissent, du 7 décembre 1934 au 15 sep­tembre 1935. La revue est sous-titrée « Pour la culture révo­lu­tion­naire et l’action de masse ». Comme dans Masses, les cita­tions de Karl Marx et Rosa Luxem­burg par­sèment la revue.

Son pre­mier édito­rial s’intitule : « Pour la Révo­lu­tion Socia­liste ». Signe concret de l’internationalisme de la revue, Lefeuvre y inter­viewe Julian Gor­kin, mar­xiste espa­gnol à l’époque membre du Bloc Ouvrier et Pay­san, futur diri­geant du Parti Ouvrier d’Unification Mar­xiste (POUM). Le deuxième numéro (14 décembre 1934) titre : « De la lutte anti­fas­ciste à l’offensive socia­liste », ce qui reflète bien la pré­oc­cu­pa­tion de Lefeuvre.

Autour de la revue Spar­ta­cus se forme un « Groupe Spar­ta­cus », consti­tué de René Lefeuvre et de mili­tants des Jeu­nesses Socia­listes de la région pari­sienne (cer­tains étant issus comme lui du Cercle Com­mu­niste Démo­cra­tique). On y trouve Jean Meier, Daniel Béné­dite, Jean Rabaut, André Cerf, Gina Béni­chou (qui signe « B. Gina »), Robert Petit­gand (alias « Delny »), ou encore Boris Gol­den­berg (exilé alle­mand et mili­tant du SAP qui signe « B. Gil­bert »). La réfé­rence à Rosa Luxem­burg est claire, mais sans exclu­sive ni dogmatisme.

Le groupe, qui s’exprime essen­tiel­le­ment dans la revue et dans les Jeu­nesses Socia­listes (JS), défend une orien­ta­tion révo­lu­tion­naire sans pour autant adhé­rer aux dogmes léninistes.

Dans le numéro 8 de Spar­ta­cus, le groupe estime qu’il faut :

Sub­sti­tuer aux orga­nismes de la démo­cra­tie bour­geoise, indi­recte et fal­si­fiée par la puis­sance du capi­ta­lisme, l’organisation de la démo­cra­tie directe des masses labo­rieuses. […] Pas d’illusions par­le­men­taires : aucune classe diri­geante n’a cédé sa place de bon gré. Pas d’illusions put­schistes : la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne est l’œuvre des masses pro­lé­ta­rienne et non un coup de main d’une mino­rité.5

Dans un tract de 4 pages inti­tulé « Lettre ouverte aux cama­rades de Spar­ta­cus ! », daté du 23 août 1935, Fred Zel­ler (membre d’une autre ten­dance des JS, qui venait d’être exclu par la direc­tion natio­nale) s’oppose au groupe Spartacus.

Les trots­kystes s’opposent plus encore à ces révo­lu­tion­naires qui se situent, comme eux, à gauche des JS, mais sans se ran­ger der­rière la « ban­nière » du bol­che­visme. Face à leurs cri­tiques, le groupe Spar­ta­cus répond dans le numéro 8 de la revue :

Nos désac­cords sur les méthodes d’organisation et nos désac­cords sur les ques­tions de poli­tique géné­rale sont inti­me­ment liés. […] Nous répu­dions la concep­tion mili­ta­riste et dic­ta­to­riale de l’organisation cen­tra­li­sée par en haut et nous lut­tons pour des formes d’organisation qui per­mettent le plein épanouis­se­ment de la spon­ta­néité révo­lu­tion­naire de la classe ouvrière. […] Nous iden­ti­fions, avec Marx, la dic­ta­ture du pro­lé­ta­riat à la démo­cra­tie directe […] Nous esti­mons néfaste à la classe ouvrière l’idéologie du chef infaillible, qui d’une manière auto­ri­taire dirige la poli­tique d’une frac­tion ou d’un parti6.

Dans le numéro 9, le constat glo­bal qui est fait sur les orga­ni­sa­tions de masse (PC-SFIC et PS-SFIO) est sans illusion :

La JC et le PC ne sont plus des orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires. Nous pen­sons que le pôle révo­lu­tion­naire réside main­te­nant dans les éléments de gauche du Parti socia­liste.7

Cette ana­lyse — qui sera confir­mée par l’attitude des uns et des autres au cours de la grève géné­rale de juin 1936 — a comme consé­quence que René Lefeuvre et le groupe Spar­ta­cus contri­buent à créer en septembre/octobre 1935 la ten­dance « Gauche Révo­lu­tion­naire » (GR) de la SFIO, dont le porte-parole sera Mar­ceau Pivert. Le groupe Spar­ta­cus s’intègre plei­ne­ment à la GR, et cesse donc d’exister en même temps que la revue.

La Gauche Révo­lu­tion­naire, au-delà des mili­tants les plus à gauche de la SFIO, regroupe rapi­de­ment divers cou­rants et indi­vi­dua­li­tés qui res­sen­taient le besoin d’une struc­ture révo­lu­tion­naire à gauche du PC, et qui adhèrent à la SFIO pour rejoindre la GR.

La GR acquiert pro­gres­si­ve­ment une audience impor­tante au sein de la SFIO. Des contacts inter­na­tio­naux sont établis, contacts étroits avec les dif­fé­rents par­tis du Bureau Inter­na­tio­nal pour l’Unité Socia­liste Révo­lu­tion­naire (dit « Bureau de Londres »8), d’autant plus faci­le­ment que cer­tains — comme le SAP alle­mand (Sozia­lis­tische Arbei­ter­par­tei) — ont leur direc­tion en exil à Paris.

René Lefeuvre s’implique dans l’accueil des exi­lés du SAP qui fuient le nazisme, et aide à la paru­tion de la presse de ce parti « socia­liste de gauche » : Die Neue Front et Das Ban­ner der Revo­lu­tio­na­ren Ein­heit. Au moment de la guerre civile espa­gnole, la soli­da­rité sera active avec le POUM, des mili­tants GR se ren­dant régu­liè­re­ment à Bar­ce­lone, et fai­sant paraître en fran­çais le jour­nal du POUM, La Batalla, sous le titre La Révo­lu­tion espa­gnole.

Au sein de la GR, René Lefeuvre est membre du comité direc­teur, chargé des publi­ca­tions. Il s’occupe du bul­le­tin du cou­rant : La Gauche révo­lu­tion­naire.

Le 25 octobre 1935, il fait paraître une nou­velle série de Masses, repre­nant cer­tains articles du bul­le­tin La Gauche révo­lu­tion­naire interne à la SFIO. Le n° 1 porte le sous-titre « Revue de Culture Socia­liste et d’Action Révo­lu­tion­naire », et l’article de Une s’intitule « Pour la révo­lu­tion socia­liste ! ». Page 5, on remarque un entre­fi­let appe­lant à contac­ter le Bureau Inter­na­tio­nal pour l’Unité Socia­liste Révolutionnaire.

Syn­di­ca­liste depuis les années 1920, Lefeuvre tient la rubrique syn­di­cale dans La Gauche révo­lu­tion­naire. En octobre 1935, il salue la réuni­fi­ca­tion entre la CGT et la CGT-U, et plaide « pour une CGT de combat » :

La CGT unique sera ce que ses mili­tants vou­dront en faire. […] Le mou­ve­ment syn­di­cal doit se déter­mi­ner lui-même en pleine indé­pen­dance, sans aucune inter­ven­tion de l’extérieur […] Cette indé­pen­dance du syn­di­ca­lisme ne sau­rait être, bien entendu, l’indépendance des diri­geants syn­di­caux à l’égard des syn­di­qués […] Il faut abso­lu­ment inté­grer les chô­meurs dans le syn­di­cat. […] Main­te­nant que le pre­mier objec­tif : l’unité, est atteint, il importe avant tout de mettre fin à la pas­si­vité syn­di­cale.9

En février 1936, il observe l’émergence d’un nou­veau mode d’action :

Dans cer­tains mou­ve­ments reven­di­ca­tifs qui se sont pro­duits en France, en Angle­terre, en Bel­gique, en Hon­grie, en Suisse, etc., les ouvriers ont occupé pen­dant plu­sieurs jours les usines ou les mines. Ils ont choisi eux-mêmes en dehors et contre la bureau­cra­tie syn­di­cale cette forme d’action, parce qu’ils esti­maient avec juste rai­son que cette pres­sion serait plus sen­sible aux capi­ta­listes […] La grève géné­rale reste l’arme suprême du mou­ve­ment ouvrier orga­nisé, pour impo­ser ses reven­di­ca­tions, et conqué­rir sa libé­ra­tion.10

Voyant son obser­va­tion plei­ne­ment confir­mée pen­dant la grève géné­rale spon­ta­née de juin 1936, il s’enthousiasme pour l’occupation des usines :

C’est la vie elle-même qui a indi­qué à la classe ouvrière cette méthode de lutte ; aucune ten­dance ne peut en récla­mer la pater­nité. […] L’élan des tra­vailleurs est magni­fique. […] Espé­rons que les tra­vailleurs sau­ront égale­ment en finir avec la bureau­cra­tie syn­di­cale.11

Quelques mois après ce mou­ve­ment spon­tané, il crée les « Cahiers Spar­ta­cus ». Il annonce en octobre et novembre 1936 une bro­chure qu’il doit écrire : Socia­lisme et action syn­di­cale — le contrôle ouvrier, mais elle ne verra jamais le jour. Les paru­tions de Spar­ta­cus sont néan­moins très nom­breuses, et couvrent un large champ poli­tique, regrou­pant les divers cou­rants révo­lu­tion­naires anti-staliniens (sur­tout mar­xistes non-léninistes, mais aussi dans une moindre mesure liber­taires). D’abord bro­chures d’actualité, les « Cahiers » deviennent pro­gres­si­ve­ment de vrais livres, et les « Cahiers Spar­ta­cus » devien­dront les éditions Spartacus.

Lorsque, en juin 1938, la GR est pous­sée hors de la SFIO, ses mili­tants créent le Parti Socia­liste Ouvrier et Pay­san — PSOP (ce nom l’emportant face à une autre pro­po­si­tion, « Parti Socia­liste Révo­lu­tion­naire »). Lefeuvre est un des fon­da­teurs de ce nou­veau parti.

Son orien­ta­tion est affir­mée dans sa Charte :

Le PSOP, entiè­re­ment au ser­vice de la défense et de l’émancipation de la per­son­na­lité humaine, pro­clame sa volonté de lut­ter contre toutes les formes d’oppression et d’exploitation, qu’elles soient de classe, de sexe ou de race. […] Le PSOP est un parti de classe qui a pour but de socia­li­ser les moyens de pro­duc­tion et d’échange et de trans­for­mer les moyens d’échange en moyens de dis­tri­bu­tion, c’est-à-dire de sub­sti­tuer à la société capi­ta­liste une société col­lec­ti­viste, socia­liste ou com­mu­niste […] Le PSOP constate qu’en régime capi­ta­liste la dic­ta­ture écono­mique et poli­tique de la classe pos­sé­dante est un état per­ma­nent. Il affirme que l’édification d’une société socia­liste n’est pos­sible que si les tra­vailleurs détiennent la tota­lité du pou­voir poli­tique et écono­mique. Le pou­voir ne peut être l’apanage d’une frac­tion, d’une secte ou d’un parti poli­tique, mais l’expression des couches pro­fondes de la popu­la­tion labo­rieuse, édifiant, sur les ruines du vieil Etat bureau­cra­tique des oppres­seurs, la libre démo­cra­tie des tra­vailleurs assem­blés dans leurs loca­li­tés et dans leurs entre­prises.12

René Lefeuvre est chargé de l’hebdomadaire Juin 36, qui avait été créé en février 1938 comme organe de la fédé­ra­tion SFIO de la Seine (diri­gée par la GR), et qui devient le jour­nal natio­nal du PSOP.

Lui-même écrit très peu, si ce n’est pour rap­pe­ler quelques prin­cipes mar­xistes fon­da­men­taux : « On ne résout pas les anta­go­nismes de classe avec des chif­fons de papier, mais par la sup­pres­sion du patro­nat et du sala­riat. »13

Face aux méthodes « entristes » des trots­kystes au sein du PSOP, Lefeuvre affirme dans une tri­bune libre de Juin 36 son oppo­si­tion au léninisme :

Les prin­cipes réac­tion­naires : capo­ra­lisme, jésui­tisme et déma­go­gie qui sont insé­pa­rables du bol­che­visme de la déca­dence et exis­taient d’ailleurs en germe dans le bol­che­visme pri­mi­tif sont incon­ci­liables avec la doc­trine du socia­lisme révo­lu­tion­naire […] Nous sommes au ser­vice de la classe ouvrière et pro­fon­dé­ment convain­cus que sa libé­ra­tion vien­dra d’elle-même et non d’une clique de sau­veurs, chefs pré­des­ti­nés et sans scru­pules. […] Les moyens mal­hon­nêtes ne sont pas des moyens libé­ra­teurs : ils remettent le but final lui-même en cause.14

Lefeuvre tient à refaire paraître Masses, ce qu’il par­vient à faire en jan­vier 1939. Il explique ses inten­tions dans un tract inti­tulé « Masses va reparaître » :

Notre désir est de faire paraître une revue de large culture socia­liste et humaine à la fois. Une grande place y sera réser­vée aux ques­tions poli­tiques et sociales envi­sa­gées du point de vue de la libé­ra­tion de l’homme par la révo­lu­tion socia­liste. […] Il est indis­pen­sable au mou­ve­ment ouvrier, s’il veut vaincre, de s’assimiler toutes les expé­riences pas­sées et pré­sentes du pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal. Notre revue s’efforcera d’en tirer les leçons cri­tiques. Beau­coup d’évènements, tant en France qu’ailleurs, sont mal­heu­reu­se­ment oubliés, quand ils ne sont pas sys­té­ma­ti­que­ment défor­més par l’esprit de secte. […] Si l’idéal du socia­lisme révo­lu­tion­naire doit être, selon nous, l’inspiration essen­tielle d’une sem­blable publi­ca­tion, nous reje­tons l’esprit de secte, de cha­pelle ou de parti comme plus nui­sible qu’utile.15

Cette nou­velle série, struc­tu­rel­le­ment indé­pen­dante du PSOP, ne comp­tera que 3 numé­ros, la guerre venant inter­rompre sa paru­tion. En effet, Lefeuvre est mobi­lisé en sep­tembre 1939 et ne peut faire paraître le numéro 4.

Mau­rice Jaquier, mili­tant du PSOP, racon­tera plus tard : « René Lefeuvre, sur une der­nière poi­gnée de main, me dit : “La guerre va rui­ner le pays… le pro­lé­ta­riat devrait héri­ter d’une société riche s’il veut construire le socia­lisme… nous allons avoir du che­min à faire.” »16

Fait pri­son­nier le 28 mai 1940 à Furnes, il par­vient à s’évader le jour même. Il est à nou­veau fait pri­son­nier le 4 juin 1940 à Dun­kerque, et va res­ter cinq ans dans un sta­lag au nord de l’Allemagne.

En juin 1945, René Lefeuvre rentre enfin en France après cinq ans de cap­ti­vité. En jan­vier 1946 il peut faire repa­raître Masses, avec le sous-titre « Socia­lisme et Liberté ». La pers­pec­tive clai­re­ment affi­chée est « la néces­sité, pour le mou­ve­ment ouvrier, d’un organe socia­liste révo­lu­tion­naire. »1

Dans le n° 3 de la revue, Lefeuvre dénonce « l’attitude fuyante de cer­tains intel­lec­tuels qui se taisent devant la dic­ta­ture sta­li­nienne », et explique ses propres intentions :

Nous vou­lons faire de notre revue un ins­tru­ment de libre inves­ti­ga­tion et de conver­gence de toutes les éner­gies créa­trices néces­saires à la révo­lu­tion socia­liste. […] Aban­don­ner aux pseudo-révolutionnaires sta­li­niens la direc­tion du com­bat, ce serait cou­rir à la défaite cer­taine.18

En mai 1946 il publie une bro­chure détaillant les volte-faces du PCF : La Poli­tique com­mu­niste, ligne et tour­nants. En réa­lité, la bro­chure n’est pas écrite que par lui (il l’écrit avec un autre mili­tant SFIO, proche de la direc­tion), mais il la signe seul19. La viru­lence de la bro­chure fait que la SFIO lui pro­pose un garde du corps pour faire face à une éven­tuelle agres­sion sta­li­nienne, ce qu’il refuse20.

Le PCF est ana­lysé dans cette bro­chure comme un parti inféodé aux diri­geants de l’URSS et « tota­le­ment dépourvu de prin­cipes révo­lu­tion­naires »21. René Lefeuvre consi­dère que le Parti unique russe est « une bureau­cra­tie civile et mili­taire » qui tend à être une « nou­velle classe diri­geante » et fait que « l’URSS n’est pas davan­tage le pays de l’égalité que celui de la liberté mais vit sous un régime de stricte hié­rar­chie sociale et de contrainte dic­ta­to­riale » ; l’URSS est « un capi­ta­lisme d’Etat »22. Le texte se conclut en pré­co­ni­sant « la Révo­lu­tion socia­liste » pour l’URSS23

En 1947, il écrit dans Masses n° 7–8 :

Nous savons fort bien ce qui se cache der­rière l’anti-communisme de cer­tains : la volonté de dis­cré­di­ter la grande aspi­ra­tion des masses à la jus­tice sociale en confon­dant inten­tion­nel­le­ment le socia­lisme avec le tota­li­ta­risme qui en est la néga­tion. Le sta­li­nisme comme tous les tota­li­ta­rismes repose sur le mépris des indi­vi­dus et des masses consi­dé­rés comme ins­tru­ments des volon­tés supé­rieures de l’état, du parti, de l’église ou de la race…24

Dans Masses n° 11, la revue affirme son orientation :

Nous ne pou­vons pas ima­gi­ner le socia­lisme autre­ment qu’associé à la défense des liber­tés indi­vi­duelles qu’il n’a pas pour mis­sion d’interrompre mais de déve­lop­per. […] Nous nous récla­mons du socia­lisme révo­lu­tion­naire. C’est que, de même que les deux mots, socia­lisme et liberté, nous paraissent insé­pa­rables, l’action révo­lu­tion­naire et l’héritage huma­niste nous semblent néces­sai­re­ment liés. […] Si nous n’avions pas tant d’autres rai­sons de refu­ser de nous enrô­ler dans le camp de la dégra­dante dic­ta­ture sta­li­nienne et dans celui de l’impérialisme amé­ri­cain, il nous res­te­rait au moins ceci : pour éviter la troi­sième guerre mon­diale qui menace, nous avons un espoir : le sur­saut vital, l’instinct de conser­va­tion qui unira inter­na­tio­na­le­ment les peuples sur des bases socia­listes.25

Annon­çant la créa­tion du Komin­form, Masses titre : « L’Externationale Sta­li­nienne sort de l’ombre : Décla­ra­tion de guerre au Socia­lisme »26.

René Lefeuvre et Masses sont plus ou moins liés au groupe « Socia­lisme et liberté », dirigé par Mar­ceau Pivert, qui com­prend de nom­breux mili­tants de la gauche de la SFIO mais aussi une per­son­na­lité comme Henri Fre­nay (alors membre de l’Union Démo­cra­tique et Socia­liste de la Résis­tance). Dans cette logique, Lefeuvre par­ti­cipe en juin 1947 au pre­mier congrès du Mou­ve­ment pour les États-Unis Socia­listes d’Europe (consti­tué autour d’anciens du Bureau de Londres), dont Pivert est élu président.

Mais Masses doit s’arrêter à nou­veau en 1948. L’activité poli­tique de René Lefeuvre dimi­nue alors lar­ge­ment, jusqu’à ce que l’attitude de Guy Mol­let pen­dant la guerre d’Algérie le fasse défi­ni­ti­ve­ment quit­ter la SFIO. Il pour­suit néan­moins les éditions Spar­ta­cus, avec une quin­zaine d’années de quasi-interruption pour cause financière.

L’année 1968 voit la reprise des éditions de façon régu­lière : Lefeuvre prend sa retraite le 1er jan­vier 1968 et a épongé ses dettes, ce qui lui donne le temps et la pos­si­bi­lité maté­rielle de se consa­crer à son œuvre éditrice. D’autre part, le mou­ve­ment de mai 68 entraîne un vif inté­rêt pour les textes révo­lu­tion­naires non-conformistes et anti-autoritaires qui consti­tuent le cata­logue de Spartacus.

René Lefeuvre regroupe autour de lui des mili­tants de divers cou­rants de l’extrême gauche non-léniniste, reje­tant le sec­ta­risme, et favo­ri­sant un libre débat d’idées. Les éditions Spar­ta­cus existent alors dans une totale indé­pen­dance poli­tique, ani­mées par la convic­tion que le déve­lop­pe­ment de l’esprit cri­tique est un élément indis­pen­sable à l’action révolutionnaire.

Il relance une revue Spar­ta­cus, sous-titrée « Socia­lisme et Liberté », de 1975 à 1979. Dans le n° 1, il explique son objec­tif : « Nous avons pour but d’apporter à nos lec­teurs des éléments de connais­sance qui éclai­re­ront leur juge­ment et faci­li­te­ront leur par­ti­ci­pa­tion à la lutte contre l’exploitation capi­ta­liste et aux tâches révo­lu­tion­naires qui s’imposent aux mili­tants »27.

La revue s’arrête en rai­son de ses pro­blèmes de santé, et de l’épuisement de ses finances. Son acti­vité d’éditeur consti­tue alors l’intégralité de son militantisme.

Les vingt der­nières années de sa vie, de 1968 à 1988, sont ainsi les plus fécondes pour Spar­ta­cus par le nombre d’ouvrages publiés. Il s’agit de tra­duc­tions de théo­ri­ciens peu ou pas publiés en fran­çais, de textes his­to­riques ori­gi­naux, ou d’essais poli­tiques écrits par des auteurs proches de lui. Tou­jours enthou­siasmé par les luttes révo­lu­tion­naires dans le monde, il a en par­ti­cu­lier édité plu­sieurs ouvrages sur les mou­ve­ments qui se sont dérou­lés au Por­tu­gal et en Pologne.

René Lefeuvre a été pen­dant soixante ans un mili­tant fidèle au cou­rant socia­liste révo­lu­tion­naire, s’inspirant en par­ti­cu­lier de la mar­xiste Rosa Luxem­burg, s’attachant à la défense de la démo­cra­tie comme base indis­pen­sable du mou­ve­ment ouvrier. Refu­sant tout dog­ma­tisme, et d’une grande modes­tie, il consa­crait son argent et son temps à faire vivre ses revues suc­ces­sives ainsi que les éditions Spartacus :

Dès que j’avais quatre sous, je sor­tais un numéro. Quand je n’avais plus rien, je m’arrêtais. J’y met­tais tout ce que j’avais, aidé d’ailleurs par quelques cama­rades. Je me sou­viens d’un numéro de Masses que j’avais payé en por­tant à l’imprimeur le chèque que venait de me remettre mon patron : 1 500 F, ce qui cor­res­pon­dait à la fac­ture. Ensuite, il ne me res­tait plus rien et je vivais sur la vente des numé­ros.28

Il meurt un an avant la des­truc­tion du mur de Ber­lin, sym­bole d’une des formes d’oppression qu’il avait com­bat­tues. Sui­vant son sou­hait, il a été inci­néré et ses cendres ont été dis­per­sées au pied du Mur des Fédé­rés. L’association « Les Amis de Spar­ta­cus », qu’il avait créée en 1979, pour­suit depuis vingt ans l’activité des éditions Spar­ta­cus, qui a pu être décrite comme « la plus belle édition poli­tique de France »29.

Quelques années avant sa mort, René Lefeuvre décla­rait en forme de bilan : « si j’ai appris quelque chose à quelques uns, si j’ai trans­mis la volonté de conti­nuer le com­bat révo­lu­tion­naire, je m’estime heu­reux. »30

Julien Chu­ze­ville

Publié par les éditions Spar­ta­cus en mai 2008

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