Lettre de Karl Liebknecht à la rédaction du Labour Leader, décembre 1914

« Chers camarades,

Je me réjouis, à une époque où les classes dirigeantes d’Allemagne et d’Angleterre attisent par tous les moyens une haine sanglante entre nos deux peuples, de pouvoir, en tant que socialiste allemand, adresser à des socialistes anglais quelques mots de fraternité. J’ai la douleur de devoir les écrire en un temps où l’Internationale socialiste, notre certitude rayonnante d’autrefois, gît à terre avec tous nos espoirs, où de trop nombreux « socialistes » dans la plupart des pays en guerre – y compris l’Allemagne – se sont laissé, juste au moment où le caractère néfaste du régime capitaliste devenait plus manifeste que jamais, docilement atteler aux chars de guerre de l’impérialisme dans la plus pirate des guerres de piraterie. Mais je suis heureux et fier de vous adresser mon salut, précisément à vous, à l’ILP1, qui, dans le délire de la tuerie générale, avez sauvé, avec nos frères russes et serbes, l’honneur du socialisme.

La confusion règne dans les rangs du socialisme, et certains en rejettent la responsabilité sur les principes socialistes eux-mêmes. Mais ce ne sont pas ces principes qui ont failli, ce sont ceux qui les représentaient. Il n’y a rien à changer à notre enseignement, mais seulement à le rendre vivant, à le transformer en actes.

Paillettes trompeuses sont les phrases sur la défense de la patrie et la libération des peuples, dont l’impérialisme orne ses instruments de meurtre. Chaque parti socialiste a son ennemi : l’ennemi du prolétariat international, dans son propre pays ; c’est là qu’il doit le combattre. La libération de chaque peuple doit être son œuvre propre.

Seul l’aveuglement peut exiger la continuation du massacre jusqu’à la défaite des « ennemis ». La prospérité des peuples est indissolublement liée : la lutte de classe du prolétariat ne peut être menée que sur une base internationale.

Des prétendus sages, dont l’âme opportuniste ne se laisse que trop volontiers entraîner par les tourbillons des vents diplomatiques, les déchaînements du chauvinisme, déclarent que l’avenir du mouvement ouvrier ne peut plus désormais être international. Mais la guerre mondiale, qui a détruit l’ancienne Internationale, est le meilleur plaidoyer en faveur de la nouvelle Internationale, une Internationale, certes animée d’un autre esprit, d’une autre résolution que celle dont les puissances capitalistes se sont joué si facilement le 4 août 1914.

Ce n’est que dans la collaboration des masses laborieuses de tous les pays en faveur de la paix que réside dès maintenant, durant la guerre, le salut de l’humanité. Nulle part ces masses n’ont voulu la guerre, nulle part elles ne la veulent. Doivent-elles, ayant au cœur la haine de la guerre, continuer à s’entredéchirer ? Aucun peuple ne doit commencer à parler de paix, eh bien, qu’ils en parlent tous en même temps. Et celui qui le premier en parlera montrera de la force, non de la faiblesse, et récoltera gloire et gratitude. Chaque socialiste doit agir aujourd’hui dans son pays en tant que combattant de classe et annonciateur de la fraternité internationale, dans la pleine confiance que chaque mot qu’il dira en faveur du socialisme, en faveur de la paix, chaque acte qu’il accomplira dans ce sens, suscitera les mêmes paroles et les mêmes actes dans les autres pays, jusqu’à ce que la flamme de la volonté de paix brille, claire, sur l’Europe.

L’exemple, que vous et nos frères russes et serbes, avez donné au monde, sera imité là où la social-démocratie est encore prise dans le filet des classes dirigeantes. Et je suis certain que la masse des ouvriers anglais se ralliera aux vaillantes troupes de l’ILP. Dès aujourd’hui, les sentiments de la classe ouvrière allemande aussi sont beaucoup plus proches qu’on ne le croit généralement d’une telle attitude. Elle manifestera sa volonté avec de plus en plus de fougue à mesure qu’elle percevra l’écho de son cri de paix dans les autres pays. Ainsi fera son chemin, dans le prolétariat de tous les pays en guerre, la résolution d’imposer, au moyen d’une action internationale, une paix dans le sens du socialisme, une paix qui ne soit pas fondée sur la haine, mais sur la fraternité, non sur la violence, mais sur la liberté, et qui porte en soi la certitude de durer.

Ainsi l’Internationale, en luttant et en réparant d’anciennes fautes, ressuscitera-t-elle pendant la guerre mondiale. Ainsi devra-t-elle ressusciter, mais en tant qu’Internationale nouvelle, accrue non seulement en force extérieure, mais en force révolutionnaire intérieure, en clarté, en disposition à surmonter tous les dangers de l’absolutisme, de la diplomatie secrète et des complots capitalistes contre la paix.

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Guerre à la guerre !

Salutations socialistes.

Karl Liebknecht, Berlin, décembre 1914. »2

1 L’Independent Labour Party (Parti travailliste indépendant), était un des partis britanniques membres de l’Internationale socialiste. Opposé à la guerre, l’ILP publiait le journal socialiste Labour Leader où fut publié ce texte.

2 Karl Liebknecht, Militarisme, guerre, révolution, p. 134-135.