Discours de Karl Liebknecht le 12 juillet 1914 à Condé-sur-l’Escaut

Seul un résumé de ce discours de Karl Liebknecht était paru à l’époque. Nous en avons retrouvé une transcription inédite1, dont nous donnons ici la première publication :

« Mes très chers camarades et amis, je vous remercie bien de cette manifestation qui me donne l’occasion de faire une œuvre socialiste. Mon cœur et mon âme sont pleins des meilleurs sentiments pour les travailleurs de France ; et si je suis forcé de m’exprimer maladroitement, ils n’en sont pas moins sincères. Ce ne sont pas les mots qui décident de la destinée des peuples, c’est l’action.

Je suis venu par Aix-la-Chapelle, Liège, Charleroi, Valenciennes, partout c’est la même chose : des ouvriers que rien ne différencie travaillent pour des exploiteurs, ont les mêmes souffrances, les mêmes peines.

Pourquoi des frontières ? Tous les ouvriers devraient travailler pour la culture et non pour se tuer entre eux.

Je suis persuadé que les français ne veulent pas la guerre ; en Allemagne c’est la même chose. On parle dans les journaux bourgeois de guerre, d’attaque brusque entre l’Allemagne et la France. Cela est faux. Le peuple allemand ne veut pas la guerre ; ceux qui la désirent, ce sont les financiers des deux pays, afin de gagner de l’argent.

Les journaux capitalistes français ne disent pas la vérité ; ce sont les journaux socialistes qui sont sincères. Il faut les lire.

Vous avez obtenu une grande victoire en envoyant 102 députés socialistes au Parlement ; en Allemagne nous sommes 1112. Mais malheureusement, nous ne pouvons faire la majorité pour imposer notre volonté. Le socialisme est très vigoureux en Allemagne, où notre ami Jaurès devait venir donner une conférence que le prince de Bülow n’a pas autorisé3, car chez nous, bien que la politique soit faite par le peuple, les ministres la dirigent à leur guise.

Tous les ouvriers ne sont hélas pas socialistes, et il est de toute nécessité que la classe ouvrière soit organisée.

Qu’est-ce qui sépare les prolétariats français et allemands ? Rien ! Qu’est-ce qui les unit ? Tout !

On dit que la France est la plus riche nation ; mais quand on la visite on voit vite où est l’argent. Ainsi qu’en Allemagne et en Belgique, en France quelques-uns ont tout, les autres n’ont rien.

Le plus grand danger pour la paix, c’est que la France soit alliée avec la Russie ; quand les français et les allemands seront amis, la paix sera assurée. Il est nécessaire pour tous les ouvriers de se solidariser dans l’Internationale ouvrière.

Des tentatives de rapprochement ont déjà eu lieu à Copenhague, à Berne et à Bâle ; prochainement un congrès international se réunira à Vienne dans ce but4. La question de la paix et de la guerre y sera discutée ; il est donc nécessaire que le peuple français y participe, car le rapprochement franco-allemand y fera l’objet de la plus grande discussion.

Notre but serait d’arriver à fonder les Etats-Unis d’Europe, auparavant il faut travailler au rapprochement franco-allemand par le socialisme.

La manifestation d’aujourd’hui aura de l’influence sur l’avenir si vous continuez à vous grouper rationnellement ainsi qu’on le fait en Allemagne.

Camarades, vive le rapprochement franco-allemand, vive la France ouvrière et socialiste, vive la France des droits de l’Homme, vive l’Internationale ouvrière ! »

1 Aux Archives nationales de Pierrefitte, fonds F7 du Ministère de l’Intérieur. Il est très probable que le transcripteur n’ait pas noté l’intégralité du discours, mais les principaux passages. Liebknecht s’exprimait directement en français. Notes de Critique Sociale, 2014.

2 Les chiffres sont proches mais les proportions ne sont pas les mêmes : il y avait au total 601 députés en France, contre 397 en Allemagne. Le SPD avait donc 28 % des sièges depuis 1912, la SFIO 17 % depuis mai 1914.

3 En juillet 1905, le SPD avait invité Jean Jaurès pour qu’il prononce un discours à Berlin, mais le chancelier Bernhard von Bülow interdisit qu’il prenne la parole.

4 Ce congrès de l’Internationale socialiste devait se tenir en août 1914 : du fait de la guerre, il n’eut pas lieu.