Moyen-Orient : pour une position internationaliste

Le rôle des militants révolutionnaires internationalistes est de défendre l’indépendance politique des travailleurs en toutes circonstances, et tout particulièrement dans les moments de crise où la plupart des organisations existantes basculent dans le nationalisme, l’ethnicisme ou le soutien à telle ou telle faction impérialiste, que ce soit la « leur » ou bien une autre. Certaines le font du fait de leur nature d’organisations bourgeoises ou bureaucratiques, et d’autres du fait de leur suivisme opportuniste, en pensant cyniquement qu’elles récolteront plus tard les fruits de leur allégeance chauvine ou bigote. Il nous faut le rappeler inlassablement : les travailleurs n’ont pas de patrie. Par ailleurs, il n’existe pas de « religion des opprimés », toutes les religions rassemblent à la fois des opprimés et des oppresseurs, le clergé étant d’ordinaire plutôt du côté de ces derniers. Et les travailleurs n’ont pas de défenseurs armés autoproclamés non plus, pas plus ici qu’au Moyen-Orient.

La catastrophe politico-militaire qui se déroule sous nos yeux au Moyen-Orient impose aux internationalistes de faire la lumière sur les enjeux des luttes de pouvoir qui expliquent cette terrible situation. Depuis quelques semaines, les puissances occidentales ont entamé une campagne de bombardements aériens pour, selon leurs déclarations, stopper à distance l’avancée des forces de Daech, acronyme arabe bizarre (dans cette langue elle-même) désignant l’entité politico-militaire qui se présente comme un « État islamique ». Daech est un des mouvements s’affirmant comme sunnites qui luttent depuis plusieurs années contre l’État syrien qui est aux mains d’une famille alaouite (autre branche de l’islam, proche des chiites), et il faut se souvenir que lorsque ces mêmes puissances en septembre 2013 étaient sur le point de bombarder le régime syrien, elles ont envisagé de fournir des informations voire des armes à ce qu’elles décrivent aujourd’hui comme la pire abomination qui soit.

Force est de constater que Daech est vraisemblablement la pire horreur que l’islam politique ait jamais produite : massacres, génocides des autres mouvances religieuses, décapitations et exposition de cadavres, mise en esclavage des ennemis et surtout de leurs femmes… Il semble que la région n’avait pas connu un tel déferlement depuis longtemps. Les témoignages concordent et l’afflux de réfugiés terrorisés ne laisse que peu de place au doute. La répression aveugle et ultra-violente de la révolte des masses en Syrie contre le régime du clan Assad a engendré un monstre qui a dévoré presque tous les autres groupes qui s’opposent à l’armée, en les avalant ou en les massacrant. Notre solidarité internationaliste va vers les êtres humains qui subissent cette barbarie. Si Daech est désormais la menace principale qui pèse sur les populations du Moyen et du Proche-Orient, puisque le Liban est désormais en danger immédiat, on ne peut pas comprendre la situation si l’on en reste aux dernières nouvelles, aux dernières horreurs. Le cycle de violence qui a rendu possible l’émergence d’une telle entité remonte assez loin dans le temps, et implique bien plus que la simple opposition entre le régime syrien et sa population.

Une des façons d’envisager cette période est de prendre le bombardement et l’invasion de l’Irak par les forces étasuniennes et britanniques en 2003 comme le point de départ principal d’un déchaînement de brutalité qui s’est continué dans le terrorisme et la violence sectaire entre les différentes factions sunnites, chiites et kurdes que les autorités d’occupation ont utilisées les unes contre les autres pendant des années. Chaque faction a à la fois fait partie de prétendus gouvernements d’union nationale et participé à une guerre civile latente depuis la chute de Saddam Hussein, à coups de voitures piégées ou d’affrontement d’envergure. Pour prendre un simple exemple, un des partis chiites du gouvernement actuel appuyé par le pouvoir étasunien est le même qui menait une véritable guerre contre les troupes US sous le nom d’Armée du Mahdi en 2004. La politique des forces d’occupation de l’Irak a clairement été de diviser pour mieux régner en suscitant toutes sortes de divisions entre tous les potentats locaux, que leurs micros-pouvoirs soient nés de la chute du régime baasiste ou justement issus de celui-ci. A contrario, toute tentative politique unitaire a été découragée, empêchée, particulièrement celles qui s’appuyaient sur une possible base de classe : groupes de gauche, syndicats, associations n’ont jamais pu se développer librement dans l’Irak devenu « démocratique », où la situation sociale et économique de la vaste majorité de la population est catastrophique et n’a jamais retrouvé le niveau déjà piteux d’avant 2003, misère qui explique aussi la portée du sectarisme religieux. Même les mouvements unitaires les plus bourgeois ou les plus « pro-occidentaux » ont dû reculer devant la pression des regroupements sectaristes religieux appuyés par les occupants. Un peu comme en Bosnie-Herzégovine ou au Kosovo, l’administration étasunienne s’appuie en Irak sur différentes forces nationalistes et religieuses pour établir sa domination, et décrédibilise de fait toutes les initiatives qui permettraient d’unifier des couches sociales sur des bases autres que la religion ou l’ethnie.

Cette politique du pire a assez prévisiblement abouti à la délégitimation des structures politiques et étatiques « nationales » de l’Irak. Mais certainement pas dans un sens progressiste : au contraire, les différentes communautés ne se reconnaissent plus dans l’État unitaire et ses institutions, et ceux qui sont sous la coupe des clans sunnites et des partis nationalistes kurdes voient l’armée et la police du régime de Bagdad comme des milices des partis chiites, et font plus confiance aux paramilitaires des potentats locaux. Pire, même la majorité de la population, dont se réclament les partis chiites au gouvernement, considère ces institutions comme des excroissances corrompues, violentes mais inefficaces. L’armée officielle, créée par les militaires étasuniens avec ou plutôt pour les dirigeants chiites, reculait devant Daech en partie parce qu’elle n’a aucune légitimité, pas même auprès des populations qui se considèrent comme chiites. La police irakienne n’a jamais réussi à empêcher la terrible violence sectaire à laquelle elle participe à coups de règlements de compte et d’escadrons de la mort qui sèment l’horreur dans les villages sunnites après chaque attaque terroriste. Ce n’est pas tant la chute de l’infâme dictateur criminel en 2003 qui a causé le chaos, mais bien la politique effarante de soutien à toutes les forces les plus réactionnaires de la société irakienne après 2003 qui a mis en place les bases de la catastrophe actuelle. En empêchant, exactement comme le régime de Saddam Hussein, l’émergence de forces sociales telles que les travailleurs, les jeunes ou les femmes, et en soutenant, même de façon détournée, les pires réactionnaires de chaque camp et particulièrement les extrémistes chiites avides de revanche contre le régime sunnite d’avant 2003, les autorités d’occupation ont préparé la catastrophe.

Il ne restait plus à l’Irak dévasté par la violence sectaire qu’une destabilisation extérieure pour manquer de s’effondrer dans le massacre généralisé. C’est chose faite depuis le printemps 2014 et l’arrivée de Daech sur le territoire de l’Irak. Le monstre islamiste né de la répression menée par le régime syrien a enfoncé les défenses de l’inefficace armée irakienne, qui est plutôt la principale milice chiite officielle. Daech s’est connecté avec des éléments sunnites de l’ancien régime militaire de Saddam et a sans doute même trouvé un soutien auprès d’une partie de la population, épuisée par la violence sectaire des milices chiites, et qui voit en lui une sorte de protecteur, un moindre mal, ce qui montre dans quel état était la société irakienne. Daech est très certainement une machine de guerre et de répression sociale terrible, mais les institutions irakiennes, l’armée et la police que les médias internationaux présentent aujourd’hui comme les remparts de la civilisation et de la démocratie, voire de l’humanité, ont en réalité préparé le terrain de leur défaite en pratiquant la politique de la terre brûlée. Ceux que l’on nous présente comme nos amis de Bagdad, les modérés, les « pro-occidentaux », ne sont en fait qu’un ramassis d’islamistes chiites dont certains sont aussi « modérés » que Daech, dont ils ne sont les ennemis mortels que parce qu’ils ne s’entendent pas avec lui sur qui est l’héritier politique d’un prophète du 7ème siècle. Si Daech est un ennemi mortel pour la population de toute la région, qu’elle soit chiite, kurde, yazidi, turkmène, chrétienne ou même sunnite, il faut absolument dire que les différent « alliés » qui s’opposent à lui sont tous, à divers titres et pour différentes raisons, des groupes d’hommes armés qui se valent bien au fond quand il s’agit de réprimer les mouvements sociaux, souvent de façon sanglante. La monstruosité de Daech qui place des cadavres aux coins des rues ne doit pas faire oublier les crimes du régime syrien, ni ceux des milices irakiennes chiites, ni non plus la réalité politico-militaire des milices kurdes. Il faut se débarrasser de Daech, mais les internationalistes doivent se garder de laisser croire que ceux qui se chargeront de l’éradiquer seront forcément par la suite des bienfaiteurs de l’humanité.

C’est précisément la tâche des internationalistes que de faire la critique de toutes, absolument toutes les formations étatiques ou para-étatiques en cause dans la situation qui nous préoccupe. Si effectivement les milices kurdes représentent pour le moment la dernière défense contre le monstre Daech, si effectivement les partis politiques kurdes qui gouvernent le nord de l’Irak depuis avant même 2003 (en fait pour toute une partie depuis la première guerre du Golfe de 1991) sont moins réactionnaires que les potentats sunnites et chiites, la fascination romantique qu’ils semblent exercer sur une partie de l’extrême gauche est une nouvelle preuve en creux de l’état de faiblesse théorique et politique de celle-là. Non, les différentes milices des différents partis claniques kurdes ne sont pas les avant-gardes armées de la révolution socialiste ou du prolétariat. Hors de question de mettre un signe « égal » entre elles et Daech ou les milices sunnites ou chiites, mais hors de question aussi d’oublier qu’elles sont des regroupements nationalistes (d’ailleurs concurrents, et parfois de façon sanglante), c’est à dire des proto-États de bourgeoisies en devenir au beau milieu d’une région pétrolifère. Les PKK, PDK, etc. se valent bien entre eux, et sont d’abord des ramassis d’exploiteurs. Ne pas le voir, ne pas vouloir le dire, c’est bien mal servir la cause de l’internationalisme. Lorsque les armes se seront tues, et que Daech aura été vaincu, ce qu’évidemment les internationalistes veulent pour le bien des populations de la région, les mêmes milices kurdes reprendront leurs guérillas contre les pouvoirs syrien, turc et irakien pour mieux négocier avec l’un ou avec l’autre le droit d’exploiter « leurs » ressources et « leurs » travailleurs, à coups de crosse.

Ce n’est pas parce que les travailleurs ne sont pas organisés de façon indépendante et massive au Moyen-Orient que les militants révolutionnaires devraient se résoudre à soutenir telle ou telle coterie, telle ou telle bande d’hommes armés. Non, l’internationalisme impose justement de tenir bon sur ces questions, et de ne pas accepter les injonctions des différents pouvoirs. Précisément, pour pouvoir critiquer la façon dont est menée la lutte contre Daech, dénoncer par exemple cette Nème campagne de bombardements prétendument « ciblés » dont a vu la pitoyable et criminelle inefficacité en Afghanistan et ailleurs, pour pouvoir ouvrir des perspectives politiques pour les travailleurs, les femmes, les jeunes, les minorités dans un Moyen-Orient débarrassé de la violence sectaire, il faut justement ne jamais abandonner le principe de l’indépendance politique des travailleurs, maintenir coûte que coûte l’idée que c’est une politique de classe, internationaliste par définition.

Aviv Bor