Avec Rosa Luxemburg pour le communisme, contre le léninisme

Louis Janover, Le Testament de Lénine et l’héritage de Rosa Luxemburg, Smolny, 2018, 142 pages.

Louis Janover vient de publier un livre qui revient, un an après le centenaire de la Révolution russe, sur des questions essentielles pour l’histoire et l’avenir du communisme. Comme il le rappelle sources à l’appui, des conceptions du communisme extrêmement différentes et même opposées ont existé depuis plus d’un siècle. Même parmi les communistes se revendiquant de Karl Marx, les points de vue étaient – et sont toujours – souvent divergents. Certains ont soutenu l’URSS, ses mensonges et ses crimes ; d’autres ont dès le début dénoncé ce qui n’était qu’un régime d’exploitation, une économie capitaliste d’État, et une dictature contre le prolétariat.

L’auteur met donc en comparaison la vision léniniste (inspirée de Lénine), et la vision auto-émancipatrice, notamment « conseilliste », qui s’inspire entre autres de Rosa Luxemburg. Janover se situe clairement dans cette seconde catégorie, et ce depuis des décennies. Il souligne dans son livre « l’incompatibilité de deux conceptions de l’émancipation humaine et du socialisme » ainsi que « la nature des ravages que la victoire de l’un des deux courants a fait subir au mouvement ouvrier. Le testament de Lénine comporte la négation d’une éthique qui chez Rosa Luxemburg traverse toute son œuvre et nous sert aujourd’hui encore de principe de jugement. »

Le livre est complété de documents, notamment de Lénine et de Léon Trotski d’un côté, et de Rosa Luxemburg de l’autre : son article « Un devoir d’honneur », ainsi que des extraits de son discours au congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne, sont utilement reproduits.

Pour aller de l’avant, ceux qui veulent une autre société – qu’on l’appelle communiste, collectiviste, socialiste ou autrement – doivent connaître l’histoire et savoir s’y situer. Il nous faut faire appel à l’esprit critique et à l’analyse rationnelle. On ne peut pas lutter pour l’émancipation des travailleurs en faisant l’apologie de dictatures criminelles du passé ou du présent. On ne peut pas lutter pour l’émancipation des travailleurs avec des méthodes malhonnêtes et autoritaires. Des militants communistes du passé ont développé des analyses justes et courageuses, contre le léninisme et contre le stalinisme : il nous faut nous en inspirer.

Il n’est pas besoin d’être d’accord avec chaque ligne de cet essai pour le lire avec profit. Nous publions donc ci-dessous quelques extraits du livre, avec l’autorisation de l’éditeur :

« Rien d‘étonnant que Rosa Luxemburg occupe une place centrale dans cette mémoire pour briser le cercle de l’idéologie dominante. Son analyse de l’accumulation du capital reste au plus près des principes de la conception matérialiste de l’histoire, et son idée du rapport des moyens à la fin entre en résonance avec les principes éthiques destinés à guider le mouvement révolutionnaire dans son développement. Si bien que sa pensée départage encore notre lecture de l’histoire et apporte des arguments à ceux qui conservent en vie l’idée de révolution telle qu’elle fut défendue par les milieux libertaires et les courants du socialisme de conseils, en dépit de la pression exercée sous toutes ses formes par l’appareil idéologique du Parti. Les théoriciens de l’École de Francfort seront eux aussi impliqués dans les polémiques et prises de position sur la réalité politique de l’époque, et leur théorie s’en trouvera profondément marquée.

L’héritage de Rosa Luxemburg réside dans l’existence même de son œuvre. Et plus particulièrement, dans le fait que toute sa critique de la révolution russe s’articule sur ce qui est déjà en germe chez Lénine et qu’elle avait mis au jour. Si bien que l’on arrivera à la conclusion que Karl Korsch avait tirée de cette histoire, quand, dans « L’idéologie marxiste en Russie », il faisait la critique de Lénine, voué à rendre le marxisme compatible avec le capitalisme. Dans « le principal ouvrage économique de Lénine« , écrivait-il, « Le Développement du capitalisme en Russie (1899), on peut, à la lumière de cette étude, affirmer sans exagérer que le contenu réel de la théorie marxiste originelle, en tant qu’expression théorique d’un mouvement prolétarien autonome et strictement socialiste, avait disparu du mouvement1. » »

« La reprise par les bolcheviks de l’idée de « dictature du prolétariat », liée à la conception du Parti comme organisation dirigeante de la classe, signifie tout naturellement « l’omnipotence de l’organisation jacobino-bolchevique ». Les soviets, considérés comme des organes d’insurrection et non plus comme des organes de gouvernement autonomes de la classe ouvrière, sont réduits à n’être plus qu’un instrument qui permettrait de s’emparer du pouvoir et de consolider ses assises. C’est au Parti d’utiliser la force du prolétariat pour réaliser ses propres plans et ses desseins particuliers. Ainsi, toute discussion se résume par la conclusion : « Sans la direction du Parti, point de socialisme2 ! » »

« Octobre [1917] fut le mouvement autonome d’une infime minorité, le mouvement bolchevik, qui se réclamait de ce que ses dirigeants croyaient être, ou voulaient croire être, l’intérêt de l’immense majorité. La césure ne tardera pas à devenir visible et à s’agrandir entre le Parti et les soviets, au départ unis sur la base d’une même opposition à l’ennemi de classe. Et l’idée d’une révolution sociale portée par le prolétariat dans son ensemble se heurtera vite aux intérêts d’une bureaucratie installée sur la base du pouvoir bolchevik, prête à tout pour le consolider et en élargir la base.

Le temps est donc venu d’ouvrir le testament de Lénine et de scruter l’héritage de Rosa Luxemburg pour en déchiffrer les termes et en interpréter la leçon. Non pas revenir en arrière pour intervenir dans des polémiques qui ont perdu leur objet, mais souligner que seule la vue actuelle de l’histoire rend à chacun ce qui lui est dû, à Lénine ce que tous les aspirants ont cherché en lui, une voie vers le pouvoir, désigné comme prolétarien pour les besoins de la cause, à Rosa Luxemburg une interrogation éthique et matérialiste sur ce pouvoir lui-même, en référence à l’histoire du mouvement ouvrier. »

« Dès l’origine, l’opposition entre une conception de la révolution destinée à établir le communisme et une conception qui ne pouvait avoir d’autre perspective que la révolution bourgeoise a trouvé son expression logique chez Rosa Luxemburg, car elle défend une idée radicale de la démocratie, incompatible avec le bolchevisme. Les valeurs du bolchevisme le ramenaient toutes aux impératifs de la révolution bourgeoise, ce qui facilitera, le moment venu, l’inversion du sens des appellations pour répondre à la réalité du pouvoir. L’histoire est ainsi arasée, aplatie, pour qu’en disparaisse tout ce qui faisait la différence radicale avec une critique révolutionnaire de la révolution russe, fondée sur la distinction entre le parti et les soviets. La pensée et la pratique de Lénine se retrouvent alors à l’origine de tout ce qui s’est produit, car son œuvre, jusque dans ses derniers écrits, est le fruit d’une recherche de la raison historique pour justifier l’obéissance et la soumission au Parti.

L’inconcevable, c’est qu’il ait fallu des témoignages comme ceux d’Anton Ciliga ou de Panaït Istrati pour qu’on accepte de discuter l’indiscutable, et qu’il soit encore nécessaire de s’y référer comme si l’évidence restait à prouver. Lénine, dit Ciliga, « a su faire battre le cœur de l’humanité » au moment où les masses l’emportent « derrière elles ». Mais « dès l’instant où l’édifice ancien se fut écroulé et où Lénine prit le pouvoir, le divorce tragique commença entre lui et les masses. Imperceptible au début, il grandit, se développa et finalement devint fondamental3. »

Les piliers du capitalisme d’État apparaissent et s’élèvent au-dessus des soviets réduits au rôle de faire valoir idéologique. Lénine et la Révolution, s’interroge Ciliga ! Qu’eût été Lénine sans la révolution ? Question incongrue si on la rapporte à Rosa Luxemburg, dont chaque mot, chaque principe nous éloigne de ce que fut la révolution selon le bolchevisme. »

« On trouve chez Rosa Luxemburg une analyse des contradictions de notre société, de ses rapports de classes, et elle éclaire les apories de la critique telle qu’elle s’est développée en faisant de la révolution d’Octobre le pôle qui aiguillait toutes les analyses, et ramenait les luttes et l’avenir à la relation avec un marxisme revu et contrôlé par les instituts aux ordres de Moscou. C’est ce rapport à la conception de la révolution et des moyens de parvenir au communisme qui détruisit l’idée même d’émancipation humaine dans le mouvement ouvrier. »

« L’œuvre de Rosa Luxemburg comporte le sens éthique qui permet d’établir le lexique de la contre-révolution actuelle en montrant que la critique marxienne de la valeur-travail et sa conception de la lutte des classes restent les deux éléments fondamentaux d’une remise en question du capitalisme et de la possibilité d’ouvrir une brèche dans le système d’exploitation. Car contrairement aux assertions convenues, il se développe selon le même mode d’accumulation que Marx avait analysé non pas pour son temps, mais pour le temps du capital, qui repose sur la base intangible de la division de la société en classes antagonistes. Et c’est en cela que l’héritage de Rosa Luxemburg reste ouvert sur l’avenir. »

1 Karl Korsch, « L’idéologie marxiste en Russie » (1938), in Korsch, Mattick, Pannekoek, Rühle, Wagner, La Contre-Révolution bureaucratique, Paris, UGE (10/18), 1973, p. 255.

2 « Les conseils ouvriers et l’organisation communiste de l’économie », in Korsch, Mattick, Pannekoek, Rühle, Wagner, La Contre-Révolution bureaucratique, op. cit., p. 67.

3 Anton Ciliga, Lénine et la Révolution. Les « maîtres » du pays. Qui commande en URSS ?, Paris, Spartacus, 1947 ; rééd., 1978, p. 13.

Le mouvement social tétanisé ?

Il ne servirait à rien de se voiler la face : en dépit de fortes mobilisations locales, la lutte de ce printemps 2018 a été perdue. Il faut analyser cette réalité en profondeur et en tirer toutes les leçons possibles, en vue des luttes à venir.

La brutalité du pouvoir face aux luttes sociales est plus importante qu’il y a 15 ou 20 ans. D’abord par la répression, mais aussi par le fait de mener en même temps plusieurs contre-réformes. C’est un fait qu’il faut prendre en compte, pour ajuster la stratégie des luttes afin de l’emporter face au gouvernement et au patronat.

Contre les mobilisations, le gouvernement joue la carte du pourrissement et de l’isolement des mouvements. Malheureusement, les mobilisations de ce printemps 2018 n’ont pas su déjouer cette tactique. La « grève perlée » à la SNCF a été un exemple d’une lutte avec un investissement courageux de nombreux cheminots, mais sur une stratégie faible : au bout du compte, on a eu dans l’ensemble une lutte de longue durée mais de faible intensité. Au bout de quelques semaines, cette mobilisation tendait à devenir un bruit de fond.

Il faut dire que le contexte d’ensemble nous est défavorable : gouvernements tout ou partiellement d’extrême droite dans plusieurs pays européens, des peurs identitaires irrationnelles qui ont le vent en poupe, etc.

Sur un autre plan, les mobilisations sont largement affaiblies par une obsession du déclin, l’idée (fausse) que « tout s’effondre ». Or, cette idéologie, malheureusement répandue même dans certains milieux « radicaux », ne mène qu’à la défaite – voire pire, à diverses dérives réactionnaires. De même, nos luttes sont affaiblies par cette tendance déplorable à ne dénoncer que le « capitalisme libéral », voire que le « libéralisme » ou le « néo-libéralisme », alors que notre adversaire est le mode de production capitaliste en tant que tel, dans son entier, et qu’elles que soient les formes qu’il prend. Les idiots qui prônent « l’antilibéralisme » ne sont utiles qu’à la confusion, et ne font que détourner des objectifs essentiels. La volonté d’auto-émancipation mondiale des travailleurs n’est en rien « antilibérale », mais elle est pleinement révolutionnaire.

Il ne s’agit donc en réalité certainement pas de ne lutter que contre des reculs sociaux, mais contre l’ensemble de l’organisation capitaliste du travail, contre le système du salariat lui-même puisqu’il n’existe que par l’exploitation et l’aliénation.

Concrètement, nous devons mettre en avant le fait que la lutte correspond d’abord et avant tout à la nécessité de changer nos conditions d’existence, d’améliorer notre quotidien, donc non seulement d’empêcher des attaques (= lutte défensive, nécessaire mais non suffisante), mais aussi d’obtenir de meilleures conditions de vie pour toutes et tous (= lutte offensive), donc en fin de compte de nous débarrasser de l’exploitation (= lutte révolutionnaire).

Gagner nécessite des mouvements massifs, réellement auto-organisés à la base, et se coordonnant par des mandatés élus et contrôlés par des Assemblées Générales. C’est de cette manière qu’un mouvement peut réellement être vivant, se développer, susciter de la créativité collective et aller plus loin que de simples (et nécessaires) revendications défensives.

S’enfermer dans un entre-soi, c’est la stratégie de l’échec. Au contraire, des AG de lutte nombreuses, pleinement démocratiques et souveraines, peuvent permettre de construire une mobilisation puissante. Un mouvement vivant c’est un mouvement massif, où on échange, on débat, on voit les choses différemment, justement parce que la lutte dépasse un petit milieu – où d’ordinaire les débats s’enveniment et tournent en rond. L’air frais qu’apporte la lutte nécessite une ouverture très au-delà des milieux militants, par une mobilisation qui s’organise à la base sur des questions concrètes.

Le mouvement de ce printemps n’a que trop peu permis ce développement. Il a de plus été affaibli par des tentatives politiciennes de se servir des mobilisations, surtout de la part de la « France insoumise ». A les entendre, il n’y aurait qu’à voter pour eux, et tout s’arrangerait… Or, ces volontés de récupération ne créent que de la dispersion, donc affaiblissent les luttes.

La seule alternative politique que peut soutenir un mouvement social vivant et fort, c’est lui-même. C’est-à-dire que l’alternative est précisément cette démocratie directe à la base par laquelle la lutte se construit et qui, si elle se développe suffisamment, peut contre-attaquer jusqu’à devenir majoritaire dans la société et ainsi remplacer le pouvoir actuel. Au règne des classes capitalistes peut ainsi succéder l’auto-organisation des travailleurs, des précaires et des chômeurs, pour en finir avec l’enfermement dans les rapports de production capitalistes.

Brochure sur la Révolution allemande

La révolution allemande, un siècle après

« Le héros de cette révolution, ce sont les masses. »1

Ci-dessous, le texte de notre brochure sur la Révolution allemande, également disponible en PDF :

Révolution moins célèbre que celle de Russie l’année précédente, la révolution allemande n’en est pas moins un événement majeur de l’histoire du mouvement ouvrier. Pendant des décennies, on avait considéré que c’était en Allemagne que la classe ouvrière était la plus puissante, la mieux organisée. Elle va pourtant être laminée en moins de vingt ans : de l’éclatement de la guerre en 1914, jusqu’à la suppression de la démocratie en 1933 par la dictature nazie. Pendant la révolution allemande de 1918-1919, où existaient pourtant des potentialités d’émancipation, les travailleurs n’auront pas réussi à changer l’organisation sociale fondamentale.

1) Le mouvement ouvrier face à la Première Guerre mondiale

En 1914, le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) est un véritable parti de masse, avec plus d’un million d’adhérents, principalement des travailleurs. Officiellement, le parti est internationaliste et son objectif est de remplacer le capitalisme par le socialisme. Le SPD est alors regardé comme le plus puissant parti du mouvement ouvrier dans le monde. En réalité, des courants très différents y cohabitent, les marxistes révolutionnaires comme Rosa Luxemburg ou Karl Liebknecht étant nettement minoritaires. C’est une bureaucratie composée de permanents inamovibles qui dirige le parti, et qui applique de fait une politique réformiste – malgré des discours occasionnels se revendiquant encore de l’objectif socialiste.

En août 1914, le déclenchement de la Première Guerre mondiale va faire voler en éclat les apparences et les illusions. Le SPD vote les crédits de guerre et se rallie de fait à l’Empire, contredisant son programme.

La guerre change complètement la situation politique : l’essentiel du pouvoir passe progressivement dans les mains de la hiérarchie militaire, ce qui laissera forcément des traces. Surtout, la direction du SPD se rallie à l’Union sacrée (Burgfrieden en allemand), qui prétend suspendre les différences politiques et sociales. C’était là nier le constat fondamental de la lutte des classes : qu’on le veuille ou non, tant qu’il existe des classes sociales elles ont des intérêts différents, qui s’expriment par des luttes d’un côté comme de l’autre. En faisant comme si on pouvait suspendre la lutte de classe, le SPD et les syndicats abdiquent la défense des intérêts des travailleurs, pendant que le patronat – qui mène sa propre lutte de classe sans avoir besoin de la désigner par ce nom – voit ses profits augmenter du fait de la surexploitation subie par les travailleurs.

Il existe pourtant d’emblée des oppositions au sein du SPD, à la fois des radicaux comme Rosa Luxemburg, et des modérés comme le codirigeant du parti Hugo Haase, qui est mis en minorité – il était partisan de voter contre les crédits le 4 août 1914, mais s’était rallié au vote pour par « discipline de parti ».

Ce ralliement de la direction du SPD à la logique de guerre de l’Empire, et son acceptation de l’Union sacrée, va logiquement provoquer des divisions, puis des scissions : en décembre 1914, le député Karl Liebknecht vote seul contre les crédits de guerre, bientôt suivi par Otto Rühle, puis d’autres.

Les révolutionnaires internationalistes autour de Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Léo Jogichès, Franz Mehring, Clara Zetkin et Paul Levi font paraître en avril 1915 la revue Die Internationale, qui est immédiatement interdite. Luxemburg y écrit que « pendant la guerre, le rapport salarial ne disparaît pas le moins du monde, au contraire, l’exploitation augmente violemment », notamment du fait de « la pression que la dictature militaire exerce sur les travailleurs. » L’urgence est pour elle d’« agir pour que la guerre cesse aussi vite que possible, et que la paix soit organisée en conformité avec les intérêts communs au prolétariat international. »2

Ces militants publient ensuite des « Lettres de Spartacus », d’où l’appellation de « Groupe Spartacus » ou « spartakistes ». La portée de leur action est cependant limitée par une forte répression, notamment de nombreux emprisonnements. C’est justement en prison que Rosa Luxemburg écrit en 1915 une brochure contre la guerre et contre son acceptation par la majorité des socialistes, intitulée La Crise de la social-démocratie. Le texte ne paraît que l’année suivante, clandestinement et signé d’un pseudonyme, Junius. Luxemburg y écrit que « l’échec du prolétariat socialiste dans la guerre mondiale actuelle est sans équivalent, c’est un désastre pour toute l’humanité. Mais le socialisme ne serait perdu que dans le cas où le prolétariat international se refuserait à mesurer la profondeur de sa chute et à en tirer les enseignements. » En conclusion, elle réaffirme que « les prolétaires de tous les pays partagent un seul et même intérêt. »3 Dans la première Lettre de Spartacus, elle constate avec lucidité que pour le moment « la guerre renforce la domination du capitalisme, celle de la réaction politique et sociale et bien sûr celle du militarisme. »4

La divergence qui avait éclaté au grand jour au sein du mouvement ouvrier traduisait en fait deux visions du monde complètement différentes. Pour les partisans de l’Union sacrée, les travailleurs d’Allemagne faisaient d’abord partie de l’Allemagne, au sein de laquelle il fallait qu’ils conquièrent leurs droits. Pour les internationalistes, les travailleurs d’Allemagne faisaient d’abord partie du prolétariat, de la classe travailleuse mondiale, et c’est en tant que classe exploitée qu’ils devaient abolir le mode de production capitaliste et créer une autre société, socialiste ou communiste, débarrassée du travail salarié, des frontières et de l’aliénation. En pratique, la première conception aboutissait à renoncer à l’objectif socialiste.

De ces deux conceptions opposées découlent des orientations politiques inconciliables, qui vont s’exprimer pendant la guerre puis pendant la révolution.

En janvier 1917, la direction du SPD exclut ses opposants, pacifistes modérés comme radicaux. En conséquence, un nouveau parti est créé en avril 1917, le Parti social-démocrate indépendant (USPD), sous-entendu : indépendant du pouvoir impérial. Mais seule une minorité des adhérents suit les pacifistes. Les spartakistes constituent l’aile gauche de l’USPD, tout en poursuivant une action politique autonome, avec leurs propres publications clandestines.

De son côté, le SPD débarrassé de sa gauche et de son extrême gauche peut désormais nouer des alliances officielles sur sa droite : en juillet 1917, un comité est mis en place au parlement entre le SPD et des partis bourgeois, sur un programme minimal de démocratisation (relative) des institutions de l’Empire. Au nom d’un prétendu « réalisme », le SPD se refusait donc en pratique à revendiquer la république.

Les difficultés du ravitaillement alimentaire, la hausse des prix et le rejet progressif de la guerre entraînent le retour des grèves, notamment au printemps 1917 puis en janvier-février 1918. Ces mouvements puissants bénéficient aussi de l’influence de la révolution en Russie à partir de février-mars 1917, qui donne de l’espoir et favorise la revendication d’arrêt immédiat de la guerre. Dans l’animation de ces mobilisations se révèle l’action des délégués révolutionnaires (Revolutionäre Obleute), un groupe de militants en lien direct avec les travailleurs, constitué de syndicalistes souvent membres de l’USPD.

Après l’échec de ces mouvements, les spartakistes diffusent clandestinement des dizaines de milliers de tracts, affirmant que « la direction des luttes doit être confiée à des conseils ouvriers élus, et que les révolutionnaires doivent gagner les soldats à leur cause »5.

En 1918, après quatre ans de guerre mondiale, l’Empire allemand se rend compte qu’il est dans l’incapacité de gagner la guerre. L’État-major de l’armée allemande – dirigé par Hindenburg et Ludendorff – est persuadé de l’échec dès septembre 1918. C’est pourquoi un nouveau gouvernement est mis en place le 4 octobre 1918, sous la direction du prince Max de Bade, afin de négocier la paix avec les États adverses. Pour la première fois, le SPD y fait son entrée, avec deux ministres. Mais les discussions préalables à l’armistice piétinent. La guerre se poursuit donc, bien qu’elle soit déjà manifestement perdue.

Dans ce contexte d’incertitude, les spartakistes appellent le 7 octobre à la formation de conseils d’ouvriers et de soldats. Le 25 octobre, Otto Rühle fait un discours de rupture complète au Reichstag. Il rappelle d’abord que « la contradiction politique, économique, historique qui oppose le capital au travail, la bourgeoisie au prolétariat, n’a pas été supprimée : elle continue d’exister, et même cette guerre n’a fait que l’élargir et l’approfondir. » Il ajoute que les masses ont besoin de « la démocratie du socialisme, la République fondée sur la révolution socialiste et à cet effet, elles exigent, en premier lieu, l’abdication de l’Empereur en tant qu’instigateur de cette guerre mondiale. » Malgré les protestations des députés monarchistes, Rühle achève son discours en affirmant que la classe travailleuse « aspire à la fraternisation de tous les peuples afin d’établir une association qui garantisse durablement la paix et la civilisation sous le signe du socialisme victorieux. J’appelle toute la classe ouvrière, et en particulier la classe ouvrière d’Allemagne, à conquérir ce socialisme par la révolution !»6

2) La monarchie est balayée

Cette situation de guerre qui se poursuit alors qu’on sait qu’elle n’est plus gagnable, va être l’élément déclencheur de la révolution : le 29 octobre, des marins de Wilhelmshaven refusent de faire une sortie offensive qui n’a plus de sens. Ils sont arrêtés, mais ont réussi à annuler l’attaque prévue. Par solidarité avec ces premiers mutins, et pour empêcher qu’ils soient condamnés, des marins de Kiel se soulèvent début novembre. Ils élisent des conseils de marins et prennent le contrôle des navires, hissant le drapeau rouge. Une partie des soldats de l’armée de Terre envoyés contre eux fraternisent, puis des travailleurs se mettent en grève. La ville est passée à la révolution.

Dans un contexte où l’Empire est battu militairement, donc apparaît vulnérable, cette mutinerie va vite s’étendre. De grandes manifestations parcourent les villes, sont rejointes par des soldats et prennent les lieux de pouvoir. Le 6 novembre, des conseils d’ouvriers et de soldats contrôlent Hambourg et Brême, le lendemain Munich, le 8 Stuttgart, Leipzig et Cologne.

A Berlin, siège du pouvoir central, des révolutionnaires débattent du meilleur moment pour déclencher le mouvement qu’ils préparent. C’est finalement au 11 novembre qu’ils fixent le soulèvement. Mais quand il existe une véritable volonté révolutionnaire parmi les masses, elles n’attendent pas un signal donné d’en haut par des dirigeants auto-proclamés. Dès le 9 novembre au matin, des grèves spontanées se répandent et des cortèges de travailleurs parcourent Berlin. Des socialistes appellent les soldats à les rejoindre, ce qu’ils font : loin de s’opposer aux manifestations de travailleurs, ils les laissent passer voire prennent part aux cortèges. La capitale passe ainsi du côté de la révolution en moins d’une journée. Le député SPD Philipp Scheidemann proclame la « République allemande » à 14 heures, tandis que Liebknecht proclame deux heures plus tard la « République socialiste libre d’Allemagne » et appelle à « la révolution mondiale ». Deux perspectives politiques très différentes s’opposent donc dès le début de la révolution.

Max de Bade transmet le 9 novembre son poste de chef du gouvernement au dirigeant SPD Friedrich Ebert, issu de la droite de la social-démocratie, qui n’avait jamais participé aux débats théoriques. L’Empire n’est plus, mais une certaine continuité est néanmoins assurée avec le gouvernement précédent, puisque les secrétaires d’État nommés le 4 octobre restent en fonction – c’est d’ailleurs l’un d’eux, le centriste Matthias Erzberger, qui va signer l’armistice le 11 novembre au nom de l’Allemagne.

Dans l’urgence, une alliance entre le SPD et l’USPD est conclue le 10 novembre, un conseil de 6 membres étant formé à parité des deux partis. Liebknecht refuse d’y participer, et les spartakistes forment officiellement la Ligue Spartacus (Spartacusbund), qui publie le quotidien Die rote Fahne (« Le drapeau rouge ») dirigé par Luxemburg, qui vient d’être libérée de prison par la révolution, avec la participation de militants internationalistes comme Liebknecht, Paul Levi, Hugo Eberlein et Léo Jogichès.

Outre la fin de la monarchie, d’autres avancées très importantes sont rapidement acquises par la révolution : baisse du temps de travail, conventions collectives, droit de vote des femmes et abolition du suffrage censitaire, fin des discriminations antisémites, gratuité de l’enseignement, allocations pour les chômeurs, etc. On retrouve certaines de ces avancées aussi dans d’autres pays au même moment, tant le rapport de forces entre les classes s’est transformé au niveau au moins européen.

C’était en fait l’application par le SPD de son programme minimum, c’est-à-dire des réformes sociales applicables au sein du mode de production capitaliste, le programme maximum étant le remplacement du capitalisme par le socialisme – donc ce qui était en théorie la raison d’être du parti. Comme le SPD s’est focalisé pendant des décennies sur le programme minimum, a fait campagne sur celui-ci et non sur le but socialiste, lorsqu’il a été réalisé beaucoup de militants et sympathisants se sont dit que l’objectif était atteint. En réalité, l’exploitation n’était que provisoirement atténuée, et nullement abolie.

En cette fin d’année 1918, les dirigeants du SPD sont très satisfaits d’être devenus les dirigeants de l’État. Pourtant, quelques personnes qui sont à la tête d’un gouvernement ne suffisent pas à transformer l’essence de l’État : ce sont souvent des conservateurs, y compris anti-républicains, qui restent aux commandes des rouages de la haute administration. Les adversaires de la république ont donc conservé des positions qui leur serviront ensuite à participer à sa destruction de l’intérieur. Même un historien partisan des dirigeants du SPD reconnaît qu’« ils ne tentèrent même pas […] de remplacer par des militants ouvriers ou par des intellectuels socialistes les hauts fonctionnaires et les chefs d’entreprise. La haute administration impériale et royale resta en place, à quelques exceptions près, et les dirigeants sociaux-démocrates s’en remettaient, pour exécuter leurs décisions, à des hommes d’origine et de formation traditionnelle, conservatrice et souvent nationaliste, fidèles à l’idée monarchique et dans beaucoup de cas foncièrement hostiles non seulement à la Révolution et au socialisme, mais aux principes démocratiques eux-mêmes »7. Menée au nom du pragmatisme, la politique de la direction du SPD fut plutôt populaire dans l’immédiat, mais se révéla fort peu réaliste à terme.

Dans le même temps, le gouvernement SPD va avoir recours à des corps francs, unités paramilitaires de volontaires, pour réprimer les opposants sur sa gauche. C’était là aussi favoriser l’organisation des forces conservatrices et réactionnaires allemandes, dans le but de conserver « l’ordre » et de se maintenir au pouvoir. La répression contre des marins mobilisés commence dès le mois de décembre, provoquant la rupture de l’USPD qui quitte le gouvernement fin décembre.

En faisant alliance sur sa droite, la direction du SPD va non seulement enterrer – dans le sang – la révolution, mais aussi à terme s’enterrer elle-même : en effet, dès que le rapport de forces aura changé, les forces conservatrices se retourneront contre elle. La classe capitaliste a donc mieux joué la partie que le SPD : elle a lâché du lest quand il le fallait, afin de conserver l’essentiel pour elle, c’est-à-dire le maintien du mode de production capitaliste et de l’organisation étatique hiérarchisée.

Ceux qui vantaient le SPD comme « le plus grand parti ouvrier du monde » avaient oublié que le socialisme nécessite d’abord et avant tout la mobilisation consciente des travailleurs eux-mêmes. Ils avaient aussi oublié qu’il était essentiel d’examiner aussi le développement et l’organisation de la classe capitaliste en Allemagne : il y a toujours au moins deux protagonistes dans une lutte, et ce n’est pas la force de l’un qui en détermine l’issue, mais bien le rapport entre les forces des deux. Surtout, un parti organisé avec une discipline quasi-militaire ne favorise pas les possibilités d’auto-émancipation : pour construire le parti, des méthodes contradictoires avec le but avaient été employées.

Le SPD, ayant abandonné un point de vue de classe indépendant, était devenu un appareil bureaucratique de rechange qui était disponible pour gérer les affaires de l’État, tant qu’il pouvait obtenir en contrepartie un certain nombre d’avancées sociales qu’il revendiquait depuis longtemps.

On vit combien avait eu raison Rosa Luxemburg, quand elle écrivait en 1910 dans une revue du SPD : « notre appareil organisationnel et la discipline de notre Parti sont plus appropriés à freiner le mouvement qu’à diriger de grandes actions de masse »8. Son signal d’alarme ne fut malheureusement pas entendu de la majorité des militants, et elle resta minoritaire dans son opposition aux dérives bureaucratiques et opportunistes de la direction.

3) A la base, les conseils ouvriers

Dans les faits, les conseils de travailleurs apparus dans l’Allemagne de 1918 peuvent être de nature très différentes : ils sont parfois de véritables outils de lutte et de démocratie directe, reflétant la combativité des travailleurs à la base. Ils résultent dans ce cas d’élections dans les entreprises.

Cependant, des conseils ont dans de nombreux cas été formés dans l’urgence par les quelques militants locaux les plus connus, les porte-paroles du SPD en particulier, ou parfois à parité de militants SPD et USPD. C’est la raison pour laquelle Rosa Luxemburg appelle à plusieurs reprises à la réélection des conseils, afin qu’ils puissent être l’expression des volontés des travailleurs, et non de simples organes aux ordres du gouvernement Ebert.

Pour les dirigeants du SPD, qui étaient souvent aussi des députés, les conseils n’avaient pas vraiment d’utilité : ils devaient donc céder la place à un gouvernement SPD, et à une Assemblée constituante où ils pensaient obtenir une majorité confortable. A l’inverse, pour les spartakistes et les délégués révolutionnaires, les conseils devaient être la base d’une nouvelle démocratie : une République des conseils. Enfin, certains dont Kurt Eisner de l’USPD défendaient un double pouvoir, avec des conseils et un parlement qui cohabiteraient.

Le 10 novembre, 3000 représentants des conseils d’ouvriers et de soldats de Berlin s’étaient réunis. Cette assemblée avait approuvé le gouvernement de coalition SPD et USPD. Un conseil du grand Berlin avait été élu, avec à sa tête Richard Müller des délégués révolutionnaires, mais cet organisme n’avait en réalité quasiment pas de pouvoir réel, et ne pesait pas face au gouvernement.

Malgré tout, les conseils prennent parfois en charge une partie des pouvoirs locaux, s’occupent de tâches concrètes et urgentes comme le ravitaillement. Dans certains cas il existe de fait un double pouvoir localement, entre les autorités municipales et les conseils. Là où le rapport de forces est le plus favorable, les conseils prennent purement et simplement la place des anciens pouvoirs locaux, et assument l’ensemble de l’administration – mais ces cas sont rares.

En dépit de ces importantes disparités, l’existence des conseils de travailleurs fait pression sur le pouvoir, qui met en place en 1919 une loi dite de socialisation. En dépit de ce nom qui laisse espérer une transformation des rapports sociaux de production, la mesure est en réalité très modérée : il s’agit simplement de nationalisations ponctuelles d’entreprises. Alors que la véritable socialisation des moyens de production vise à sortir des rapports capitalistes, la mesure qui usurpait ce nom ne mettait en place que des bouts de capitalisme d’État, ce qui n’avait donc rien à voir.

Le 18 novembre, Rosa Luxemburg écrit dans Die rote Fahne que l’objectif de la révolution est « l’abolition de la dictature du capital » et « la réalisation de la société socialiste », ce qui ne peut pas être accompli « par quelques décrets d’en haut », mais « par l’action consciente des masses laborieuses des villes et des campagnes ». Cela nécessite « développement et réélection des conseils locaux d’ouvriers et de soldats afin que le premier geste impulsif et chaotique qui les a fait naître soit remplacé par le processus conscient, la compréhension claire des buts, des tâches et des voies de la révolution ». Luxemburg appelle aussi à la « convocation immédiate d’un congrès mondial des travailleurs, pour souligner fortement et clairement le caractère socialiste et international de la révolution, car l’avenir de la révolution allemande est ancré dans l’Internationale seule, dans la révolution mondiale du prolétariat. »9

Le 14 décembre, Die rote Fahne publie le programme de la Ligue Spartacus, rédigé par Rosa Luxemburg. Ce texte explicite l’objectif de la révolution socialiste, en lui donnant son contenu politique : la démocratie des conseils, et son contenu social : l’abolition du salariat.

Luxemburg affirme donc le but socialiste : « A bas le salariat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. Au travail salarié et à la domination de classe doit se substituer le travail en coopération. […] Plus d’exploiteur, plus d’exploité ! » Elle indique ensuite comment atteindre cet objectif : « Dans toutes les révolutions précédentes, ce fut une petite minorité du peuple qui prit la direction de la lutte. […] La révolution socialiste est la première qui ne puisse être victorieuse que dans l’intérêt de la grande majorité, et par l’action de la grande majorité des travailleurs. […] L’essence de la société socialiste consiste en ceci que la grande masse travailleuse cesse d’être une masse dirigée, mais au contraire se met à vivre par elle-même toute la vie politique et économique active, à la diriger par son auto-détermination toujours plus consciente et plus libre. »

Concernant les moyens à employer, elle précise que « la révolution prolétarienne n’implique dans ses buts aucune terreur, elle hait et abhorre le meurtre. Elle n’a pas le besoin de verser le sang, car elle ne s’attaque pas aux êtres humains, mais aux institutions. […] Elle n’est pas la tentative désespérée d’une minorité cherchant à modeler le monde à son idéal par la force ; elle résulte au contraire de l’action des grandes masses ».

Enfin, le programme trace de nombreuses tâches à accomplir, de la mise en place d’une « journée de travail de six heures au maximum », à l’élection « de conseils ouvriers dans toute l’Allemagne, avec la participation de toute la population ouvrière adulte des deux sexes, à la ville et à la campagne, sur la base de l’entreprise », jusqu’au but communiste de l’« élargissement de la révolution allemande en révolution du prolétariat mondial. »10

Ces positions n’empêchent par ailleurs pas les spartakistes de revendiquer des mesures immédiates, qui pourraient être appliquées par le gouvernement : Luxemburg réclame par exemple l’abolition de la peine de mort, dans un article de Die rote Fahne le 18 novembre.

A l’appel du conseil du grand Berlin, le premier congrès des conseils d’ouvriers et de soldats de toute l’Allemagne se tient à Berlin du 16 au 21 décembre. L’événement aurait pu avoir une importance fondamentale, mais ce congrès est d’emblée bridé par le fait que le SPD dispose de la majorité absolue des délégués, ainsi que par la position très modérée des conseils de soldats sur les questions sociales. La veille du congrès, Luxemburg écrit dans Die rote Fahne que « les Conseils ont souvent avancé de façon indécise et timorée, aveuglés par des formules de parti dépassées, leurs vues artificiellement rétrécies par des slogans et des discours fallacieux sur la question de leur rôle dans les événements, et aussi par la violence des événements eux-mêmes. »11

En réalité, lors de ce congrès seuls 179 délégués sur 489 étaient effectivement ouvriers ou employés : il y avait beaucoup de permanents syndicaux ou de partis, surtout du SPD. Cela contribue à expliquer que la perspective adoptée par ce congrès soit le soutien au gouvernement Ebert et l’élection d’une Assemblée constituante, fixée pour le 19 janvier 1919.

La mise en place d’une démocratie des conseils voulue par l’aile gauche de l’USPD, les délégués révolutionnaires et les spartakistes, ne rassemble qu’un peu moins d’un quart des délégués des conseils. C’est Ernst Däumig, des délégués révolutionnaires, qui propose la mise en place d’une république des conseils. Il affirme le 19 décembre que « la démocratie bourgeoise sera inévitablement remplacée par la démocratie prolétarienne qui s’exprime dans le système des Conseils. »12 Sa proposition n’obtient que 91 mandats contre 344. Le lendemain, Die rote Fahne titre avec justesse : « Suicide du congrès des conseils ».

Le 23 décembre, Liebknecht prononce un discours à l’issue d’une manifestation à Berlin, affirmant les objectifs à atteindre selon lui par la révolution en cours : « La concurrence, qui est à la base du régime capitaliste, signifie pour nous socialistes, un fratricide ; nous voulons au contraire une communauté internationale des hommes. […] La société capitaliste n’est rien d’autre que la domination plus ou moins voilée de la violence. Elle tend maintenant à revenir à la légalité de l’« ordre » précèdent, à discréditer et à annuler la révolution que le prolétariat a faite […]. Ainsi ce n’est pas à la violence et à l’effusion de sang que nous appelons le prolétariat, mais à l’action révolutionnaire énergique pour prendre en main la reconstruction du monde. »13

Du 30 décembre au 1er janvier 1919 se tient à Berlin le congrès de fondation du « Parti communiste d’Allemagne (Ligue Spartacus) », ou KPD. Comme son nom complet l’indique, la Ligue Spartacus en est la principale composante ; participent également au nouveau parti les Communistes internationaux d’Allemagne (IKD), constitués quelques semaines plus tôt, où militent notamment Otto Rühle et Paul Frölich.

Le principal débat du congrès concerne la participation à l’élection de l’Assemblée constituante. La direction spartakiste autour de Luxemburg, Levi et Jogichès y est favorable, considérant que la classe travailleuse est encore loin d’être favorable à la révolution socialiste – comme l’a montré le récent congrès des conseils. A l’inverse, la majorité des délégués surestime les possibilités immédiates, pensant que les échéances sont très proches et que les travailleurs sont prêts à prendre le pouvoir ; ils prônent donc le boycott de l’élection. Luxemburg, qui se rend bien compte que la majorité de la classe travailleuse est encore loin de la conscience révolutionnaire, leur répond que « notre tactique est juste, en ce sens qu’elle compte avec un plus long chemin à parcourir. »14 Elle ne s’est pas ralliée à la Constituante comme solution politique : elle reste favorable à la démocratie des conseils, mais elle se rend compte que cet objectif est encore très minoritaire parmi le prolétariat d’Allemagne, il faut donc saisir toutes les tribunes politiques, y compris celle de la campagne électorale nationale pour la Constituante, puis celle de l’Assemblée elle-même, afin de populariser cet objectif15. Le vote donne cependant une nette majorité au boycott.

Concernant l’organisation interne du KPD, le rapporteur Hugo Eberlein explique qu’il « ne faut pas imposer l’uniformité par en haut. Les diverses organisations [locales] doivent jouir d’une pleine autonomie. Elles ne doivent pas être habituées à attendre le mot d’ordre d’en haut ; elles doivent travailler par leur propre initiative. »16 Le but est ici de rompre nettement avec la structuration bureaucratique du SPD, qui avait conduit à une passivité des militants vis-à-vis de la direction, ce qui avait contribué à l’effondrement d’août 1914.

Rosa Luxemburg présente le programme qui était celui de la Ligue Spartacus, qui est adopté par le congrès. Dans son discours, elle souligne que la révolution « a encore un effort formidable à fournir, un long chemin à parcourir pour arriver à la pleine réalisation de ses premiers mots d’ordre. » Luxemburg constate que pour le moment la révolution a été « uniquement une révolution politique ; c’est là qu’il faut chercher l’hésitation, l’insuffisance, la demi-mesure et l’inconscience de cette révolution. C’était le premier stade d’un bouleversement dont les tâches principales sont du domaine économique : renversement des rapports économiques. […] C’est par là qu’elle deviendra une révolution socialiste. Mais cette lutte pour le socialisme ne peut être menée que par les masses directement au corps à corps avec le capitalisme, dans chaque entreprise, c’est-à-dire par chaque prolétaire contre son employeur. »17

Pendant le congrès, une délégation conduite par Karl Liebknecht négocie avec les délégués révolutionnaires afin qu’ils adhèrent au nouveau parti, finalement en vain. A la fin du congrès, il est néanmoins décidé de continuer à agir en vue d’une future adhésion de leur part.

La défaite militaire et le revanchisme créent une atmosphère nationaliste, largement renforcée par les conditions très dures du traité de Versailles, qui avaient été imposées principalement par les gouvernements français et britannique. Même dans les partis ouvriers, certains se crurent fin tacticiens en suivant le sens du courant et en faisant des déclarations patriotardes ; ce faisant, ils renforcèrent leurs ennemis politiques, en mettant au second plan la question sociale. Ils croyaient être habiles en allant dans le sens du vent, prétendant que c’était pour ne pas laisser à la droite et à l’extrême droite les fruits de ce courant de repli national : en réalité ils creusaient leur propre tombe, en renforçant par leurs discours les courants de droite qui les attaqueraient quelques années plus tard.

Le 4 janvier 1919, le préfet de police de Berlin mis en place par la révolution, Emil Eichhorn, est renvoyé – du fait qu’il est membre de l’USPD. Une manifestation organisée le lendemain pour protester, à l’appel de l’USPD et du KPD, est très nombreuse et opposée au gouvernement SPD. Commence alors une insurrection à Berlin pour renverser le gouvernement Ebert et le remplacer par un gouvernement dirigé par l’USPD et d’autres révolutionnaires. Liebknecht se laisse entraîner dans cette aventure, ce que Rosa Luxemburg désapprouve fermement.

Déclenché de façon inopinée, sur un prétexte de départ qui ne semblait vraiment pas essentiel à de nombreux travailleurs, sans l’appui des conseils ouvriers, et qui plus est en restant isolé à Berlin, le soulèvement est logiquement un échec. Les rapports de force ont été très mal évalués par ceux qui ont déclenché cette insurrection, qui ne peut en aucun cas être qualifiée de « spartakiste ».

Si beaucoup de travailleurs berlinois contestaient le gouvernement, une partie voulait qu’il mène une politique plus à gauche, certains souhaitaient un impossible gouvernement de coalition SPD-USPD-KPD, enfin parmi ceux qui voulaient vraiment expulser le SPD du pouvoir bien peu étaient prêts à prendre les armes pour combattre militairement un gouvernement républicain. Pendant ces quelques jours, des réunions se tiennent dans les usines à Berlin qui « se prononcent presque toujours pour l’arrêt immédiat des combats, la fin de la « lutte fratricide«  ; « l’unité«  de tous les courants socialistes est réclamée et acclamée. »18

Les faibles insurgés sont rapidement battus. Les corps francs procèdent alors à une répression sanglante. Ils arrêtent notamment Luxemburg et Liebknecht le 15 janvier, alors que la lutte est déjà finie, puis les assassinent dans la soirée. Dans cette nuit d’hiver berlinoise, la théoricienne marxiste la plus pertinente du XXe siècle mourrait à 47 ans d’une balle dans la tête. Elle fut loin d’être la dernière.

Le 19 janvier, les élections à l’Assemblée constituante suscitent une forte participation. Le boycott et appel à l’abstention du KPD n’a eu quasiment aucun effet, et le parti a été en fait absent du débat politique. Le SPD arrive largement en tête avec 38 % des voix, l’USPD n’obtenant que 8 %. Le SPD va dès lors gouverner en coalition avec deux partis centristes. L’assemblée se réunit à Weimar afin d’éviter Berlin où les révolutionnaires sont forts ; elle y adopte la constitution de la république, d’où le nom de République de Weimar.

Dans certaines villes, de nouvelles élections aux conseils ouvriers ont malgré tout lieu. C’est le cas par exemple à Berlin, qui reste un bastion des socialistes radicaux. En février 1919, l’élection au conseil exécutif de Berlin donne les résultats suivants : USPD 40 %, SPD 35 %, KPD 13 % et Parti démocrate 12 %. En avril, il y a un déplacement vers la gauche, qui n’est cependant pas massif : USPD 48 %, SPD 25 %, KPD 16 % et Parti démocrate 11 %. Mais ces tendances ne sont pas représentatives de l’ensemble de la situation en Allemagne.

En mars 1919, des grèves importantes culminent, notamment des mineurs qui veulent s’approprier les mines. Une grève générale se déclenche à Berlin. Le KPD appelle à élire ou réélire les conseils ouvriers dans toutes les entreprises. Mais le mouvement est à contretemps, il s’arrête dans l’Allemagne centrale alors qu’il débute à Berlin. C’est donc l’échec. La répression est nettement plus meurtrière qu’en janvier, l’armée faisant intervenir dans Berlin l’artillerie et les blindés. Léo Jogichès, devenu le principal dirigeant du KPD, est arrêté et assassiné le 10 mars. Le mouvement était nettement plus puissant que deux mois plus tôt ; mais les forces qui avaient été perdues en janvier ont fait défaut en mars.

4) La révolution sans les travailleurs ?

Le 7 avril 1919, une « République des conseils » fut proclamée à Munich. Bien que ses initiateurs aient fait preuve d’une bonne volonté révolutionnaire indiscutable, cette initiative artificielle et isolée n’eut qu’un faible soutien à la base, ce qui fait que l’appellation « République des conseils » est largement usurpée. La direction des opérations était dans les mains d’un groupe coopté, ce qui se traduisit par un fiasco. La tentative est restée isolée non seulement en Allemagne, mais même en Bavière. L’un des participants, Paul Frölich du KPD, a expliqué que des décrets étaient affichés dans les rues, mais sans effet : « Le gouvernement n’avait aucun pouvoir. »19 Trois semaines plus tard, la tentative est balayée. La répression est sanglante, plusieurs centaines de révolutionnaires sont tués, ce qui provoquera la marginalisation des révolutionnaires à Munich qui va dès lors devenir un bastion des réactionnaires.

La violence des multiples répressions creusait encore davantage le fossé qui traversait le mouvement ouvrier, après les années de guerre mondiale.

Le 13 mars 1920 éclate un putsch militaire, dit putsch de Kapp, du nom du politicien conservateur et antisémite qui en prit la tête. La peur et la haine du changement social nourrissaient des velléités réactionnaires chez une partie des classes dominantes, qui entretenaient une nostalgie d’un Empire mythifié. Beaucoup de militaires et de paramilitaires détestaient la république et tous les socialistes. C’est la conjonction de ces courants qui entraîne le passage à l’acte. En moins d’une journée, les putschistes contrôlent Berlin.

Une puissante grève générale se déclenche alors pour mettre en échec ce putsch, à l’appel des syndicats et des partis ouvriers. La majorité des travailleurs, qui avait fait défaut à toutes les tentatives révolutionnaires depuis janvier 1919, est cette fois mobilisée massivement dans toute l’Allemagne. La grève « paralysa immédiatement et totalement le gouvernement des putschistes. […] Les administrations étaient paralysées car tous les petits employés étaient en grève, privant leurs supérieurs de tout moyen d’action. »20

Malheureusement, une partie de l’extrême gauche préconise d’abord l’inaction, au nom d’un pseudo-radicalisme qui conduit à refuser de défendre la « république bourgeoise » contre un coup de force d’extrême droite. En l’absence de Paul Levi qui est alors emprisonné, le KPD annonce dans un premier temps qu’il ne « bougera pas un doigt pour la république »21. Même si le parti se joint ensuite au mouvement, qui rassemble des millions de grévistes, ce type de prises de position complètement erronées va affaiblir la partie du mouvement qui tente de passer de la mise en échec du putsch, à une reprise de la révolution. Ce courant est puissant dans certaines zones, notamment dans une partie de la Ruhr qui est dirigée par des révolutionnaires pendant la deuxième quinzaine de mars. Demeurant trop isolée dans le pays, cette tentative est de nouveau vaincue. Une terrible répression militaire fait plus d’un millier de morts.

Finalement la dictature conservatrice est évitée ; la république parlementaire est rétablie, mais sans que les travailleurs qui l’ont sauvée ne récoltent les fruits de leur action. Afin que tout rentre dans l’ordre, le gouvernement fait bien quelques promesses de changement aux syndicalistes qui avaient déclenché le mouvement, mais il ne les tiendra pas. Ebert se maintient donc au pouvoir par le mensonge et la violence contre ceux qui l’ont sauvé.

Par la suite, des tentatives insurrectionnelles décidées depuis Moscou seront tentées en mars 1921 puis en octobre 1923, méthode autoritaire qui débouchera logiquement sur des défaites cuisantes et le gaspillage des énergies qui existaient encore chez certains travailleurs. C’en était fini pour longtemps des possibilités révolutionnaires en Allemagne. La voie était ouverte à la contre-révolution, au repli nationaliste, et au bout du compte à la barbarie.

Sur le plan politique, le KPD ne réunissait pas tous les révolutionnaires lors de sa fondation. Cette situation de division s’aggrave en octobre 1919 avec l’exclusion des anti-parlementaristes, qui forment en avril 1920 le Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD). Lors de son congrès d’août 1920, il est évident que des divergences essentielles existent en son sein. Le courant internationaliste, nettement majoritaire, l’emporte et exclut les militants aux dérives chauvines. Un militant de la majorité rappelle que « la lutte du prolétariat n’est pas qu’internationale, elle est aussi vraiment antinationale. »22 Le KAPD regroupe alors entre 30.000 et 40.000 adhérents.

Pendant les années 1919 et 1920, c’est l’USPD qui se renforce le plus auprès des travailleurs, atteignant près d’un million d’adhérents. Le parti obtient 18 % des voix lors des législatives de juin 1920. Malgré cette progression, sa ligne politique floue entre réformisme et révolution aboutit quelques mois plus tard à sa scission. Le KPD fusionne alors, début décembre 1920, avec l’aile gauche de l’USPD, où l’on retrouve des délégués révolutionnaires comme Richard Müller et Ernst Däumig, et un théoricien comme Karl Korsch. Cela permet à ce KPD « unifié » de devenir un parti de masse (plus de 400.000 adhérents). Sa direction est partagée par Paul Levi et Ernst Däumig.

Mais les méthodes de la direction de l’Internationale communiste firent vite leurs dégâts : Levi, indépendant et critique des ordres de Moscou, est écarté en février 1921. Ensuite, le désastre que fut « l’action de mars » 1921 entraîna une chute des adhérents du KPD, qui fut encore aggravée par l’exclusion de Paul Levi en avril 1921 pour le simple fait d’avoir critiqué publiquement dans une brochure la politique « putschiste » qui venait d’être appliquée.

Levi crée alors un groupe communiste oppositionnel, le Kommunistische Arbeitsgemeinschaft (KAG), avec des militants comme Däumig, Richard Müller et Mathilde Jacob. Rejeté par l’Internationale communiste et ne voulant pas ajouter de la division en créant formellement un nouveau parti ouvrier, le KAG rejoignit en avril 1922 l’USPD, qui lui-même fusionna peu après avec le SPD.

A partir de la révolution de novembre 1918, des millions de travailleurs rejoignirent les syndicats libres, liés à la social-démocratie, qui étaient déjà des organisations de masse. D’autres structures existent cependant, mais regroupant beaucoup moins d’adhérents : des « unions », voulant dépasser la division entre parti et syndicat, se forment avec l’objectif d’une activité politique « unitaire » sur les lieux de travail. Est ainsi constituée en février 1920 l’Union générale des travailleurs (Allgemeine Arbeiter-Union, AAU), qui regroupe environ 200.000 adhérents. L’AAU scissionne en 1921, avec la création d’une AAU-Einheitsorganisation (AAU-E), ce qui contribue au recul de ce mouvement : les deux organisations regroupent moins de 80.000 adhérents au total en 1922. Il existe par ailleurs une structure anarcho-syndicaliste, la FAUD (Freie Arbeiter-Union Deutschlands), qui atteint jusqu’à 150.000 adhérents. Ces structures et leurs militants jouent évidemment un rôle dans les luttes de classes de la période en Allemagne, sans toutefois pouvoir être déterminants au niveau national.

Concernant la politique internationale, la façon dont les bolcheviks exercent le pouvoir en Russie pose problème à nombre des militants les plus radicaux. Lors du congrès de septembre 1921 du KAPD, Arthur Goldstein livre une analyse lucide de la situation en Russie : « Les anciens conseils ouvriers ou conseils d’entreprise ont été dépouillés de leur fonction. On a placé des spécialistes ou des membres du Parti à la tête des usines. » Exerçant son esprit critique en communiste, il ajoute que l’insurrection de Cronstadt, écrasée quelques mois plus tôt par l’armée dite rouge, est « un symptôme de la contradiction entre le prolétariat et le gouvernement soviétique. »23 Mais avec le reflux des luttes et la disparition de fait des conseils ouvriers, puis l’action de mars 1921, le KAPD se vide progressivement de ses militants. Une bonne part milite dès lors dans les structures syndicales ou « unitaires », d’autres retournent au KPD, certains rejoignent la petite aile gauche marxiste révolutionnaire du SPD aux côtés de Paul Levi24, et une partie cesse de militer.

La stalinisation acheva de tuer politiquement le KPD, désormais vidé de toute démocratie interne et devenu une simple courroie de transmission. Les courants révolutionnaires existèrent dès lors en dehors du KPD.

5) Comment expliquer les faiblesses de la révolution allemande ?

Si le cours de la guerre a favorisé le déclenchement de la révolution, du fait que l’Empire allemand a perdu le conflit, par contre la révolution a été largement entravée par le nationalisme exacerbé par la guerre. En décembre 1918, Ernst Däumig remarquait que « les dégâts moraux causés par la guerre se font encore sentir partout. On ne peut pas nier qu’il s’agit là d’un problème répandu dans les rangs des travailleurs. »25 L’Union sacrée qui a submergé la société allemande en août 1914 a renforcé les courants conservateurs, qui du coup en novembre 1918 et après sont restés puissants dans la société. La guerre a aussi renforcé le pouvoir et le prestige des officiers supérieurs de l’armée, Ebert ayant fait le choix de nier publiquement leur défaite militaire. Tout cela explique par exemple que le maréchal Hindenburg sera élu deux fois président de la République de Weimar.

Ce qui a été un handicap pour la révolution, c’est à la fois la guerre en tant que telle, mais aussi voire surtout le succès de l’Union sacrée, donc le ralliement à l’État de ceux qui lui étaient opposés, y compris le ralliement de la majorité des socialistes et des syndicats. Il est certain que le SPD a lourdement handicapé la future révolution en se ralliant au conflit en août 1914 ; mais il faut bien voir aussi que la majorité des travailleurs a approuvé cette position – ce qui n’excuse pas du reste le SPD, qui aurait dû aller à contre-courant. Les militants qui l’ont fait, notamment les spartakistes, ont vu leur action largement entravée et amoindrie par la forte répression qui dura pendant toute la guerre. Même peu nombreux, ils luttèrent dans le sens de l’internationalisme et de l’indépendance de classe.

En 1919, certains révolutionnaires s’illusionnant sur l’état d’esprit de la majorité des travailleurs, ou cherchant un « raccourci » en l’absence d’une conscience révolutionnaire largement présente chez les masses, ont choisi la voie des coups de force minoritaires. Cette façon de faire a affaibli considérablement les forces des travailleurs les plus avancés : les insurrections successives les ont démoralisé, et même décimé. Confondre la révolution sociale avec une action militaire ne pouvait que conduire à l’échec et à la marginalisation.

Le potentiel révolutionnaire a évidemment été largement amoindri par les nombreux assassinats de militants et de travailleurs mobilisés, notamment Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht ou encore Kurt Eisner, et bien d’autres.

Le poids des particularités régionales a aussi été un frein à un développement des forces révolutionnaires et à la liaison entre les travailleurs des différentes zones de l’Allemagne. Ces tendances localistes ont même parfois été soutenues par des révolutionnaires, qui contribuaient donc à leur propre faiblesse. Dans le même ordre d’idée, le fait que le SPD soit passé en pratique au nationalisme a longtemps contribué à reléguer la question sociale au second plan.

Des illusions avaient cours, beaucoup ont cru qu’il suffisait que la direction de l’État change de mains pour qu’il n’y ait plus de problèmes. De son côté, la classe capitaliste, fortement développée et bien organisée en Allemagne, a su faire d’importantes concessions – pour les reprendre progressivement plus tard. Ces concessions ont fait croire à de nombreux travailleurs que la révolution était victorieuse. L’empereur était en exil, le pays était désormais dirigé par des sociaux-démocrates venus du prolétariat, comme Ebert et Scheidemann, même s’ils étaient devenus des permanents de la politique depuis longtemps. Les revendications du « programme minimum », pour lesquelles ils avaient lutté pendant des années, étaient désormais obtenues. Pourtant, ces acquis étaient bien fragiles, comme on l’a vu tragiquement par la suite.

Enfin, la lutte de classe du prolétariat se déroulant fondamentalement sur le plan mondial, la situation dans les autres pays au même moment est un facteur essentiel qui ne doit pas être oublié pour comprendre l’échec en Allemagne. La révolution en Autriche-Hongrie, qui éclate en même temps, s’accompagne de la dislocation de ce territoire, ce qui fait passer la question nationale au premier plan, reléguant donc les questions économiques et sociales. Ce facteur de division et de diversion est l’un des éléments qui expliquent les faiblesses des processus révolutionnaires en Autriche et en Hongrie, qui sont rapidement étouffés ou réprimés. Si des vagues de grèves massives se déclenchent dans plusieurs pays, les gouvernements qui ont gagné la guerre – notamment en France et en Grande-Bretagne – parviennent à l’emporter. En Italie, les travailleurs échouent et sont battus par le fascisme qui instaure une dictature dès le début des années 1920. En Russie, les méthodes autoritaires des bolcheviks, qui exercent selon Rosa Luxemburg « une dictature au sens bourgeois »26, leur recours à la répression y compris contre les autres courants révolutionnaires, font que « l’exemple russe » n’est rapidement plus qu’une illusion, répétée par une partie des militants mais qui devient de plus en plus éloignée de la réalité. Dès 1920-1921, la vague révolutionnaire est en fait en échec partout dans le monde.

L’échec de la révolution allemande a eu des conséquences terribles, pour une très longue durée et pour le monde entier. Espérons que l’on ne reproduise pas les mêmes erreurs dans une éventuelle révolution de l’avenir, qui serait une révolution sociale mondiale et auto-organisée, abolissant l’exploitation et l’aliénation.

Bibliographie :

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Claudie Weill, Les Conseils en Allemagne 1918-1919 (revue Le Mouvement social, juillet 1990).

1# Sebastian Haffner, Allemagne, 1918 : une révolution trahie, Agone, 2018, p. 258.

2# Rosa Luxemburg, « La reconstruction de l’Internationale », dans Rosa Luxemburg, La Brochure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907-1916), Œuvres complètes tome IV, Smolny-Agone, 2014, p. 34 et 36.

3# Rosa Luxemburg, La Brochure de Junius, la guerre et l’Internationale, op. cit., p. 76 et 184.

4# Spartacusbriefe, 20 septembre 1916, dans Rosa Luxemburg, Contre la guerre par la révolution, lettres de Spartacus et tracts, Spartacus, 1973, p. 31.

5# Pierre Broué, Révolution en Allemagne, 1917-1923, éditions de Minuit, 1971, p. 117.

6# Brochure La Révolution allemande, 1918-1919, La Bataille socialiste, 2014, p. 3-4.

7# Joseph Rovan, Histoire de la social-démocratie allemande, Le Seuil, 1978, p. 163-164.

8# Rosa Luxemburg, « La théorie et la pratique », 1910, dans Socialisme : la voie occidentale, PUF, 1983, p. 221-222.

9# « Der Anfang », dans Paul Frölich, Rosa Luxemburg, Maspero, 1965, p. 326-327.

10# Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, Spartacus, 2016, p. 221-231 (traduction revue).

11# Rosa Luxemburg, « Les derniers retranchements », 15 décembre 1918, dans Alle Macht den Räten !, op. cit., p. 188-189.

12# Alle Macht den Räten !, op. cit., p. 86.

13# Critique Sociale, Karl Liebknecht, la flamme de la révolution, 2014, p. 21-22.

14# André et Dori Prudhommeaux, Spartacus et la Commune de Berlin, 1918-1919, Spartacus, 1977, p. 48.

15# Elle écrit dans Die rote Fahne le 23 décembre : « Nous utiliserons les élections de l’Assemblée nationale pour la lutte contre l’Assemblée nationale » (« Die Wahlen zur Nationalversammlung », article non-traduit en français).

16# Spartacus et la Commune de Berlin, 1918-1919, op. cit, p. 58.

17# « Discours sur le programme », dans Le But final, op. cit., p. 244 et 249. D’autres extraits de ce discours sous le titre « Le socialisme ne viendra pas d’un gouvernement », dans Critique Sociale n° 34, février-mars 2015.

18# Broué, Révolution en Allemagne, 1917-1923, op. cit, p. 247.

19# Paul Frölich, Autobiographie 1890-1921, Science marxiste, 2012, p. 156.

20# Sebastian Haffner, Allemagne, 1918 : une révolution trahie, op. cit., p. 247.

21# David Fernbach, In the steps of Rosa Luxemburg : selected writings of Paul Levi, Brill, 2011, p. 12. Levi est d’emblée partisan de participer pleinement à la lutte contre le putsch de Kapp, et de mettre en avant le mot d’ordre de « République des conseils ».

22# Philippe Bourrinet, Internationalisme contre « national-bolchevisme ». Le deuxième congrès du KAPD (1er-4 août 1920), 2014, p. 106.

23# Sténogramme du congrès public extraordinaire du KAPD, tenu à Berlin du 11 au 14 septembre 1921, Moto proprio, 2017, p. 57-58. Goldstein précise : « Si nous nous opposons aujourd’hui à la politique du gouvernement soviétique, nous le faisons précisément dans l’intérêt de classe du prolétariat russe. » (p. 61).

24# C’est notamment le cas de dirigeants du KAPD comme Arthur Goldstein et Karl Schröder.

25# Alle Macht den Räten !, op. cit., p. 96.

26# Rosa Luxemburg, La Révolution russe [1918], dans Le But final, op. cit., p. 215.

Mai 68 : Vers un conseil ouvrier du Grand Paris ?

Nous publions ci-dessous quelques extraits du témoignage de François Cerutti sur le mouvement de mai 68 à Paris, publié sous le titre D’Alger à Mai 68, mes années de révolution (éditions Spartacus, 2018, pp. 111-118 – extraits publiés avec l’accord de l’éditeur).

L’auteur participe à partir du 13 mai 1968 au Comité d’Action Travailleurs-Étudiants (CATE) du quartier de Censier, installé dans l’université du même nom. Il prend part à une première réunion avec une douzaine de personnes, dans la salle 323 de la fac, qui décide de diffuser le lendemain un tract appelant à « la lutte commune » :

« Notre intention est de le distribuer le plus possible en direction des entreprises. Dans un premier temps, nous nous dirigeons vers les bouches de métro, les gares et les grands magasins. L’accueil que nous recevons est très chaleureux. Le soir même, en salle 323, de nouvelles personnes nous rejoignent, en particulier des employés de divers grands magasins. En raison de la détermination affichée par les nouveaux arrivants qui pour beaucoup travaillent à l’intérieur de Paris, des discussions s’engagent pour la rédaction d’un nouveau tract qui se veut plus offensif. »

Le tract en question s’achève sur la conclusion suivante : « Pour abattre ce système qui nous opprime tous, il faut que nous luttions ensemble. Des Comités d’Action Travailleurs-Étudiants ont été créés dans ce but. Ensemble nous luttons, ensemble nous vaincrons. »

« D’autres tracts sont ensuite rédigés. […] Il y a des appels à la création de Comités d’action (CA) sur les lieux de travail afin d’entreprendre et de développer l’occupation des entreprises. Des ouvriers beaucoup plus radicaux déclarent qu’ils ne se battent plus pour une simple augmentation de salaire mais pour la suppression du capitalisme !

Dans la soirée du 15 mai, la première Assemblée générale du CATE réunit quarante personnes. […] Les diffuseurs de tracts ont établi des contacts avec des ouvriers de Renault, de l’imprimerie Lang, Air Inter, Citroën, Thomson-Houston, Rhône-Poulenc et de plusieurs des grands magasins (Samaritaine, Printemps, BHV qui publient plus tard un journal ronéotypé, La Base) à l’intérieur de Paris. On a aussi des contacts avec les syndicats des Acteurs et celui des Techniciens du cinéma. Par ailleurs, plusieurs Comités Travailleurs-Étudiants de quartier se sont créés à notre initiative.

Les diffuseurs se dirigent de plus en plus vers les grandes entreprises où, dès le matin, les distributions commencent avec prises de paroles improvisées. Selon les circonstances c’est le mur syndical cégétiste, avec gros bras et intimidations, ou bien des prises de contacts avec des comités déjà en place ou en formation. Un matin, c’est debout sur un bidon du fuel qu’un des nôtres, rencontré récemment et en apparence fort timide, harangue les ouvriers de chez Renault à Billancourt.

Mais cette usine restera une forteresse imprenable alors que des contacts s’établissent chez Citroën où des ouvriers perçoivent la nécessité d’établir des relations avec des comités d’autres usines. La particularité de cette usine est que sur 40 000 ouvriers, 25 000 sont étrangers, représentants 30 nationalités. La direction a mis en place un syndicat maison contrôlé par des ouvriers français racistes et les travailleurs immigrés ont de réelles difficultés pour se défendre ou mener une quelconque action. En revanche, des camarades donnant des cours d’alphabétisation le soir ont établi des relations avec eux et c’est ainsi que plusieurs ouvriers de Citroën, dont des immigrés, arrivent à Censier. Une action de diffusion chez Citroën est prévue pour le 18 au matin. C’est dans une ambiance nouvelle que cela se passe. En effet, ce matin-là, ce sont 300 000 travailleurs qui chez Renault, Berliet, Rhodiacéta, Hispano-Suiza, Nord-Aviation se lancent dans la grève. La centrale cégétiste a compris qu’un puissant mouvement est en marche et elle cherche à prendre la direction de la lutte ; c’est pourquoi elle appelle à la grève chez Citroën, elle est même prête à faire élire des comités de grève placés sous le contrôle des travailleurs (c’est-à-dire de leur syndicat !). Le seul bémol, c’est qu’à Citroën les tracts de la CGT s’adressent peu aux travailleurs immigrés.

Aussi, dès son retour, l’équipe de Citroën décide la réalisation de deux tracts : l’un en français, qui ne s’oppose pas à la CGT, à l’adresse de tous les travailleurs et un autre en direction des immigrés. C’est grâce au concours du CA regroupant plusieurs nationalités que ce nouveau tract est écrit en quatre langues (espagnol, portugais, arabe, serbo-croate). Un contenu plus radical apparaît désormais, dans un appel à imposer l’égalité des droits politiques et syndicaux entre travailleurs étrangers et travailleurs français, un tout premier pas pour abattre le capitalisme et établir une société sans classes.


En quelques jours nous nous retrouvons plusieurs centaines ! Nos origines sont des plus diverses. On voit apparaître des « anars » qui depuis longtemps établissent entre eux des liens pour d’éventuelles interventions, des syndicalistes en rupture de ban, quelques Cfdédistes, la CFDT étant le syndicat le plus ouvert à des pratiques de démocratie à la base, mais surtout beaucoup de gens, en particulier des jeunes, et des ouvriers pratiquant le nomadisme d’une entreprise à l’autre, qui ne se rattachent pas à des traditions de pensée ou de luttes ouvrières. C’est la nécessité immédiate qui les fait se réunir. Les conditions générales d’existence de la société d’exploitation vacillent sur ses bases et donnent naissance malgré elle à son propre mouvement de contestation. […]

Sans que l’on s’en rende compte et de manière spontanée, une véritable organisation s’est mise en place autour du service ronéos, dactylographie, standard téléphonique, cuisine. […]

L’intensification des relations dans de multiples domaines, tout particulièrement avec les différents collectifs d’entreprises, nous oblige à gérer une coordination. Un collectif se constitue, des tâches spécifiques apparaissent afin de rendre plus efficace la « logistique » qui se développe. Selon leurs capacités les membres de ce collectif prennent des responsabilités. […]

Les assemblées générales, quotidiennes, ont pour objectif d’affaiblir l’influence de ceux qui empêchent le développement de la grève générale. Cette coordination tente de faire en sorte que le débat donne à chacun la liberté de s’exprimer et que tout cela se traduise par des décisions pratiques. Les actions en direction des entreprises se traduisent souvent par la rédaction d’un nouveau tract permettant la structuration de nouveaux contacts. Une petite commission reprend les idées forces de l’assemblée générale, elle se réunit à part, puis revient proposer un texte. Les textes sont alors approuvés à main levée. Ou alors, les oppositions se traduisent par un chahut suffisamment explicite pour que les discussions reprennent. Cette intelligence collective naissante s’exprime sous la forme d’une démocratie directe où l’autorité qui a en charge de lancer une action doit la justifier en permanence devant l’assemblée générale. C’est ce qui en fait la force vivante. »

Sur l’involution du marxisme (Boris Souvarine, 1929)

Le texte qui suit est extrait d’une lettre ouverte de Boris Souvarine à Léon Trotski, datée du 8 juin 1929. Ce long document est principalement consacré à la discussion d’éléments qui faisaient alors débat au sein des militants communistes anti-staliniens de par le monde, parmi lesquels Souvarine et Trotski. Si certains passages de la lettre ne parlent plus aujourd’hui qu’à des spécialistes, Souvarine évoque aussi l’involution du marxisme, avec une pertinence et une actualité qui méritent que l’on relise ces lignes.

Cette analyse est un témoignage et une contribution à l’explication de certaines faiblesses du « marxisme » courant, dont nombre des « experts » auto-proclamés contredisent la méthode et l’esprit de Karl Marx. Parmi d’autres facteurs, Souvarine souligne notamment le rôle simplificateur du « marxisme » de la Deuxième Internationale, puis du bolchevisme qui en est issu, et enfin le rôle falsificateur du stalinisme. De façon générale, ce sont le dogmatisme, l’ignorance, le refus de la discussion argumentée qui empêchent une meilleure connaissance théorique et la possibilité de débats fructueux.

On ne peut qu’espérer que la republication de cet écrit d’un militant marxiste, qui savait exercer son esprit critique, puisse contribuer à éclaircir les discussions théoriques parmi ceux qui se revendiquent de l’objectif de l’émancipation mondiale des exploités :

« Le marxisme connaît le sort sempiternel des grands systèmes philosophiques, historiques ou sociaux qui ont fait époque ; comme il s’agit de sciences non expérimentales, les disciples et les commentateurs disposent d’une marge d’interprétation aux limites indécises dont souvent ils abusent. La conception matérialiste de l’histoire, en particulier, s’offre d’autant plus facilement aux déformations qu’en englobant tous les phénomènes de la vie sociale, elle implique des actes humains difficiles à rattacher aux ressorts historiques par des liens de causalité. Elle a donc besoin de retrouver périodiquement son vrai sens par des restitutions faites dans l’esprit des créateurs de la méthode. Ceux-ci n’ont pas cru devoir rédiger des traités de leur science, recourant à la démonstration par l’usage, ce qui répartit l’universalité de leurs concepts dans l’ensemble de leur œuvre, écrite ou vécue. Notamment, ils n’ont pas éprouvé le besoin d’affirmer ou de confirmer des notions allant pour eux de soi sans pour cela autoriser personne à considérer ces lacunes comme des négations.

Depuis déjà plus d’un quart de siècle, des controverses se sont instituées sur divers éléments du marxisme et, si les premières n’ont pas été inutiles, force est de constater le caractère oiseux des plus récentes : on se répète, on remâche les arguments et les répliques connus. Encore un signe d’affaissement de la pensée communiste : toujours des redites, dans un monde en évolution et devant des sciences physiques et naturelles en progrès. Et il faut encore se donner la peine de rappeler, de temps à autre, qu’à part la cause économique et l’effet politique, il faut aussi tenir compte de l’action en retour de l’effet sur la cause et de tout ce qui en résulte. Ou bien expliquer l’inutilité de s’épuiser en recherches sur la répercussion des découvertes techniques en matière de béton armé dans la vénalité d’un général chinois. Sans parler de l’influence du pétrole synthétique sur la psychologie d’un secrétaire de rayon. L’instrument de travail marxiste bien manié eût permis de dépasser depuis longtemps ce stade de culture théorique. […]

Le bolchevisme était une simplification du marxisme à l’usage d’un pays aux classes bien tranchées où la révolution s’inscrivait en permanence à l’ordre du jour contre un régime qui se survivait à lui-même. Sur le plan de la science sociale, il eût représenté un marxisme appauvri, mais dans l’action pratique, il répondait aux nécessités de temps et de lieu. C’est son mérite imprescriptible. Octobre l’a sanctionné. Mais la conquête du pouvoir est une chose, l’organisation économique socialiste en est une autre. Le bolchevisme post-révolutionnaire n’est déjà plus en mesure de résoudre les problèmes du pouvoir. Tant que dure la guerre civile, ses qualités primordiales trouvent leur exercice, le génie stratégique de Lénine fait merveille, les ralliés des diverses écoles socialistes russes se fondent dans le grand parti de la révolution et en émergent comme les meilleures têtes. Avec l’ère du travail pacifique créateur, le bolchevisme se montre au-dessous de la tâche. La renaissance de la production russe s’accomplit dans le sens d’un capitalisme d’État où une catégorie sociale nouvelle s’approprie et consomme une grande part de la plus-value produite par les salariés. Lénine meurt sans avoir pu montrer s’il eût été capable de transformer le bolchevisme guerrier en bolchevisme constructeur. Il meurt, laissant un héritage trop lourd à des disciples habitués à ne penser que par leur maître.

Tout en jouant son rôle grandiose sur la scène russe à laquelle il était adapté, le bolchevisme est intervenu sur l’arène internationale. Après les premiers pas de Zimmerwald et de Kienthal, où la gauche n’était qu’une minorité faible, c’est l’action de grande envergure avec les délégations d’émissaires, le stimulant donné aux groupes révolutionnaires des autres pays, puis la formation de la IIIe Internationale. L’intelligence politique de Lénine, sa conscience de l’originalité des conditions de chaque pays et des solutions de chaque parti sont débordées par l’élan du mouvement où il trempe. Et les résultats sont là, le contraste avec les victoires de Russie est saisissant. En Europe, ce ne sont que faillites, ce ne sont que défaites. Et de toute une époque de guerres civiles, de luttes des classes acharnées, il ne reste même pas, pour l’avenir du prolétariat, de partis communistes dignes de ce nom, ni le souvenir d’épisodes méritant d’enrichir la tradition révolutionnaire. […]

Le bolchevisme hors de Russie a échoué. Et pas seulement pour s’être mépris sur des rapports de forces. Il n’a pas compris le caractère de l’époque, pas su analyser l’état du capitalisme, a mal supputé les facultés de résistance des classes dominantes, surestimé la conscience et la combativité des classes exploitées et a commis l’erreur fatale de vouloir fabriquer des partis communistes à son image. Il n’a rien prévu sans jamais cesser de prophétiser. Rien n’est arrivé de ses prédictions apocalyptiques, ni les crises, ni les révolutions, ni les guerres annoncées sans trêve avec assurance. En revanche, nous avons compris trop tard le rétablissement de l’équilibre capitaliste, l’hégémonie américaine, le fascisme, les conséquences de l’occupation de la Ruhr, le plan Dawes, la nouvelle étape de Révolution chinoise, et quand il se produit une insurrection à Vienne, une grève générale en Angleterre, tout se passe sans nous. Là où les communistes s’en mêlent, le Parti est non seulement battu sans utilité, mais discrédité : après la Finlande, la Hongrie, la Bavière, c’est la Bulgarie, l’Estonie, la Chine. […]

Le bolchevisme post-révolutionnaire aurait eu besoin d’un retour à Marx. Il s’est au contraire éloigné de plus en plus du marxisme. Son schématisme simplificateur a poussé la parodie de la doctrine initiale jusqu’à la caricature. Le déterminisme économique de ses adaptateurs est devenu peu à peu moliéresque. […] Déjà Marx et Engels ayant dû, comme théoriciens militants, mettre l’accent sur certaines démonstrations, souligner certains traits de leur conception pour les besoins de la polémique, avaient prêté aux exagérations et déformations économico-matérialistes de disciples trop étroits. Engels en a convenu en termes explicites. Un marxisme assez élémentaire a eu cours, de ce fait, dans la IIe Internationale. Le bolchevisme s’était bien trouvé d’une simplification spécifique, nécessaire aux conditions catastrophiques de la chute imminente d’un immense Empire anachronique. Mais après le bouleversement, il s’est avéré, comme dit Lénine, « en retard sur la vie » et, absorbé par le nouvel État en création, il a laissé le retard s’allonger. Un bolchevisme d’État s’est insensiblement formé qui, après la mort de Lénine, a pris le nom de léninisme.

Ce léninisme représente à son tour une simplification outrancière du bolchevisme d’après la prise du pouvoir et une nouvelle étape d’éloignement du marxisme. Non seulement il est « en retard sur la vie » encore plus que la doctrine précédente, mais il s’interdit de jamais le rattraper. C’est une théorie qui élimine du marxisme la méthode dialectique, la richesse scientifique, l’universalité, pour n’en retenir que certains schèmes dépourvus de valeur sans le contenu originel et une pratique de caractère religieux soumettant la masse à une obédience, à des formules, à des rites dont l’ensemble constitue à la fois l’activité du Parti et la vie de l’État. Le léninisme est une mystique armée d’une phraséologie déterministe et qui vit des cendres de Lénine après en avoir étouffé la flamme comme le menchevisme s’attachait dévotieusement à la lettre de Marx sans s’en approprier l’esprit. […] »1

1 Extraits de Lettre de Boris Souvarine à Léon Trotski, 8 juin 1929, dans Boris Souvarine, A contre-courant, écrits 1925-1939, Denoël, 1985, p. 211-215. Voir aussi notre brochure : Les Vies de Boris Souvarine, Critique Sociale, 2008.

Un livre sur l’auto-organisation dans l’histoire des luttes

Charles Reeve, Le Socialisme sauvage, essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours, L’échappée, 2018, 317 pages.

C’est un livre rafraîchissant que nous propose Charles Reeve1. En suivant le « fil historique » des courants d’auto-émancipation dans les luttes sociales, de la révolution française à nos jours, on croise notamment la Commune de 1871, la révolution allemande et les conseils ouvriers, la révolution espagnole, mai 68, ou encore la révolution portugaise de 1974-1975 – l’auteur ayant lui-même pris part à ces deux derniers mouvements.

L’originalité de ce vaste parcours historique synthétisé en 300 pages, c’est qu’il est résolument pensé à contre-courant des différents mythes, en rappelant les contradictions au sein même des mouvements.

Il s’agit d’abord de repérer l’apparition de « la démocratie directe des exploités », dans des pratiques de lutte et surtout au sein d’épisodes révolutionnaires. L’un des temps forts du livre est évidemment l’émergence des conseils ouvriers au début du XXe siècle, notamment en Russie (soviets) puis en Allemagne. Par cette forme spontanée d’auto-organisation, les travailleurs peuvent développer et affirmer leurs propres capacités à agir, à débattre et à décider collectivement. Bien que les conseils n’aient pas réussi à s’imposer face à des partis autoritaires et bureaucratiques, il n’en reste pas moins que « le mouvement des conseils était une dynamique sociale de rupture » (p. 108). Selon Reeve, les conseils ne doivent pas être « fétichisés », on ne peut pas savoir à l’avance s’ils seraient la forme adéquate pour les luttes de l’avenir, mais ils restent un exemple à connaître et dont on peut s’inspirer.

En effet, les formes des structures de luttes se doivent d’être liées aux objectifs sociaux du mouvement : ainsi, l’auteur écrit que « la démocratie directe n’a de véritable contenu que si elle est accompagnée d’une lutte pour l’égalité économique » (p. 121). En l’absence de buts concrets, des assemblées de libre parole ne peuvent que rester des coquilles vides, voire des lieux ouverts aux dérives confusionnistes. L’objectif de lutte sociale de tous les exploités dans le monde contre la société divisée en classes, contre le mode de production capitaliste, ne peut donc pas être mis de côté.

Inversement, ceux qui se revendiquent de l’anticapitalisme ne peuvent sans contradiction rester prisonniers de conceptions autoritaires. Charles Reeve rappelle d’ailleurs les ressemblances entre les pratiques des bolcheviks et celles des réformistes sociaux-démocrates : « Chez les uns comme chez les autres, on suivait les chefs, on obéissait à la ligne des partis, on s’alignait sur des visions étatiques du socialisme » (p. 127). Ces conceptions ont montré leur faillite. A propos de la révolution en Espagne, Reeve cite le marxiste anti-stalinien Henry Pachter2 écrivant : « le moyen force la main de celui qui l’utilise » (p. 163). C’est en effet la clé qui permet de comprendre tant de dévoiements de mouvements révolutionnaires, quand – au nom de l’efficacité – des dirigeants et des militants emploient des moyens autoritaires et violents, partant dès lors dans une autre direction que celle de l’auto-émancipation.

Tant qu’il y aura des classes sociales, elles seront en lutte. Mais ce livre rappelle qu’il ne s’agit pas seulement de voir contre quelle société on se bat, mais aussi de réfléchir et de débattre de quelle société on veut. Comment construire une autre organisation de la société, sans division en classes sociales ? Comment assurer l’existence de tous sans retomber dans l’aliénation, dans l’oppression, dans la dépossession des décisions au profit d’une minorité ? On ne part évidemment pas de zéro, et il est indispensable de connaître réellement les expériences passées, dans ce qu’elles avaient de positif comme de négatif, les débats qui ont eu lieu et comment ils ont été tranchés, etc. Pour être fructueuse, cette réflexion doit être menée tout en participant aux luttes d’aujourd’hui.

De ce point de vue, Charles Reeve revient sur des courants actuels, notamment la tendance insurrectionnaliste (« Comité invisible », « Lundi matin », etc.) « qui s’enferme dans l’impasse des affrontements avec des forces répressives de plus en plus sophistiquées » (p. 255). A l’inverse, il rappelle que mai 68 fut avant tout « une puissante grève générale associée à un profond désir social de changement de l’ordre du monde » (p. 193). En perdant de vue cette indispensable dimension massive, avec des millions de personnes qui prennent part à un mouvement, à des Assemblées Générales, ces courants s’éloignent malgré eux de toute perspective d’auto-émancipation.

Rosa Luxemburg, à propos des grèves de masse, montrait bien que pour l’emporter la lutte doit « devenir un véritable mouvement populaire, c’est-à-dire entraîner dans la bataille les couches les plus larges du prolétariat »3. De même, Reeve écrit que « l’idée d’une société sans exploitation apparaît comme vidée de sens hors de l’action émancipatrice des exploités eux-mêmes » (p. 270). Cela implique donc de se débarrasser des mythes sur les petites minorités qui aspirent à diriger les luttes à la place des classes travailleuses. Comme le montre Charles Reeve en conclusion, « la lucidité est un élément de radicalité alors que tactiques et stratégies activistes ne sont que des machines à produire de l’optimisme momentané qui brouille l’horizon et engendre la désillusion de demain » (p. 272-273).

Le Socialisme sauvage est donc un livre qui invite à l’exercice de l’esprit critique, à la réflexion, au débat, à la remise en cause des dogmes. C’est particulièrement utile alors qu’on observe une tendance au « déclinisme », qui existe même chez une partie de ceux qui se disent révolutionnaires, et qui se base notamment sur une glorification d’événements ou de courants passés qui ne sont connus que dans leurs légendes falsificatrices. Comme l’écrivait Karl Marx, la révolution sociale de l’avenir doit, pour pouvoir commencer, « s’être dépouillée de toute superstition à l’égard du passé. »

1 Nous avons publié un « Entretien avec Charles Reeve » (Critique Sociale n° 22, septembre 2012). L’auteur a également coécrit la postface de « La Révolution fut une belle aventure », de Paul Mattick (voir Critique Sociale n° 29, janvier 2014).

2 Son nom est orthographié Henri Paechter dans la traduction en français du livre en question : Espagne 1936-1937, la guerre dévore la révolution, éditions Spartacus, 1986.

3 Cité dans « Rosa Luxemburg et la grève de masse », brochure de Critique Sociale, 2014.

Tract contre la Loi travail de Macron

Le gouvernement Macron a rapidement mis en place une politique injuste : par la baisse des aides aux logements (APL), il prend aux plus modestes, aux classes populaires, aux travailleurs, aux étudiants, aux précaires, aux chômeurs – tout en faisant, par une « réforme » de l’ISF (impôt sur la fortune), un cadeau de plusieurs milliards par an aux privilégiés. C’est un transfert de richesses : Macron prend à des millions de personnes pour donner beaucoup à quelques milliers de riches.

De plus, par une nouvelle « Loi travail » sous forme d’ordonnances, encore pire que la précédente, Macron et son gouvernement de droite s’en prennent aux protections – déjà trop réduites – des travailleurs. Ce projet de réforme facilite les licenciements, diminue les protections des salariés, permet de précariser encore plus les contrats de travail notamment dans les petites entreprises.

Ajouté à l’austérité, qui entraîne notamment une scandaleuse baisse du budget consacré aux droits des femmes, nous nous trouvons à l’évidence face à une politique violente, au service exclusif de la classe sociale capitaliste. La politique Macron, c’est l’aggravation des inégalités, l’augmentation de la précarité, le libre cours donné à la violence sociale. Nous ne pouvons pas tolérer ces graves reculs sociaux.

Une première étape s’annonce dès le mardi 12 septembre avec une grande manifestation, place Bastille à 14 heures, contre cette Loi travail de régression sociale. Il sera nécessaire d’aller plus loin, d’en débattre lors d’Assemblées générales, de comités de mobilisation, de conseils d’entreprise ou de quartier. Ne nous laissons pas faire, mobilisons-nous !

Rosa Luxemburg et la révolution socialiste

Nous republions ci-dessous quelques brefs extraits de Réforme sociale ou révolution ?, texte de Rosa Luxemburg publié en 18991. Il s’agit d’une argumentation s’opposant au courant d’Eduard Bernstein, dit « révisionniste » ou réformiste. Luxemburg y défend la nécessité d’une révolution sociale menée par les travailleurs eux-mêmes. Elle explique également, en cohérence avec sa conception révolutionnaire, que « le sort de la démocratie est lié au sort du mouvement ouvrier ».

« Il est tout à fait faux et contraire à l’Histoire de se représenter le travail pour les réformes uniquement comme la révolution étirée en longueur, et la révolution comme une réforme condensée. Une transformation sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments distincts par leur durée, mais par leur contenu. Tout le secret des transformations historiques, par l’utilisation du pouvoir politique, réside précisément dans la transformation de simples modifications quantitatives en une qualité nouvelle, ou, pour parler en termes concrets, dans le passage d’une période historique, d’une forme de société donnée, à une autre.

C’est pourquoi quiconque se prononce en faveur de la voie des réformes légales, au lieu et à l’encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas, en réalité, une voie plus tranquille, plus sûre et plus lente, conduisant au même but, mais un but différent, à savoir, au lieu de l’instauration d’une société nouvelle, des modifications purement superficielles de l’ancienne société. C’est ainsi qu’on aboutit, en partant des considérations politiques du révisionnisme, à la même conclusion qu’en partant de ses théories économiques, c’est-à-dire qu’elles ne visent pas, au fond, à la réalisation de l’ordre socialiste, mais uniquement à la réforme de l’ordre capitaliste, non pas à la suppression du salariat, mais au dosage en plus ou en moins de l’exploitation, en un mot à la suppression des abus du capitalisme, mais pas du capitalisme lui-même. […]

Si la démocratie est devenue, pour la bourgeoisie, tantôt superflue, tantôt gênante, elle est, en revanche, nécessaire et indispensable à la classe ouvrière. Elle est, premièrement, nécessaire, parce qu’elle crée des formes politiques (autonomie administrative, droit électoral, etc.) qui serviront au prolétariat d’amorces et de points d’appui dans son travail de transformation de la société bourgeoise. Mais elle est, secondement, indispensable, parce que ce n’est qu’en elle, dans la lutte pour la démocratie, dans l’exercice de ses droits, que le prolétariat peut arriver à la conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques. En un mot, la démocratie est indispensable, non pas parce qu’elle rend superflue la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, mais, au contraire, parce qu’elle rend cette prise du pouvoir aussi nécessaire que seule possible. […]

La prise du pouvoir politique par le prolétariat, c’est-à-dire par une classe populaire massive, ne se fait pas artificiellement. Elle suppose, par elle-même, à l’exception des cas tels que la Commune de Paris, où le pouvoir ne fut pas obtenu par le prolétariat à la suite d’une lutte consciente de son but, mais tomba dans ses mains d’une façon tout à fait exceptionnelle, comme un bien abandonné de tous, un certain degré de maturité des rapports économiques et politiques.

C’est là que réside la différence essentielle entre les coups d’État à la Blanqui accomplis par une « minorité agissante » et qui éclatent comme des coups de pistolet, d’une façon toujours inopportune, et la conquête du pouvoir politique par la grande masse populaire consciente, conquête du pouvoir qui ne peut être elle-même que le produit de la décomposition de la société bourgeoise, et pour cette raison porte en elle la légitimation économique et politique de son apparition opportune. »

Il est intéressant de recouper ce texte théorique avec son dernier discours, prononcé en décembre 1918 pendant la révolution allemande, au cours du congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne. On y voit que sa conception de la révolution socialiste est restée fondamentalement la même, dans une perspective d’auto-émancipation2 :

« L’Histoire ne nous rend pas la besogne aussi facile qu’elle l’était dans les révolutions bourgeoises, quand il suffisait de renverser au centre le pouvoir officiel et de le remplacer par telle ou telle douzaine d’hommes nouveaux.

C’est d’en bas qu’il nous faut travailler, et cela correspond bien au caractère de masse de notre révolution étant donnés les buts qui visent le fond, le sol même de la constitution de la société ; cela correspond à ce qu’est le caractère de la révolution prolétarienne d’aujourd’hui, à notre devoir de faire la conquête du pouvoir politique, non d’en haut, mais d’en bas. Le 9 novembre [1918] a été la tentative d’ébranler le pouvoir public, la domination de classe – tentative faible, incomplète, inconsciente, chaotique. Ce qui est à faire maintenant, c’est de pointer en pleine conscience la totalité des forces du prolétariat sur les fondements de la société capitaliste. À la base où le patron individuel est en face de ses esclaves salariés ! À la base où l’ensemble des organes exécutifs de la domination politique de classe est en face des objets de cette domination, en face des masses ! C’est là que nous devons, pied à pied, arracher aux maîtres les instruments de leur pouvoir pour les prendre, nous, en main.

Tel que je vous le dépeins, le processus peut paraître de plus longue durée que l’on ne serait porté à se le représenter au début. Je crois qu’il est sain que nous fassions défiler sous nos yeux en pleine clarté toutes les difficultés, toutes les complications de cette révolution. Car j’espère bien que, de même que sur moi, sur aucun de vous, le tableau des grandes difficultés, des besognes ainsi dressées devant nous, n’a pour effet de paralyser ni votre ardeur, ni votre énergie ; tout au contraire, plus grande est la tâche, plus nous rassemblerons toutes nos forces. »

1 D’après l’édition contenue dans : Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, 2016, pages 103-110.

2 D’après : Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, Spartacus, 2016, pages 259-260.

Le mouvement ouvrier anti-alcool : une lutte contre l’aliénation

– Tribune –

La consommation de boisson alcoolisée est un fléau social, et en tant que tel elle a été historiquement combattue par le mouvement ouvrier. Actuellement, la consommation d’alcool fait plus de 3 millions de morts chaque année dans le monde1. Cela représente 50 millions de morts sur les quinze dernières années. C’est plus largement, dans la société, la banalisation et la valorisation sociale de la consommation d’alcool qui posent problème.

Revenons brièvement sur quelques étapes de l’histoire de l’action du mouvement ouvrier contre l’alcool2. Dès 1898, le congrès de la CGT – alors révolutionnaire – adopte une position ferme et radicale face au problème : « L’alcoolisme se développe parallèlement à l’intensité du régime capitaliste. […] Comme le mal donne naissance au mal, l’alcoolisme découle tout naturellement de l’état dans lequel sont maintenus tant d’éléments de la classe ouvrière, et il perpétue l’existence, il renouvelle et entretient la puissance du capitalisme. […] Il faut au mouvement ouvrier des consciences, des cerveaux et des cœurs : l’alcoolisme, qui les détruit, est donc notre mortel ennemi. […] Il importe que les travailleurs conscients, que les militants deviennent d’acharnés ennemis des boissons fortes. Il importe que chacun de nous se fasse un propagandiste de tempérance. […] L’alcoolisme est un danger social. Il menace la société dans son ensemble. […] L’alcoolisme est le plus sûr agent de la bourgeoisie capitaliste en ce qu’il atrophie la conscience et réduit la force de résistance du prolétariat. » Par ailleurs, quelques militants dont Emile Pouget et Fernand Pelloutier présentent une déclaration selon laquelle il n’y a « d’autre remède efficace que l’émancipation intégrale », et qui recommande pour les militants « de prêcher d’exemple en s’abstenant de boissons alcoolisées »3.

Un Comité antialcoolique ouvrier est formé en janvier 1906, essentiellement par des socialistes et des syndicalistes. Ce comité publie en brochure un discours contre l’alcool du socialiste belge Emile Vandervelde, et appuie les propositions d’interdiction de l’absinthe4. Avant même qu’elle soit finalement interdite, des coopératives ouvrières comme la Bellevilloise avaient déjà proscrit l’absinthe.

En 1909, des militants semble-t-il issus à la fois de milieux socialistes, syndicalistes révolutionnaires et anarchistes, créent l’Association des travailleurs antialcooliques, puis en 1911 la Fédération ouvrière antialcoolique (FOA) dont le but est de « réveiller la masse et lui montrer les dangers de l’alcoolisme. »5 La FOA, d’abord dirigée par le syndicaliste Eugène Quillent, publie le mensuel Le Réveil puis Le Réveil du peuple. Son numéro de juin 1914 donne les adresses de 34 sections, 6 à Paris et 28 en province, ce qui montre qu’il s’agit d’une réelle structure qui n’a pas une existence négligeable. L’action de la FOA est relayée par les Bourses du Travail, son argumentation montrant que l’anti-alcoolisme va dans le sens de l’intérêt des travailleurs. En 1914, à la veille de la guerre, la FOA aurait même compté jusqu’à 16.000 adhérents. L’un des militants de la FOA, le syndicaliste révolutionnaire Gustave Cauvin, se saisit du nouvel outil qu’était alors le cinéma afin de toucher un plus large public, en faisant des tournées de conférences avec projections de films montrant les ravages de l’alcool.

Le Parti socialiste, dont le nom est à l’époque Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et dont l’orientation officielle est révolutionnaire, publie en 1911 une brochure de 32 pages : Contre l’alcoolisme, un programme socialiste. Le constat de départ est que « les progrès de l’alcoolisme sont un danger, un danger surtout pour l’émancipation ouvrière ; dès lors, c’est un devoir strictement socialiste de lutter contre l’alcool. » Le texte montre en citant des études scientifiques et statistiques que « l’alcool est un poison ». Plus spécifiquement, « l’alcool endort l’énergie ouvrière. Certes l’alcool ne crée pas le paupérisme, mais il aggrave l’état de misère de ceux dont l’organisation sociale fait des misérables et il les enchaîne à leur sort. » Passant en revue les mesures prises à l’étranger contre l’alcoolisme, la brochure estime « sans effet » la prohibition d’État. Les solutions proposées sont tout autres : d’abord la participation aux coopératives et aux syndicats, en considérant que « les victoires syndicales sont des défaites pour l’alcool », notamment par la réduction du temps de travail. Ensuite, il est proposé que « la vente des boissons soit organisée en régie municipale », puis que « le monopole de la production » soit assuré par la collectivité dans un but de santé publique6.

A cette période, les réunions socialistes se déroulent souvent dans des cafés, lieux de socialisation ouvrière. Les établissements sont parfois tenus par des militants, voire gérés sous forme de coopérative ouvrière, mais le mouvement ouvrier ne parvient pas à créer durablement des lieux de socialisation explicitement libérés de l’alcool (même si des cafés et restaurants coopératifs ne servant pas d’alcool existent au début des années 1900). Du moins son abus est-il dénoncé.

La guerre mondiale met à mal l’ensemble du mouvement ouvrier, et désorganise la FOA. Surtout, la guerre renforce l’usage de l’alcool : au front, il est utilisé comme instrument d’abrutissement des soldats, à la fois pour les faire se battre et pour démotiver ceux qui auraient des velléités de révolte. En 1920, la Fédération ouvrière antialcoolique se transforme en « Coopérative pour l’exploitation des établissements de tempérance », sous la direction de Louis Buis7.

L’Internationale socialiste, ou Deuxième Internationale, avait prévu d’aborder en détail le sujet de la lutte contre l’alcoolisme lors de son congrès prévu à Vienne en août 1914. Du fait de la guerre, le congrès fut annulé et ce débat n’eut jamais lieu. Deux rapports subsistent néanmoins, l’un de Vandervelde, l’autre du socialiste allemand Emmanuel Wurm. D’après ce dernier, « le relèvement économique et intellectuel de la classe ouvrière est la première condition pour lutter avec succès contre l’alcoolisme. » Il appelle dans ce but à toute une série de mesures, dont la création de bibliothèques et de salles de lecture, ainsi qu’à l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs. Il se prononce en fait pour la tempérance, et considère par ailleurs que « la libération des ouvriers du danger de l’alcool est conditionnée par leur libération du joug du capitalisme. » Il rappelle que des intérêts économiques très importants sont en jeu, ce qui fait que « le capitalisme de l’alcool défend et protège l’abus de l’alcool. » Vandervelde, pour sa part, se prononce pour l’abstinence complète de toute consommation d’alcool. Il conclut son texte en écrivant que « les partis ouvriers et socialistes se doivent à eux-mêmes d’être au premier rang de ceux qui veulent que les travailleurs s’affranchissent de la domination des producteurs et des vendeurs d’alcool. »

Depuis, l’expérience de la prohibition aux Etats-Unis de 1920 à 1933 a montré le fiasco d’une interdiction totale8. L’interdiction massive s’est révélée être une illusion autoritaire, inefficace et contraire dans ses méthodes aux principes fondamentaux du mouvement pour l’auto-émancipation. C’est de la conscience sociale des masses que peut et doit venir un recul décisif de l’alcool.

Par contre, de façon pragmatique des interdictions ciblées peuvent être nécessaires et utiles : citons par exemple la réussite de l’interdiction de fumer dans les lieux publics, mesure de santé publique et de mieux-être, qui a (un peu) fait reculer l’égoïsme de nombre de fumeurs. Concernant l’alcool, l’interdiction ciblée de l’absinthe il y a un siècle avait été réussie et positive. Au niveau spécifique du mouvement ouvrier, lors de la grève générale spontanée de mai-juin 1936, certains grévistes avaient prohibé l’alcool dans des usines occupées – mesure qui devrait être appliquée lors de toute occupation et de toute mobilisation revendicative.

A l’heure actuelle, les ravages de l’alcool et de l’alcoolisme se poursuivent : des dizaines de milliers de morts chaque année en France, des millions dans le monde ; des vies brisées par l’alcoolisme (le sien ou celui d’un proche – voire celui d’un inconnu qui conduit ivre et cause morts et blessés), etc. Pourtant, par « tradition », et pour la défense d’intérêts économiques importants, l’idéologie dominante continue à valoriser la consommation d’alcool. La lutte contre cette « culture » de l’alcool doit faire partie de notre lutte globale contre toutes les aliénations, et pour l’auto-émancipation. Nous sommes contre tout ce qui dégrade les êtres humains. Faire reculer l’alcool, c’est aussi contribuer à faire reculer la violence dans la société9. Il faut donc rappeler qu’à l’heure actuelle, année après année, les millions de morts de l’alcool s’accumulent, tout comme les profits du lobby alcoolier.

Marie Xaintrailles.

1 Organisation mondiale de la santé, mai 2014 : www.who.int/mediacentre/factsheets/fs349/fr/

2 Il n’existe pas encore d’étude précise sur le sujet. On trouve des éléments dans : Patricia Prestwich, Drink and the politics of social reform : antialcoholism in France since 1870, Society for the promotion of science and scholarship, Palo Alto, 1988, et Bertrand Dargelos, La Lutte antialcoolique en France depuis le XIXe siècle, Dalloz, 2008.

3 Compte-rendu du congrès de la CGT à Rennes, 1898, p. 354-360.

4 L’Humanité, 5 mars 1906 et 16 décembre 1906.

5 Appel de la FOA paru dans La Bataille syndicaliste, n° 155, 28 septembre 1911, p. 4. Le texte ajoute que « La révolution sociale ne pourra être faite que par des individus soucieux de ne point détruire leur santé et gaspiller leurs ressources en grossissant le budget de l’ennemi. »

6 Marcel Granet, Contre l’alcoolisme, un programme socialiste, Librairie du Parti socialiste, 1911.

7 Le Journal du Peuple, 20 avril 1920.

8 Ce constat est fait notamment par la revue La Révolution prolétarienne, n° 112, 5 décembre 1930, p. 26.

9 Bien évidemment ce n’est qu’un élément parmi d’autres : rappelons comme objectifs majeurs l’abolition des rapports de production capitaliste (qui créent de la violence sociale, l’exploitation et l’aliénation leur étant inhérents) ; de même la nécessité d’abolir le patriarcat et le racisme, etc.

Macron : un nouveau patron au service du vieux capitalisme

Il ne faut pas s’arrêter au caractère risible du personnage Macron : Napoléon III était tout aussi ridicule, les circonstances ne lui en ont pas moins donné un rôle historique. Le nouveau président et son mouvement « En marche » forment une nouvelle droite, qui s’inscrit pleinement dans l’air du temps individualiste, qui prétend « donner sa chance » à chacun pour devenir un « winner » et tant pis pour tous ceux qui resteront les perdants de l’histoire et subiront de plein fouet les inégalités.

Derrière les apparences « modernes » de cette droite du 21e siècle, cherchant ses modèles dans les start-up et l’économie numérique, il y a un courant politique qui défend les intérêts de la classe capitaliste. Macron et ses partisans incarnent en effet la continuation d’un vieux monde dominé par le mode de production capitaliste. Certes, ils ont quelques différences avec la droite classique issue du RPR, récemment personnifiée de façon caricaturale par Fillon et ses casseroles, mais les fondamentaux sont les mêmes. Il n’a d’ailleurs pas fallu attendre longtemps pour voir chez des ministres macronistes les mêmes méthodes d’emplois fictifs, de conflits d’intérêts et de menaces contre la liberté de la presse.

L’enjeu crucial de la situation, c’est de savoir si Macron pourra appliquer son programme d’adaptation à l’idéologie managériale, qui est notamment promue par les géants d’internet comme Google.

Sur le plan politique, Macron prétend « renouveler » les politiciens en place et certaines pratiques. Pour donner le change, il paraît en effet utile que le personnel politique qui fait tourner l’État capitaliste soit de temps en temps renouvelé, ou du moins que la façade soit repeinte. Sur ce plan, Macron représente une tentative de rajeunir les apparences de la 5e République, afin d’en maintenir les aspects anti-démocratiques et monarchisants. Tout à l’inverse, l’exigence de suppression du poste de président de la République est aujourd’hui quasiment inaudible, tant elle va à l’encontre de l’idéologie dominante.

L’essentiel se joue néanmoins sur le plan économique et social. Là, le programme Macron va nettement dans le sens des demandes du patronat, et du Medef en particulier. La nette majorité dont il dispose à l’Assemblée nationale paraît lui ouvrir la voie à l’application de ces mesures. Pourtant, l’abstention a pour la première fois été majoritaire lors des élections législatives, ce qui montre qu’il n’y a pas un grand enthousiasme dans la majorité de la population. Ce qui sera décisif, c’est l’ampleur de la riposte sociale face aux attaques de Macron contre les travailleurs, les précaires, les chômeurs et les jeunes.

Si nous ne sommes pas de fervents défenseurs du Code du Travail, document qui ne fait qu’encadrer l’exploitation et l’aliénation des prolétaires, nous combattons par contre tous ceux qui veulent détruire les protections et garanties collectives arrachées par les luttes des travailleurs. C’est dans cette logique que nous participeront aux luttes à venir sur ce thème.

Rien n’est écrit sur les 5 ans à venir. La clé est la capacité des travailleurs, des classes populaires, à s’auto-organiser dans la lutte, à s’unir sur des revendications à la fois défensives et offensives – comme la baisse du temps de travail – et à créer à la base de nouveaux espaces de discussion, de décision et de mobilisation. Le rapport de forces entre les classes sociales nous est aujourd’hui défavorable, il ne tient qu’à nous tous de le renverser.

Banderole dans une manifestation anti-Macron, mai 2017.

Un article d’un communard contre la patrie

Nous republions ci-dessous un texte de Jules Nostag (pseudonyme de Gaston Buffier), militant de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) et communard, article paru comme éditorial dans La Révolution politique et sociale du 16 avril 1871 (n° 3, également daté 27 germinal 79). Ce journal était l’hebdomadaire des sections de la gare d’Ivry et de Bercy de l’AIT pendant la Commune, Nostag en étant le rédacteur en chef.

« Patrie – Humanité

La Patrie, un mot, une erreur ! L’Humanité, un fait, une vérité !

Inventée par les prêtres et les rois, comme le mythe dieu, la patrie n’a jamais servi qu’à parquer la bestialité humaine dans des limites étroites, distinctes, où, directement sous la main des maîtres, on la tondait et la saignait pour le plus grand profit de ceux-ci, et au nom de l’immonde fétiche.

Quand le bois vermoulu du trône craquait et menaçait ruine, le berger ou, pour mieux dire, le boucher, s’entendait avec son cher frère ou cousin du voisinage, et les deux misérables couronnés lançaient l’un contre l’autre les multitudes stupides qui, pendant que les maîtres riaient à sa barbe, allaient – meutes affolées – s’entr’égorger, en criant : Vive la gloire ! Vive la patrie !

La saignée faite ! César qui marquait les points, arrêtait l’égorgement, embrassait son très-cher frère l’ennemi, et faisait rentrer au bercail son troupeau décimé, incapable alors pendant de longs mois de lui porter ombrage.

Le tour était joué.

Aujourd’hui c’en est assez ! Les peuples sont frères ; les rois et leurs valets sont les seuls ennemis.

Assez de sang, assez d’imbécilité ; peuples, les patries ne sont plus que des mots ; la France est morte ! L’humanité est là.

Soyons hommes et prouvons-le ! L’utopie d’Anarcharsis Clootz devient vérité. La nationalité – erreur – résultat de la naissance, est un mal, détruisons-le.

Naître ici ou là, seul fait du hasard, des circonstances, change notre nationalité, nous fait amis ou ennemis ; répudions cette loterie stupide, farce dont nous avons toujours été jusqu’ici les dindons.

Que la patrie ne soit plus qu’un vain mot, – une classification administrative sans valeur ; – notre pays est partout, où l’on vit libre, où l’on travaille.

Peuples, travailleurs, la lumière se fait ; que notre aveuglement cesse, sus aux despotes, plus de tyrans.

La France est morte, vive l’humanité ! »

George Orwell politique

L’écrivain britannique George Orwell est évidemment surtout connu pour ses romans, notamment 1984 et La Ferme des animaux. Son engagement dans la guerre d’Espagne du côté antifasciste, en 1936 et 1937, est célèbre : il y participa aux côtés du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM), puis écrivit l’ouvrage Hommage à la Catalogne. En juin 1938 Orwell adhérait à l’Independent Labour Party (ILP), autrement dit le Parti Travailliste Indépendant, qui était membre du Centre Marxiste Révolutionnaire International (anti-stalinien), affirmant ainsi son engagement en faveur du socialisme et de l’internationalisme.

Nous republions ci-dessous un texte directement politique, puis deux extraits de sa correspondance qui éclairent ses conceptions. Dans la situation actuelle, à l’encontre des théories du complot, des replis identitaires et des mensonges racistes, relire Orwell nous rappelle la nécessité de l’analyse rationnelle ainsi que de l’action pour la liberté et l’égalité sociale partout dans le monde.

« Pourquoi j’ai adhéré à l’Independent Labour Party (George Orwell, 1938)

Le plus honnête serait peut-être de commencer par envisager la question sous l’angle personnel. Je suis écrivain. La tendance instinctive de tout écrivain est de « se tenir à l’écart de la politique ». Tout ce qu’il demande, c’est qu’on lui laisse la paix pour qu’il puisse continuer à écrire tranquillement ses livres. Malheureusement, on commence à comprendre que cet idéal n’est pas plus réalisable que celui du petit commerçant qui espère préserver son indépendance face aux appétits voraces des magasins à succursales.

Tout d’abord, l’ère de la liberté de parole s’achève. La liberté de la presse en Angleterre a toujours relevé plus ou moins de la fiction, dans la mesure où c’est en définitive l’argent qui façonne l’opinion à sa guise. Mais tant qu’existe dans la loi le droit de dire ce que l’on veut, il y a toujours pour un écrivain aux idées non orthodoxes une possibilité de se faire entendre. Au cours de ces dernières années, je suis arrivé à obtenir de la classe capitaliste qu’elle me donne chaque semaine quelque argent pour écrire des livres contre le capitalisme. Mais je ne m’illusionne pas au point de penser que cette situation est destinée à durer éternellement. Nous savons ce qu’il est advenu de la liberté de la presse en Italie et en Allemagne, et il en sera de même ici un jour ou l’autre. Le moment approche – ce n’est pas dans un an, peut-être même pas dans dix ou vingt ans, mais il approche – où l’écrivain, quel qu’il soit, n’aura d’autre alternative que d’être complètement réduit au silence ou de produire le type de drogue réclamé par une minorité privilégiée.

J’ai le devoir de me battre contre cela, de la même manière que j’ai le devoir de me battre contre l’huile de ricin, les matraques en caoutchouc et les camps de concentration. Et le seul régime qui, à long terme, peut accorder la liberté de parole est un régime socialiste. Si le fascisme l’emporte, je suis fini en tant qu’écrivain – fini en ce sens qu’il me sera interdit de faire la seule chose que je sache faire. Ce serait déjà une raison suffisante pour m’affilier à un parti socialiste.

J’ai commencé par mettre en avant l’aspect personnel, mais ce n’est évidemment pas le seul.

Il n’est pas possible pour un individu conscient de vivre dans une société telle que la nôtre sans vouloir la changer. Au cours des dix dernières années, j’ai eu l’occasion de connaître sous quelques-uns de ses aspects la véritable nature de la société capitaliste. J’ai vu l’impérialisme britannique à l’œuvre en Birmanie, et j’ai vu certains des ravages exercés en Angleterre par la misère et le chômage. Pour autant que je me sois battu contre le système, c’est en écrivant des livres capables d’exercer, telle était du moins mon ambition, une influence sur les gens qui lisent. Je continuerai, bien sûr, à le faire, mais dans un moment comme celui que nous vivons, je considère qu’il ne suffit plus d’écrire des livres. Les événements se précipitent ; les dangers qui nous semblaient naguère menacer la génération suivante sont maintenant là, sous notre nez. Il faut être un socialiste actif, et non un simple sympathisant, si l’on ne veut pas faire le jeu d’ennemis qui ne nous laissent aucun répit.

Pourquoi l’ILP plutôt qu’un autre parti ? Parce que l’ILP est le seul parti britannique – en tout cas le seul assez influent pour être pris en considération – dont les objectifs affirmés correspondent à l’idée que je me fais du socialisme.

Je ne veux pas dire que le parti travailliste a perdu tout crédit à mes yeux. Mon désir le plus sincère serait de voir le parti travailliste l’emporter avec une nette majorité aux prochaines élections. Mais nous connaissons tous le passé du parti travailliste, et nous connaissons la redoutable tentation du moment présent – la tentation de jeter les principes par-dessus bord pour se préparer à une guerre impérialiste. Il est d’une importance vitale qu’existe un rassemblement d’individus sur lesquels on puisse compter pour ne pas renier leurs principes socialistes, fût-ce face à la persécution.

Je crois que le parti travailliste indépendant (ILP) est le seul parti qui, en tant que parti, soit à même d’appliquer une politique conséquente, que ce soit dans la lutte contre la guerre impérialiste ou contre le fascisme, quand celui-ci se manifestera sous sa forme britannique. Et d’ailleurs, le parti travailliste indépendant n’est soutenu par aucune puissance d’argent et se voit calomnié de divers côtés. A l’évidence, il a besoin de tous les soutiens disponibles, y compris de celui que je pourrai éventuellement lui fournir.

Enfin, j’ai fait partie du contingent de l’ILP en Espagne. Je n’ai jamais affirmé, ni alors ni depuis, être en plein et total accord avec la ligne politique défendue par le POUM et soutenue par l’ILP, mais elle a été justifiée par le cours des événements. Ce que j’ai vu en Espagne m’a fait toucher du doigt le péril mortel qu’on encourt en s’enrôlant sous la bannière purement négative de l’« antifascisme »1. Après avoir saisi les principaux aspects de la situation espagnole, j’ai compris que l’ILP était le seul parti britannique qui pouvait me convenir – et aussi le seul parti auquel je puisse adhérer en ayant au moins la certitude de ne jamais être mené en bateau au nom de la démocratie capitaliste. »2

Lettre de George Orwell à Noël Willmett, 18 mai 1944 :

« Cher Mr Willmett,

Merci beaucoup pour votre lettre. Vous demandez si le totalitarisme, le culte de la personnalité, etc., sont vraiment en train de croître et vous faites état du fait qu’ils ne croissent apparemment pas dans ce pays-ci ni aux Etats-Unis.

Je dois dire que je pense, ou que je crains, que si on examine le monde en entier, ces choses-là croissent. Nul doute qu’Hitler ne tardera pas à disparaître, mais ce sera aux dépens d’un renforcement de (a) Staline, (b) les millionnaires anglo-américains et (c) toutes sortes de Führers mineurs dans le genre de De Gaulle. Tous les mouvements nationaux de partout, même ceux dont l’origine est la résistance à la domination allemande, semblent prendre des formes non démocratiques, se regroupent autour d’un quelconque Führer surhumain (Hitler, Staline, Salazar, Franco, Gandhi, De Valera en sont des exemples divers) et adoptent la théorie selon laquelle la fin justifie les moyens. Partout le monde semble prendre la voie d’économies centralisées qui peuvent « fonctionner » au sens économique, mais qui ne sont pas organisées démocratiquement et qui finissent par établir un système de castes. Tout cela est accompagné par les horreurs du nationalisme émotionnel et par une tendance à ne pas croire à l’existence d’une vérité objective, parce que tous les faits doivent correspondre aux mots et aux prophéties de quelque Führer infaillible. Déjà, dans un sens, l’histoire a cessé d’exister, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’histoire de notre temps qui puisse être reconnue universellement, et les sciences exactes sont mises en danger dès que la nécessité militaire cesse de tenir les gens au courant. Hitler peut bien dire que les Juifs ont commencé la guerre et, s’il survit, cela deviendra l’histoire officielle ; il ne peut pas dire que 2 et 2 font 5 parce que, pour les besoins de, disons, la balistique, il faut bien qu’ils fassent 4. Mais si, j’en ai peur, le monde qui nous menace voit le jour, un monde de deux ou trois superpuissances incapables de se conquérir l’une l’autre, 2 et 2 peuvent faire 5 si le Führer en décide ainsi. C’est là, en ce qui me concerne, la direction dans laquelle nous allons, bien que, naturellement, ce processus soit réversible. […] »3

Lettre de George Orwell à Dwight Macdonald, 5 décembre 1946 :

« […] A propos de votre question sur La Ferme des animaux. Bien sûr mon intention était tout d’abord de faire une satire de la révolution russe. Mais je désirais aussi que le livre ait une application plus large au sens où je voulais dire que ce genre de révolution (une révolution violente menée par des conspirateurs qui sont inconsciemment avides de pouvoir) ne peut aboutir qu’à un changement de maîtres. Selon moi la morale est que les révolutions ne produisent des améliorations radicales que lorsque les masses sont vigilantes et capables de virer leurs dirigeants dès que ceux-ci ont fait leur travail. Le tournant de l’histoire était supposé être quand les cochons ont gardé le lait et les pommes pour eux-mêmes (Kronstadt). Si les autres animaux avaient eu le bon sens de mettre le holà à ce moment-là, tout se serait bien passé. Si les gens pensent que je défends le statu quo, c’est, je crois, parce qu’ils sont devenus pessimistes et acceptent qu’il n’y ait pas d’alternative autre que la dictature ou le capitalisme de laissez-faire. Dans le cas des trotskistes, cela se complique parce qu’ils se sentent responsables des événements en URSS jusqu’à environ 1926 et qu’il leur faut supposer qu’une dégénérescence soudaine a eu lieu à peu près à cette date-là. Alors que je pense que le processus tout entier était prévisible – et avait été prévu par quelques rares personnes, par exemple Bertrand Russell – d’après la nature même du parti bolchevique. Ce que j’essayais de dire, c’est : « On ne peut pas avoir de révolution à moins de la faire soi-même ; il ne peut exister de dictature bienveillante. » […] »4

Local du Parti Ouvrier d'Unification Marxiste à Barcelone.

1 Le 31 juillet 1937, Orwell résumait ses priorités politiques en écrivant à Rayner Heppenstall : « il faut se battre pour le socialisme et contre le fascisme » (George Orwell, Une vie en lettres, correspondance, Agone, 2014, p. 118). Orwell était donc résolument antifasciste, mais considérait qu’il était indispensable de défendre aussi un objectif politique positif, en l’occurrence la perspective de la démocratie socialiste. Sur l’expérience d’Orwell de la répression stalinienne en Espagne, voir sa lettre du 2 août 1937 qui mentionne l’aide apportée par le socialiste révolutionnaire Marceau Pivert (p. 120).

2 George Orwell, Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931-1943), éditions Ivrea, 2005, pp. 49-51. Article paru dans le Labour Leader, traduit par Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun.

3 George Orwell, Une vie en lettres, correspondance, Agone, 2014, pp. 309-310. Traduit par Bernard Hoepffner.

4 Une vie en lettres, correspondance, pp. 437-438.

Élection présidentielle ou démocratie ?

Il est absurde de voter pour un seul individu, qui pourra ensuite faire quasiment ce qu’il voudra. C’est pourquoi nous sommes pour la suppression du poste de président de la République. Cela n’empêche pas de prêter attention aux programmes des différents candidats, qui auraient des conséquences concrètes comme l’aggravation des inégalités.

Parmi les candidats de l’élection 2017, les plus dangereux veulent supprimer des centaines de milliers de postes de fonctionnaires, alors que la population augmente et qu’il faudrait au contraire développer les services publics, notamment dans les quartiers populaires.

L’extrême droite de Marine Le Pen proclame son admiration pour le milliardaire Donald Trump, dont la première mesure comme président des États-Unis a été contre la sécurité sociale pour des millions d’américains.

Fillon et Le Pen sont tous deux directement impliqués dans des affaires d’emplois fictifs, ce qui montre bien qu’ils veulent imposer des sacrifices aux autres, tout en profitant de leur situation de privilégiés. Ces candidats qui utilisent la théorie du complot, comme Fillon et Le Pen, montrent qu’ils basent leur politique sur le mensonge.

Avant comme après l’élection présidentielle, et quel que soit l’élu, le plus important reste l’exercice de notre esprit critique, et la mobilisation pour des avancées sociales – ainsi que contre les reculs que l’on tente de nous imposer. Cela sera possible en prenant en main nos propres affaires, en agissant par une véritable démocratie créée par tous à la base, dans nos quartiers, sur nos lieux de travail.

La nécessaire cohérence des luttes pour l’émancipation

Dans le mode de production capitaliste, les travailleurs sont aliénés et opprimés sous la forme du travail contraint et exploité, c’est-à-dire le travail salarié. Cette réalité concrète fait que l’ensemble des travailleurs (ou prolétaires) dans le monde forment une classe sociale, quel que soit d’ailleurs leur statut – contrat fixe, précaire, chômeur, en formation, etc. Par ailleurs, différentes oppressions supplémentaires existent dans la société, qui sont surtout subies au sein de la classe travailleuse. Cela mène à des différences qui ne remettent pas en cause la notion de classe, mais qui n’en sont pas moins des réalités incontournables pour tout partisan de l’émancipation. Par exemple, c’est l’existence du système patriarcal, sexiste, qui permet aux capitalistes de moins payer les femmes que les hommes, à travail égal. Cette surexploitation subie par les travailleuses a par contre un net intérêt pour la classe capitaliste, puisqu’elle lui fait réaliser un surcroît de plus-value – on voit donc qu’il s’agit à la fois de sexisme et de lutte des classes.

Ces discriminations doivent être combattues par l’ensemble du mouvement ouvrier, en application du mot d’ordre révolutionnaire : « Une attaque contre un seul est une attaque contre tous » (« An injury to one is an injury to all », slogan des Industrial Workers of the World). Surtout, pour réellement en finir avec cet écart de salaire subi par les travailleuses, les déclarations et les bonnes intentions ne suffisent pas : c’est le système d’ensemble – dont ce n’est qu’une des manifestations – qu’il faut renverser. La même logique doit s’appliquer dans la lutte pour en finir avec les autres systèmes d’oppression.

Ces différentes oppressions mènent à l’apparition de luttes spécifiques, féministe ou antiraciste par exemple, qui sont bien évidemment utiles en soi. Mais il est nécessaire d’aller plus loin. Nous considérons que d’une part nous ne devons pas opposer ces luttes entre elles, et que d’autre part dans le cadre d’un projet de société cohérent – qui peut être appelé socialisme, communisme ou autrement – nous voyons ces luttes comme différentes parties d’un mouvement réel vers une autre société, égalitaire et solidaire. Seules des dérives et d’étroites considérations de basse « tactique » peuvent mener à renoncer à une lutte, même prétendument de façon « provisoire », en pensant en renforcer une autre. En finir avec les différentes formes de domination subies passe par le changement des structures sociales et des rapports sociaux. N’avoir qu’une vision incomplète des différentes structures d’oppression ce n’est pas choisir telle ou telle « priorité », c’est au fond négliger une partie de la réalité, donc amoindrir son engagement pour l’émancipation.

Parlons tout d’abord de la nécessité d’une puissante mobilisation unitaire menant une lutte antiraciste ici et maintenant, avec l’objectif politique d’éradiquer toutes les manifestations de racisme et ses causes. Le racisme subi au quotidien par une partie de la population, en France et dans le monde, est en soi une forme d’oppression qui doit être combattue en tant que telle. Il perpétue de plus une division au sein de la classe travailleuse, avec des conséquences négatives très concrètes quant aux conditions de vie de celles et ceux qui sont victimes de racisme. Cette lutte est une question transversale, par exemple concernant le logement, où il s’agit à la fois de construire de nouveaux logements, ainsi que de rénover les anciens entre autres dans le sens des économies d’énergie, mais aussi de réduire l’arbitraire des propriétaires (comme mesure immédiate) et de mettre fin à toutes les discriminations dans l’accès au logement. Dans le travail, outre la lutte contre le chômage de masse qui exacerbe la concurrence entre travailleurs, le principe « à travail égal salaire égal » doit être défendu puisqu’il n’est toujours pas une réalité. Il s’agit là d’une lutte politique indispensable, qui fait partie intégrante de notre objectif d’auto-émancipation généralisée.

Les luttes féministes et antisexistes font évidemment partie des mobilisations incontournables pour l’émancipation universelle. Concernant l’écart de salaire subi par les femmes, il est parfaitement logique de militer à la fois pour l’abolition de l’exploitation en tant que telle, donc contre le système du salariat, et en même temps de lutter dans l’immédiat contre cette surexploitation de genre. Ce n’est par ailleurs qu’une des manifestations du sexisme au sein du monde du travail (harcèlement, etc.). Il suffit d’observer la situation pour se rendre compte du caractère massif et systémique de la violence de genre, et donc de prendre conscience de la nécessité d’abolir cette violence et ses causes.

Les mobilisations progressistes pour l’environnement sont des luttes sociales, qui affrontent des intérêts capitalistes bien réels. De fait, les véritables mobilisations pour l’écologie sociale ont à notre sens forcément un contenu anticapitaliste. Ce sont donc en pratique des luttes de classes, qui voient l’affrontement entre des intérêts contradictoires : d’un côté les conditions de vie de nombreux êtres humains et l’avenir de notre planète, de l’autre les profits de la classe capitaliste (ou du moins d’une partie d’entre elle). Par exemple, il y a tant d’un point de vue écologique que social la nécessité de transports en commun publics propres et gratuits. Les luttes anticapitalistes pour l’environnement ont d’autre part un évident contenu internationaliste, du fait qu’aucune perspective écologiste réelle ne peut exister sans internationalisme : ni la pollution, ni les nuages radioactifs, ni le changement climatique ne s’arrêtent aux frontières étatiques.

Enfin, l’opposition entre classes reste un fait essentiel qui structure les relations sociales dans le monde d’aujourd’hui. Tout objectif d’émancipation humaine généralisée passe nécessairement par la défense d’un internationalisme de la classe exploitée, pour arriver à un monde libéré du mode de production capitaliste et de la division en classes sociales.

Au niveau individuel, nombreux sont ceux qui mèneront telle ou telle lutte, en fonction de leur situation, de leurs priorités, de leurs affinités. Quand ces luttes précises sont menées dans une perspective d’auto-émancipation collective, elles ne sont ni des éléments de repli ni de division : elles contribuent précisément à combattre les divisions créées par les systèmes d’oppression dont nous voulons nous débarrasser. Il n’en reste pas moins qu’au niveau collectif, les révolutionnaires doivent à notre sens avoir conscience du fait que ces luttes forment différentes facettes de l’émergence d’une possible société de l’avenir, qui selon les mots de Karl Marx serait « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».

Davantage que de « convergence » des luttes, il nous semble que la critique matérialiste de la société actuelle et la perspective d’une autre organisation sociale mènent au constat du caractère indispensable de chacune de ces luttes, ainsi que de leur cohérence. Il s’agit donc pour nous d’une lutte d’ensemble à mener de façon unitaire pour en finir avec tous les systèmes d’oppression, pour l’auto-émancipation mondiale.

Une révolte sociale au Mexique

Le début du mois de janvier a été marqué par des mouvements sociaux particulièrement nombreux et violents au Mexique. On n’en a guère entendu parler en France. Les quelques articles sur le sujet se bornent généralement à pointer des actes de pillage et à mentionner les victimes (plutôt celles de la police d’ailleurs). Pourtant, les mouvements ne se limitent pas à des pillages de magasins, au demeurant peut-être provoqués par des policiers infiltrés, mais consistent principalement en de gigantesques manifestations, le blocage des voies de communication (y compris vers les États-Unis) ou encore l’occupation de stations-essence. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’émeutes d’une populace en colère, mais d’un mouvement social massif, à l’échelle du pays, sans direction politique et coalisant des secteurs entiers de la population, des couches les plus pauvres aux classes moyennes.

À l’origine de la colère de la population mexicaine, se trouve une augmentation brutale et importante du prix de l’essence (à Mexico, elle est de +20 %, +16 % sur le diesel). Elle est une conséquence du processus de privatisation de l’entreprise publique Pemex, Petróleos Mexicanos, qui gère le monopole public du pétrole depuis la nationalisation de cette industrie en 1938. Depuis cette date, le pays est devenu un des principaux exportateurs de pétrole et la rente pétrolière a contribué au financement de l’État mexicain, tandis que les prix pour les consommateurs locaux étaient fixés à des niveaux relativement faibles1. Mais le monopole public est, depuis toujours et tout particulièrement depuis les années 1980, une des cibles principales des capitalistes (locaux et étrangers) et la libéralisation du marché du pétrole est un projet ancien et systématiquement mis en échec, jusqu’à l’annonce de la semi-privatisation de Pemex en 20132. Il s’agissait alors d’une incroyable attaque de l’État mexicain contre lui-même : le caractère inaliénable de Pemex était inscrit dans la constitution et les revenus du pétrole occupaient une part considérable des revenus de l’État. Les « réformes », présentées comme une mesure de justice, devaient permettre, par le jeu de la concurrence, de faire diminuer le prix de l’essence et donc permettre de redéployer les subventions qui étaient allouées à son maintien. Or, depuis 2013, le prix n’a cessé d’augmenter et les coupes budgétaires de s’amplifier3.

Profitant des fêtes de fin d’année4, le gouvernement espérait peut-être éviter de trop fortes mobilisations contre cette nouvelle hausse. C’est peu de dire que son impact sur la vie de la population était sous-estimé ! Le 6 janvier, devant les mobilisations massives et l’annonce d’une marche nationale prévue le 9, le président, Enrique Peña Nieto, tente de se justifier lors d’une conférence de presse. Il affirme une nouvelle fois que l’augmentation est juste et liée à l’augmentation des prix de l’essence à l’international. L’idée est que le poids de l’augmentation va porter sur les catégories les plus aisées (celles qui ont une voiture) et que le niveau des prix des biens de première nécessité resterait stable, grâce à une négociation organisée entre le gouvernement, les entreprises et les syndicats. Sauf que de nombreuses catégories de travailleurs ont une voiture, que les transports en commun ne sont pas en mesure de prendre le relais et que le principal syndicat patronal du pays, Coparmex5, a immédiatement refusé de signer l’accord proposé.

Au-delà du caractère symptomatique de cette augmentation, c’est contre tout un système que la population mexicaine proteste. La corruption est en effet généralisée et grève bien plus les finances publiques que les fluctuations du baril de pétrole. Sur le plan économique, la chute du peso liée aux élections américaines risque d’amplifier la crise dans un pays dont la balance extérieure est systématiquement déficitaire. En outre, la situation politique et sociale est extrêmement difficile. La pauvreté est très développée et les inégalités continuent de se creuser. Les meurtres et les enlèvements n’ont jamais été aussi nombreux et généralisent un climat de peur6. L’armée est présente dans les rues depuis le début des années 2000, quand la majorité de droite d’alors décide d’y recourir de plus en plus régulièrement pour lutter contre le trafic de drogue. Les années les plus difficiles de la « guerre contre la drogue », à l’époque du mandat de Felipe Calderón (2006-2012) semblent de retour : en 10 ans, cette « guerre » a provoqué 150 000 morts et près de 30 000 disparitions. Le président lui-même est extrêmement impopulaire, d’autant qu’il est directement impliqué dans des scandales de corruption, tout particulièrement les conflits d’intérêt en cascade dans l’affaire de la « maison blanche », révélée en novembre 20147. Enfin, la critique opportuniste de l’augmentation du prix du pétrole par les deux principaux partis d’opposition (PAN et PRD)8 contribue à affaiblir l’État, tout en ne les assurant pas de bénéficier du regain de popularité qu’ils semblent escompter : ils ont tous trempé dans la modification de la constitution ayant permis la privatisation de Pemex.

Face à ces mobilisations, le gouvernement a réagi notamment par la force, en s’appuyant sur les pillages pour justifier la répression : plusieurs morts et plus de 1500 arrestations parmi les manifestants. Face à cela, les travailleurs, en France et ailleurs, doivent affirmer leur soutien aux travailleurs du Mexique dans les épreuves et les mobilisations qui les attendent. Cela implique de ne pas tomber dans le piège de la propagande médiatique sur la violence ou de se laisser bercer par les contes sur le développement miraculeux du Mexique, soudainement brisé par la grogne d’une populace inculte et irresponsable. On a rappelé que la situation est particulièrement tendue et les capitalistes, singulièrement aux Amériques, sont particulièrement prompts à tenter d’écraser par des coups d’état tout mouvement populaire et démocratique. Au Mexique, ne serait la désunion des partis au pouvoir, tout est en place pour que la situation dégénère encore davantage. Devant ces terribles dangers, on ne peut qu’espérer que la contestation ne s’essouffle pas mais se maintienne dans la durée9. Cela ne sera possible que par une immense détermination face aux corrompus de tous poils alliés au grand banditisme, et une auto-organisation à l’échelle locale de la population.

1 Il faut comprendre que le Mexique ne raffine pas son pétrole. Si les prix sont bas, c’est grâce à des subventions publiques.

2 Ce qui avait déjà soulevé l’indignation de la population et des protestations massives. On notera qu’il ne s’agit pas non plus de défendre une entreprise publique connue pour sa gestion calamiteuse et la maltraitance de ses employés. En matière d’inefficacité, de corruption et de mépris pour les droits de travailleurs, les entreprises publiques n’ont pas grand-chose à envier aux entreprises privées.

3Sur les débuts de la mobilisation et Pemex, on pourra lire (en espagnol), sans forcément en partager toutes les vues : mst.org.ar/2017/01/21/gasolinazo-en-mexico-entrevista-al-companero-ricardo-vega-entrevista-al-companero-ricardo-vega-militante-trotskista-profesor-de-uacm

4 L’annonce de la nouvelle augmentation des prix s’est faite le 26 décembre…

5 Qui représente, selon sa brochure 2016, 30 % du PIB mexicain.

6 À ce titre, le souvenir de l’enlèvement et de l’assassinat de 43 étudiants à Iguala le 26 septembre 2014 reste encore présent parmi la population, de même que le comportement très critiqué de l’administration Peña Nieto d’alors. Sur la situation générale du Mexique, un communiqué récent du Conseil National Indigène dresse quelques grandes lignes. On peut en lire une traduction ici : cspcl.ouvaton.org/spip.php?article1257

7 Les journalistes ayant révélé le scandale ont d’ailleurs été licenciés peu de temps après : lemonde.fr/ameriques/article/2015/03/17/au-mexique-vives-reactions-apres-le-renvoi-d-une-celebre-journaliste-pour-son-soutien-a-mexicoleaks_4594726_3222.html

8 Le PRI au pouvoir accuse les autres partis d’avoir maintenu les prix artificiellement bas, le PRD accuse le PRI d’être corrompu et le PAN accuse le PRD et MORENA. De manière générale, on mesure l’ampleur de la crise au niveau de panique morale des élites économiques et politiques, dont certains membres se sont mis à distribuer des bons d’achat directement dans les rues, pour éviter les pillages.

9 Il semblerait aussi souhaitable que ces mobilisations soient l’occasion d’un rapprochement avec les mouvements indigénistes.