Le mouvement social tétanisé ?

Il ne ser­vi­rait à rien de se voi­ler la face : en dépit de fortes mobi­li­sa­tions locales, la lutte de ce prin­temps 2018 a été per­due. Il faut ana­ly­ser cette réa­lité en pro­fon­deur et en tirer toutes les leçons pos­sibles, en vue des luttes à venir.

La bru­ta­lité du pou­voir face aux luttes sociales est plus impor­tante qu’il y a 15 ou 20 ans. D’abord par la répres­sion, mais aussi par le fait de mener en même temps plu­sieurs contre-réformes. C’est un fait qu’il faut prendre en compte, pour ajus­ter la stra­té­gie des luttes afin de l’emporter face au gou­ver­ne­ment et au patronat.

Contre les mobi­li­sa­tions, le gou­ver­ne­ment joue la carte du pour­ris­se­ment et de l’isolement des mou­ve­ments. Mal­heu­reu­se­ment, les mobi­li­sa­tions de ce prin­temps 2018 n’ont pas su déjouer cette tac­tique. La « grève per­lée » à la SNCF a été un exemple d’une lutte avec un inves­tis­se­ment cou­ra­geux de nom­breux che­mi­nots, mais sur une stra­té­gie faible : au bout du compte, on a eu dans l’ensemble une lutte de longue durée mais de faible inten­sité. Au bout de quelques semaines, cette mobi­li­sa­tion ten­dait à deve­nir un bruit de fond.

Il faut dire que le contexte d’ensemble nous est défa­vo­rable : gou­ver­ne­ments tout ou par­tiel­le­ment d’extrême droite dans plu­sieurs pays euro­péens, des peurs iden­ti­taires irra­tion­nelles qui ont le vent en poupe, etc.

Sur un autre plan, les mobi­li­sa­tions sont lar­ge­ment affai­blies par une obses­sion du déclin, l’idée (fausse) que « tout s’effondre ». Or, cette idéo­lo­gie, mal­heu­reu­se­ment répan­due même dans cer­tains milieux « radi­caux », ne mène qu’à la défaite – voire pire, à diverses dérives réac­tion­naires. De même, nos luttes sont affai­blies par cette ten­dance déplo­rable à ne dénon­cer que le « capi­ta­lisme libé­ral », voire que le « libé­ra­lisme » ou le « néo-libéralisme », alors que notre adver­saire est le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste en tant que tel, dans son entier, et qu’elles que soient les formes qu’il prend. Les idiots qui prônent « l’antilibéralisme » ne sont utiles qu’à la confu­sion, et ne font que détour­ner des objec­tifs essen­tiels. La volonté d’auto-émancipation mon­diale des tra­vailleurs n’est en rien « anti­li­bé­rale », mais elle est plei­ne­ment révolutionnaire.

Il ne s’agit donc en réa­lité cer­tai­ne­ment pas de ne lut­ter que contre des reculs sociaux, mais contre l’ensemble de l’organisation capi­ta­liste du tra­vail, contre le sys­tème du sala­riat lui-même puisqu’il n’existe que par l’exploitation et l’aliénation.

Concrè­te­ment, nous devons mettre en avant le fait que la lutte cor­res­pond d’abord et avant tout à la néces­sité de chan­ger nos condi­tions d’existence, d’améliorer notre quo­ti­dien, donc non seule­ment d’empêcher des attaques (= lutte défen­sive, néces­saire mais non suf­fi­sante), mais aussi d’obtenir de meilleures condi­tions de vie pour toutes et tous (= lutte offen­sive), donc en fin de compte de nous débar­ras­ser de l’exploitation (= lutte révolutionnaire).

Gagner néces­site des mou­ve­ments mas­sifs, réel­le­ment auto-organisés à la base, et se coor­don­nant par des man­da­tés élus et contrô­lés par des Assem­blées Géné­rales. C’est de cette manière qu’un mou­ve­ment peut réel­le­ment être vivant, se déve­lop­per, sus­ci­ter de la créa­ti­vité col­lec­tive et aller plus loin que de simples (et néces­saires) reven­di­ca­tions défensives.

S’enfermer dans un entre-soi, c’est la stra­té­gie de l’échec. Au contraire, des AG de lutte nom­breuses, plei­ne­ment démo­cra­tiques et sou­ve­raines, peuvent per­mettre de construire une mobi­li­sa­tion puis­sante. Un mou­ve­ment vivant c’est un mou­ve­ment mas­sif, où on échange, on débat, on voit les choses dif­fé­rem­ment, jus­te­ment parce que la lutte dépasse un petit milieu – où d’ordinaire les débats s’enveniment et tournent en rond. L’air frais qu’apporte la lutte néces­site une ouver­ture très au-delà des milieux mili­tants, par une mobi­li­sa­tion qui s’organise à la base sur des ques­tions concrètes.

Le mou­ve­ment de ce prin­temps n’a que trop peu per­mis ce déve­lop­pe­ment. Il a de plus été affai­bli par des ten­ta­tives poli­ti­ciennes de se ser­vir des mobi­li­sa­tions, sur­tout de la part de la « France insou­mise ». A les entendre, il n’y aurait qu’à voter pour eux, et tout s’arrangerait… Or, ces volon­tés de récu­pé­ra­tion ne créent que de la dis­per­sion, donc affai­blissent les luttes.

La seule alter­na­tive poli­tique que peut sou­te­nir un mou­ve­ment social vivant et fort, c’est lui-même. C’est-à-dire que l’alternative est pré­ci­sé­ment cette démo­cra­tie directe à la base par laquelle la lutte se construit et qui, si elle se déve­loppe suf­fi­sam­ment, peut contre-attaquer jusqu’à deve­nir majo­ri­taire dans la société et ainsi rem­pla­cer le pou­voir actuel. Au règne des classes capi­ta­listes peut ainsi suc­cé­der l’auto-organisation des tra­vailleurs, des pré­caires et des chô­meurs, pour en finir avec l’enfermement dans les rap­ports de pro­duc­tion capitalistes.

Brochure sur la Révolution allemande

La révo­lu­tion alle­mande, un siècle après

« Le héros de cette révo­lu­tion, ce sont les masses. »1

Ci-dessous, le texte de notre bro­chure sur la Révo­lu­tion alle­mande, égale­ment dis­po­nible en PDF :

Révo­lu­tion moins célèbre que celle de Rus­sie l’année pré­cé­dente, la révo­lu­tion alle­mande n’en est pas moins un événe­ment majeur de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier. Pen­dant des décen­nies, on avait consi­déré que c’était en Alle­magne que la classe ouvrière était la plus puis­sante, la mieux orga­ni­sée. Elle va pour­tant être lami­née en moins de vingt ans : de l’éclatement de la guerre en 1914, jusqu’à la sup­pres­sion de la démo­cra­tie en 1933 par la dic­ta­ture nazie. Pen­dant la révo­lu­tion alle­mande de 1918–1919, où exis­taient pour­tant des poten­tia­li­tés d’émancipation, les tra­vailleurs n’auront pas réussi à chan­ger l’organisation sociale fondamentale.

1) Le mou­ve­ment ouvrier face à la Pre­mière Guerre mondiale

En 1914, le Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD) est un véri­table parti de masse, avec plus d’un mil­lion d’adhérents, prin­ci­pa­le­ment des tra­vailleurs. Offi­ciel­le­ment, le parti est inter­na­tio­na­liste et son objec­tif est de rem­pla­cer le capi­ta­lisme par le socia­lisme. Le SPD est alors regardé comme le plus puis­sant parti du mou­ve­ment ouvrier dans le monde. En réa­lité, des cou­rants très dif­fé­rents y coha­bitent, les mar­xistes révo­lu­tion­naires comme Rosa Luxem­burg ou Karl Liebk­necht étant net­te­ment mino­ri­taires. C’est une bureau­cra­tie com­po­sée de per­ma­nents inamo­vibles qui dirige le parti, et qui applique de fait une poli­tique réfor­miste – mal­gré des dis­cours occa­sion­nels se reven­di­quant encore de l’objectif socialiste.

En août 1914, le déclen­che­ment de la Pre­mière Guerre mon­diale va faire voler en éclat les appa­rences et les illu­sions. Le SPD vote les cré­dits de guerre et se ral­lie de fait à l’Empire, contre­di­sant son programme.

La guerre change com­plè­te­ment la situa­tion poli­tique : l’essentiel du pou­voir passe pro­gres­si­ve­ment dans les mains de la hié­rar­chie mili­taire, ce qui lais­sera for­cé­ment des traces. Sur­tout, la direc­tion du SPD se ral­lie à l’Union sacrée (Burg­frie­den en alle­mand), qui pré­tend sus­pendre les dif­fé­rences poli­tiques et sociales. C’était là nier le constat fon­da­men­tal de la lutte des classes : qu’on le veuille ou non, tant qu’il existe des classes sociales elles ont des inté­rêts dif­fé­rents, qui s’expriment par des luttes d’un côté comme de l’autre. En fai­sant comme si on pou­vait sus­pendre la lutte de classe, le SPD et les syn­di­cats abdiquent la défense des inté­rêts des tra­vailleurs, pen­dant que le patro­nat – qui mène sa propre lutte de classe sans avoir besoin de la dési­gner par ce nom – voit ses pro­fits aug­men­ter du fait de la sur­ex­ploi­ta­tion subie par les travailleurs.

Il existe pour­tant d’emblée des oppo­si­tions au sein du SPD, à la fois des radi­caux comme Rosa Luxem­burg, et des modé­rés comme le codi­ri­geant du parti Hugo Haase, qui est mis en mino­rité – il était par­ti­san de voter contre les cré­dits le 4 août 1914, mais s’était ral­lié au vote pour par « dis­ci­pline de parti ».

Ce ral­lie­ment de la direc­tion du SPD à la logique de guerre de l’Empire, et son accep­ta­tion de l’Union sacrée, va logi­que­ment pro­vo­quer des divi­sions, puis des scis­sions : en décembre 1914, le député Karl Liebk­necht vote seul contre les cré­dits de guerre, bien­tôt suivi par Otto Rühle, puis d’autres.

Les révo­lu­tion­naires inter­na­tio­na­listes autour de Rosa Luxem­burg, Karl Liebk­necht, Léo Jogi­chès, Franz Meh­ring, Clara Zet­kin et Paul Levi font paraître en avril 1915 la revue Die Inter­na­tio­nale, qui est immé­dia­te­ment inter­dite. Luxem­burg y écrit que « pen­dant la guerre, le rap­port sala­rial ne dis­pa­raît pas le moins du monde, au contraire, l’exploitation aug­mente vio­lem­ment », notam­ment du fait de « la pres­sion que la dic­ta­ture mili­taire exerce sur les tra­vailleurs. » L’urgence est pour elle d’« agir pour que la guerre cesse aussi vite que pos­sible, et que la paix soit orga­ni­sée en confor­mité avec les inté­rêts com­muns au pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal. »2

Ces mili­tants publient ensuite des « Lettres de Spar­ta­cus », d’où l’appellation de « Groupe Spar­ta­cus » ou « spar­ta­kistes ». La por­tée de leur action est cepen­dant limi­tée par une forte répres­sion, notam­ment de nom­breux empri­son­ne­ments. C’est jus­te­ment en pri­son que Rosa Luxem­burg écrit en 1915 une bro­chure contre la guerre et contre son accep­ta­tion par la majo­rité des socia­listes, inti­tu­lée La Crise de la social-démocratie. Le texte ne paraît que l’année sui­vante, clan­des­ti­ne­ment et signé d’un pseu­do­nyme, Junius. Luxem­burg y écrit que « l’échec du pro­lé­ta­riat socia­liste dans la guerre mon­diale actuelle est sans équi­va­lent, c’est un désastre pour toute l’humanité. Mais le socia­lisme ne serait perdu que dans le cas où le pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal se refu­se­rait à mesu­rer la pro­fon­deur de sa chute et à en tirer les ensei­gne­ments. » En conclu­sion, elle réaf­firme que « les pro­lé­taires de tous les pays par­tagent un seul et même inté­rêt. »3 Dans la pre­mière Lettre de Spar­ta­cus, elle constate avec luci­dité que pour le moment « la guerre ren­force la domi­na­tion du capi­ta­lisme, celle de la réac­tion poli­tique et sociale et bien sûr celle du mili­ta­risme. »4

La diver­gence qui avait éclaté au grand jour au sein du mou­ve­ment ouvrier tra­dui­sait en fait deux visions du monde com­plè­te­ment dif­fé­rentes. Pour les par­ti­sans de l’Union sacrée, les tra­vailleurs d’Allemagne fai­saient d’abord par­tie de l’Allemagne, au sein de laquelle il fal­lait qu’ils conquièrent leurs droits. Pour les inter­na­tio­na­listes, les tra­vailleurs d’Allemagne fai­saient d’abord par­tie du pro­lé­ta­riat, de la classe tra­vailleuse mon­diale, et c’est en tant que classe exploi­tée qu’ils devaient abo­lir le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et créer une autre société, socia­liste ou com­mu­niste, débar­ras­sée du tra­vail sala­rié, des fron­tières et de l’aliénation. En pra­tique, la pre­mière concep­tion abou­tis­sait à renon­cer à l’objectif socialiste.

De ces deux concep­tions oppo­sées découlent des orien­ta­tions poli­tiques incon­ci­liables, qui vont s’exprimer pen­dant la guerre puis pen­dant la révolution.

En jan­vier 1917, la direc­tion du SPD exclut ses oppo­sants, paci­fistes modé­rés comme radi­caux. En consé­quence, un nou­veau parti est créé en avril 1917, le Parti social-démocrate indé­pen­dant (USPD), sous-entendu : indé­pen­dant du pou­voir impé­rial. Mais seule une mino­rité des adhé­rents suit les paci­fistes. Les spar­ta­kistes consti­tuent l’aile gauche de l’USPD, tout en pour­sui­vant une action poli­tique auto­nome, avec leurs propres publi­ca­tions clandestines.

De son côté, le SPD débar­rassé de sa gauche et de son extrême gauche peut désor­mais nouer des alliances offi­cielles sur sa droite : en juillet 1917, un comité est mis en place au par­le­ment entre le SPD et des par­tis bour­geois, sur un pro­gramme mini­mal de démo­cra­ti­sa­tion (rela­tive) des ins­ti­tu­tions de l’Empire. Au nom d’un pré­tendu « réa­lisme », le SPD se refu­sait donc en pra­tique à reven­di­quer la république.

Les dif­fi­cul­tés du ravi­taille­ment ali­men­taire, la hausse des prix et le rejet pro­gres­sif de la guerre entraînent le retour des grèves, notam­ment au prin­temps 1917 puis en janvier-février 1918. Ces mou­ve­ments puis­sants béné­fi­cient aussi de l’influence de la révo­lu­tion en Rus­sie à par­tir de février-mars 1917, qui donne de l’espoir et favo­rise la reven­di­ca­tion d’arrêt immé­diat de la guerre. Dans l’animation de ces mobi­li­sa­tions se révèle l’action des délé­gués révo­lu­tion­naires (Revo­lu­tionäre Obleute), un groupe de mili­tants en lien direct avec les tra­vailleurs, consti­tué de syn­di­ca­listes sou­vent membres de l’USPD.

Après l’échec de ces mou­ve­ments, les spar­ta­kistes dif­fusent clan­des­ti­ne­ment des dizaines de mil­liers de tracts, affir­mant que « la direc­tion des luttes doit être confiée à des conseils ouvriers élus, et que les révo­lu­tion­naires doivent gagner les sol­dats à leur cause »5.

En 1918, après quatre ans de guerre mon­diale, l’Empire alle­mand se rend compte qu’il est dans l’incapacité de gagner la guerre. L’État-major de l’armée alle­mande – dirigé par Hin­den­burg et Luden­dorff – est per­suadé de l’échec dès sep­tembre 1918. C’est pour­quoi un nou­veau gou­ver­ne­ment est mis en place le 4 octobre 1918, sous la direc­tion du prince Max de Bade, afin de négo­cier la paix avec les États adverses. Pour la pre­mière fois, le SPD y fait son entrée, avec deux ministres. Mais les dis­cus­sions préa­lables à l’armistice pié­tinent. La guerre se pour­suit donc, bien qu’elle soit déjà mani­fes­te­ment perdue.

Dans ce contexte d’incertitude, les spar­ta­kistes appellent le 7 octobre à la for­ma­tion de conseils d’ouvriers et de sol­dats. Le 25 octobre, Otto Rühle fait un dis­cours de rup­ture com­plète au Reichs­tag. Il rap­pelle d’abord que « la contra­dic­tion poli­tique, écono­mique, his­to­rique qui oppose le capi­tal au tra­vail, la bour­geoi­sie au pro­lé­ta­riat, n’a pas été sup­pri­mée : elle conti­nue d’exister, et même cette guerre n’a fait que l’élargir et l’approfondir. » Il ajoute que les masses ont besoin de « la démo­cra­tie du socia­lisme, la Répu­blique fon­dée sur la révo­lu­tion socia­liste et à cet effet, elles exigent, en pre­mier lieu, l’abdication de l’Empereur en tant qu’instigateur de cette guerre mon­diale. » Mal­gré les pro­tes­ta­tions des dépu­tés monar­chistes, Rühle achève son dis­cours en affir­mant que la classe tra­vailleuse « aspire à la fra­ter­ni­sa­tion de tous les peuples afin d’établir une asso­cia­tion qui garan­tisse dura­ble­ment la paix et la civi­li­sa­tion sous le signe du socia­lisme vic­to­rieux. J’appelle toute la classe ouvrière, et en par­ti­cu­lier la classe ouvrière d’Allemagne, à conqué­rir ce socia­lisme par la révo­lu­tion !»6

2) La monar­chie est balayée

Cette situa­tion de guerre qui se pour­suit alors qu’on sait qu’elle n’est plus gagnable, va être l’élément déclen­cheur de la révo­lu­tion : le 29 octobre, des marins de Wil­helm­sha­ven refusent de faire une sor­tie offen­sive qui n’a plus de sens. Ils sont arrê­tés, mais ont réussi à annu­ler l’attaque pré­vue. Par soli­da­rité avec ces pre­miers mutins, et pour empê­cher qu’ils soient condam­nés, des marins de Kiel se sou­lèvent début novembre. Ils élisent des conseils de marins et prennent le contrôle des navires, his­sant le dra­peau rouge. Une par­tie des sol­dats de l’armée de Terre envoyés contre eux fra­ter­nisent, puis des tra­vailleurs se mettent en grève. La ville est pas­sée à la révolution.

Dans un contexte où l’Empire est battu mili­tai­re­ment, donc appa­raît vul­né­rable, cette muti­ne­rie va vite s’étendre. De grandes mani­fes­ta­tions par­courent les villes, sont rejointes par des sol­dats et prennent les lieux de pou­voir. Le 6 novembre, des conseils d’ouvriers et de sol­dats contrôlent Ham­bourg et Brême, le len­de­main Munich, le 8 Stutt­gart, Leip­zig et Cologne.

A Ber­lin, siège du pou­voir cen­tral, des révo­lu­tion­naires débattent du meilleur moment pour déclen­cher le mou­ve­ment qu’ils pré­parent. C’est fina­le­ment au 11 novembre qu’ils fixent le sou­lè­ve­ment. Mais quand il existe une véri­table volonté révo­lu­tion­naire parmi les masses, elles n’attendent pas un signal donné d’en haut par des diri­geants auto-proclamés. Dès le 9 novembre au matin, des grèves spon­ta­nées se répandent et des cor­tèges de tra­vailleurs par­courent Ber­lin. Des socia­listes appellent les sol­dats à les rejoindre, ce qu’ils font : loin de s’opposer aux mani­fes­ta­tions de tra­vailleurs, ils les laissent pas­ser voire prennent part aux cor­tèges. La capi­tale passe ainsi du côté de la révo­lu­tion en moins d’une jour­née. Le député SPD Phi­lipp Schei­de­mann pro­clame la « Répu­blique alle­mande » à 14 heures, tan­dis que Liebk­necht pro­clame deux heures plus tard la « Répu­blique socia­liste libre d’Allemagne » et appelle à « la révo­lu­tion mon­diale ». Deux pers­pec­tives poli­tiques très dif­fé­rentes s’opposent donc dès le début de la révolution.

Max de Bade trans­met le 9 novembre son poste de chef du gou­ver­ne­ment au diri­geant SPD Frie­drich Ebert, issu de la droite de la social-démocratie, qui n’avait jamais par­ti­cipé aux débats théo­riques. L’Empire n’est plus, mais une cer­taine conti­nuité est néan­moins assu­rée avec le gou­ver­ne­ment pré­cé­dent, puisque les secré­taires d’État nom­més le 4 octobre res­tent en fonc­tion – c’est d’ailleurs l’un d’eux, le cen­triste Mat­thias Erz­ber­ger, qui va signer l’armistice le 11 novembre au nom de l’Allemagne.

Dans l’urgence, une alliance entre le SPD et l’USPD est conclue le 10 novembre, un conseil de 6 membres étant formé à parité des deux par­tis. Liebk­necht refuse d’y par­ti­ci­per, et les spar­ta­kistes forment offi­ciel­le­ment la Ligue Spar­ta­cus (Spar­ta­cus­bund), qui publie le quo­ti­dien Die rote Fahne (« Le dra­peau rouge ») dirigé par Luxem­burg, qui vient d’être libé­rée de pri­son par la révo­lu­tion, avec la par­ti­ci­pa­tion de mili­tants inter­na­tio­na­listes comme Liebk­necht, Paul Levi, Hugo Eber­lein et Léo Jogichès.

Outre la fin de la monar­chie, d’autres avan­cées très impor­tantes sont rapi­de­ment acquises par la révo­lu­tion : baisse du temps de tra­vail, conven­tions col­lec­tives, droit de vote des femmes et abo­li­tion du suf­frage cen­si­taire, fin des dis­cri­mi­na­tions anti­sé­mites, gra­tuité de l’enseignement, allo­ca­tions pour les chô­meurs, etc. On retrouve cer­taines de ces avan­cées aussi dans d’autres pays au même moment, tant le rap­port de forces entre les classes s’est trans­formé au niveau au moins européen.

C’était en fait l’application par le SPD de son pro­gramme mini­mum, c’est-à-dire des réformes sociales appli­cables au sein du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, le pro­gramme maxi­mum étant le rem­pla­ce­ment du capi­ta­lisme par le socia­lisme – donc ce qui était en théo­rie la rai­son d’être du parti. Comme le SPD s’est foca­lisé pen­dant des décen­nies sur le pro­gramme mini­mum, a fait cam­pagne sur celui-ci et non sur le but socia­liste, lorsqu’il a été réa­lisé beau­coup de mili­tants et sym­pa­thi­sants se sont dit que l’objectif était atteint. En réa­lité, l’exploitation n’était que pro­vi­soi­re­ment atté­nuée, et nul­le­ment abolie.

En cette fin d’année 1918, les diri­geants du SPD sont très satis­faits d’être deve­nus les diri­geants de l’État. Pour­tant, quelques per­sonnes qui sont à la tête d’un gou­ver­ne­ment ne suf­fisent pas à trans­for­mer l’essence de l’État : ce sont sou­vent des conser­va­teurs, y com­pris anti-républicains, qui res­tent aux com­mandes des rouages de la haute admi­nis­tra­tion. Les adver­saires de la répu­blique ont donc conservé des posi­tions qui leur ser­vi­ront ensuite à par­ti­ci­per à sa des­truc­tion de l’intérieur. Même un his­to­rien par­ti­san des diri­geants du SPD recon­naît qu’« ils ne ten­tèrent même pas […] de rem­pla­cer par des mili­tants ouvriers ou par des intel­lec­tuels socia­listes les hauts fonc­tion­naires et les chefs d’entreprise. La haute admi­nis­tra­tion impé­riale et royale resta en place, à quelques excep­tions près, et les diri­geants sociaux-démocrates s’en remet­taient, pour exé­cu­ter leurs déci­sions, à des hommes d’origine et de for­ma­tion tra­di­tion­nelle, conser­va­trice et sou­vent natio­na­liste, fidèles à l’idée monar­chique et dans beau­coup de cas fon­ciè­re­ment hos­tiles non seule­ment à la Révo­lu­tion et au socia­lisme, mais aux prin­cipes démo­cra­tiques eux-mêmes »7. Menée au nom du prag­ma­tisme, la poli­tique de la direc­tion du SPD fut plu­tôt popu­laire dans l’immédiat, mais se révéla fort peu réa­liste à terme.

Dans le même temps, le gou­ver­ne­ment SPD va avoir recours à des corps francs, uni­tés para­mi­li­taires de volon­taires, pour répri­mer les oppo­sants sur sa gauche. C’était là aussi favo­ri­ser l’organisation des forces conser­va­trices et réac­tion­naires alle­mandes, dans le but de conser­ver « l’ordre » et de se main­te­nir au pou­voir. La répres­sion contre des marins mobi­li­sés com­mence dès le mois de décembre, pro­vo­quant la rup­ture de l’USPD qui quitte le gou­ver­ne­ment fin décembre.

En fai­sant alliance sur sa droite, la direc­tion du SPD va non seule­ment enter­rer – dans le sang – la révo­lu­tion, mais aussi à terme s’enterrer elle-même : en effet, dès que le rap­port de forces aura changé, les forces conser­va­trices se retour­ne­ront contre elle. La classe capi­ta­liste a donc mieux joué la par­tie que le SPD : elle a lâché du lest quand il le fal­lait, afin de conser­ver l’essentiel pour elle, c’est-à-dire le main­tien du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et de l’organisation étatique hiérarchisée.

Ceux qui van­taient le SPD comme « le plus grand parti ouvrier du monde » avaient oublié que le socia­lisme néces­site d’abord et avant tout la mobi­li­sa­tion consciente des tra­vailleurs eux-mêmes. Ils avaient aussi oublié qu’il était essen­tiel d’examiner aussi le déve­lop­pe­ment et l’organisation de la classe capi­ta­liste en Alle­magne : il y a tou­jours au moins deux pro­ta­go­nistes dans une lutte, et ce n’est pas la force de l’un qui en déter­mine l’issue, mais bien le rap­port entre les forces des deux. Sur­tout, un parti orga­nisé avec une dis­ci­pline quasi-militaire ne favo­rise pas les pos­si­bi­li­tés d’auto-émancipation : pour construire le parti, des méthodes contra­dic­toires avec le but avaient été employées.

Le SPD, ayant aban­donné un point de vue de classe indé­pen­dant, était devenu un appa­reil bureau­cra­tique de rechange qui était dis­po­nible pour gérer les affaires de l’État, tant qu’il pou­vait obte­nir en contre­par­tie un cer­tain nombre d’avancées sociales qu’il reven­di­quait depuis longtemps.

On vit com­bien avait eu rai­son Rosa Luxem­burg, quand elle écri­vait en 1910 dans une revue du SPD : « notre appa­reil orga­ni­sa­tion­nel et la dis­ci­pline de notre Parti sont plus appro­priés à frei­ner le mou­ve­ment qu’à diri­ger de grandes actions de masse »8. Son signal d’alarme ne fut mal­heu­reu­se­ment pas entendu de la majo­rité des mili­tants, et elle resta mino­ri­taire dans son oppo­si­tion aux dérives bureau­cra­tiques et oppor­tu­nistes de la direction.

3) A la base, les conseils ouvriers

Dans les faits, les conseils de tra­vailleurs appa­rus dans l’Allemagne de 1918 peuvent être de nature très dif­fé­rentes : ils sont par­fois de véri­tables outils de lutte et de démo­cra­tie directe, reflé­tant la com­ba­ti­vité des tra­vailleurs à la base. Ils résultent dans ce cas d’élections dans les entreprises.

Cepen­dant, des conseils ont dans de nom­breux cas été for­més dans l’urgence par les quelques mili­tants locaux les plus connus, les porte-paroles du SPD en par­ti­cu­lier, ou par­fois à parité de mili­tants SPD et USPD. C’est la rai­son pour laquelle Rosa Luxem­burg appelle à plu­sieurs reprises à la réélec­tion des conseils, afin qu’ils puissent être l’expression des volon­tés des tra­vailleurs, et non de simples organes aux ordres du gou­ver­ne­ment Ebert.

Pour les diri­geants du SPD, qui étaient sou­vent aussi des dépu­tés, les conseils n’avaient pas vrai­ment d’utilité : ils devaient donc céder la place à un gou­ver­ne­ment SPD, et à une Assem­blée consti­tuante où ils pen­saient obte­nir une majo­rité confor­table. A l’inverse, pour les spar­ta­kistes et les délé­gués révo­lu­tion­naires, les conseils devaient être la base d’une nou­velle démo­cra­tie : une Répu­blique des conseils. Enfin, cer­tains dont Kurt Eis­ner de l’USPD défen­daient un double pou­voir, avec des conseils et un par­le­ment qui cohabiteraient.

Le 10 novembre, 3000 repré­sen­tants des conseils d’ouvriers et de sol­dats de Ber­lin s’étaient réunis. Cette assem­blée avait approuvé le gou­ver­ne­ment de coa­li­tion SPD et USPD. Un conseil du grand Ber­lin avait été élu, avec à sa tête Richard Mül­ler des délé­gués révo­lu­tion­naires, mais cet orga­nisme n’avait en réa­lité qua­si­ment pas de pou­voir réel, et ne pesait pas face au gouvernement.

Mal­gré tout, les conseils prennent par­fois en charge une par­tie des pou­voirs locaux, s’occupent de tâches concrètes et urgentes comme le ravi­taille­ment. Dans cer­tains cas il existe de fait un double pou­voir loca­le­ment, entre les auto­ri­tés muni­ci­pales et les conseils. Là où le rap­port de forces est le plus favo­rable, les conseils prennent pure­ment et sim­ple­ment la place des anciens pou­voirs locaux, et assument l’ensemble de l’administration – mais ces cas sont rares.

En dépit de ces impor­tantes dis­pa­ri­tés, l’existence des conseils de tra­vailleurs fait pres­sion sur le pou­voir, qui met en place en 1919 une loi dite de socia­li­sa­tion. En dépit de ce nom qui laisse espé­rer une trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux de pro­duc­tion, la mesure est en réa­lité très modé­rée : il s’agit sim­ple­ment de natio­na­li­sa­tions ponc­tuelles d’entreprises. Alors que la véri­table socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion vise à sor­tir des rap­ports capi­ta­listes, la mesure qui usur­pait ce nom ne met­tait en place que des bouts de capi­ta­lisme d’État, ce qui n’avait donc rien à voir.

Le 18 novembre, Rosa Luxem­burg écrit dans Die rote Fahne que l’objectif de la révo­lu­tion est « l’abolition de la dic­ta­ture du capi­tal » et « la réa­li­sa­tion de la société socia­liste », ce qui ne peut pas être accom­pli « par quelques décrets d’en haut », mais « par l’action consciente des masses labo­rieuses des villes et des cam­pagnes ». Cela néces­site « déve­lop­pe­ment et réélec­tion des conseils locaux d’ouvriers et de sol­dats afin que le pre­mier geste impul­sif et chao­tique qui les a fait naître soit rem­placé par le pro­ces­sus conscient, la com­pré­hen­sion claire des buts, des tâches et des voies de la révo­lu­tion ». Luxem­burg appelle aussi à la « convo­ca­tion immé­diate d’un congrès mon­dial des tra­vailleurs, pour sou­li­gner for­te­ment et clai­re­ment le carac­tère socia­liste et inter­na­tio­nal de la révo­lu­tion, car l’avenir de la révo­lu­tion alle­mande est ancré dans l’Internationale seule, dans la révo­lu­tion mon­diale du pro­lé­ta­riat. »9

Le 14 décembre, Die rote Fahne publie le pro­gramme de la Ligue Spar­ta­cus, rédigé par Rosa Luxem­burg. Ce texte expli­cite l’objectif de la révo­lu­tion socia­liste, en lui don­nant son contenu poli­tique : la démo­cra­tie des conseils, et son contenu social : l’abolition du salariat.

Luxem­burg affirme donc le but socia­liste : « A bas le sala­riat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. Au tra­vail sala­rié et à la domi­na­tion de classe doit se sub­sti­tuer le tra­vail en coopé­ra­tion. […] Plus d’exploiteur, plus d’exploité ! » Elle indique ensuite com­ment atteindre cet objec­tif : « Dans toutes les révo­lu­tions pré­cé­dentes, ce fut une petite mino­rité du peuple qui prit la direc­tion de la lutte. […] La révo­lu­tion socia­liste est la pre­mière qui ne puisse être vic­to­rieuse que dans l’intérêt de la grande majo­rité, et par l’action de la grande majo­rité des tra­vailleurs. […] L’essence de la société socia­liste consiste en ceci que la grande masse tra­vailleuse cesse d’être une masse diri­gée, mais au contraire se met à vivre par elle-même toute la vie poli­tique et écono­mique active, à la diri­ger par son auto-détermination tou­jours plus consciente et plus libre. »

Concer­nant les moyens à employer, elle pré­cise que « la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne n’implique dans ses buts aucune ter­reur, elle hait et abhorre le meurtre. Elle n’a pas le besoin de ver­ser le sang, car elle ne s’attaque pas aux êtres humains, mais aux ins­ti­tu­tions. […] Elle n’est pas la ten­ta­tive déses­pé­rée d’une mino­rité cher­chant à mode­ler le monde à son idéal par la force ; elle résulte au contraire de l’action des grandes masses ».

Enfin, le pro­gramme trace de nom­breuses tâches à accom­plir, de la mise en place d’une « jour­née de tra­vail de six heures au maxi­mum », à l’élection « de conseils ouvriers dans toute l’Allemagne, avec la par­ti­ci­pa­tion de toute la popu­la­tion ouvrière adulte des deux sexes, à la ville et à la cam­pagne, sur la base de l’entreprise », jusqu’au but com­mu­niste de l’« élar­gis­se­ment de la révo­lu­tion alle­mande en révo­lu­tion du pro­lé­ta­riat mon­dial. »10

Ces posi­tions n’empêchent par ailleurs pas les spar­ta­kistes de reven­di­quer des mesures immé­diates, qui pour­raient être appli­quées par le gou­ver­ne­ment : Luxem­burg réclame par exemple l’abolition de la peine de mort, dans un article de Die rote Fahne le 18 novembre.

A l’appel du conseil du grand Ber­lin, le pre­mier congrès des conseils d’ouvriers et de sol­dats de toute l’Allemagne se tient à Ber­lin du 16 au 21 décembre. L’événement aurait pu avoir une impor­tance fon­da­men­tale, mais ce congrès est d’emblée bridé par le fait que le SPD dis­pose de la majo­rité abso­lue des délé­gués, ainsi que par la posi­tion très modé­rée des conseils de sol­dats sur les ques­tions sociales. La veille du congrès, Luxem­burg écrit dans Die rote Fahne que « les Conseils ont sou­vent avancé de façon indé­cise et timo­rée, aveu­glés par des for­mules de parti dépas­sées, leurs vues arti­fi­ciel­le­ment rétré­cies par des slo­gans et des dis­cours fal­la­cieux sur la ques­tion de leur rôle dans les événe­ments, et aussi par la vio­lence des événe­ments eux-mêmes. »11

En réa­lité, lors de ce congrès seuls 179 délé­gués sur 489 étaient effec­ti­ve­ment ouvriers ou employés : il y avait beau­coup de per­ma­nents syn­di­caux ou de par­tis, sur­tout du SPD. Cela contri­bue à expli­quer que la pers­pec­tive adop­tée par ce congrès soit le sou­tien au gou­ver­ne­ment Ebert et l’élection d’une Assem­blée consti­tuante, fixée pour le 19 jan­vier 1919.

La mise en place d’une démo­cra­tie des conseils vou­lue par l’aile gauche de l’USPD, les délé­gués révo­lu­tion­naires et les spar­ta­kistes, ne ras­semble qu’un peu moins d’un quart des délé­gués des conseils. C’est Ernst Däu­mig, des délé­gués révo­lu­tion­naires, qui pro­pose la mise en place d’une répu­blique des conseils. Il affirme le 19 décembre que « la démo­cra­tie bour­geoise sera inévi­ta­ble­ment rem­pla­cée par la démo­cra­tie pro­lé­ta­rienne qui s’exprime dans le sys­tème des Conseils. »12 Sa pro­po­si­tion n’obtient que 91 man­dats contre 344. Le len­de­main, Die rote Fahne titre avec jus­tesse : « Sui­cide du congrès des conseils ».

Le 23 décembre, Liebk­necht pro­nonce un dis­cours à l’issue d’une mani­fes­ta­tion à Ber­lin, affir­mant les objec­tifs à atteindre selon lui par la révo­lu­tion en cours : « La concur­rence, qui est à la base du régime capi­ta­liste, signi­fie pour nous socia­listes, un fra­tri­cide ; nous vou­lons au contraire une com­mu­nauté inter­na­tio­nale des hommes. […] La société capi­ta­liste n’est rien d’autre que la domi­na­tion plus ou moins voi­lée de la vio­lence. Elle tend main­te­nant à reve­nir à la léga­lité de l’« ordre » pré­cèdent, à dis­cré­di­ter et à annu­ler la révo­lu­tion que le pro­lé­ta­riat a faite […]. Ainsi ce n’est pas à la vio­lence et à l’effusion de sang que nous appe­lons le pro­lé­ta­riat, mais à l’action révo­lu­tion­naire éner­gique pour prendre en main la recons­truc­tion du monde. »13

Du 30 décembre au 1er jan­vier 1919 se tient à Ber­lin le congrès de fon­da­tion du « Parti com­mu­niste d’Allemagne (Ligue Spar­ta­cus) », ou KPD. Comme son nom com­plet l’indique, la Ligue Spar­ta­cus en est la prin­ci­pale com­po­sante ; par­ti­cipent égale­ment au nou­veau parti les Com­mu­nistes inter­na­tio­naux d’Allemagne (IKD), consti­tués quelques semaines plus tôt, où militent notam­ment Otto Rühle et Paul Frölich.

Le prin­ci­pal débat du congrès concerne la par­ti­ci­pa­tion à l’élection de l’Assemblée consti­tuante. La direc­tion spar­ta­kiste autour de Luxem­burg, Levi et Jogi­chès y est favo­rable, consi­dé­rant que la classe tra­vailleuse est encore loin d’être favo­rable à la révo­lu­tion socia­liste – comme l’a mon­tré le récent congrès des conseils. A l’inverse, la majo­rité des délé­gués sur­es­time les pos­si­bi­li­tés immé­diates, pen­sant que les échéances sont très proches et que les tra­vailleurs sont prêts à prendre le pou­voir ; ils prônent donc le boy­cott de l’élection. Luxem­burg, qui se rend bien compte que la majo­rité de la classe tra­vailleuse est encore loin de la conscience révo­lu­tion­naire, leur répond que « notre tac­tique est juste, en ce sens qu’elle compte avec un plus long che­min à par­cou­rir. »14 Elle ne s’est pas ral­liée à la Consti­tuante comme solu­tion poli­tique : elle reste favo­rable à la démo­cra­tie des conseils, mais elle se rend compte que cet objec­tif est encore très mino­ri­taire parmi le pro­lé­ta­riat d’Allemagne, il faut donc sai­sir toutes les tri­bunes poli­tiques, y com­pris celle de la cam­pagne élec­to­rale natio­nale pour la Consti­tuante, puis celle de l’Assemblée elle-même, afin de popu­la­ri­ser cet objec­tif15. Le vote donne cepen­dant une nette majo­rité au boycott.

Concer­nant l’organisation interne du KPD, le rap­por­teur Hugo Eber­lein explique qu’il « ne faut pas impo­ser l’uniformité par en haut. Les diverses orga­ni­sa­tions [locales] doivent jouir d’une pleine auto­no­mie. Elles ne doivent pas être habi­tuées à attendre le mot d’ordre d’en haut ; elles doivent tra­vailler par leur propre ini­tia­tive. »16 Le but est ici de rompre net­te­ment avec la struc­tu­ra­tion bureau­cra­tique du SPD, qui avait conduit à une pas­si­vité des mili­tants vis-à-vis de la direc­tion, ce qui avait contri­bué à l’effondrement d’août 1914.

Rosa Luxem­burg pré­sente le pro­gramme qui était celui de la Ligue Spar­ta­cus, qui est adopté par le congrès. Dans son dis­cours, elle sou­ligne que la révo­lu­tion « a encore un effort for­mi­dable à four­nir, un long che­min à par­cou­rir pour arri­ver à la pleine réa­li­sa­tion de ses pre­miers mots d’ordre. » Luxem­burg constate que pour le moment la révo­lu­tion a été « uni­que­ment une révo­lu­tion poli­tique ; c’est là qu’il faut cher­cher l’hésitation, l’insuffisance, la demi-mesure et l’inconscience de cette révo­lu­tion. C’était le pre­mier stade d’un bou­le­ver­se­ment dont les tâches prin­ci­pales sont du domaine écono­mique : ren­ver­se­ment des rap­ports écono­miques. […] C’est par là qu’elle devien­dra une révo­lu­tion socia­liste. Mais cette lutte pour le socia­lisme ne peut être menée que par les masses direc­te­ment au corps à corps avec le capi­ta­lisme, dans chaque entre­prise, c’est-à-dire par chaque pro­lé­taire contre son employeur. »17

Pen­dant le congrès, une délé­ga­tion conduite par Karl Liebk­necht négo­cie avec les délé­gués révo­lu­tion­naires afin qu’ils adhèrent au nou­veau parti, fina­le­ment en vain. A la fin du congrès, il est néan­moins décidé de conti­nuer à agir en vue d’une future adhé­sion de leur part.

La défaite mili­taire et le revan­chisme créent une atmo­sphère natio­na­liste, lar­ge­ment ren­for­cée par les condi­tions très dures du traité de Ver­sailles, qui avaient été impo­sées prin­ci­pa­le­ment par les gou­ver­ne­ments fran­çais et bri­tan­nique. Même dans les par­tis ouvriers, cer­tains se crurent fin tac­ti­ciens en sui­vant le sens du cou­rant et en fai­sant des décla­ra­tions patrio­tardes ; ce fai­sant, ils ren­for­cèrent leurs enne­mis poli­tiques, en met­tant au second plan la ques­tion sociale. Ils croyaient être habiles en allant dans le sens du vent, pré­ten­dant que c’était pour ne pas lais­ser à la droite et à l’extrême droite les fruits de ce cou­rant de repli natio­nal : en réa­lité ils creu­saient leur propre tombe, en ren­for­çant par leurs dis­cours les cou­rants de droite qui les atta­que­raient quelques années plus tard.

Le 4 jan­vier 1919, le pré­fet de police de Ber­lin mis en place par la révo­lu­tion, Emil Eich­horn, est ren­voyé – du fait qu’il est membre de l’USPD. Une mani­fes­ta­tion orga­ni­sée le len­de­main pour pro­tes­ter, à l’appel de l’USPD et du KPD, est très nom­breuse et oppo­sée au gou­ver­ne­ment SPD. Com­mence alors une insur­rec­tion à Ber­lin pour ren­ver­ser le gou­ver­ne­ment Ebert et le rem­pla­cer par un gou­ver­ne­ment dirigé par l’USPD et d’autres révo­lu­tion­naires. Liebk­necht se laisse entraî­ner dans cette aven­ture, ce que Rosa Luxem­burg désap­prouve fermement.

Déclen­ché de façon inopi­née, sur un pré­texte de départ qui ne sem­blait vrai­ment pas essen­tiel à de nom­breux tra­vailleurs, sans l’appui des conseils ouvriers, et qui plus est en res­tant isolé à Ber­lin, le sou­lè­ve­ment est logi­que­ment un échec. Les rap­ports de force ont été très mal évalués par ceux qui ont déclen­ché cette insur­rec­tion, qui ne peut en aucun cas être qua­li­fiée de « spartakiste ».

Si beau­coup de tra­vailleurs ber­li­nois contes­taient le gou­ver­ne­ment, une par­tie vou­lait qu’il mène une poli­tique plus à gauche, cer­tains sou­hai­taient un impos­sible gou­ver­ne­ment de coa­li­tion SPD-USPD-KPD, enfin parmi ceux qui vou­laient vrai­ment expul­ser le SPD du pou­voir bien peu étaient prêts à prendre les armes pour com­battre mili­tai­re­ment un gou­ver­ne­ment répu­bli­cain. Pen­dant ces quelques jours, des réunions se tiennent dans les usines à Ber­lin qui « se pro­noncent presque tou­jours pour l’arrêt immé­diat des com­bats, la fin de la lutte fra­tri­cide ; l’unité de tous les cou­rants socia­listes est récla­mée et accla­mée. »18

Les faibles insur­gés sont rapi­de­ment bat­tus. Les corps francs pro­cèdent alors à une répres­sion san­glante. Ils arrêtent notam­ment Luxem­burg et Liebk­necht le 15 jan­vier, alors que la lutte est déjà finie, puis les assas­sinent dans la soi­rée. Dans cette nuit d’hiver ber­li­noise, la théo­ri­cienne mar­xiste la plus per­ti­nente du XXe siècle mour­rait à 47 ans d’une balle dans la tête. Elle fut loin d’être la dernière.

Le 19 jan­vier, les élec­tions à l’Assemblée consti­tuante sus­citent une forte par­ti­ci­pa­tion. Le boy­cott et appel à l’abstention du KPD n’a eu qua­si­ment aucun effet, et le parti a été en fait absent du débat poli­tique. Le SPD arrive lar­ge­ment en tête avec 38 % des voix, l’USPD n’obtenant que 8 %. Le SPD va dès lors gou­ver­ner en coa­li­tion avec deux par­tis cen­tristes. L’assemblée se réunit à Wei­mar afin d’éviter Ber­lin où les révo­lu­tion­naires sont forts ; elle y adopte la consti­tu­tion de la répu­blique, d’où le nom de Répu­blique de Weimar.

Dans cer­taines villes, de nou­velles élec­tions aux conseils ouvriers ont mal­gré tout lieu. C’est le cas par exemple à Ber­lin, qui reste un bas­tion des socia­listes radi­caux. En février 1919, l’élection au conseil exé­cu­tif de Ber­lin donne les résul­tats sui­vants : USPD 40 %, SPD 35 %, KPD 13 % et Parti démo­crate 12 %. En avril, il y a un dépla­ce­ment vers la gauche, qui n’est cepen­dant pas mas­sif : USPD 48 %, SPD 25 %, KPD 16 % et Parti démo­crate 11 %. Mais ces ten­dances ne sont pas repré­sen­ta­tives de l’ensemble de la situa­tion en Allemagne.

En mars 1919, des grèves impor­tantes culminent, notam­ment des mineurs qui veulent s’approprier les mines. Une grève géné­rale se déclenche à Ber­lin. Le KPD appelle à élire ou réélire les conseils ouvriers dans toutes les entre­prises. Mais le mou­ve­ment est à contre­temps, il s’arrête dans l’Allemagne cen­trale alors qu’il débute à Ber­lin. C’est donc l’échec. La répres­sion est net­te­ment plus meur­trière qu’en jan­vier, l’armée fai­sant inter­ve­nir dans Ber­lin l’artillerie et les blin­dés. Léo Jogi­chès, devenu le prin­ci­pal diri­geant du KPD, est arrêté et assas­siné le 10 mars. Le mou­ve­ment était net­te­ment plus puis­sant que deux mois plus tôt ; mais les forces qui avaient été per­dues en jan­vier ont fait défaut en mars.

4) La révo­lu­tion sans les travailleurs ?

Le 7 avril 1919, une « Répu­blique des conseils » fut pro­cla­mée à Munich. Bien que ses ini­tia­teurs aient fait preuve d’une bonne volonté révo­lu­tion­naire indis­cu­table, cette ini­tia­tive arti­fi­cielle et iso­lée n’eut qu’un faible sou­tien à la base, ce qui fait que l’appellation « Répu­blique des conseils » est lar­ge­ment usur­pée. La direc­tion des opé­ra­tions était dans les mains d’un groupe coopté, ce qui se tra­dui­sit par un fiasco. La ten­ta­tive est res­tée iso­lée non seule­ment en Alle­magne, mais même en Bavière. L’un des par­ti­ci­pants, Paul Frö­lich du KPD, a expli­qué que des décrets étaient affi­chés dans les rues, mais sans effet : « Le gou­ver­ne­ment n’avait aucun pou­voir. »19 Trois semaines plus tard, la ten­ta­tive est balayée. La répres­sion est san­glante, plu­sieurs cen­taines de révo­lu­tion­naires sont tués, ce qui pro­vo­quera la mar­gi­na­li­sa­tion des révo­lu­tion­naires à Munich qui va dès lors deve­nir un bas­tion des réactionnaires.

La vio­lence des mul­tiples répres­sions creu­sait encore davan­tage le fossé qui tra­ver­sait le mou­ve­ment ouvrier, après les années de guerre mondiale.

Le 13 mars 1920 éclate un putsch mili­taire, dit putsch de Kapp, du nom du poli­ti­cien conser­va­teur et anti­sé­mite qui en prit la tête. La peur et la haine du chan­ge­ment social nour­ris­saient des vel­léi­tés réac­tion­naires chez une par­tie des classes domi­nantes, qui entre­te­naient une nos­tal­gie d’un Empire mythi­fié. Beau­coup de mili­taires et de para­mi­li­taires détes­taient la répu­blique et tous les socia­listes. C’est la conjonc­tion de ces cou­rants qui entraîne le pas­sage à l’acte. En moins d’une jour­née, les put­schistes contrôlent Berlin.

Une puis­sante grève géné­rale se déclenche alors pour mettre en échec ce putsch, à l’appel des syn­di­cats et des par­tis ouvriers. La majo­rité des tra­vailleurs, qui avait fait défaut à toutes les ten­ta­tives révo­lu­tion­naires depuis jan­vier 1919, est cette fois mobi­li­sée mas­si­ve­ment dans toute l’Allemagne. La grève « para­lysa immé­dia­te­ment et tota­le­ment le gou­ver­ne­ment des put­schistes. […] Les admi­nis­tra­tions étaient para­ly­sées car tous les petits employés étaient en grève, pri­vant leurs supé­rieurs de tout moyen d’action. »20

Mal­heu­reu­se­ment, une par­tie de l’extrême gauche pré­co­nise d’abord l’inaction, au nom d’un pseudo-radicalisme qui conduit à refu­ser de défendre la « répu­blique bour­geoise » contre un coup de force d’extrême droite. En l’absence de Paul Levi qui est alors empri­sonné, le KPD annonce dans un pre­mier temps qu’il ne « bou­gera pas un doigt pour la répu­blique »21. Même si le parti se joint ensuite au mou­ve­ment, qui ras­semble des mil­lions de gré­vistes, ce type de prises de posi­tion com­plè­te­ment erro­nées va affai­blir la par­tie du mou­ve­ment qui tente de pas­ser de la mise en échec du putsch, à une reprise de la révo­lu­tion. Ce cou­rant est puis­sant dans cer­taines zones, notam­ment dans une par­tie de la Ruhr qui est diri­gée par des révo­lu­tion­naires pen­dant la deuxième quin­zaine de mars. Demeu­rant trop iso­lée dans le pays, cette ten­ta­tive est de nou­veau vain­cue. Une ter­rible répres­sion mili­taire fait plus d’un mil­lier de morts.

Fina­le­ment la dic­ta­ture conser­va­trice est évitée ; la répu­blique par­le­men­taire est réta­blie, mais sans que les tra­vailleurs qui l’ont sau­vée ne récoltent les fruits de leur action. Afin que tout rentre dans l’ordre, le gou­ver­ne­ment fait bien quelques pro­messes de chan­ge­ment aux syn­di­ca­listes qui avaient déclen­ché le mou­ve­ment, mais il ne les tien­dra pas. Ebert se main­tient donc au pou­voir par le men­songe et la vio­lence contre ceux qui l’ont sauvé.

Par la suite, des ten­ta­tives insur­rec­tion­nelles déci­dées depuis Mos­cou seront ten­tées en mars 1921 puis en octobre 1923, méthode auto­ri­taire qui débou­chera logi­que­ment sur des défaites cui­santes et le gas­pillage des éner­gies qui exis­taient encore chez cer­tains tra­vailleurs. C’en était fini pour long­temps des pos­si­bi­li­tés révo­lu­tion­naires en Alle­magne. La voie était ouverte à la contre-révolution, au repli natio­na­liste, et au bout du compte à la barbarie.

Sur le plan poli­tique, le KPD ne réunis­sait pas tous les révo­lu­tion­naires lors de sa fon­da­tion. Cette situa­tion de divi­sion s’aggrave en octobre 1919 avec l’exclusion des anti-parlementaristes, qui forment en avril 1920 le Parti com­mu­niste ouvrier d’Allemagne (KAPD). Lors de son congrès d’août 1920, il est évident que des diver­gences essen­tielles existent en son sein. Le cou­rant inter­na­tio­na­liste, net­te­ment majo­ri­taire, l’emporte et exclut les mili­tants aux dérives chau­vines. Un mili­tant de la majo­rité rap­pelle que « la lutte du pro­lé­ta­riat n’est pas qu’internationale, elle est aussi vrai­ment anti­na­tio­nale. »22 Le KAPD regroupe alors entre 30.000 et 40.000 adhérents.

Pen­dant les années 1919 et 1920, c’est l’USPD qui se ren­force le plus auprès des tra­vailleurs, attei­gnant près d’un mil­lion d’adhérents. Le parti obtient 18 % des voix lors des légis­la­tives de juin 1920. Mal­gré cette pro­gres­sion, sa ligne poli­tique floue entre réfor­misme et révo­lu­tion abou­tit quelques mois plus tard à sa scis­sion. Le KPD fusionne alors, début décembre 1920, avec l’aile gauche de l’USPD, où l’on retrouve des délé­gués révo­lu­tion­naires comme Richard Mül­ler et Ernst Däu­mig, et un théo­ri­cien comme Karl Korsch. Cela per­met à ce KPD « uni­fié » de deve­nir un parti de masse (plus de 400.000 adhé­rents). Sa direc­tion est par­ta­gée par Paul Levi et Ernst Däumig.

Mais les méthodes de la direc­tion de l’Internationale com­mu­niste firent vite leurs dégâts : Levi, indé­pen­dant et cri­tique des ordres de Mos­cou, est écarté en février 1921. Ensuite, le désastre que fut « l’action de mars » 1921 entraîna une chute des adhé­rents du KPD, qui fut encore aggra­vée par l’exclusion de Paul Levi en avril 1921 pour le simple fait d’avoir cri­ti­qué publi­que­ment dans une bro­chure la poli­tique « put­schiste » qui venait d’être appliquée.

Levi crée alors un groupe com­mu­niste oppo­si­tion­nel, le Kom­mu­nis­tische Arbeits­ge­mein­schaft (KAG), avec des mili­tants comme Däu­mig, Richard Mül­ler et Mathilde Jacob. Rejeté par l’Internationale com­mu­niste et ne vou­lant pas ajou­ter de la divi­sion en créant for­mel­le­ment un nou­veau parti ouvrier, le KAG rejoi­gnit en avril 1922 l’USPD, qui lui-même fusionna peu après avec le SPD.

A par­tir de la révo­lu­tion de novembre 1918, des mil­lions de tra­vailleurs rejoi­gnirent les syn­di­cats libres, liés à la social-démocratie, qui étaient déjà des orga­ni­sa­tions de masse. D’autres struc­tures existent cepen­dant, mais regrou­pant beau­coup moins d’adhérents : des « unions », vou­lant dépas­ser la divi­sion entre parti et syn­di­cat, se forment avec l’objectif d’une acti­vité poli­tique « uni­taire » sur les lieux de tra­vail. Est ainsi consti­tuée en février 1920 l’Union géné­rale des tra­vailleurs (All­ge­meine Arbeiter-Union, AAU), qui regroupe envi­ron 200.000 adhé­rents. L’AAU scis­sionne en 1921, avec la créa­tion d’une AAU-Einheitsorganisation (AAU-E), ce qui contri­bue au recul de ce mou­ve­ment : les deux orga­ni­sa­tions regroupent moins de 80.000 adhé­rents au total en 1922. Il existe par ailleurs une struc­ture anarcho-syndicaliste, la FAUD (Freie Arbeiter-Union Deut­schlands), qui atteint jusqu’à 150.000 adhé­rents. Ces struc­tures et leurs mili­tants jouent évidem­ment un rôle dans les luttes de classes de la période en Alle­magne, sans tou­te­fois pou­voir être déter­mi­nants au niveau national.

Concer­nant la poli­tique inter­na­tio­nale, la façon dont les bol­che­viks exercent le pou­voir en Rus­sie pose pro­blème à nombre des mili­tants les plus radi­caux. Lors du congrès de sep­tembre 1921 du KAPD, Arthur Gold­stein livre une ana­lyse lucide de la situa­tion en Rus­sie : « Les anciens conseils ouvriers ou conseils d’entreprise ont été dépouillés de leur fonc­tion. On a placé des spé­cia­listes ou des membres du Parti à la tête des usines. » Exer­çant son esprit cri­tique en com­mu­niste, il ajoute que l’insurrection de Crons­tadt, écra­sée quelques mois plus tôt par l’armée dite rouge, est « un symp­tôme de la contra­dic­tion entre le pro­lé­ta­riat et le gou­ver­ne­ment sovié­tique. »23 Mais avec le reflux des luttes et la dis­pa­ri­tion de fait des conseils ouvriers, puis l’action de mars 1921, le KAPD se vide pro­gres­si­ve­ment de ses mili­tants. Une bonne part milite dès lors dans les struc­tures syn­di­cales ou « uni­taires », d’autres retournent au KPD, cer­tains rejoignent la petite aile gauche mar­xiste révo­lu­tion­naire du SPD aux côtés de Paul Levi24, et une par­tie cesse de militer.

La sta­li­ni­sa­tion acheva de tuer poli­ti­que­ment le KPD, désor­mais vidé de toute démo­cra­tie interne et devenu une simple cour­roie de trans­mis­sion. Les cou­rants révo­lu­tion­naires exis­tèrent dès lors en dehors du KPD.

5) Com­ment expli­quer les fai­blesses de la révo­lu­tion allemande ?

Si le cours de la guerre a favo­risé le déclen­che­ment de la révo­lu­tion, du fait que l’Empire alle­mand a perdu le conflit, par contre la révo­lu­tion a été lar­ge­ment entra­vée par le natio­na­lisme exa­cerbé par la guerre. En décembre 1918, Ernst Däu­mig remar­quait que « les dégâts moraux cau­sés par la guerre se font encore sen­tir par­tout. On ne peut pas nier qu’il s’agit là d’un pro­blème répandu dans les rangs des tra­vailleurs. »25 L’Union sacrée qui a sub­mergé la société alle­mande en août 1914 a ren­forcé les cou­rants conser­va­teurs, qui du coup en novembre 1918 et après sont res­tés puis­sants dans la société. La guerre a aussi ren­forcé le pou­voir et le pres­tige des offi­ciers supé­rieurs de l’armée, Ebert ayant fait le choix de nier publi­que­ment leur défaite mili­taire. Tout cela explique par exemple que le maré­chal Hin­den­burg sera élu deux fois pré­sident de la Répu­blique de Weimar.

Ce qui a été un han­di­cap pour la révo­lu­tion, c’est à la fois la guerre en tant que telle, mais aussi voire sur­tout le suc­cès de l’Union sacrée, donc le ral­lie­ment à l’État de ceux qui lui étaient oppo­sés, y com­pris le ral­lie­ment de la majo­rité des socia­listes et des syn­di­cats. Il est cer­tain que le SPD a lour­de­ment han­di­capé la future révo­lu­tion en se ral­liant au conflit en août 1914 ; mais il faut bien voir aussi que la majo­rité des tra­vailleurs a approuvé cette posi­tion – ce qui n’excuse pas du reste le SPD, qui aurait dû aller à contre-courant. Les mili­tants qui l’ont fait, notam­ment les spar­ta­kistes, ont vu leur action lar­ge­ment entra­vée et amoin­drie par la forte répres­sion qui dura pen­dant toute la guerre. Même peu nom­breux, ils lut­tèrent dans le sens de l’internationalisme et de l’indépendance de classe.

En 1919, cer­tains révo­lu­tion­naires s’illusionnant sur l’état d’esprit de la majo­rité des tra­vailleurs, ou cher­chant un « rac­courci » en l’absence d’une conscience révo­lu­tion­naire lar­ge­ment pré­sente chez les masses, ont choisi la voie des coups de force mino­ri­taires. Cette façon de faire a affai­bli consi­dé­ra­ble­ment les forces des tra­vailleurs les plus avan­cés : les insur­rec­tions suc­ces­sives les ont démo­ra­lisé, et même décimé. Confondre la révo­lu­tion sociale avec une action mili­taire ne pou­vait que conduire à l’échec et à la marginalisation.

Le poten­tiel révo­lu­tion­naire a évidem­ment été lar­ge­ment amoin­dri par les nom­breux assas­si­nats de mili­tants et de tra­vailleurs mobi­li­sés, notam­ment Rosa Luxem­burg, Karl Liebk­necht ou encore Kurt Eis­ner, et bien d’autres.

Le poids des par­ti­cu­la­ri­tés régio­nales a aussi été un frein à un déve­lop­pe­ment des forces révo­lu­tion­naires et à la liai­son entre les tra­vailleurs des dif­fé­rentes zones de l’Allemagne. Ces ten­dances loca­listes ont même par­fois été sou­te­nues par des révo­lu­tion­naires, qui contri­buaient donc à leur propre fai­blesse. Dans le même ordre d’idée, le fait que le SPD soit passé en pra­tique au natio­na­lisme a long­temps contri­bué à relé­guer la ques­tion sociale au second plan.

Des illu­sions avaient cours, beau­coup ont cru qu’il suf­fi­sait que la direc­tion de l’État change de mains pour qu’il n’y ait plus de pro­blèmes. De son côté, la classe capi­ta­liste, for­te­ment déve­lop­pée et bien orga­ni­sée en Alle­magne, a su faire d’importantes conces­sions – pour les reprendre pro­gres­si­ve­ment plus tard. Ces conces­sions ont fait croire à de nom­breux tra­vailleurs que la révo­lu­tion était vic­to­rieuse. L’empereur était en exil, le pays était désor­mais dirigé par des sociaux-démocrates venus du pro­lé­ta­riat, comme Ebert et Schei­de­mann, même s’ils étaient deve­nus des per­ma­nents de la poli­tique depuis long­temps. Les reven­di­ca­tions du « pro­gramme mini­mum », pour les­quelles ils avaient lutté pen­dant des années, étaient désor­mais obte­nues. Pour­tant, ces acquis étaient bien fra­giles, comme on l’a vu tra­gi­que­ment par la suite.

Enfin, la lutte de classe du pro­lé­ta­riat se dérou­lant fon­da­men­ta­le­ment sur le plan mon­dial, la situa­tion dans les autres pays au même moment est un fac­teur essen­tiel qui ne doit pas être oublié pour com­prendre l’échec en Alle­magne. La révo­lu­tion en Autriche-Hongrie, qui éclate en même temps, s’accompagne de la dis­lo­ca­tion de ce ter­ri­toire, ce qui fait pas­ser la ques­tion natio­nale au pre­mier plan, relé­guant donc les ques­tions écono­miques et sociales. Ce fac­teur de divi­sion et de diver­sion est l’un des éléments qui expliquent les fai­blesses des pro­ces­sus révo­lu­tion­naires en Autriche et en Hon­grie, qui sont rapi­de­ment étouf­fés ou répri­més. Si des vagues de grèves mas­sives se déclenchent dans plu­sieurs pays, les gou­ver­ne­ments qui ont gagné la guerre – notam­ment en France et en Grande-Bretagne – par­viennent à l’emporter. En Ita­lie, les tra­vailleurs échouent et sont bat­tus par le fas­cisme qui ins­taure une dic­ta­ture dès le début des années 1920. En Rus­sie, les méthodes auto­ri­taires des bol­che­viks, qui exercent selon Rosa Luxem­burg « une dic­ta­ture au sens bour­geois »26, leur recours à la répres­sion y com­pris contre les autres cou­rants révo­lu­tion­naires, font que « l’exemple russe » n’est rapi­de­ment plus qu’une illu­sion, répé­tée par une par­tie des mili­tants mais qui devient de plus en plus éloi­gnée de la réa­lité. Dès 1920–1921, la vague révo­lu­tion­naire est en fait en échec par­tout dans le monde.

L’échec de la révo­lu­tion alle­mande a eu des consé­quences ter­ribles, pour une très longue durée et pour le monde entier. Espé­rons que l’on ne repro­duise pas les mêmes erreurs dans une éven­tuelle révo­lu­tion de l’avenir, qui serait une révo­lu­tion sociale mon­diale et auto-organisée, abo­lis­sant l’exploitation et l’aliénation.

Biblio­gra­phie :

Alle Macht den Räten !, “Tout le pou­voir aux Conseils !”, récits, exhor­ta­tions et réflexions des acteurs des révo­lu­tions d’Allemagne,1918–21 (Les nuits rouges, 2014).

Pierre Broué, Révo­lu­tion en Alle­magne, 1917–1923 (éditions de Minuit, 1971).

Cri­tique Sociale, Karl Liebk­necht, la flamme de la révo­lu­tion (2014).

Cri­tique Sociale, Paul Frö­lich, par­cours mili­tant du bio­graphe de Rosa Luxem­burg (2011).

Cri­tique Sociale, Les Rap­ports de force élec­to­raux dans la Répu­blique de Wei­mar (2013).

Cri­tique Sociale, Rosa Luxem­burg (2011 ; 2e édition revue et aug­men­tée 2014).

Cri­tique Sociale, Rosa Luxem­burg et la grève de masse (2014).

Paul Frö­lich, Rosa Luxem­burg, sa vie et son œuvre (L’harmattan, 1991).

Paul Frö­lich, Rudolf Lin­dau, Albert Schrei­ner et Jakob Wal­cher, Révo­lu­tion et contre-révolution en Alle­magne, 1918–1920, de la fon­da­tion du Parti com­mu­niste au putsch de Kapp (Science mar­xiste, 2013).

Sebas­tian Haff­ner, Alle­magne, 1918 : une révo­lu­tion tra­hie (Agone, 2018).

Rosa Luxem­burg, La Bro­chure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907–1916), Œuvres com­plètes tome IV (Smolny-Agone, 2014).

Rosa Luxem­burg, Le But final, textes poli­tiques (Spar­ta­cus, 2016).

Rosa Luxem­burg, Contre la guerre par la révo­lu­tion, lettres de Spar­ta­cus et tracts (Spar­ta­cus, 1973).

Paul Mat­tick, La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture, des rues de Ber­lin en révolte aux mou­ve­ments radi­caux amé­ri­cains, 1918–1934 (L’échappée, 2013).

André et Dori Prud­hom­meaux, Spar­ta­cus et la Com­mune de Ber­lin, 1918–1919 (Spar­ta­cus, 1977).

Clau­die Weill, Les Conseils en Alle­magne 1918–1919 (revue Le Mou­ve­ment social, juillet 1990).

1# Sebas­tian Haff­ner, Alle­magne, 1918 : une révo­lu­tion tra­hie, Agone, 2018, p. 258.

2# Rosa Luxem­burg, « La recons­truc­tion de l’Internationale », dans Rosa Luxem­burg, La Bro­chure de Junius, la guerre et l’Internationale (1907–1916), Œuvres com­plètes tome IV, Smolny-Agone, 2014, p. 34 et 36.

3# Rosa Luxem­burg, La Bro­chure de Junius, la guerre et l’Internationale, op. cit., p. 76 et 184.

4# Spar­ta­cus­briefe, 20 sep­tembre 1916, dans Rosa Luxem­burg, Contre la guerre par la révo­lu­tion, lettres de Spar­ta­cus et tracts, Spar­ta­cus, 1973, p. 31.

5# Pierre Broué, Révo­lu­tion en Alle­magne, 1917–1923, éditions de Minuit, 1971, p. 117.

6# Bro­chure La Révo­lu­tion alle­mande, 1918–1919, La Bataille socia­liste, 2014, p. 3–4.

7# Joseph Rovan, His­toire de la social-démocratie alle­mande, Le Seuil, 1978, p. 163–164.

8# Rosa Luxem­burg, « La théo­rie et la pra­tique », 1910, dans Socia­lisme : la voie occi­den­tale, PUF, 1983, p. 221–222.

9# « Der Anfang », dans Paul Frö­lich, Rosa Luxem­burg, Mas­pero, 1965, p. 326–327.

10# Rosa Luxem­burg, Le But final, textes poli­tiques, Spar­ta­cus, 2016, p. 221–231 (tra­duc­tion revue).

11# Rosa Luxem­burg, « Les der­niers retran­che­ments », 15 décembre 1918, dans Alle Macht den Räten !, op. cit., p. 188–189.

12# Alle Macht den Räten !, op. cit., p. 86.

13# Cri­tique Sociale, Karl Liebk­necht, la flamme de la révo­lu­tion, 2014, p. 21–22.

14# André et Dori Prud­hom­meaux, Spar­ta­cus et la Com­mune de Ber­lin, 1918–1919, Spar­ta­cus, 1977, p. 48.

15# Elle écrit dans Die rote Fahne le 23 décembre : « Nous uti­li­se­rons les élec­tions de l’Assemblée natio­nale pour la lutte contre l’Assemblée natio­nale » (« Die Wah­len zur Natio­nal­ver­samm­lung », article non-traduit en français).

16# Spar­ta­cus et la Com­mune de Ber­lin, 1918–1919, op. cit, p. 58.

17# « Dis­cours sur le pro­gramme », dans Le But final, op. cit., p. 244 et 249. D’autres extraits de ce dis­cours sous le titre « Le socia­lisme ne vien­dra pas d’un gou­ver­ne­ment », dans Cri­tique Sociale n° 34, février-mars 2015.

18# Broué, Révo­lu­tion en Alle­magne, 1917–1923, op. cit, p. 247.

19# Paul Frö­lich, Auto­bio­gra­phie 1890–1921, Science mar­xiste, 2012, p. 156.

20# Sebas­tian Haff­ner, Alle­magne, 1918 : une révo­lu­tion tra­hie, op. cit., p. 247.

21# David Fern­bach, In the steps of Rosa Luxem­burg : selec­ted wri­tings of Paul Levi, Brill, 2011, p. 12. Levi est d’emblée par­ti­san de par­ti­ci­per plei­ne­ment à la lutte contre le putsch de Kapp, et de mettre en avant le mot d’ordre de « Répu­blique des conseils ».

22# Phi­lippe Bour­ri­net, Inter­na­tio­na­lisme contre “national-bolchevisme”. Le deuxième congrès du KAPD (1er–4 août 1920), 2014, p. 106.

23# Sté­no­gramme du congrès public extra­or­di­naire du KAPD, tenu à Ber­lin du 11 au 14 sep­tembre 1921, Moto pro­prio, 2017, p. 57–58. Gold­stein pré­cise : « Si nous nous oppo­sons aujourd’hui à la poli­tique du gou­ver­ne­ment sovié­tique, nous le fai­sons pré­ci­sé­ment dans l’intérêt de classe du pro­lé­ta­riat russe. » (p. 61).

24# C’est notam­ment le cas de diri­geants du KAPD comme Arthur Gold­stein et Karl Schröder.

25# Alle Macht den Räten !, op. cit., p. 96.

26# Rosa Luxem­burg, La Révo­lu­tion russe [1918], dans Le But final, op. cit., p. 215.

Mai 68 : Vers un conseil ouvrier du Grand Paris ?

Nous publions ci-dessous quelques extraits du témoi­gnage de Fran­çois Cerutti sur le mou­ve­ment de mai 68 à Paris, publié sous le titre D’Alger à Mai 68, mes années de révo­lu­tion (éditions Spar­ta­cus, 2018, pp. 111–118 – extraits publiés avec l’accord de l’éditeur).

L’auteur par­ti­cipe à par­tir du 13 mai 1968 au Comité d’Action Travailleurs-Étudiants (CATE) du quar­tier de Cen­sier, ins­tallé dans l’université du même nom. Il prend part à une pre­mière réunion avec une dou­zaine de per­sonnes, dans la salle 323 de la fac, qui décide de dif­fu­ser le len­de­main un tract appe­lant à « la lutte com­mune » :

« Notre inten­tion est de le dis­tri­buer le plus pos­sible en direc­tion des entre­prises. Dans un pre­mier temps, nous nous diri­geons vers les bouches de métro, les gares et les grands maga­sins. L’accueil que nous rece­vons est très cha­leu­reux. Le soir même, en salle 323, de nou­velles per­sonnes nous rejoignent, en par­ti­cu­lier des employés de divers grands maga­sins. En rai­son de la déter­mi­na­tion affi­chée par les nou­veaux arri­vants qui pour beau­coup tra­vaillent à l’intérieur de Paris, des dis­cus­sions s’engagent pour la rédac­tion d’un nou­veau tract qui se veut plus offensif. »

Le tract en ques­tion s’achève sur la conclu­sion sui­vante : « Pour abattre ce sys­tème qui nous opprime tous, il faut que nous lut­tions ensemble. Des Comi­tés d’Action Travailleurs-Étudiants ont été créés dans ce but. Ensemble nous lut­tons, ensemble nous vain­crons. »

« D’autres tracts sont ensuite rédi­gés. […] Il y a des appels à la créa­tion de Comi­tés d’action (CA) sur les lieux de tra­vail afin d’entreprendre et de déve­lop­per l’occupation des entre­prises. Des ouvriers beau­coup plus radi­caux déclarent qu’ils ne se battent plus pour une simple aug­men­ta­tion de salaire mais pour la sup­pres­sion du capitalisme !

Dans la soi­rée du 15 mai, la pre­mière Assem­blée géné­rale du CATE réunit qua­rante per­sonnes. […] Les dif­fu­seurs de tracts ont établi des contacts avec des ouvriers de Renault, de l’imprimerie Lang, Air Inter, Citroën, Thomson-Houston, Rhône-Poulenc et de plu­sieurs des grands maga­sins (Sama­ri­taine, Prin­temps, BHV qui publient plus tard un jour­nal ronéo­typé, La Base) à l’intérieur de Paris. On a aussi des contacts avec les syn­di­cats des Acteurs et celui des Tech­ni­ciens du cinéma. Par ailleurs, plu­sieurs Comi­tés Travailleurs-Étudiants de quar­tier se sont créés à notre initiative.

Les dif­fu­seurs se dirigent de plus en plus vers les grandes entre­prises où, dès le matin, les dis­tri­bu­tions com­mencent avec prises de paroles impro­vi­sées. Selon les cir­cons­tances c’est le mur syn­di­cal cégé­tiste, avec gros bras et inti­mi­da­tions, ou bien des prises de contacts avec des comi­tés déjà en place ou en for­ma­tion. Un matin, c’est debout sur un bidon du fuel qu’un des nôtres, ren­con­tré récem­ment et en appa­rence fort timide, harangue les ouvriers de chez Renault à Billancourt.

Mais cette usine res­tera une for­te­resse impre­nable alors que des contacts s’établissent chez Citroën où des ouvriers per­çoivent la néces­sité d’établir des rela­tions avec des comi­tés d’autres usines. La par­ti­cu­la­rité de cette usine est que sur 40 000 ouvriers, 25 000 sont étran­gers, repré­sen­tants 30 natio­na­li­tés. La direc­tion a mis en place un syn­di­cat mai­son contrôlé par des ouvriers fran­çais racistes et les tra­vailleurs immi­grés ont de réelles dif­fi­cul­tés pour se défendre ou mener une quel­conque action. En revanche, des cama­rades don­nant des cours d’alphabétisation le soir ont établi des rela­tions avec eux et c’est ainsi que plu­sieurs ouvriers de Citroën, dont des immi­grés, arrivent à Cen­sier. Une action de dif­fu­sion chez Citroën est pré­vue pour le 18 au matin. C’est dans une ambiance nou­velle que cela se passe. En effet, ce matin-là, ce sont 300 000 tra­vailleurs qui chez Renault, Ber­liet, Rho­dia­céta, Hispano-Suiza, Nord-Aviation se lancent dans la grève. La cen­trale cégé­tiste a com­pris qu’un puis­sant mou­ve­ment est en marche et elle cherche à prendre la direc­tion de la lutte ; c’est pour­quoi elle appelle à la grève chez Citroën, elle est même prête à faire élire des comi­tés de grève pla­cés sous le contrôle des tra­vailleurs (c’est-à-dire de leur syn­di­cat !). Le seul bémol, c’est qu’à Citroën les tracts de la CGT s’adressent peu aux tra­vailleurs immigrés.

Aussi, dès son retour, l’équipe de Citroën décide la réa­li­sa­tion de deux tracts : l’un en fran­çais, qui ne s’oppose pas à la CGT, à l’adresse de tous les tra­vailleurs et un autre en direc­tion des immi­grés. C’est grâce au concours du CA regrou­pant plu­sieurs natio­na­li­tés que ce nou­veau tract est écrit en quatre langues (espa­gnol, por­tu­gais, arabe, serbo-croate). Un contenu plus radi­cal appa­raît désor­mais, dans un appel à impo­ser l’égalité des droits poli­tiques et syn­di­caux entre tra­vailleurs étran­gers et tra­vailleurs fran­çais, un tout pre­mier pas pour abattre le capi­ta­lisme et établir une société sans classes.


En quelques jours nous nous retrou­vons plu­sieurs cen­taines ! Nos ori­gines sont des plus diverses. On voit appa­raître des « anars » qui depuis long­temps établissent entre eux des liens pour d’éventuelles inter­ven­tions, des syn­di­ca­listes en rup­ture de ban, quelques Cfdé­distes, la CFDT étant le syn­di­cat le plus ouvert à des pra­tiques de démo­cra­tie à la base, mais sur­tout beau­coup de gens, en par­ti­cu­lier des jeunes, et des ouvriers pra­ti­quant le noma­disme d’une entre­prise à l’autre, qui ne se rat­tachent pas à des tra­di­tions de pen­sée ou de luttes ouvrières. C’est la néces­sité immé­diate qui les fait se réunir. Les condi­tions géné­rales d’existence de la société d’exploitation vacillent sur ses bases et donnent nais­sance mal­gré elle à son propre mou­ve­ment de contestation. […]

Sans que l’on s’en rende compte et de manière spon­ta­née, une véri­table orga­ni­sa­tion s’est mise en place autour du ser­vice ronéos, dac­ty­lo­gra­phie, stan­dard télé­pho­nique, cuisine. […]

L’intensification des rela­tions dans de mul­tiples domaines, tout par­ti­cu­liè­re­ment avec les dif­fé­rents col­lec­tifs d’entreprises, nous oblige à gérer une coor­di­na­tion. Un col­lec­tif se consti­tue, des tâches spé­ci­fiques appa­raissent afin de rendre plus effi­cace la « logis­tique » qui se déve­loppe. Selon leurs capa­ci­tés les membres de ce col­lec­tif prennent des responsabilités. […]

Les assem­blées géné­rales, quo­ti­diennes, ont pour objec­tif d’affaiblir l’influence de ceux qui empêchent le déve­lop­pe­ment de la grève géné­rale. Cette coor­di­na­tion tente de faire en sorte que le débat donne à cha­cun la liberté de s’exprimer et que tout cela se tra­duise par des déci­sions pra­tiques. Les actions en direc­tion des entre­prises se tra­duisent sou­vent par la rédac­tion d’un nou­veau tract per­met­tant la struc­tu­ra­tion de nou­veaux contacts. Une petite com­mis­sion reprend les idées forces de l’assemblée géné­rale, elle se réunit à part, puis revient pro­po­ser un texte. Les textes sont alors approu­vés à main levée. Ou alors, les oppo­si­tions se tra­duisent par un cha­hut suf­fi­sam­ment expli­cite pour que les dis­cus­sions reprennent. Cette intel­li­gence col­lec­tive nais­sante s’exprime sous la forme d’une démo­cra­tie directe où l’autorité qui a en charge de lan­cer une action doit la jus­ti­fier en per­ma­nence devant l’assemblée géné­rale. C’est ce qui en fait la force vivante. »

Sur l’involution du marxisme (Boris Souvarine, 1929)

Le texte qui suit est extrait d’une lettre ouverte de Boris Sou­va­rine à Léon Trotski, datée du 8 juin 1929. Ce long docu­ment est prin­ci­pa­le­ment consa­cré à la dis­cus­sion d’éléments qui fai­saient alors débat au sein des mili­tants com­mu­nistes anti-staliniens de par le monde, parmi les­quels Sou­va­rine et Trotski. Si cer­tains pas­sages de la lettre ne parlent plus aujourd’hui qu’à des spé­cia­listes, Sou­va­rine évoque aussi l’involution du mar­xisme, avec une per­ti­nence et une actua­lité qui méritent que l’on relise ces lignes.

Cette ana­lyse est un témoi­gnage et une contri­bu­tion à l’explication de cer­taines fai­blesses du « mar­xisme » cou­rant, dont nombre des « experts » auto-proclamés contre­disent la méthode et l’esprit de Karl Marx. Parmi d’autres fac­teurs, Sou­va­rine sou­ligne notam­ment le rôle sim­pli­fi­ca­teur du « mar­xisme » de la Deuxième Inter­na­tio­nale, puis du bol­che­visme qui en est issu, et enfin le rôle fal­si­fi­ca­teur du sta­li­nisme. De façon géné­rale, ce sont le dog­ma­tisme, l’ignorance, le refus de la dis­cus­sion argu­men­tée qui empêchent une meilleure connais­sance théo­rique et la pos­si­bi­lité de débats fructueux.

On ne peut qu’espérer que la repu­bli­ca­tion de cet écrit d’un mili­tant mar­xiste, qui savait exer­cer son esprit cri­tique, puisse contri­buer à éclair­cir les dis­cus­sions théo­riques parmi ceux qui se reven­diquent de l’objectif de l’émancipation mon­diale des exploités :

« Le mar­xisme connaît le sort sem­pi­ter­nel des grands sys­tèmes phi­lo­so­phiques, his­to­riques ou sociaux qui ont fait époque ; comme il s’agit de sciences non expé­ri­men­tales, les dis­ciples et les com­men­ta­teurs dis­posent d’une marge d’interprétation aux limites indé­cises dont sou­vent ils abusent. La concep­tion maté­ria­liste de l’histoire, en par­ti­cu­lier, s’offre d’autant plus faci­le­ment aux défor­ma­tions qu’en englo­bant tous les phé­no­mènes de la vie sociale, elle implique des actes humains dif­fi­ciles à rat­ta­cher aux res­sorts his­to­riques par des liens de cau­sa­lité. Elle a donc besoin de retrou­ver pério­di­que­ment son vrai sens par des res­ti­tu­tions faites dans l’esprit des créa­teurs de la méthode. Ceux-ci n’ont pas cru devoir rédi­ger des trai­tés de leur science, recou­rant à la démons­tra­tion par l’usage, ce qui répar­tit l’universalité de leurs concepts dans l’ensemble de leur œuvre, écrite ou vécue. Notam­ment, ils n’ont pas éprouvé le besoin d’affirmer ou de confir­mer des notions allant pour eux de soi sans pour cela auto­ri­ser per­sonne à consi­dé­rer ces lacunes comme des négations.

Depuis déjà plus d’un quart de siècle, des contro­verses se sont ins­ti­tuées sur divers éléments du mar­xisme et, si les pre­mières n’ont pas été inutiles, force est de consta­ter le carac­tère oiseux des plus récentes : on se répète, on remâche les argu­ments et les répliques connus. Encore un signe d’affaissement de la pen­sée com­mu­niste : tou­jours des redites, dans un monde en évolu­tion et devant des sciences phy­siques et natu­relles en pro­grès. Et il faut encore se don­ner la peine de rap­pe­ler, de temps à autre, qu’à part la cause écono­mique et l’effet poli­tique, il faut aussi tenir compte de l’action en retour de l’effet sur la cause et de tout ce qui en résulte. Ou bien expli­quer l’inutilité de s’épuiser en recherches sur la réper­cus­sion des décou­vertes tech­niques en matière de béton armé dans la véna­lité d’un géné­ral chi­nois. Sans par­ler de l’influence du pétrole syn­thé­tique sur la psy­cho­lo­gie d’un secré­taire de rayon. L’instrument de tra­vail mar­xiste bien manié eût per­mis de dépas­ser depuis long­temps ce stade de culture théorique. […]

Le bol­che­visme était une sim­pli­fi­ca­tion du mar­xisme à l’usage d’un pays aux classes bien tran­chées où la révo­lu­tion s’inscrivait en per­ma­nence à l’ordre du jour contre un régime qui se sur­vi­vait à lui-même. Sur le plan de la science sociale, il eût repré­senté un mar­xisme appau­vri, mais dans l’action pra­tique, il répon­dait aux néces­si­tés de temps et de lieu. C’est son mérite impres­crip­tible. Octobre l’a sanc­tionné. Mais la conquête du pou­voir est une chose, l’organisation écono­mique socia­liste en est une autre. Le bol­che­visme post-révolutionnaire n’est déjà plus en mesure de résoudre les pro­blèmes du pou­voir. Tant que dure la guerre civile, ses qua­li­tés pri­mor­diales trouvent leur exer­cice, le génie stra­té­gique de Lénine fait mer­veille, les ral­liés des diverses écoles socia­listes russes se fondent dans le grand parti de la révo­lu­tion et en émergent comme les meilleures têtes. Avec l’ère du tra­vail paci­fique créa­teur, le bol­che­visme se montre au-dessous de la tâche. La renais­sance de la pro­duc­tion russe s’accomplit dans le sens d’un capi­ta­lisme d’État où une caté­go­rie sociale nou­velle s’approprie et consomme une grande part de la plus-value pro­duite par les sala­riés. Lénine meurt sans avoir pu mon­trer s’il eût été capable de trans­for­mer le bol­che­visme guer­rier en bol­che­visme construc­teur. Il meurt, lais­sant un héri­tage trop lourd à des dis­ciples habi­tués à ne pen­ser que par leur maître.

Tout en jouant son rôle gran­diose sur la scène russe à laquelle il était adapté, le bol­che­visme est inter­venu sur l’arène inter­na­tio­nale. Après les pre­miers pas de Zim­mer­wald et de Kien­thal, où la gauche n’était qu’une mino­rité faible, c’est l’action de grande enver­gure avec les délé­ga­tions d’émissaires, le sti­mu­lant donné aux groupes révo­lu­tion­naires des autres pays, puis la for­ma­tion de la IIIe Inter­na­tio­nale. L’intelligence poli­tique de Lénine, sa conscience de l’originalité des condi­tions de chaque pays et des solu­tions de chaque parti sont débor­dées par l’élan du mou­ve­ment où il trempe. Et les résul­tats sont là, le contraste avec les vic­toires de Rus­sie est sai­sis­sant. En Europe, ce ne sont que faillites, ce ne sont que défaites. Et de toute une époque de guerres civiles, de luttes des classes achar­nées, il ne reste même pas, pour l’avenir du pro­lé­ta­riat, de par­tis com­mu­nistes dignes de ce nom, ni le sou­ve­nir d’épisodes méri­tant d’enrichir la tra­di­tion révolutionnaire. […]

Le bol­che­visme hors de Rus­sie a échoué. Et pas seule­ment pour s’être mépris sur des rap­ports de forces. Il n’a pas com­pris le carac­tère de l’époque, pas su ana­ly­ser l’état du capi­ta­lisme, a mal sup­puté les facul­tés de résis­tance des classes domi­nantes, sur­es­timé la conscience et la com­ba­ti­vité des classes exploi­tées et a com­mis l’erreur fatale de vou­loir fabri­quer des par­tis com­mu­nistes à son image. Il n’a rien prévu sans jamais ces­ser de pro­phé­ti­ser. Rien n’est arrivé de ses pré­dic­tions apo­ca­lyp­tiques, ni les crises, ni les révo­lu­tions, ni les guerres annon­cées sans trêve avec assu­rance. En revanche, nous avons com­pris trop tard le réta­blis­se­ment de l’équilibre capi­ta­liste, l’hégémonie amé­ri­caine, le fas­cisme, les consé­quences de l’occupation de la Ruhr, le plan Dawes, la nou­velle étape de Révo­lu­tion chi­noise, et quand il se pro­duit une insur­rec­tion à Vienne, une grève géné­rale en Angle­terre, tout se passe sans nous. Là où les com­mu­nistes s’en mêlent, le Parti est non seule­ment battu sans uti­lité, mais dis­cré­dité : après la Fin­lande, la Hon­grie, la Bavière, c’est la Bul­ga­rie, l’Estonie, la Chine. […]

Le bol­che­visme post-révolutionnaire aurait eu besoin d’un retour à Marx. Il s’est au contraire éloi­gné de plus en plus du mar­xisme. Son sché­ma­tisme sim­pli­fi­ca­teur a poussé la paro­die de la doc­trine ini­tiale jusqu’à la cari­ca­ture. Le déter­mi­nisme écono­mique de ses adap­ta­teurs est devenu peu à peu molié­resque. […] Déjà Marx et Engels ayant dû, comme théo­ri­ciens mili­tants, mettre l’accent sur cer­taines démons­tra­tions, sou­li­gner cer­tains traits de leur concep­tion pour les besoins de la polé­mique, avaient prêté aux exa­gé­ra­tions et défor­ma­tions économico-matérialistes de dis­ciples trop étroits. Engels en a convenu en termes expli­cites. Un mar­xisme assez élémen­taire a eu cours, de ce fait, dans la IIe Inter­na­tio­nale. Le bol­che­visme s’était bien trouvé d’une sim­pli­fi­ca­tion spé­ci­fique, néces­saire aux condi­tions catas­tro­phiques de la chute immi­nente d’un immense Empire ana­chro­nique. Mais après le bou­le­ver­se­ment, il s’est avéré, comme dit Lénine, « en retard sur la vie » et, absorbé par le nou­vel État en créa­tion, il a laissé le retard s’allonger. Un bol­che­visme d’État s’est insen­si­ble­ment formé qui, après la mort de Lénine, a pris le nom de léni­nisme.

Ce léni­nisme repré­sente à son tour une sim­pli­fi­ca­tion outran­cière du bol­che­visme d’après la prise du pou­voir et une nou­velle étape d’éloignement du mar­xisme. Non seule­ment il est « en retard sur la vie » encore plus que la doc­trine pré­cé­dente, mais il s’interdit de jamais le rat­tra­per. C’est une théo­rie qui élimine du mar­xisme la méthode dia­lec­tique, la richesse scien­ti­fique, l’universalité, pour n’en rete­nir que cer­tains schèmes dépour­vus de valeur sans le contenu ori­gi­nel et une pra­tique de carac­tère reli­gieux sou­met­tant la masse à une obé­dience, à des for­mules, à des rites dont l’ensemble consti­tue à la fois l’activité du Parti et la vie de l’État. Le léni­nisme est une mys­tique armée d’une phra­séo­lo­gie déter­mi­niste et qui vit des cendres de Lénine après en avoir étouffé la flamme comme le men­che­visme s’attachait dévo­tieu­se­ment à la lettre de Marx sans s’en appro­prier l’esprit. […] »1

1 Extraits de Lettre de Boris Sou­va­rine à Léon Trotski, 8 juin 1929, dans Boris Sou­va­rine, A contre-courant, écrits 1925–1939, Denoël, 1985, p. 211–215. Voir aussi notre bro­chure : Les Vies de Boris Sou­va­rine, Cri­tique Sociale, 2008.

Un livre sur l’auto-organisation dans l’histoire des luttes

Charles Reeve, Le Socia­lisme sau­vage, essai sur l’auto-organisation et la démo­cra­tie directe dans les luttes de 1789 à nos jours, L’échappée, 2018, 317 pages.

C’est un livre rafraî­chis­sant que nous pro­pose Charles Reeve1. En sui­vant le « fil his­to­rique » des cou­rants d’auto-émancipation dans les luttes sociales, de la révo­lu­tion fran­çaise à nos jours, on croise notam­ment la Com­mune de 1871, la révo­lu­tion alle­mande et les conseils ouvriers, la révo­lu­tion espa­gnole, mai 68, ou encore la révo­lu­tion por­tu­gaise de 1974–1975 – l’auteur ayant lui-même pris part à ces deux der­niers mouvements.

L’originalité de ce vaste par­cours his­to­rique syn­thé­tisé en 300 pages, c’est qu’il est réso­lu­ment pensé à contre-courant des dif­fé­rents mythes, en rap­pe­lant les contra­dic­tions au sein même des mouvements.

Il s’agit d’abord de repé­rer l’apparition de « la démo­cra­tie directe des exploi­tés », dans des pra­tiques de lutte et sur­tout au sein d’épisodes révo­lu­tion­naires. L’un des temps forts du livre est évidem­ment l’émergence des conseils ouvriers au début du XXe siècle, notam­ment en Rus­sie (soviets) puis en Alle­magne. Par cette forme spon­ta­née d’auto-organisation, les tra­vailleurs peuvent déve­lop­per et affir­mer leurs propres capa­ci­tés à agir, à débattre et à déci­der col­lec­ti­ve­ment. Bien que les conseils n’aient pas réussi à s’imposer face à des par­tis auto­ri­taires et bureau­cra­tiques, il n’en reste pas moins que « le mou­ve­ment des conseils était une dyna­mique sociale de rup­ture » (p. 108). Selon Reeve, les conseils ne doivent pas être « féti­chi­sés », on ne peut pas savoir à l’avance s’ils seraient la forme adé­quate pour les luttes de l’avenir, mais ils res­tent un exemple à connaître et dont on peut s’inspirer.

En effet, les formes des struc­tures de luttes se doivent d’être liées aux objec­tifs sociaux du mou­ve­ment : ainsi, l’auteur écrit que « la démo­cra­tie directe n’a de véri­table contenu que si elle est accom­pa­gnée d’une lutte pour l’égalité écono­mique » (p. 121). En l’absence de buts concrets, des assem­blées de libre parole ne peuvent que res­ter des coquilles vides, voire des lieux ouverts aux dérives confu­sion­nistes. L’objectif de lutte sociale de tous les exploi­tés dans le monde contre la société divi­sée en classes, contre le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, ne peut donc pas être mis de côté.

Inver­se­ment, ceux qui se reven­diquent de l’anticapitalisme ne peuvent sans contra­dic­tion res­ter pri­son­niers de concep­tions auto­ri­taires. Charles Reeve rap­pelle d’ailleurs les res­sem­blances entre les pra­tiques des bol­che­viks et celles des réfor­mistes sociaux-démocrates : « Chez les uns comme chez les autres, on sui­vait les chefs, on obéis­sait à la ligne des par­tis, on s’alignait sur des visions étatiques du socia­lisme » (p. 127). Ces concep­tions ont mon­tré leur faillite. A pro­pos de la révo­lu­tion en Espagne, Reeve cite le mar­xiste anti-stalinien Henry Pach­ter2 écri­vant : « le moyen force la main de celui qui l’utilise » (p. 163). C’est en effet la clé qui per­met de com­prendre tant de dévoie­ments de mou­ve­ments révo­lu­tion­naires, quand – au nom de l’efficacité – des diri­geants et des mili­tants emploient des moyens auto­ri­taires et vio­lents, par­tant dès lors dans une autre direc­tion que celle de l’auto-émancipation.

Tant qu’il y aura des classes sociales, elles seront en lutte. Mais ce livre rap­pelle qu’il ne s’agit pas seule­ment de voir contre quelle société on se bat, mais aussi de réflé­chir et de débattre de quelle société on veut. Com­ment construire une autre orga­ni­sa­tion de la société, sans divi­sion en classes sociales ? Com­ment assu­rer l’existence de tous sans retom­ber dans l’aliénation, dans l’oppression, dans la dépos­ses­sion des déci­sions au pro­fit d’une mino­rité ? On ne part évidem­ment pas de zéro, et il est indis­pen­sable de connaître réel­le­ment les expé­riences pas­sées, dans ce qu’elles avaient de posi­tif comme de néga­tif, les débats qui ont eu lieu et com­ment ils ont été tran­chés, etc. Pour être fruc­tueuse, cette réflexion doit être menée tout en par­ti­ci­pant aux luttes d’aujourd’hui.

De ce point de vue, Charles Reeve revient sur des cou­rants actuels, notam­ment la ten­dance insur­rec­tion­na­liste (« Comité invi­sible », « Lundi matin », etc.) « qui s’enferme dans l’impasse des affron­te­ments avec des forces répres­sives de plus en plus sophis­ti­quées » (p. 255). A l’inverse, il rap­pelle que mai 68 fut avant tout « une puis­sante grève géné­rale asso­ciée à un pro­fond désir social de chan­ge­ment de l’ordre du monde » (p. 193). En per­dant de vue cette indis­pen­sable dimen­sion mas­sive, avec des mil­lions de per­sonnes qui prennent part à un mou­ve­ment, à des Assem­blées Géné­rales, ces cou­rants s’éloignent mal­gré eux de toute pers­pec­tive d’auto-émancipation.

Rosa Luxem­burg, à pro­pos des grèves de masse, mon­trait bien que pour l’emporter la lutte doit « deve­nir un véri­table mou­ve­ment popu­laire, c’est-à-dire entraî­ner dans la bataille les couches les plus larges du pro­lé­ta­riat »3. De même, Reeve écrit que « l’idée d’une société sans exploi­ta­tion appa­raît comme vidée de sens hors de l’action éman­ci­pa­trice des exploi­tés eux-mêmes » (p. 270). Cela implique donc de se débar­ras­ser des mythes sur les petites mino­ri­tés qui aspirent à diri­ger les luttes à la place des classes tra­vailleuses. Comme le montre Charles Reeve en conclu­sion, « la luci­dité est un élément de radi­ca­lité alors que tac­tiques et stra­té­gies acti­vistes ne sont que des machines à pro­duire de l’optimisme momen­tané qui brouille l’horizon et engendre la dés­illu­sion de demain » (p. 272–273).

Le Socia­lisme sau­vage est donc un livre qui invite à l’exercice de l’esprit cri­tique, à la réflexion, au débat, à la remise en cause des dogmes. C’est par­ti­cu­liè­re­ment utile alors qu’on observe une ten­dance au « décli­nisme », qui existe même chez une par­tie de ceux qui se disent révo­lu­tion­naires, et qui se base notam­ment sur une glo­ri­fi­ca­tion d’événements ou de cou­rants pas­sés qui ne sont connus que dans leurs légendes fal­si­fi­ca­trices. Comme l’écrivait Karl Marx, la révo­lu­tion sociale de l’avenir doit, pour pou­voir com­men­cer, « s’être dépouillée de toute super­sti­tion à l’égard du passé. »

1 Nous avons publié un « Entre­tien avec Charles Reeve » (Cri­tique Sociale n° 22, sep­tembre 2012). L’auteur a égale­ment coécrit la post­face de « La Révo­lu­tion fut une belle aven­ture », de Paul Mat­tick (voir Cri­tique Sociale n° 29, jan­vier 2014).

2 Son nom est ortho­gra­phié Henri Paech­ter dans la tra­duc­tion en fran­çais du livre en ques­tion : Espagne 1936–1937, la guerre dévore la révo­lu­tion, éditions Spar­ta­cus, 1986.

3 Cité dans « Rosa Luxem­burg et la grève de masse », bro­chure de Cri­tique Sociale, 2014.

Tract contre la Loi travail de Macron

Le gou­ver­ne­ment Macron a rapi­de­ment mis en place une poli­tique injuste : par la baisse des aides aux loge­ments (APL), il prend aux plus modestes, aux classes popu­laires, aux tra­vailleurs, aux étudiants, aux pré­caires, aux chô­meurs – tout en fai­sant, par une « réforme » de l’ISF (impôt sur la for­tune), un cadeau de plu­sieurs mil­liards par an aux pri­vi­lé­giés. C’est un trans­fert de richesses : Macron prend à des mil­lions de per­sonnes pour don­ner beau­coup à quelques mil­liers de riches.

De plus, par une nou­velle « Loi tra­vail » sous forme d’ordonnances, encore pire que la pré­cé­dente, Macron et son gou­ver­ne­ment de droite s’en prennent aux pro­tec­tions – déjà trop réduites – des tra­vailleurs. Ce pro­jet de réforme faci­lite les licen­cie­ments, dimi­nue les pro­tec­tions des sala­riés, per­met de pré­ca­ri­ser encore plus les contrats de tra­vail notam­ment dans les petites entre­prises.

Ajouté à l’austérité, qui entraîne notam­ment une scan­da­leuse baisse du bud­get consa­cré aux droits des femmes, nous nous trou­vons à l’évidence face à une poli­tique vio­lente, au ser­vice exclu­sif de la classe sociale capi­ta­liste. La poli­tique Macron, c’est l’aggravation des inéga­li­tés, l’augmentation de la pré­ca­rité, le libre cours donné à la vio­lence sociale. Nous ne pou­vons pas tolé­rer ces graves reculs sociaux.

Une pre­mière étape s’annonce dès le mardi 12 sep­tembre avec une grande mani­fes­ta­tion, place Bas­tille à 14 heures, contre cette Loi tra­vail de régres­sion sociale. Il sera néces­saire d’aller plus loin, d’en débattre lors d’Assemblées géné­rales, de comi­tés de mobi­li­sa­tion, de conseils d’entreprise ou de quar­tier. Ne nous lais­sons pas faire, mobilisons-nous !

Rosa Luxemburg et la révolution socialiste

Nous repu­blions ci-dessous quelques brefs extraits de Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, texte de Rosa Luxem­burg publié en 18991. Il s’agit d’une argu­men­ta­tion s’opposant au cou­rant d’Eduard Bern­stein, dit « révi­sion­niste » ou réfor­miste. Luxem­burg y défend la néces­sité d’une révo­lu­tion sociale menée par les tra­vailleurs eux-mêmes. Elle explique égale­ment, en cohé­rence avec sa concep­tion révo­lu­tion­naire, que « le sort de la démo­cra­tie est lié au sort du mou­ve­ment ouvrier ».

« Il est tout à fait faux et contraire à l’Histoire de se repré­sen­ter le tra­vail pour les réformes uni­que­ment comme la révo­lu­tion étirée en lon­gueur, et la révo­lu­tion comme une réforme conden­sée. Une trans­for­ma­tion sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments dis­tincts par leur durée, mais par leur contenu. Tout le secret des trans­for­ma­tions his­to­riques, par l’utilisation du pou­voir poli­tique, réside pré­ci­sé­ment dans la trans­for­ma­tion de simples modi­fi­ca­tions quan­ti­ta­tives en une qua­lité nou­velle, ou, pour par­ler en termes concrets, dans le pas­sage d’une période his­to­rique, d’une forme de société don­née, à une autre.

C’est pour­quoi qui­conque se pro­nonce en faveur de la voie des réformes légales, au lieu et à l’encontre de la conquête du pou­voir poli­tique et de la révo­lu­tion sociale, ne choi­sit pas, en réa­lité, une voie plus tran­quille, plus sûre et plus lente, condui­sant au même but, mais un but dif­fé­rent, à savoir, au lieu de l’instauration d’une société nou­velle, des modi­fi­ca­tions pure­ment super­fi­cielles de l’ancienne société. C’est ainsi qu’on abou­tit, en par­tant des consi­dé­ra­tions poli­tiques du révi­sion­nisme, à la même conclu­sion qu’en par­tant de ses théo­ries écono­miques, c’est-à-dire qu’elles ne visent pas, au fond, à la réa­li­sa­tion de l’ordre socia­liste, mais uni­que­ment à la réforme de l’ordre capi­ta­liste, non pas à la sup­pres­sion du sala­riat, mais au dosage en plus ou en moins de l’exploitation, en un mot à la sup­pres­sion des abus du capi­ta­lisme, mais pas du capi­ta­lisme lui-même. […]

Si la démo­cra­tie est deve­nue, pour la bour­geoi­sie, tan­tôt super­flue, tan­tôt gênante, elle est, en revanche, néces­saire et indis­pen­sable à la classe ouvrière. Elle est, pre­miè­re­ment, néces­saire, parce qu’elle crée des formes poli­tiques (auto­no­mie admi­nis­tra­tive, droit élec­to­ral, etc.) qui ser­vi­ront au pro­lé­ta­riat d’amorces et de points d’appui dans son tra­vail de trans­for­ma­tion de la société bour­geoise. Mais elle est, secon­de­ment, indis­pen­sable, parce que ce n’est qu’en elle, dans la lutte pour la démo­cra­tie, dans l’exercice de ses droits, que le pro­lé­ta­riat peut arri­ver à la conscience de ses inté­rêts de classe et de ses tâches his­to­riques. En un mot, la démo­cra­tie est indis­pen­sable, non pas parce qu’elle rend super­flue la conquête du pou­voir poli­tique par le pro­lé­ta­riat, mais, au contraire, parce qu’elle rend cette prise du pou­voir aussi néces­saire que seule pos­sible. […]

La prise du pou­voir poli­tique par le pro­lé­ta­riat, c’est-à-dire par une classe popu­laire mas­sive, ne se fait pas arti­fi­ciel­le­ment. Elle sup­pose, par elle-même, à l’exception des cas tels que la Com­mune de Paris, où le pou­voir ne fut pas obtenu par le pro­lé­ta­riat à la suite d’une lutte consciente de son but, mais tomba dans ses mains d’une façon tout à fait excep­tion­nelle, comme un bien aban­donné de tous, un cer­tain degré de matu­rité des rap­ports écono­miques et politiques.

C’est là que réside la dif­fé­rence essen­tielle entre les coups d’État à la Blan­qui accom­plis par une « mino­rité agis­sante » et qui éclatent comme des coups de pis­to­let, d’une façon tou­jours inop­por­tune, et la conquête du pou­voir poli­tique par la grande masse popu­laire consciente, conquête du pou­voir qui ne peut être elle-même que le pro­duit de la décom­po­si­tion de la société bour­geoise, et pour cette rai­son porte en elle la légi­ti­ma­tion écono­mique et poli­tique de son appa­ri­tion opportune. »

Il est inté­res­sant de recou­per ce texte théo­rique avec son der­nier dis­cours, pro­noncé en décembre 1918 pen­dant la révo­lu­tion alle­mande, au cours du congrès de fon­da­tion du Parti com­mu­niste d’Allemagne. On y voit que sa concep­tion de la révo­lu­tion socia­liste est res­tée fon­da­men­ta­le­ment la même, dans une pers­pec­tive d’auto-émancipation2 :

« L’Histoire ne nous rend pas la besogne aussi facile qu’elle l’était dans les révo­lu­tions bour­geoises, quand il suf­fi­sait de ren­ver­ser au centre le pou­voir offi­ciel et de le rem­pla­cer par telle ou telle dou­zaine d’hommes nouveaux.

C’est d’en bas qu’il nous faut tra­vailler, et cela cor­res­pond bien au carac­tère de masse de notre révo­lu­tion étant don­nés les buts qui visent le fond, le sol même de la consti­tu­tion de la société ; cela cor­res­pond à ce qu’est le carac­tère de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne d’aujourd’hui, à notre devoir de faire la conquête du pou­voir poli­tique, non d’en haut, mais d’en bas. Le 9 novembre [1918] a été la ten­ta­tive d’ébranler le pou­voir public, la domi­na­tion de classe – ten­ta­tive faible, incom­plète, incons­ciente, chao­tique. Ce qui est à faire main­te­nant, c’est de poin­ter en pleine conscience la tota­lité des forces du pro­lé­ta­riat sur les fon­de­ments de la société capi­ta­liste. À la base où le patron indi­vi­duel est en face de ses esclaves sala­riés ! À la base où l’ensemble des organes exé­cu­tifs de la domi­na­tion poli­tique de classe est en face des objets de cette domi­na­tion, en face des masses ! C’est là que nous devons, pied à pied, arra­cher aux maîtres les ins­tru­ments de leur pou­voir pour les prendre, nous, en main.

Tel que je vous le dépeins, le pro­ces­sus peut paraître de plus longue durée que l’on ne serait porté à se le repré­sen­ter au début. Je crois qu’il est sain que nous fas­sions défi­ler sous nos yeux en pleine clarté toutes les dif­fi­cul­tés, toutes les com­pli­ca­tions de cette révo­lu­tion. Car j’espère bien que, de même que sur moi, sur aucun de vous, le tableau des grandes dif­fi­cul­tés, des besognes ainsi dres­sées devant nous, n’a pour effet de para­ly­ser ni votre ardeur, ni votre éner­gie ; tout au contraire, plus grande est la tâche, plus nous ras­sem­ble­rons toutes nos forces. »

Le jour­nal de la Ligue Spar­ta­cus le 31 décembre 1918

1 D’après l’édition conte­nue dans : Rosa Luxem­burg, Le But final, textes poli­tiques, éditions Spar­ta­cus, 2016, pages 103–110.

2 D’après : Rosa Luxem­burg, Le But final, textes poli­tiques, Spar­ta­cus, 2016, pages 259–260.

Le mouvement ouvrier anti-alcool : une lutte contre l’aliénation

- Tri­bune -

La consom­ma­tion de bois­son alcoo­li­sée est un fléau social, et en tant que tel elle a été his­to­ri­que­ment com­bat­tue par le mou­ve­ment ouvrier. Actuel­le­ment, la consom­ma­tion d’alcool fait plus de 3 mil­lions de morts chaque année dans le monde1. Cela repré­sente 50 mil­lions de morts sur les quinze der­nières années. C’est plus lar­ge­ment, dans la société, la bana­li­sa­tion et la valo­ri­sa­tion sociale de la consom­ma­tion d’alcool qui posent problème.

Reve­nons briè­ve­ment sur quelques étapes de l’histoire de l’action du mou­ve­ment ouvrier contre l’alcool2. Dès 1898, le congrès de la CGT – alors révo­lu­tion­naire – adopte une posi­tion ferme et radi­cale face au pro­blème : « L’alcoolisme se déve­loppe paral­lè­le­ment à l’intensité du régime capi­ta­liste. […] Comme le mal donne nais­sance au mal, l’alcoolisme découle tout natu­rel­le­ment de l’état dans lequel sont main­te­nus tant d’éléments de la classe ouvrière, et il per­pé­tue l’existence, il renou­velle et entre­tient la puis­sance du capi­ta­lisme. […] Il faut au mou­ve­ment ouvrier des consciences, des cer­veaux et des cœurs : l’alcoolisme, qui les détruit, est donc notre mor­tel ennemi. […] Il importe que les tra­vailleurs conscients, que les mili­tants deviennent d’acharnés enne­mis des bois­sons fortes. Il importe que cha­cun de nous se fasse un pro­pa­gan­diste de tem­pé­rance. […] L’alcoolisme est un dan­ger social. Il menace la société dans son ensemble. […] L’alcoolisme est le plus sûr agent de la bour­geoi­sie capi­ta­liste en ce qu’il atro­phie la conscience et réduit la force de résis­tance du pro­lé­ta­riat. » Par ailleurs, quelques mili­tants dont Emile Pou­get et Fer­nand Pel­lou­tier pré­sentent une décla­ra­tion selon laquelle il n’y a « d’autre remède effi­cace que l’émancipation inté­grale », et qui recom­mande pour les mili­tants « de prê­cher d’exemple en s’abstenant de bois­sons alcoo­li­sées »3.

Un Comité anti­al­coo­lique ouvrier est formé en jan­vier 1906, essen­tiel­le­ment par des socia­listes et des syn­di­ca­listes. Ce comité publie en bro­chure un dis­cours contre l’alcool du socia­liste belge Emile Van­der­velde, et appuie les pro­po­si­tions d’interdiction de l’absinthe4. Avant même qu’elle soit fina­le­ment inter­dite, des coopé­ra­tives ouvrières comme la Bel­le­vil­loise avaient déjà pros­crit l’absinthe.

En 1909, des mili­tants semble-t-il issus à la fois de milieux socia­listes, syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires et anar­chistes, créent l’Association des tra­vailleurs anti­al­coo­liques, puis en 1911 la Fédé­ra­tion ouvrière anti­al­coo­lique (FOA) dont le but est de « réveiller la masse et lui mon­trer les dan­gers de l’alcoolisme. »5 La FOA, d’abord diri­gée par le syn­di­ca­liste Eugène Quillent, publie le men­suel Le Réveil puis Le Réveil du peuple. Son numéro de juin 1914 donne les adresses de 34 sec­tions, 6 à Paris et 28 en pro­vince, ce qui montre qu’il s’agit d’une réelle struc­ture qui n’a pas une exis­tence négli­geable. L’action de la FOA est relayée par les Bourses du Tra­vail, son argu­men­ta­tion mon­trant que l’anti-alcoolisme va dans le sens de l’intérêt des tra­vailleurs. En 1914, à la veille de la guerre, la FOA aurait même compté jusqu’à 16.000 adhé­rents. L’un des mili­tants de la FOA, le syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire Gus­tave Cau­vin, se sai­sit du nou­vel outil qu’était alors le cinéma afin de tou­cher un plus large public, en fai­sant des tour­nées de confé­rences avec pro­jec­tions de films mon­trant les ravages de l’alcool.

Le Parti socia­liste, dont le nom est à l’époque Sec­tion fran­çaise de l’Internationale ouvrière (SFIO) et dont l’orientation offi­cielle est révo­lu­tion­naire, publie en 1911 une bro­chure de 32 pages : Contre l’alcoolisme, un pro­gramme socia­liste. Le constat de départ est que « les pro­grès de l’alcoolisme sont un dan­ger, un dan­ger sur­tout pour l’émancipation ouvrière ; dès lors, c’est un devoir stric­te­ment socia­liste de lut­ter contre l’alcool. » Le texte montre en citant des études scien­ti­fiques et sta­tis­tiques que « l’alcool est un poi­son ». Plus spé­ci­fi­que­ment, « l’alcool endort l’énergie ouvrière. Certes l’alcool ne crée pas le pau­pé­risme, mais il aggrave l’état de misère de ceux dont l’organisation sociale fait des misé­rables et il les enchaîne à leur sort. » Pas­sant en revue les mesures prises à l’étranger contre l’alcoolisme, la bro­chure estime « sans effet » la pro­hi­bi­tion d’État. Les solu­tions pro­po­sées sont tout autres : d’abord la par­ti­ci­pa­tion aux coopé­ra­tives et aux syn­di­cats, en consi­dé­rant que « les vic­toires syn­di­cales sont des défaites pour l’alcool », notam­ment par la réduc­tion du temps de tra­vail. Ensuite, il est pro­posé que « la vente des bois­sons soit orga­ni­sée en régie muni­ci­pale », puis que « le mono­pole de la pro­duc­tion » soit assuré par la col­lec­ti­vité dans un but de santé publique6.

A cette période, les réunions socia­listes se déroulent sou­vent dans des cafés, lieux de socia­li­sa­tion ouvrière. Les établis­se­ments sont par­fois tenus par des mili­tants, voire gérés sous forme de coopé­ra­tive ouvrière, mais le mou­ve­ment ouvrier ne par­vient pas à créer dura­ble­ment des lieux de socia­li­sa­tion expli­ci­te­ment libé­rés de l’alcool (même si des cafés et res­tau­rants coopé­ra­tifs ne ser­vant pas d’alcool existent au début des années 1900). Du moins son abus est-il dénoncé.

La guerre mon­diale met à mal l’ensemble du mou­ve­ment ouvrier, et désor­ga­nise la FOA. Sur­tout, la guerre ren­force l’usage de l’alcool : au front, il est uti­lisé comme ins­tru­ment d’abrutissement des sol­dats, à la fois pour les faire se battre et pour démo­ti­ver ceux qui auraient des vel­léi­tés de révolte. En 1920, la Fédé­ra­tion ouvrière anti­al­coo­lique se trans­forme en « Coopé­ra­tive pour l’exploitation des établis­se­ments de tem­pé­rance », sous la direc­tion de Louis Buis7.

L’Internationale socia­liste, ou Deuxième Inter­na­tio­nale, avait prévu d’aborder en détail le sujet de la lutte contre l’alcoolisme lors de son congrès prévu à Vienne en août 1914. Du fait de la guerre, le congrès fut annulé et ce débat n’eut jamais lieu. Deux rap­ports sub­sistent néan­moins, l’un de Van­der­velde, l’autre du socia­liste alle­mand Emma­nuel Wurm. D’après ce der­nier, « le relè­ve­ment écono­mique et intel­lec­tuel de la classe ouvrière est la pre­mière condi­tion pour lut­ter avec suc­cès contre l’alcoolisme. » Il appelle dans ce but à toute une série de mesures, dont la créa­tion de biblio­thèques et de salles de lec­ture, ainsi qu’à l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs. Il se pro­nonce en fait pour la tem­pé­rance, et consi­dère par ailleurs que « la libé­ra­tion des ouvriers du dan­ger de l’alcool est condi­tion­née par leur libé­ra­tion du joug du capi­ta­lisme. » Il rap­pelle que des inté­rêts écono­miques très impor­tants sont en jeu, ce qui fait que « le capi­ta­lisme de l’alcool défend et pro­tège l’abus de l’alcool. » Van­der­velde, pour sa part, se pro­nonce pour l’abstinence com­plète de toute consom­ma­tion d’alcool. Il conclut son texte en écri­vant que « les par­tis ouvriers et socia­listes se doivent à eux-mêmes d’être au pre­mier rang de ceux qui veulent que les tra­vailleurs s’affranchissent de la domi­na­tion des pro­duc­teurs et des ven­deurs d’alcool. »

Depuis, l’expérience de la pro­hi­bi­tion aux Etats-Unis de 1920 à 1933 a mon­tré le fiasco d’une inter­dic­tion totale8. L’interdiction mas­sive s’est révé­lée être une illu­sion auto­ri­taire, inef­fi­cace et contraire dans ses méthodes aux prin­cipes fon­da­men­taux du mou­ve­ment pour l’auto-émancipation. C’est de la conscience sociale des masses que peut et doit venir un recul déci­sif de l’alcool.

Par contre, de façon prag­ma­tique des inter­dic­tions ciblées peuvent être néces­saires et utiles : citons par exemple la réus­site de l’interdiction de fumer dans les lieux publics, mesure de santé publique et de mieux-être, qui a (un peu) fait recu­ler l’égoïsme de nombre de fumeurs. Concer­nant l’alcool, l’interdiction ciblée de l’absinthe il y a un siècle avait été réus­sie et posi­tive. Au niveau spé­ci­fique du mou­ve­ment ouvrier, lors de la grève géné­rale spon­ta­née de mai-juin 1936, cer­tains gré­vistes avaient pro­hibé l’alcool dans des usines occu­pées – mesure qui devrait être appli­quée lors de toute occu­pa­tion et de toute mobi­li­sa­tion revendicative.

A l’heure actuelle, les ravages de l’alcool et de l’alcoolisme se pour­suivent : des dizaines de mil­liers de morts chaque année en France, des mil­lions dans le monde ; des vies bri­sées par l’alcoolisme (le sien ou celui d’un proche – voire celui d’un inconnu qui conduit ivre et cause morts et bles­sés), etc. Pour­tant, par « tra­di­tion », et pour la défense d’intérêts écono­miques impor­tants, l’idéologie domi­nante conti­nue à valo­ri­ser la consom­ma­tion d’alcool. La lutte contre cette « culture » de l’alcool doit faire par­tie de notre lutte glo­bale contre toutes les alié­na­tions, et pour l’auto-émancipation. Nous sommes contre tout ce qui dégrade les êtres humains. Faire recu­ler l’alcool, c’est aussi contri­buer à faire recu­ler la vio­lence dans la société9. Il faut donc rap­pe­ler qu’à l’heure actuelle, année après année, les mil­lions de morts de l’alcool s’accumulent, tout comme les pro­fits du lobby alcoolier.

Marie Xain­trailles.

1 Orga­ni­sa­tion mon­diale de la santé, mai 2014 : www.who.int/mediacentre/factsheets/fs349/fr/

2 Il n’existe pas encore d’étude pré­cise sur le sujet. On trouve des éléments dans : Patri­cia Prest­wich, Drink and the poli­tics of social reform : anti­al­co­ho­lism in France since 1870, Society for the pro­mo­tion of science and scho­lar­ship, Palo Alto, 1988, et Ber­trand Dar­ge­los, La Lutte anti­al­coo­lique en France depuis le XIXe siècle, Dal­loz, 2008.

3 Compte-rendu du congrès de la CGT à Rennes, 1898, p. 354–360.

4 L’Humanité, 5 mars 1906 et 16 décembre 1906.

5 Appel de la FOA paru dans La Bataille syn­di­ca­liste, n° 155, 28 sep­tembre 1911, p. 4. Le texte ajoute que « La révo­lu­tion sociale ne pourra être faite que par des indi­vi­dus sou­cieux de ne point détruire leur santé et gas­piller leurs res­sources en gros­sis­sant le bud­get de l’ennemi. »

6 Mar­cel Gra­net, Contre l’alcoolisme, un pro­gramme socia­liste, Librai­rie du Parti socia­liste, 1911.

7 Le Jour­nal du Peuple, 20 avril 1920.

8 Ce constat est fait notam­ment par la revue La Révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, n° 112, 5 décembre 1930, p. 26.

9 Bien évidem­ment ce n’est qu’un élément parmi d’autres : rap­pe­lons comme objec­tifs majeurs l’abolition des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­liste (qui créent de la vio­lence sociale, l’exploitation et l’aliénation leur étant inhé­rents) ; de même la néces­sité d’abolir le patriar­cat et le racisme, etc.

Macron : un nouveau patron au service du vieux capitalisme

Il ne faut pas s’arrêter au carac­tère risible du per­son­nage Macron : Napo­léon III était tout aussi ridi­cule, les cir­cons­tances ne lui en ont pas moins donné un rôle his­to­rique. Le nou­veau pré­sident et son mou­ve­ment « En marche » forment une nou­velle droite, qui s’inscrit plei­ne­ment dans l’air du temps indi­vi­dua­liste, qui pré­tend « don­ner sa chance » à cha­cun pour deve­nir un « win­ner » et tant pis pour tous ceux qui res­te­ront les per­dants de l’histoire et subi­ront de plein fouet les inégalités.

Der­rière les appa­rences « modernes » de cette droite du 21e siècle, cher­chant ses modèles dans les start-up et l’économie numé­rique, il y a un cou­rant poli­tique qui défend les inté­rêts de la classe capi­ta­liste. Macron et ses par­ti­sans incarnent en effet la conti­nua­tion d’un vieux monde dominé par le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Certes, ils ont quelques dif­fé­rences avec la droite clas­sique issue du RPR, récem­ment per­son­ni­fiée de façon cari­ca­tu­rale par Fillon et ses cas­se­roles, mais les fon­da­men­taux sont les mêmes. Il n’a d’ailleurs pas fallu attendre long­temps pour voir chez des ministres macro­nistes les mêmes méthodes d’emplois fic­tifs, de conflits d’intérêts et de menaces contre la liberté de la presse.

L’enjeu cru­cial de la situa­tion, c’est de savoir si Macron pourra appli­quer son pro­gramme d’adaptation à l’idéologie mana­gé­riale, qui est notam­ment pro­mue par les géants d’internet comme Google.

Sur le plan poli­tique, Macron pré­tend « renou­ve­ler » les poli­ti­ciens en place et cer­taines pra­tiques. Pour don­ner le change, il paraît en effet utile que le per­son­nel poli­tique qui fait tour­ner l’État capi­ta­liste soit de temps en temps renou­velé, ou du moins que la façade soit repeinte. Sur ce plan, Macron repré­sente une ten­ta­tive de rajeu­nir les appa­rences de la 5e Répu­blique, afin d’en main­te­nir les aspects anti-démocratiques et monar­chi­sants. Tout à l’inverse, l’exigence de sup­pres­sion du poste de pré­sident de la Répu­blique est aujourd’hui qua­si­ment inau­dible, tant elle va à l’encontre de l’idéologie dominante.

L’essentiel se joue néan­moins sur le plan écono­mique et social. Là, le pro­gramme Macron va net­te­ment dans le sens des demandes du patro­nat, et du Medef en par­ti­cu­lier. La nette majo­rité dont il dis­pose à l’Assemblée natio­nale paraît lui ouvrir la voie à l’application de ces mesures. Pour­tant, l’abstention a pour la pre­mière fois été majo­ri­taire lors des élec­tions légis­la­tives, ce qui montre qu’il n’y a pas un grand enthou­siasme dans la majo­rité de la popu­la­tion. Ce qui sera déci­sif, c’est l’ampleur de la riposte sociale face aux attaques de Macron contre les tra­vailleurs, les pré­caires, les chô­meurs et les jeunes.

Si nous ne sommes pas de fer­vents défen­seurs du Code du Tra­vail, docu­ment qui ne fait qu’encadrer l’exploitation et l’aliénation des pro­lé­taires, nous com­bat­tons par contre tous ceux qui veulent détruire les pro­tec­tions et garan­ties col­lec­tives arra­chées par les luttes des tra­vailleurs. C’est dans cette logique que nous par­ti­ci­pe­ront aux luttes à venir sur ce thème.

Rien n’est écrit sur les 5 ans à venir. La clé est la capa­cité des tra­vailleurs, des classes popu­laires, à s’auto-organiser dans la lutte, à s’unir sur des reven­di­ca­tions à la fois défen­sives et offen­sives – comme la baisse du temps de tra­vail – et à créer à la base de nou­veaux espaces de dis­cus­sion, de déci­sion et de mobi­li­sa­tion. Le rap­port de forces entre les classes sociales nous est aujourd’hui défa­vo­rable, il ne tient qu’à nous tous de le renverser.

Ban­de­role dans une mani­fes­ta­tion anti-Macron, mai 2017.

Un article d’un communard contre la patrie

Nous repu­blions ci-dessous un texte de Jules Nos­tag (pseu­do­nyme de Gas­ton Buf­fier), mili­tant de l’Association Inter­na­tio­nale des Tra­vailleurs (AIT) et com­mu­nard, article paru comme édito­rial dans La Révo­lu­tion poli­tique et sociale du 16 avril 1871 (n° 3, égale­ment daté 27 ger­mi­nal 79). Ce jour­nal était l’hebdomadaire des sec­tions de la gare d’Ivry et de Bercy de l’AIT pen­dant la Com­mune, Nos­tag en étant le rédac­teur en chef.

« Patrie – Humanité

La Patrie, un mot, une erreur ! L’Humanité, un fait, une vérité !

Inven­tée par les prêtres et les rois, comme le mythe dieu, la patrie n’a jamais servi qu’à par­quer la bes­tia­lité humaine dans des limites étroites, dis­tinctes, où, direc­te­ment sous la main des maîtres, on la ton­dait et la sai­gnait pour le plus grand pro­fit de ceux-ci, et au nom de l’immonde fétiche.

Quand le bois ver­moulu du trône cra­quait et mena­çait ruine, le ber­ger ou, pour mieux dire, le bou­cher, s’entendait avec son cher frère ou cou­sin du voi­si­nage, et les deux misé­rables cou­ron­nés lan­çaient l’un contre l’autre les mul­ti­tudes stu­pides qui, pen­dant que les maîtres riaient à sa barbe, allaient – meutes affo­lées – s’entr’égorger, en criant : Vive la gloire ! Vive la patrie !

La sai­gnée faite ! César qui mar­quait les points, arrê­tait l’égorgement, embras­sait son très-cher frère l’ennemi, et fai­sait ren­trer au ber­cail son trou­peau décimé, inca­pable alors pen­dant de longs mois de lui por­ter ombrage.

Le tour était joué.

Aujourd’hui c’en est assez ! Les peuples sont frères ; les rois et leurs valets sont les seuls ennemis.

Assez de sang, assez d’imbécilité ; peuples, les patries ne sont plus que des mots ; la France est morte ! L’humanité est là.

Soyons hommes et prouvons-le ! L’utopie d’Anarcharsis Clootz devient vérité. La natio­na­lité – erreur – résul­tat de la nais­sance, est un mal, détruisons-le.

Naître ici ou là, seul fait du hasard, des cir­cons­tances, change notre natio­na­lité, nous fait amis ou enne­mis ; répu­dions cette lote­rie stu­pide, farce dont nous avons tou­jours été jusqu’ici les dindons.

Que la patrie ne soit plus qu’un vain mot, – une clas­si­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive sans valeur ; – notre pays est par­tout, où l’on vit libre, où l’on travaille.

Peuples, tra­vailleurs, la lumière se fait ; que notre aveu­gle­ment cesse, sus aux des­potes, plus de tyrans.

La France est morte, vive l’humanité ! »

George Orwell politique

L’écrivain bri­tan­nique George Orwell est évidem­ment sur­tout connu pour ses romans, notam­ment 1984 et La Ferme des ani­maux. Son enga­ge­ment dans la guerre d’Espagne du côté anti­fas­ciste, en 1936 et 1937, est célèbre : il y par­ti­cipa aux côtés du Parti Ouvrier d’Unification Mar­xiste (POUM), puis écri­vit l’ouvrage Hom­mage à la Cata­logne. En juin 1938 Orwell adhé­rait à l’Inde­pendent Labour Party (ILP), autre­ment dit le Parti Tra­vailliste Indé­pen­dant, qui était membre du Centre Mar­xiste Révo­lu­tion­naire Inter­na­tio­nal (anti-stalinien), affir­mant ainsi son enga­ge­ment en faveur du socia­lisme et de l’internationalisme.

Nous repu­blions ci-dessous un texte direc­te­ment poli­tique, puis deux extraits de sa cor­res­pon­dance qui éclairent ses concep­tions. Dans la situa­tion actuelle, à l’encontre des théo­ries du com­plot, des replis iden­ti­taires et des men­songes racistes, relire Orwell nous rap­pelle la néces­sité de l’analyse ration­nelle ainsi que de l’action pour la liberté et l’égalité sociale par­tout dans le monde.

« Pour­quoi j’ai adhéré à l’Inde­pendent Labour Party (George Orwell, 1938)

Le plus hon­nête serait peut-être de com­men­cer par envi­sa­ger la ques­tion sous l’angle per­son­nel. Je suis écri­vain. La ten­dance ins­tinc­tive de tout écri­vain est de « se tenir à l’écart de la poli­tique ». Tout ce qu’il demande, c’est qu’on lui laisse la paix pour qu’il puisse conti­nuer à écrire tran­quille­ment ses livres. Mal­heu­reu­se­ment, on com­mence à com­prendre que cet idéal n’est pas plus réa­li­sable que celui du petit com­mer­çant qui espère pré­ser­ver son indé­pen­dance face aux appé­tits voraces des maga­sins à succursales.

Tout d’abord, l’ère de la liberté de parole s’achève. La liberté de la presse en Angle­terre a tou­jours relevé plus ou moins de la fic­tion, dans la mesure où c’est en défi­ni­tive l’argent qui façonne l’opinion à sa guise. Mais tant qu’existe dans la loi le droit de dire ce que l’on veut, il y a tou­jours pour un écri­vain aux idées non ortho­doxes une pos­si­bi­lité de se faire entendre. Au cours de ces der­nières années, je suis arrivé à obte­nir de la classe capi­ta­liste qu’elle me donne chaque semaine quelque argent pour écrire des livres contre le capi­ta­lisme. Mais je ne m’illusionne pas au point de pen­ser que cette situa­tion est des­ti­née à durer éter­nel­le­ment. Nous savons ce qu’il est advenu de la liberté de la presse en Ita­lie et en Alle­magne, et il en sera de même ici un jour ou l’autre. Le moment approche – ce n’est pas dans un an, peut-être même pas dans dix ou vingt ans, mais il approche – où l’écrivain, quel qu’il soit, n’aura d’autre alter­na­tive que d’être com­plè­te­ment réduit au silence ou de pro­duire le type de drogue réclamé par une mino­rité privilégiée.

J’ai le devoir de me battre contre cela, de la même manière que j’ai le devoir de me battre contre l’huile de ricin, les matraques en caou­tchouc et les camps de concen­tra­tion. Et le seul régime qui, à long terme, peut accor­der la liberté de parole est un régime socia­liste. Si le fas­cisme l’emporte, je suis fini en tant qu’écrivain – fini en ce sens qu’il me sera inter­dit de faire la seule chose que je sache faire. Ce serait déjà une rai­son suf­fi­sante pour m’affilier à un parti socialiste.

J’ai com­mencé par mettre en avant l’aspect per­son­nel, mais ce n’est évidem­ment pas le seul.

Il n’est pas pos­sible pour un indi­vidu conscient de vivre dans une société telle que la nôtre sans vou­loir la chan­ger. Au cours des dix der­nières années, j’ai eu l’occasion de connaître sous quelques-uns de ses aspects la véri­table nature de la société capi­ta­liste. J’ai vu l’impérialisme bri­tan­nique à l’œuvre en Bir­ma­nie, et j’ai vu cer­tains des ravages exer­cés en Angle­terre par la misère et le chô­mage. Pour autant que je me sois battu contre le sys­tème, c’est en écri­vant des livres capables d’exercer, telle était du moins mon ambi­tion, une influence sur les gens qui lisent. Je conti­nue­rai, bien sûr, à le faire, mais dans un moment comme celui que nous vivons, je consi­dère qu’il ne suf­fit plus d’écrire des livres. Les événe­ments se pré­ci­pitent ; les dan­gers qui nous sem­blaient naguère mena­cer la géné­ra­tion sui­vante sont main­te­nant là, sous notre nez. Il faut être un socia­liste actif, et non un simple sym­pa­thi­sant, si l’on ne veut pas faire le jeu d’ennemis qui ne nous laissent aucun répit.

Pour­quoi l’ILP plu­tôt qu’un autre parti ? Parce que l’ILP est le seul parti bri­tan­nique – en tout cas le seul assez influent pour être pris en consi­dé­ra­tion – dont les objec­tifs affir­més cor­res­pondent à l’idée que je me fais du socialisme.

Je ne veux pas dire que le parti tra­vailliste a perdu tout cré­dit à mes yeux. Mon désir le plus sin­cère serait de voir le parti tra­vailliste l’emporter avec une nette majo­rité aux pro­chaines élec­tions. Mais nous connais­sons tous le passé du parti tra­vailliste, et nous connais­sons la redou­table ten­ta­tion du moment pré­sent – la ten­ta­tion de jeter les prin­cipes par-dessus bord pour se pré­pa­rer à une guerre impé­ria­liste. Il est d’une impor­tance vitale qu’existe un ras­sem­ble­ment d’individus sur les­quels on puisse comp­ter pour ne pas renier leurs prin­cipes socia­listes, fût-ce face à la persécution.

Je crois que le parti tra­vailliste indé­pen­dant (ILP) est le seul parti qui, en tant que parti, soit à même d’appliquer une poli­tique consé­quente, que ce soit dans la lutte contre la guerre impé­ria­liste ou contre le fas­cisme, quand celui-ci se mani­fes­tera sous sa forme bri­tan­nique. Et d’ailleurs, le parti tra­vailliste indé­pen­dant n’est sou­tenu par aucune puis­sance d’argent et se voit calom­nié de divers côtés. A l’évidence, il a besoin de tous les sou­tiens dis­po­nibles, y com­pris de celui que je pour­rai éven­tuel­le­ment lui fournir.

Enfin, j’ai fait par­tie du contin­gent de l’ILP en Espagne. Je n’ai jamais affirmé, ni alors ni depuis, être en plein et total accord avec la ligne poli­tique défen­due par le POUM et sou­te­nue par l’ILP, mais elle a été jus­ti­fiée par le cours des événe­ments. Ce que j’ai vu en Espagne m’a fait tou­cher du doigt le péril mor­tel qu’on encourt en s’enrôlant sous la ban­nière pure­ment néga­tive de l’« antifascisme »1. Après avoir saisi les prin­ci­paux aspects de la situa­tion espa­gnole, j’ai com­pris que l’ILP était le seul parti bri­tan­nique qui pou­vait me conve­nir – et aussi le seul parti auquel je puisse adhé­rer en ayant au moins la cer­ti­tude de ne jamais être mené en bateau au nom de la démo­cra­tie capi­ta­liste. »2

Lettre de George Orwell à Noël Will­mett, 18 mai 1944 :

« Cher Mr Willmett,

Merci beau­coup pour votre lettre. Vous deman­dez si le tota­li­ta­risme, le culte de la per­son­na­lité, etc., sont vrai­ment en train de croître et vous faites état du fait qu’ils ne croissent appa­rem­ment pas dans ce pays-ci ni aux Etats-Unis.

Je dois dire que je pense, ou que je crains, que si on exa­mine le monde en entier, ces choses-là croissent. Nul doute qu’Hitler ne tar­dera pas à dis­pa­raître, mais ce sera aux dépens d’un ren­for­ce­ment de (a) Sta­line, (b) les mil­lion­naires anglo-américains et © toutes sortes de Füh­rers mineurs dans le genre de De Gaulle. Tous les mou­ve­ments natio­naux de par­tout, même ceux dont l’origine est la résis­tance à la domi­na­tion alle­mande, semblent prendre des formes non démo­cra­tiques, se regroupent autour d’un quel­conque Füh­rer sur­hu­main (Hit­ler, Sta­line, Sala­zar, Franco, Gandhi, De Valera en sont des exemples divers) et adoptent la théo­rie selon laquelle la fin jus­ti­fie les moyens. Par­tout le monde semble prendre la voie d’économies cen­tra­li­sées qui peuvent « fonc­tion­ner » au sens écono­mique, mais qui ne sont pas orga­ni­sées démo­cra­ti­que­ment et qui finissent par établir un sys­tème de castes. Tout cela est accom­pa­gné par les hor­reurs du natio­na­lisme émotion­nel et par une ten­dance à ne pas croire à l’existence d’une vérité objec­tive, parce que tous les faits doivent cor­res­pondre aux mots et aux pro­phé­ties de quelque Füh­rer infaillible. Déjà, dans un sens, l’histoire a cessé d’exister, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’histoire de notre temps qui puisse être recon­nue uni­ver­sel­le­ment, et les sciences exactes sont mises en dan­ger dès que la néces­sité mili­taire cesse de tenir les gens au cou­rant. Hit­ler peut bien dire que les Juifs ont com­mencé la guerre et, s’il sur­vit, cela devien­dra l’histoire offi­cielle ; il ne peut pas dire que 2 et 2 font 5 parce que, pour les besoins de, disons, la balis­tique, il faut bien qu’ils fassent 4. Mais si, j’en ai peur, le monde qui nous menace voit le jour, un monde de deux ou trois super­puis­sances inca­pables de se conqué­rir l’une l’autre, 2 et 2 peuvent faire 5 si le Füh­rer en décide ainsi. C’est là, en ce qui me concerne, la direc­tion dans laquelle nous allons, bien que, natu­rel­le­ment, ce pro­ces­sus soit réver­sible. […] »3

Lettre de George Orwell à Dwight Mac­do­nald, 5 décembre 1946 :

« […] A pro­pos de votre ques­tion sur La Ferme des ani­maux. Bien sûr mon inten­tion était tout d’abord de faire une satire de la révo­lu­tion russe. Mais je dési­rais aussi que le livre ait une appli­ca­tion plus large au sens où je vou­lais dire que ce genre de révo­lu­tion (une révo­lu­tion vio­lente menée par des conspi­ra­teurs qui sont incons­ciem­ment avides de pou­voir) ne peut abou­tir qu’à un chan­ge­ment de maîtres. Selon moi la morale est que les révo­lu­tions ne pro­duisent des amé­lio­ra­tions radi­cales que lorsque les masses sont vigi­lantes et capables de virer leurs diri­geants dès que ceux-ci ont fait leur tra­vail. Le tour­nant de l’histoire était sup­posé être quand les cochons ont gardé le lait et les pommes pour eux-mêmes (Krons­tadt). Si les autres ani­maux avaient eu le bon sens de mettre le holà à ce moment-là, tout se serait bien passé. Si les gens pensent que je défends le statu quo, c’est, je crois, parce qu’ils sont deve­nus pes­si­mistes et acceptent qu’il n’y ait pas d’alternative autre que la dic­ta­ture ou le capi­ta­lisme de laissez-faire. Dans le cas des trots­kistes, cela se com­plique parce qu’ils se sentent res­pon­sables des événe­ments en URSS jusqu’à envi­ron 1926 et qu’il leur faut sup­po­ser qu’une dégé­né­res­cence sou­daine a eu lieu à peu près à cette date-là. Alors que je pense que le pro­ces­sus tout entier était pré­vi­sible – et avait été prévu par quelques rares per­sonnes, par exemple Ber­trand Rus­sell – d’après la nature même du parti bol­che­vique. Ce que j’essayais de dire, c’est : « On ne peut pas avoir de révo­lu­tion à moins de la faire soi-même ; il ne peut exis­ter de dic­ta­ture bien­veillante. » […] »4

Local du Parti Ouvrier d’Unification Mar­xiste à Barcelone.

1 Le 31 juillet 1937, Orwell résu­mait ses prio­ri­tés poli­tiques en écri­vant à Ray­ner Hep­pens­tall : « il faut se battre pour le socia­lisme et contre le fas­cisme » (George Orwell, Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, Agone, 2014, p. 118). Orwell était donc réso­lu­ment anti­fas­ciste, mais consi­dé­rait qu’il était indis­pen­sable de défendre aussi un objec­tif poli­tique posi­tif, en l’occurrence la pers­pec­tive de la démo­cra­tie socia­liste. Sur l’expérience d’Orwell de la répres­sion sta­li­nienne en Espagne, voir sa lettre du 2 août 1937 qui men­tionne l’aide appor­tée par le socia­liste révo­lu­tion­naire Mar­ceau Pivert (p. 120).

2 George Orwell, Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931–1943), éditions Ivrea, 2005, pp. 49–51. Article paru dans le Labour Lea­der, tra­duit par Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun.

3 George Orwell, Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, Agone, 2014, pp. 309–310. Tra­duit par Ber­nard Hoepffner.

4 Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, pp. 437–438.

Élection présidentielle ou démocratie ?

Il est absurde de voter pour un seul indi­vidu, qui pourra ensuite faire qua­si­ment ce qu’il vou­dra. C’est pour­quoi nous sommes pour la sup­pres­sion du poste de pré­sident de la Répu­blique. Cela n’empêche pas de prê­ter atten­tion aux pro­grammes des dif­fé­rents can­di­dats, qui auraient des consé­quences concrètes comme l’aggravation des inégalités.

Parmi les can­di­dats de l’élection 2017, les plus dan­ge­reux veulent sup­pri­mer des cen­taines de mil­liers de postes de fonc­tion­naires, alors que la popu­la­tion aug­mente et qu’il fau­drait au contraire déve­lop­per les ser­vices publics, notam­ment dans les quar­tiers populaires.

L’extrême droite de Marine Le Pen pro­clame son admi­ra­tion pour le mil­liar­daire Donald Trump, dont la pre­mière mesure comme pré­sident des États-Unis a été contre la sécu­rité sociale pour des mil­lions d’américains.

Fillon et Le Pen sont tous deux direc­te­ment impli­qués dans des affaires d’emplois fic­tifs, ce qui montre bien qu’ils veulent impo­ser des sacri­fices aux autres, tout en pro­fi­tant de leur situa­tion de pri­vi­lé­giés. Ces can­di­dats qui uti­lisent la théo­rie du com­plot, comme Fillon et Le Pen, montrent qu’ils basent leur poli­tique sur le mensonge.

Avant comme après l’élection pré­si­den­tielle, et quel que soit l’élu, le plus impor­tant reste l’exercice de notre esprit cri­tique, et la mobi­li­sa­tion pour des avan­cées sociales – ainsi que contre les reculs que l’on tente de nous impo­ser. Cela sera pos­sible en pre­nant en main nos propres affaires, en agis­sant par une véri­table démo­cra­tie créée par tous à la base, dans nos quar­tiers, sur nos lieux de travail.

La nécessaire cohérence des luttes pour l’émancipation

Dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, les tra­vailleurs sont alié­nés et oppri­més sous la forme du tra­vail contraint et exploité, c’est-à-dire le tra­vail sala­rié. Cette réa­lité concrète fait que l’ensemble des tra­vailleurs (ou pro­lé­taires) dans le monde forment une classe sociale, quel que soit d’ailleurs leur sta­tut – contrat fixe, pré­caire, chô­meur, en for­ma­tion, etc. Par ailleurs, dif­fé­rentes oppres­sions sup­plé­men­taires existent dans la société, qui sont sur­tout subies au sein de la classe tra­vailleuse. Cela mène à des dif­fé­rences qui ne remettent pas en cause la notion de classe, mais qui n’en sont pas moins des réa­li­tés incon­tour­nables pour tout par­ti­san de l’émancipation. Par exemple, c’est l’existence du sys­tème patriar­cal, sexiste, qui per­met aux capi­ta­listes de moins payer les femmes que les hommes, à tra­vail égal. Cette sur­ex­ploi­ta­tion subie par les tra­vailleuses a par contre un net inté­rêt pour la classe capi­ta­liste, puisqu’elle lui fait réa­li­ser un sur­croît de plus-value – on voit donc qu’il s’agit à la fois de sexisme et de lutte des classes.

Ces dis­cri­mi­na­tions doivent être com­bat­tues par l’ensemble du mou­ve­ment ouvrier, en appli­ca­tion du mot d’ordre révo­lu­tion­naire : « Une attaque contre un seul est une attaque contre tous » (« An injury to one is an injury to all », slo­gan des Indus­trial Wor­kers of the World). Sur­tout, pour réel­le­ment en finir avec cet écart de salaire subi par les tra­vailleuses, les décla­ra­tions et les bonnes inten­tions ne suf­fisent pas : c’est le sys­tème d’ensemble – dont ce n’est qu’une des mani­fes­ta­tions – qu’il faut ren­ver­ser. La même logique doit s’appliquer dans la lutte pour en finir avec les autres sys­tèmes d’oppression.

Ces dif­fé­rentes oppres­sions mènent à l’apparition de luttes spé­ci­fiques, fémi­niste ou anti­ra­ciste par exemple, qui sont bien évidem­ment utiles en soi. Mais il est néces­saire d’aller plus loin. Nous consi­dé­rons que d’une part nous ne devons pas oppo­ser ces luttes entre elles, et que d’autre part dans le cadre d’un pro­jet de société cohé­rent – qui peut être appelé socia­lisme, com­mu­nisme ou autre­ment – nous voyons ces luttes comme dif­fé­rentes par­ties d’un mou­ve­ment réel vers une autre société, égali­taire et soli­daire. Seules des dérives et d’étroites consi­dé­ra­tions de basse « tac­tique » peuvent mener à renon­cer à une lutte, même pré­ten­du­ment de façon « pro­vi­soire », en pen­sant en ren­for­cer une autre. En finir avec les dif­fé­rentes formes de domi­na­tion subies passe par le chan­ge­ment des struc­tures sociales et des rap­ports sociaux. N’avoir qu’une vision incom­plète des dif­fé­rentes struc­tures d’oppression ce n’est pas choi­sir telle ou telle « prio­rité », c’est au fond négli­ger une par­tie de la réa­lité, donc amoin­drir son enga­ge­ment pour l’émancipation.

Par­lons tout d’abord de la néces­sité d’une puis­sante mobi­li­sa­tion uni­taire menant une lutte anti­ra­ciste ici et main­te­nant, avec l’objectif poli­tique d’éradiquer toutes les mani­fes­ta­tions de racisme et ses causes. Le racisme subi au quo­ti­dien par une par­tie de la popu­la­tion, en France et dans le monde, est en soi une forme d’oppression qui doit être com­bat­tue en tant que telle. Il per­pé­tue de plus une divi­sion au sein de la classe tra­vailleuse, avec des consé­quences néga­tives très concrètes quant aux condi­tions de vie de celles et ceux qui sont vic­times de racisme. Cette lutte est une ques­tion trans­ver­sale, par exemple concer­nant le loge­ment, où il s’agit à la fois de construire de nou­veaux loge­ments, ainsi que de réno­ver les anciens entre autres dans le sens des écono­mies d’énergie, mais aussi de réduire l’arbitraire des pro­prié­taires (comme mesure immé­diate) et de mettre fin à toutes les dis­cri­mi­na­tions dans l’accès au loge­ment. Dans le tra­vail, outre la lutte contre le chô­mage de masse qui exa­cerbe la concur­rence entre tra­vailleurs, le prin­cipe « à tra­vail égal salaire égal » doit être défendu puisqu’il n’est tou­jours pas une réa­lité. Il s’agit là d’une lutte poli­tique indis­pen­sable, qui fait par­tie inté­grante de notre objec­tif d’auto-émancipation généralisée.

Les luttes fémi­nistes et anti­sexistes font évidem­ment par­tie des mobi­li­sa­tions incon­tour­nables pour l’émancipation uni­ver­selle. Concer­nant l’écart de salaire subi par les femmes, il est par­fai­te­ment logique de mili­ter à la fois pour l’abolition de l’exploitation en tant que telle, donc contre le sys­tème du sala­riat, et en même temps de lut­ter dans l’immédiat contre cette sur­ex­ploi­ta­tion de genre. Ce n’est par ailleurs qu’une des mani­fes­ta­tions du sexisme au sein du monde du tra­vail (har­cè­le­ment, etc.). Il suf­fit d’observer la situa­tion pour se rendre compte du carac­tère mas­sif et sys­té­mique de la vio­lence de genre, et donc de prendre conscience de la néces­sité d’abolir cette vio­lence et ses causes.

Les mobi­li­sa­tions pro­gres­sistes pour l’environnement sont des luttes sociales, qui affrontent des inté­rêts capi­ta­listes bien réels. De fait, les véri­tables mobi­li­sa­tions pour l’écolo­gie sociale ont à notre sens for­cé­ment un contenu anti­ca­pi­ta­liste. Ce sont donc en pra­tique des luttes de classes, qui voient l’affrontement entre des inté­rêts contra­dic­toires : d’un côté les condi­tions de vie de nom­breux êtres humains et l’avenir de notre pla­nète, de l’autre les pro­fits de la classe capi­ta­liste (ou du moins d’une par­tie d’entre elle). Par exemple, il y a tant d’un point de vue écolo­gique que social la néces­sité de trans­ports en com­mun publics propres et gra­tuits. Les luttes anti­ca­pi­ta­listes pour l’environnement ont d’autre part un évident contenu inter­na­tio­na­liste, du fait qu’aucune pers­pec­tive écolo­giste réelle ne peut exis­ter sans inter­na­tio­na­lisme : ni la pol­lu­tion, ni les nuages radio­ac­tifs, ni le chan­ge­ment cli­ma­tique ne s’arrêtent aux fron­tières étatiques.

Enfin, l’opposition entre classes reste un fait essen­tiel qui struc­ture les rela­tions sociales dans le monde d’aujourd’hui. Tout objec­tif d’éman­ci­pa­tion humaine géné­ra­li­sée passe néces­sai­re­ment par la défense d’un inter­na­tio­na­lisme de la classe exploi­tée, pour arri­ver à un monde libéré du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et de la divi­sion en classes sociales.

Au niveau indi­vi­duel, nom­breux sont ceux qui mène­ront telle ou telle lutte, en fonc­tion de leur situa­tion, de leurs prio­ri­tés, de leurs affi­ni­tés. Quand ces luttes pré­cises sont menées dans une pers­pec­tive d’auto-émancipation col­lec­tive, elles ne sont ni des éléments de repli ni de divi­sion : elles contri­buent pré­ci­sé­ment à com­battre les divi­sions créées par les sys­tèmes d’oppression dont nous vou­lons nous débar­ras­ser. Il n’en reste pas moins qu’au niveau col­lec­tif, les révo­lu­tion­naires doivent à notre sens avoir conscience du fait que ces luttes forment dif­fé­rentes facettes de l’émergence d’une pos­sible société de l’avenir, qui selon les mots de Karl Marx serait « une asso­cia­tion où le libre déve­lop­pe­ment de cha­cun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous ».

Davan­tage que de « conver­gence » des luttes, il nous semble que la cri­tique maté­ria­liste de la société actuelle et la pers­pec­tive d’une autre orga­ni­sa­tion sociale mènent au constat du carac­tère indis­pen­sable de cha­cune de ces luttes, ainsi que de leur cohé­rence. Il s’agit donc pour nous d’une lutte d’ensemble à mener de façon uni­taire pour en finir avec tous les sys­tèmes d’oppression, pour l’auto-émancipation mondiale.

Une révolte sociale au Mexique

Le début du mois de jan­vier a été mar­qué par des mou­ve­ments sociaux par­ti­cu­liè­re­ment nom­breux et vio­lents au Mexique. On n’en a guère entendu par­ler en France. Les quelques articles sur le sujet se bornent géné­ra­le­ment à poin­ter des actes de pillage et à men­tion­ner les vic­times (plu­tôt celles de la police d’ailleurs). Pour­tant, les mou­ve­ments ne se limitent pas à des pillages de maga­sins, au demeu­rant peut-être pro­vo­qués par des poli­ciers infil­trés, mais consistent prin­ci­pa­le­ment en de gigan­tesques mani­fes­ta­tions, le blo­cage des voies de com­mu­ni­ca­tion (y com­pris vers les États-Unis) ou encore l’occupation de stations-essence. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’émeutes d’une popu­lace en colère, mais d’un mou­ve­ment social mas­sif, à l’échelle du pays, sans direc­tion poli­tique et coa­li­sant des sec­teurs entiers de la popu­la­tion, des couches les plus pauvres aux classes moyennes.

À l’origine de la colère de la popu­la­tion mexi­caine, se trouve une aug­men­ta­tion bru­tale et impor­tante du prix de l’essence (à Mexico, elle est de +20 %, +16 % sur le die­sel). Elle est une consé­quence du pro­ces­sus de priva­ti­sa­tion de l’entreprise publique Pemex, Petró­leos Mexi­ca­nos, qui gère le mono­pole public du pétrole depuis la natio­na­li­sa­tion de cette indus­trie en 1938. Depuis cette date, le pays est devenu un des prin­ci­paux expor­ta­teurs de pétrole et la rente pétro­lière a contri­bué au finan­ce­ment de l’État mexi­cain, tan­dis que les prix pour les consom­ma­teurs locaux étaient fixés à des niveaux rela­ti­ve­ment faibles1. Mais le mono­pole public est, depuis tou­jours et tout par­ti­cu­liè­re­ment depuis les années 1980, une des cibles prin­ci­pales des capi­ta­listes (locaux et étran­gers) et la libé­ra­li­sa­tion du mar­ché du pétrole est un pro­jet ancien et sys­té­ma­ti­que­ment mis en échec, jusqu’à l’annonce de la semi-privati­sa­tion de Pemex en 20132. Il s’agissait alors d’une incroyable attaque de l’État mexi­cain contre lui-même : le carac­tère inalié­nable de Pemex était ins­crit dans la consti­tu­tion et les reve­nus du pétrole occu­paient une part consi­dé­rable des reve­nus de l’État. Les « réformes », pré­sen­tées comme une mesure de jus­tice, devaient per­mettre, par le jeu de la concur­rence, de faire dimi­nuer le prix de l’essence et donc per­mettre de redé­ployer les sub­ven­tions qui étaient allouées à son main­tien. Or, depuis 2013, le prix n’a cessé d’augmenter et les coupes bud­gé­taires de s’amplifier3.

Pro­fi­tant des fêtes de fin d’année4, le gou­ver­ne­ment espé­rait peut-être éviter de trop fortes mobi­li­sa­tions contre cette nou­velle hausse. C’est peu de dire que son impact sur la vie de la popu­la­tion était sous-estimé ! Le 6 jan­vier, devant les mobi­li­sa­tions mas­sives et l’annonce d’une marche natio­nale pré­vue le 9, le pré­sident, Enrique Peña Nieto, tente de se jus­ti­fier lors d’une confé­rence de presse. Il affirme une nou­velle fois que l’augmentation est juste et liée à l’augmentation des prix de l’essence à l’international. L’idée est que le poids de l’augmentation va por­ter sur les caté­go­ries les plus aisées (celles qui ont une voi­ture) et que le niveau des prix des biens de pre­mière néces­sité res­te­rait stable, grâce à une négo­cia­tion orga­ni­sée entre le gou­ver­ne­ment, les entre­prises et les syn­di­cats. Sauf que de nom­breuses caté­go­ries de tra­vailleurs ont une voi­ture, que les trans­ports en com­mun ne sont pas en mesure de prendre le relais et que le prin­ci­pal syn­di­cat patro­nal du pays, Copar­mex5, a immé­dia­te­ment refusé de signer l’accord proposé.

Au-delà du carac­tère symp­to­ma­tique de cette aug­men­ta­tion, c’est contre tout un sys­tème que la popu­la­tion mexi­caine pro­teste. La cor­rup­tion est en effet géné­ra­li­sée et grève bien plus les finances publiques que les fluc­tua­tions du baril de pétrole. Sur le plan écono­mique, la chute du peso liée aux élec­tions amé­ri­caines risque d’amplifier la crise dans un pays dont la balance exté­rieure est sys­té­ma­ti­que­ment défi­ci­taire. En outre, la situa­tion poli­tique et sociale est extrê­me­ment dif­fi­cile. La pau­vreté est très déve­lop­pée et les inéga­li­tés conti­nuent de se creu­ser. Les meurtres et les enlè­ve­ments n’ont jamais été aussi nom­breux et géné­ra­lisent un cli­mat de peur6. L’armée est pré­sente dans les rues depuis le début des années 2000, quand la majo­rité de droite d’alors décide d’y recou­rir de plus en plus régu­liè­re­ment pour lut­ter contre le tra­fic de drogue. Les années les plus dif­fi­ciles de la « guerre contre la drogue », à l’époque du man­dat de Felipe Cal­derón (2006–2012) semblent de retour : en 10 ans, cette « guerre » a pro­vo­qué 150 000 morts et près de 30 000 dis­pa­ri­tions. Le pré­sident lui-même est extrê­me­ment impo­pu­laire, d’autant qu’il est direc­te­ment impli­qué dans des scan­dales de cor­rup­tion, tout par­ti­cu­liè­re­ment les conflits d’intérêt en cas­cade dans l’affaire de la « mai­son blanche », révé­lée en novembre 20147. Enfin, la cri­tique oppor­tu­niste de l’augmentation du prix du pétrole par les deux prin­ci­paux par­tis d’opposi­tion (PAN et PRD)8 contri­bue à affai­blir l’État, tout en ne les assu­rant pas de béné­fi­cier du regain de popu­la­rité qu’ils semblent escomp­ter : ils ont tous trempé dans la modi­fi­ca­tion de la consti­tu­tion ayant per­mis la pri­va­ti­sa­tion de Pemex.

Face à ces mobi­li­sa­tions, le gou­ver­ne­ment a réagi notam­ment par la force, en s’appuyant sur les pillages pour jus­ti­fier la répres­sion : plu­sieurs morts et plus de 1500 arres­ta­tions parmi les mani­fes­tants. Face à cela, les tra­vailleurs, en France et ailleurs, doivent affir­mer leur sou­tien aux tra­vailleurs du Mexique dans les épreuves et les mobi­li­sa­tions qui les attendent. Cela implique de ne pas tom­ber dans le piège de la pro­pa­gande média­tique sur la vio­lence ou de se lais­ser ber­cer par les contes sur le déve­lop­pe­ment mira­cu­leux du Mexique, sou­dai­ne­ment brisé par la grogne d’une popu­lace inculte et irres­pon­sable. On a rap­pelé que la situa­tion est par­ti­cu­liè­re­ment ten­due et les capi­ta­listes, sin­gu­liè­re­ment aux Amé­riques, sont par­ti­cu­liè­re­ment prompts à ten­ter d’écraser par des coups d’état tout mou­ve­ment popu­laire et démo­cra­tique. Au Mexique, ne serait la dés­union des par­tis au pou­voir, tout est en place pour que la situa­tion dégé­nère encore davan­tage. Devant ces ter­ribles dan­gers, on ne peut qu’espérer que la contes­ta­tion ne s’essouffle pas mais se main­tienne dans la durée9. Cela ne sera pos­sible que par une immense déter­mi­na­tion face aux cor­rom­pus de tous poils alliés au grand ban­di­tisme, et une auto-organisation à l’échelle locale de la population.

1 Il faut com­prendre que le Mexique ne raf­fine pas son pétrole. Si les prix sont bas, c’est grâce à des sub­ven­tions publiques.

2 Ce qui avait déjà sou­levé l’indignation de la popu­la­tion et des pro­tes­ta­tions mas­sives. On notera qu’il ne s’agit pas non plus de défendre une entre­prise publique connue pour sa ges­tion cala­mi­teuse et la mal­trai­tance de ses employés. En matière d’inefficacité, de cor­rup­tion et de mépris pour les droits de tra­vailleurs, les entre­prises publiques n’ont pas grand-chose à envier aux entre­prises privées.

3Sur les débuts de la mobi­li­sa­tion et Pemex, on pourra lire (en espa­gnol), sans for­cé­ment en par­ta­ger toutes les vues : mst.org.ar/2017/01/21/gasolinazo-en-mexico-entrevista-al-companero-ricardo-vega-entrevista-al-companero-ricardo-vega-militante-trotskista-profesor-de-uacm

4 L’annonce de la nou­velle aug­men­ta­tion des prix s’est faite le 26 décembre…

5 Qui repré­sente, selon sa bro­chure 2016, 30 % du PIB mexicain.

6 À ce titre, le sou­ve­nir de l’enlèvement et de l’assassinat de 43 étudiants à Iguala le 26 sep­tembre 2014 reste encore pré­sent parmi la popu­la­tion, de même que le com­por­te­ment très cri­ti­qué de l’administration Peña Nieto d’alors. Sur la situa­tion géné­rale du Mexique, un com­mu­ni­qué récent du Conseil Natio­nal Indi­gène dresse quelques grandes lignes. On peut en lire une tra­duc­tion ici : cspcl.ouvaton.org/spip.php?article1257

7 Les jour­na­listes ayant révélé le scan­dale ont d’ailleurs été licen­ciés peu de temps après : lemonde.fr/ameriques/article/2015/03/17/au-mexique-vives-reactions-apres-le-renvoi-d-une-celebre-journaliste-pour-son-soutien-a-mexicoleaks_4594726_3222.html

8 Le PRI au pou­voir accuse les autres par­tis d’avoir main­tenu les prix arti­fi­ciel­le­ment bas, le PRD accuse le PRI d’être cor­rompu et le PAN accuse le PRD et MORENA. De manière géné­rale, on mesure l’ampleur de la crise au niveau de panique morale des élites écono­miques et poli­tiques, dont cer­tains membres se sont mis à dis­tri­buer des bons d’achat direc­te­ment dans les rues, pour éviter les pillages.

9 Il sem­ble­rait aussi sou­hai­table que ces mobi­li­sa­tions soient l’occasion d’un rap­pro­che­ment avec les mou­ve­ments indigénistes.

Russie 1917, naissance d’un capitalisme d’Etat

Nous voilà arri­vés au cen­te­naire de la révo­lu­tion russe de 1917 : c’est l’occasion de consta­ter que rare­ment un événe­ment his­to­rique aura été perçu au tra­vers de tant de mythes défor­ma­teurs. Un siècle après, alors que l’URSS a – heu­reu­se­ment – dis­paru, mais pour lais­ser – mal­heu­reu­se­ment – place à une autre dic­ta­ture, peut-être qu’une appré­hen­sion ration­nelle de ce qu’elle fut va pou­voir ren­con­trer une plus forte audience.

En effet, dès le début il a existé des ana­lyses par­fai­te­ment lucides sur la réa­lité de la Rus­sie gou­ver­née par le parti bol­che­vik. Même Lénine, mis sous pres­sion par un cou­rant mino­ri­taire de son parti, avait reconnu dès mai 1918 qu’il tra­vaillait à mettre en place un capi­ta­lisme d’Etat en Rus­sie : « notre devoir est de nous mettre à l’école du capi­ta­lisme d’Etat des Alle­mands, de nous appli­quer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ména­ger les pro­cé­dés dic­ta­to­riaux pour l’implanter en Rus­sie »1. L’URSS n’a connu ni socia­lisme, ni com­mu­nisme, ni pou­voir des tra­vailleurs. Ces der­niers ont subi à la fois la domi­na­tion poli­tique d’un parti unique, et l’exploitation par la classe bureau­cra­tique notam­ment consti­tuée des diri­geants de ce même parti. C’est ce que confirme une ana­lyse his­to­rique maté­ria­liste du mode de pro­duc­tion et des rap­ports de pro­duc­tion ayant existé en URSS.

Nous repu­blions ci-dessous deux textes publiés dans les années 1930 au sein du cou­rant du com­mu­nisme des conseils (mar­xistes par­ti­sans du pou­voir des conseils ouvriers et non d’un parti).

Le pre­mier s’intitule « Thèses sur le bol­che­visme », il a été écrit par Hel­mut Wag­ner puis adopté par le Groupe des com­mu­nistes inter­na­tio­naux de Hol­lande et publié dans la revue Räte­kor­res­pon­denz. Il a égale­ment été tra­duit en anglais dans la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence (diri­gée par Paul Mat­tick), en décembre 1934 :

« Le bol­che­visme a appelé la révo­lu­tion de février la révo­lu­tion bour­geoise, et celle d’octobre, la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, fai­sant ainsi pas­ser son propre régime pour le règne de la classe pro­lé­ta­rienne, et sa poli­tique écono­mique pour du socia­lisme. Cette vision de la révo­lu­tion de 1917 est une absur­dité de par le simple fait qu’elle sup­pose qu’un déve­lop­pe­ment de sept mois aurait suffi à créer les bases écono­miques et sociales d’une révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, dans un pays qui venait à peine d’entrer dans la phase de sa révo­lu­tion bour­geoise – en d’autres termes, sau­ter d’un bond par-dessus tout un pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment social et écono­mique qui néces­si­te­rait au moins plu­sieurs décen­nies. En réa­lité, la révo­lu­tion de 1917 est un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion uni­taire, qui a débuté avec la chute du tsa­risme et a atteint son apo­gée avec la vic­toire de l’insurrection armée des bol­che­viks, le 7 novembre. Et ce violent pro­ces­sus de trans­for­ma­tion ne peut être que celui de la révo­lu­tion bour­geoise russe, dans les condi­tions his­to­riques et par­ti­cu­lières de la Russie.

Au cours de ce pro­ces­sus, le parti de l’intelligentsia jaco­bine révo­lu­tion­naire a pris le pou­voir en s’appuyant sur les deux mou­ve­ments sociaux qui avaient déclen­ché l’insurrection de masse, celui des pro­lé­taires et celui des pay­sans. Pour rem­pla­cer le gou­ver­ne­ment tri­an­gu­laire ébranlé (tsa­risme, noblesse et bour­geoi­sie), il a créé le tri­angle bol­che­visme, pay­san­ne­rie, classe ouvrière. Et de même que l’appareil étatique du tsa­risme régnait de façon auto­nome sur les deux classes pos­sé­dantes, de même le nou­vel appa­reil étatique bol­che­vique com­mença par se rendre indé­pen­dant des deux classes qui l’avaient porté au pou­voir. La Rus­sie est sor­tie des condi­tions de l’absolutisme tsa­riste pour tom­ber dans celles de l’absolutisme bolchevique. […]

La concep­tion de base de la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion n’allait pas pour Lénine au-delà d’une écono­mie étatique diri­gée par l’appareil bureau­cra­tique. Pour lui, l’économie de guerre alle­mande et les ser­vices pos­taux étaient des exemples type de l’organisation socia­liste : une orga­ni­sa­tion écono­mique de carac­tère ouver­te­ment bureau­cra­tique, diri­gée par une cen­tra­li­sa­tion venant d’en haut. Du pro­blème de la socia­li­sa­tion, il ne vit que les aspects tech­niques et non les aspects pro­lé­ta­riens et sociaux. De même, Lénine se fonda, et avec lui le bol­che­visme en géné­ral, sur les concepts de socia­li­sa­tion pro­po­sés par le cen­triste Hil­fer­ding qui, dans son Capi­tal finan­cier, a tracé un tableau idéa­lisé d’un capi­ta­lisme tota­le­ment orga­nisé. Le véri­table pro­blème, en ce qui concerne la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion – la prise en charge des entre­prises et des orga­ni­sa­tions du sys­tème écono­mique par la classe ouvrière et par ses orga­ni­sa­tions de classe, les conseils ouvriers –, a été com­plè­te­ment ignoré du bol­che­visme. Et il devait être ignoré parce que l’idée mar­xiste d’une asso­cia­tion de pro­duc­teurs libres et égaux est tota­le­ment oppo­sée à la concep­tion jaco­bine de l’organisation, et parce que la Rus­sie ne pos­sé­dait pas les condi­tions sociales et écono­miques néces­saires à l’instauration du socia­lisme. Le concept de socia­li­sa­tion des bol­che­viks n’est par consé­quent rien d’autre qu’une écono­mie capi­ta­liste prise en charge par l’Etat et diri­gée de l’extérieur et d’en haut par sa bureaucratie. […]

L’expérience d’une écono­mie natio­nale pla­ni­fiée bureau­cra­ti­que­ment est loin de pou­voir être consi­dé­rée comme un suc­cès. Les grands cata­clysmes inter­na­tio­naux qui menacent la Rus­sie ne pour­ront qu’accroître les contra­dic­tions de son sys­tème écono­mique jusqu’à ce qu’elles deviennent into­lé­rables, hâtant ainsi pro­ba­ble­ment la chute de cette expé­rience écono­mique gigantesque.

L’économie russe est essen­tiel­le­ment déter­mi­née par les carac­té­ris­tiques sui­vantes : elle s’appuie sur les bases d’une pro­duc­tion de mar­chan­dises ; elle est cen­trée sur la ren­ta­bi­lité ; elle révèle un sys­tème ouver­te­ment capi­ta­liste avec salaires et cadences accé­lé­rées ; enfin, elle a porté les raf­fi­ne­ments de la ratio­na­li­sa­tion capi­ta­liste jusqu’à ses limites extrêmes. L’économie bol­che­vique est une pro­duc­tion étatique qui emploie des méthodes capitalistes.

Cette forme de pro­duc­tion étatique s’accompagne égale­ment de plus-value, donc d’une exploi­ta­tion maxi­male des tra­vailleurs. Bien entendu, cette plus-value ne pro­fite direc­te­ment et ouver­te­ment à aucune classe par­ti­cu­lière de la société russe, mais elle enri­chit l’appareil para­si­taire de la bureau­cra­tie dans son ensemble.

[…]

Le Komin­tern lui-même a été uti­lisé pour mani­pu­ler abu­si­ve­ment la classe ouvrière inter­na­tio­nale, afin de ser­vir les buts oppor­tu­nistes de glo­ri­fi­ca­tion natio­nale et de la poli­tique de sécu­rité inter­na­tio­nale de l’Union sovié­tique. Il s’est consti­tué, en dehors de Rus­sie, à par­tir de la com­bi­nai­son des cadres révo­lu­tion­naires du pro­lé­ta­riat euro­péen. En usant de l’autorité de la révo­lu­tion bol­che­vique, le prin­cipe orga­ni­sa­tion­nel et tac­tique du bol­che­visme s’est imposé dans le Komin­tern de façon extrê­me­ment bru­tale et sans aucune consi­dé­ra­tion pour les scis­sions immé­diates. Le Comité exé­cu­tif du Komin­tern – autre ins­tru­ment de la bureau­cra­tie russe au pou­voir – s’est vu confier le com­man­de­ment absolu de tous les par­tis com­mu­nistes, et la poli­tique des par­tis a com­plè­te­ment perdu de vue les véri­tables inté­rêts révo­lu­tion­naires de la classe ouvrière inter­na­tio­nale. Les slo­gans et les réso­lu­tions révo­lu­tion­naires ont servi de cou­ver­ture à la poli­tique contre-révolutionnaire du Komin­tern et de ses par­tis qui, avec leurs façons bol­che­vistes, sont deve­nus aussi experts dans la tra­hi­son de la classe ouvrière et dans la déma­go­gie effré­née, que l’étaient les par­tis social-démocrates. En même temps que le réfor­misme, fusion­nant avec le capi­ta­lisme, décli­nait dans le sens his­to­rique, le Komin­tern fai­sait nau­frage en s’unissant à la poli­tique capi­ta­liste de l’Union sovié­tique. »2

Le deuxième texte est inti­tulé « La Rus­sie sovié­tique aujourd’hui ». Ega­le­ment paru dans la revue Räte­kor­res­pon­denz, il a été tra­duit en anglais par la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence en février 1937 :

« L’ouvrier russe ne peut man­quer de s’apercevoir qu’il n’a aucun contrôle sur les moyens de pro­duc­tion ni sur les pro­duits de son tra­vail. Il ne peut pas se sen­tir concerné par les pro­blèmes de la socia­li­sa­tion tels qu’ils se posent en Rus­sie, étant donné qu’il est un esclave du sala­riat tout comme ses frères au-delà des fron­tières de l’URSS. Il importe même peu de savoir si les ouvriers russes prennent clai­re­ment conscience de leur posi­tion dans la société. Le fait est qu’ils agissent de la seule manière pos­sible pour une classe exploi­tée. Et, paral­lè­le­ment, que Sta­line soit conscient ou non de son rôle en tant que diri­geant d’une société d’exploitation, ses actes pas­sés et à venir reflètent for­cé­ment les néces­si­tés d’une telle société. Ce n’est pas d’hier que la Rus­sie est capi­ta­liste ; elle l’est deve­nue avec l’abolition des der­niers conseils ouvriers libre­ment élus. […]

Un accrois­se­ment de l’exploitation pré­sup­pose un ren­for­ce­ment de l’appareil exploi­teur. La classe ouvrière ne peut s’exploiter elle-même. Un appa­reil est néces­saire, dont les membres n’appartiennent pas à la classe ouvrière. Des bureau­crates, des pro­fes­sion­nels, des « com­man­deurs d’industrie » comme les appelle Sta­line, s’appuyant sur une large couche de l’aristocratie ouvrière, sont indis­pen­sables. Ces bureau­crates aident la clique diri­geante, dont ils reçoivent en retour des pri­vi­lèges qui les élèvent au-dessus du niveau de l’ouvrier moyen. En dépit de la phra­séo­lo­gie offi­cielle sur « la tran­si­tion vers une société sans classe », il s’est bel et bien déve­loppé une nou­velle classe diri­geante en Rus­sie. Les tra­vailleurs vendent leur force de tra­vail à cette nou­velle classe de fonc­tion­naires, de chefs de coopé­ra­tives et d’entreprises, et à la bureau­cra­tie qui dirige la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. Cet appa­reil colos­sal est l’acheteur de la force de tra­vail. Il dirige col­lec­ti­ve­ment et auto­cra­ti­que­ment à la fois. Il ne pro­duit aucune valeur, il vit de la plus-value, du tra­vail de mil­lions d’esclaves sala­riés. L’idéologie de cette couche pri­vi­lé­giée n’a rien à voir avec la conscience de classe des ouvriers. L’exploitation étant son inté­rêt, elle consti­tue son idéo­lo­gie. En ennemi impla­cable, la bureau­cra­tie com­bat toutes les ten­dances de la société qui s’orientent vers l’abolition de l’exploitation.

[…]

Afin d’obtenir la masse gigan­tesque de plus-value indis­pen­sable à la construc­tion et à la trans­for­ma­tion du sys­tème écono­mique russe dans son entier, il était néces­saire de déve­lop­per une vaste classe de meneurs d’esclaves, de para­sites et d’exploiteurs. Cette nou­velle classe se déve­loppe en contra­dic­tion avec le com­mu­nisme. Le vide dans la struc­ture de la société d’exploitation, que reflé­tait l’absence d’une classe exploi­teuse spé­ci­fique, a été com­blé. C’est ceci qui consti­tue l’étape essen­tielle dans l’évolution de la Rus­sie au cours des der­nières années. Elle en a fait un Etat inté­gra­le­ment capi­ta­liste. Les tra­vailleurs, trop faibles pour orga­ni­ser la pro­duc­tion au nom de leur classe, ont abdi­qué devant le Parti. Ce der­nier, n’obéissant qu’à des inté­rêts spé­ci­fiques, a joué en Rus­sie exac­te­ment le même rôle que les capi­ta­listes pri­vés dans les autres pays. Le parti bol­ché­vique, en assu­mant le rôle his­to­rique de la bour­geoi­sie est devenu lui-même la bour­geoi­sie et a déve­loppé les forces pro­duc­tives à un niveau atteint long­temps aupa­ra­vant par la bour­geoi­sie des autres pays.

[…]

Il faut consi­dé­rer la Rus­sie comme un pays capi­ta­liste et un ennemi mor­tel du com­mu­nisme. Cela devien­dra plus évident avec le temps. Les com­mu­nistes seront pour­chas­sés et tués en Rus­sie comme par­tout ailleurs. Si cer­tains nour­rissent encore l’illusion de voir le socia­lisme « s’édifier » tôt ou tard en Rus­sie, ils décou­vri­ront que les classes pri­vi­lé­giées ne renoncent jamais déli­bé­ré­ment à leurs pri­vi­lèges. Ceux qui espèrent voir la classe pos­sé­dante aban­don­ner sa pro­priété sans lut­ter, font de la reli­gion. Le socia­lisme ne s’édifie pas. Ou bien il est le pro­duit direct de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, ou bien il n’est pas. La révo­lu­tion de 1917 est res­tée une révo­lu­tion bour­geoise. Ses éléments pro­lé­ta­riens ont été bat­tus. Elle n’a pas sup­primé le fon­de­ment de toute domi­na­tion, elle a seule­ment ren­versé la domi­na­tion tsa­riste. Elle n’a pas sup­primé tous les rap­ports de pro­priété, elle a seule­ment aboli les rap­ports de pro­priété pri­vée du capi­ta­lisme. Ce n’est que lorsque les tra­vailleurs prennent le pou­voir en main et orga­nisent la société pour eux-mêmes que les bases du com­mu­nisme se trouvent jetées. Ce qui existe en Rus­sie est un capi­ta­lisme d’Etat. Ceux qui se réclament du com­mu­nisme doivent aussi atta­quer le capi­ta­lisme d’Etat. Et dans la révo­lu­tion à venir, les ouvriers russes devront ren­ver­ser ce capi­ta­lisme d’Etat. La société d’exploitation russe, comme toutes les autres socié­tés d’exploitation, engendre chaque jour ses propres fos­soyeurs. »3

Enfin, nous repre­nons quelques extraits d’un texte de Mau­rice Brin­ton publié en 1970 par le groupe d’extrême gauche bri­tan­nique Soli­da­rity, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution :

« En tant qu’institution, le Parti [bol­che­vik] échap­pait tota­le­ment au contrôle de la classe ouvrière russe. Les pro­blèmes qu’eut à affron­ter la Révo­lu­tion russe après 1917 ne réso­lurent pas cette contra­dic­tion, ils ne firent que l’exacerber. […] A un niveau plus pro­fond, la concep­tion même de ce type d’organisation et ce type de rap­port avec le mou­ve­ment des masses reflète l’influence non recon­nue de l’idéologie bour­geoise, chez ceux-là mêmes qui cher­chaient opi­niâ­tre­ment à détruire la société bour­geoise. La concep­tion qui assure que la société doit obli­ga­toi­re­ment être divi­sée en « diri­geants » et « exé­cu­tants », l’idée selon laquelle cer­tains sont nés pour domi­ner et que d’autres ne peuvent réel­le­ment se déve­lop­per au-delà d’une cer­taine limite a été, depuis des temps immé­mo­riaux, le pos­tu­lat tacite de toute classe domi­nante. Que les bol­che­viks eux-mêmes l’aient en fin de compte accep­tée montre encore une fois à quel point Marx avait rai­son en décla­rant que « les idées domi­nantes de chaque époque sont les idées de la classe domi­nante ». Face à une orga­ni­sa­tion aussi « effi­cace », aussi solide, construite sur des idées de ce genre, il n’est pas éton­nant que les comi­tés d’usine nés en 1917 n’aient pas été en mesure de conduire la Révo­lu­tion jusqu’à son terme.

[…]

En 1917, les tra­vailleurs russes créèrent des organes (comi­tés d’usine et soviets) qui devaient assu­rer la ges­tion de la société par les tra­vailleurs eux-mêmes. Mais les soviets pas­sèrent entre les mains des fonc­tion­naires bol­che­viks. Un appa­reil d’Etat, séparé des masses, fut rapi­de­ment recons­ti­tué. Les tra­vailleurs russes ne par­vinrent pas à créer de nou­velles ins­ti­tu­tions qui leur auraient per­mis d’organiser et la pro­duc­tion, et la vie sociale. Cette tâche fut par consé­quent assu­mée par d’autres, par un groupe dont cette ges­tion devint la fonc­tion spé­ci­fique. La bureau­cra­tie orga­ni­sait le pro­ces­sus du tra­vail dans un pays où elle était égale­ment maî­tresse des ins­ti­tu­tions politiques.

Tout ceci exige une sérieuse rééva­lua­tion de plu­sieurs notions fon­da­men­tales. Le « pou­voir des tra­vailleurs » ne peut pas être iden­ti­fié ou assi­milé au pou­voir du Parti, ce que firent conti­nuel­le­ment les bol­che­viks. Comme le disait Rosa Luxem­burg, le pou­voir ouvrier sera l’œuvre de la classe et non d’une mino­rité agis­sant au nom de la classe. Il doit être l’émanation de l’engagement actif des tra­vailleurs, res­ter sous leur influence directe, être sou­mis au contrôle de l’ensemble de la popu­la­tion, être la consé­quence de la conscience poli­tique crois­sante du peuple. De même, la notion de « prise du pou­voir » ne peut pas dési­gner – comme c’est bien évidem­ment le cas chez tous ceux qui croient vivre encore dans le Pétro­grad de 1917 – un putsch semi-militaire, fomenté par une mino­rité. Il ne peut non plus repré­sen­ter uni­que­ment la défense – même si celle-ci est bien entendu néces­saire – des posi­tions gagnées par la classe ouvrière contre les ten­ta­tives de la bour­geoi­sie pour les recon­qué­rir. Ce que la « prise du pou­voir » implique réel­le­ment, c’est que la grande majo­rité de la classe ouvrière com­prend enfin clai­re­ment sa capa­cité de ges­tion de la pro­duc­tion et de la société – et s’organise à cette fin. »4

1 Lénine, Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, article dans la Pravda n° 88–89-90, 9–11 mai 1918, tra­duc­tion en fran­çais dans les Œuvres, tome 27, éditions sociales, 1961, pages 355–356. Voir aussi notre texte : « Le léni­nisme et la révo­lu­tion russe », Cri­tique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 41–44, 49 et 53. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1934–12-theses-sur-le-bolchevisme-gic/

3 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 189–191 et 199–200. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/2009/01/10/la-russie-sovietique-aujourdhui-1937/

4 Mau­rice Brin­ton, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution, Les Nuits rouges, 2016, pages 23–25 (tra­duc­tion par la revue Auto­ges­tion et socia­lisme, 1973).