Tract contre la Loi travail de Macron

Le gou­ver­ne­ment Macron a rapi­de­ment mis en place une poli­tique injuste : par la baisse des aides aux loge­ments (APL), il prend aux plus modestes, aux classes popu­laires, aux tra­vailleurs, aux étudiants, aux pré­caires, aux chô­meurs – tout en fai­sant, par une « réforme » de l’ISF (impôt sur la for­tune), un cadeau de plu­sieurs mil­liards par an aux pri­vi­lé­giés. C’est un trans­fert de richesses : Macron prend à des mil­lions de per­sonnes pour don­ner beau­coup à quelques mil­liers de riches.

De plus, par une nou­velle « Loi tra­vail » sous forme d’ordonnances, encore pire que la pré­cé­dente, Macron et son gou­ver­ne­ment de droite s’en prennent aux pro­tec­tions – déjà trop réduites – des tra­vailleurs. Ce pro­jet de réforme faci­lite les licen­cie­ments, dimi­nue les pro­tec­tions des sala­riés, per­met de pré­ca­ri­ser encore plus les contrats de tra­vail notam­ment dans les petites entre­prises.

Ajouté à l’austérité, qui entraîne notam­ment une scan­da­leuse baisse du bud­get consa­cré aux droits des femmes, nous nous trou­vons à l’évidence face à une poli­tique vio­lente, au ser­vice exclu­sif de la classe sociale capi­ta­liste. La poli­tique Macron, c’est l’aggravation des inéga­li­tés, l’augmentation de la pré­ca­rité, le libre cours donné à la vio­lence sociale. Nous ne pou­vons pas tolé­rer ces graves reculs sociaux.

Une pre­mière étape s’annonce dès le mardi 12 sep­tembre avec une grande mani­fes­ta­tion, place Bas­tille à 14 heures, contre cette Loi tra­vail de régres­sion sociale. Il sera néces­saire d’aller plus loin, d’en débattre lors d’Assemblées géné­rales, de comi­tés de mobi­li­sa­tion, de conseils d’entreprise ou de quar­tier. Ne nous lais­sons pas faire, mobilisons-nous !

Rosa Luxemburg et la révolution socialiste

Nous repu­blions ci-dessous quelques brefs extraits de Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, texte de Rosa Luxem­burg publié en 18991. Il s’agit d’une argu­men­ta­tion s’opposant au cou­rant d’Eduard Bern­stein, dit « révi­sion­niste » ou réfor­miste. Luxem­burg y défend la néces­sité d’une révo­lu­tion sociale menée par les tra­vailleurs eux-mêmes. Elle explique égale­ment, en cohé­rence avec sa concep­tion révo­lu­tion­naire, que « le sort de la démo­cra­tie est lié au sort du mou­ve­ment ouvrier ».

« Il est tout à fait faux et contraire à l’Histoire de se repré­sen­ter le tra­vail pour les réformes uni­que­ment comme la révo­lu­tion étirée en lon­gueur, et la révo­lu­tion comme une réforme conden­sée. Une trans­for­ma­tion sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments dis­tincts par leur durée, mais par leur contenu. Tout le secret des trans­for­ma­tions his­to­riques, par l’utilisation du pou­voir poli­tique, réside pré­ci­sé­ment dans la trans­for­ma­tion de simples modi­fi­ca­tions quan­ti­ta­tives en une qua­lité nou­velle, ou, pour par­ler en termes concrets, dans le pas­sage d’une période his­to­rique, d’une forme de société don­née, à une autre.

C’est pour­quoi qui­conque se pro­nonce en faveur de la voie des réformes légales, au lieu et à l’encontre de la conquête du pou­voir poli­tique et de la révo­lu­tion sociale, ne choi­sit pas, en réa­lité, une voie plus tran­quille, plus sûre et plus lente, condui­sant au même but, mais un but dif­fé­rent, à savoir, au lieu de l’instauration d’une société nou­velle, des modi­fi­ca­tions pure­ment super­fi­cielles de l’ancienne société. C’est ainsi qu’on abou­tit, en par­tant des consi­dé­ra­tions poli­tiques du révi­sion­nisme, à la même conclu­sion qu’en par­tant de ses théo­ries écono­miques, c’est-à-dire qu’elles ne visent pas, au fond, à la réa­li­sa­tion de l’ordre socia­liste, mais uni­que­ment à la réforme de l’ordre capi­ta­liste, non pas à la sup­pres­sion du sala­riat, mais au dosage en plus ou en moins de l’exploitation, en un mot à la sup­pres­sion des abus du capi­ta­lisme, mais pas du capi­ta­lisme lui-même. […]

Si la démo­cra­tie est deve­nue, pour la bour­geoi­sie, tan­tôt super­flue, tan­tôt gênante, elle est, en revanche, néces­saire et indis­pen­sable à la classe ouvrière. Elle est, pre­miè­re­ment, néces­saire, parce qu’elle crée des formes poli­tiques (auto­no­mie admi­nis­tra­tive, droit élec­to­ral, etc.) qui ser­vi­ront au pro­lé­ta­riat d’amorces et de points d’appui dans son tra­vail de trans­for­ma­tion de la société bour­geoise. Mais elle est, secon­de­ment, indis­pen­sable, parce que ce n’est qu’en elle, dans la lutte pour la démo­cra­tie, dans l’exercice de ses droits, que le pro­lé­ta­riat peut arri­ver à la conscience de ses inté­rêts de classe et de ses tâches his­to­riques. En un mot, la démo­cra­tie est indis­pen­sable, non pas parce qu’elle rend super­flue la conquête du pou­voir poli­tique par le pro­lé­ta­riat, mais, au contraire, parce qu’elle rend cette prise du pou­voir aussi néces­saire que seule pos­sible. […]

La prise du pou­voir poli­tique par le pro­lé­ta­riat, c’est-à-dire par une classe popu­laire mas­sive, ne se fait pas arti­fi­ciel­le­ment. Elle sup­pose, par elle-même, à l’exception des cas tels que la Com­mune de Paris, où le pou­voir ne fut pas obtenu par le pro­lé­ta­riat à la suite d’une lutte consciente de son but, mais tomba dans ses mains d’une façon tout à fait excep­tion­nelle, comme un bien aban­donné de tous, un cer­tain degré de matu­rité des rap­ports écono­miques et politiques.

C’est là que réside la dif­fé­rence essen­tielle entre les coups d’État à la Blan­qui accom­plis par une « mino­rité agis­sante » et qui éclatent comme des coups de pis­to­let, d’une façon tou­jours inop­por­tune, et la conquête du pou­voir poli­tique par la grande masse popu­laire consciente, conquête du pou­voir qui ne peut être elle-même que le pro­duit de la décom­po­si­tion de la société bour­geoise, et pour cette rai­son porte en elle la légi­ti­ma­tion écono­mique et poli­tique de son appa­ri­tion opportune. »

Il est inté­res­sant de recou­per ce texte théo­rique avec son der­nier dis­cours, pro­noncé en décembre 1918 pen­dant la révo­lu­tion alle­mande, au cours du congrès de fon­da­tion du Parti com­mu­niste d’Allemagne. On y voit que sa concep­tion de la révo­lu­tion socia­liste est res­tée fon­da­men­ta­le­ment la même, dans une pers­pec­tive d’auto-émancipation2 :

« L’Histoire ne nous rend pas la besogne aussi facile qu’elle l’était dans les révo­lu­tions bour­geoises, quand il suf­fi­sait de ren­ver­ser au centre le pou­voir offi­ciel et de le rem­pla­cer par telle ou telle dou­zaine d’hommes nouveaux.

C’est d’en bas qu’il nous faut tra­vailler, et cela cor­res­pond bien au carac­tère de masse de notre révo­lu­tion étant don­nés les buts qui visent le fond, le sol même de la consti­tu­tion de la société ; cela cor­res­pond à ce qu’est le carac­tère de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne d’aujourd’hui, à notre devoir de faire la conquête du pou­voir poli­tique, non d’en haut, mais d’en bas. Le 9 novembre [1918] a été la ten­ta­tive d’ébranler le pou­voir public, la domi­na­tion de classe – ten­ta­tive faible, incom­plète, incons­ciente, chao­tique. Ce qui est à faire main­te­nant, c’est de poin­ter en pleine conscience la tota­lité des forces du pro­lé­ta­riat sur les fon­de­ments de la société capi­ta­liste. À la base où le patron indi­vi­duel est en face de ses esclaves sala­riés ! À la base où l’ensemble des organes exé­cu­tifs de la domi­na­tion poli­tique de classe est en face des objets de cette domi­na­tion, en face des masses ! C’est là que nous devons, pied à pied, arra­cher aux maîtres les ins­tru­ments de leur pou­voir pour les prendre, nous, en main.

Tel que je vous le dépeins, le pro­ces­sus peut paraître de plus longue durée que l’on ne serait porté à se le repré­sen­ter au début. Je crois qu’il est sain que nous fas­sions défi­ler sous nos yeux en pleine clarté toutes les dif­fi­cul­tés, toutes les com­pli­ca­tions de cette révo­lu­tion. Car j’espère bien que, de même que sur moi, sur aucun de vous, le tableau des grandes dif­fi­cul­tés, des besognes ainsi dres­sées devant nous, n’a pour effet de para­ly­ser ni votre ardeur, ni votre éner­gie ; tout au contraire, plus grande est la tâche, plus nous ras­sem­ble­rons toutes nos forces. »

Le jour­nal de la Ligue Spar­ta­cus le 31 décembre 1918

1 D’après l’édition conte­nue dans : Rosa Luxem­burg, Le But final, textes poli­tiques, éditions Spar­ta­cus, 2016, pages 103–110.

2 D’après : Rosa Luxem­burg, Le But final, textes poli­tiques, Spar­ta­cus, 2016, pages 259–260.

Le mouvement ouvrier anti-alcool : une lutte contre l’aliénation

- Tri­bune -

La consom­ma­tion de bois­son alcoo­li­sée est un fléau social, et en tant que tel elle a été his­to­ri­que­ment com­bat­tue par le mou­ve­ment ouvrier. Actuel­le­ment, la consom­ma­tion d’alcool fait plus de 3 mil­lions de morts chaque année dans le monde1. Cela repré­sente 50 mil­lions de morts sur les quinze der­nières années. C’est plus lar­ge­ment, dans la société, la bana­li­sa­tion et la valo­ri­sa­tion sociale de la consom­ma­tion d’alcool qui posent problème.

Reve­nons briè­ve­ment sur quelques étapes de l’histoire de l’action du mou­ve­ment ouvrier contre l’alcool2. Dès 1898, le congrès de la CGT – alors révo­lu­tion­naire – adopte une posi­tion ferme et radi­cale face au pro­blème : « L’alcoolisme se déve­loppe paral­lè­le­ment à l’intensité du régime capi­ta­liste. […] Comme le mal donne nais­sance au mal, l’alcoolisme découle tout natu­rel­le­ment de l’état dans lequel sont main­te­nus tant d’éléments de la classe ouvrière, et il per­pé­tue l’existence, il renou­velle et entre­tient la puis­sance du capi­ta­lisme. […] Il faut au mou­ve­ment ouvrier des consciences, des cer­veaux et des cœurs : l’alcoolisme, qui les détruit, est donc notre mor­tel ennemi. […] Il importe que les tra­vailleurs conscients, que les mili­tants deviennent d’acharnés enne­mis des bois­sons fortes. Il importe que cha­cun de nous se fasse un pro­pa­gan­diste de tem­pé­rance. […] L’alcoolisme est un dan­ger social. Il menace la société dans son ensemble. […] L’alcoolisme est le plus sûr agent de la bour­geoi­sie capi­ta­liste en ce qu’il atro­phie la conscience et réduit la force de résis­tance du pro­lé­ta­riat. » Par ailleurs, quelques mili­tants dont Emile Pou­get et Fer­nand Pel­lou­tier pré­sentent une décla­ra­tion selon laquelle il n’y a « d’autre remède effi­cace que l’émancipation inté­grale », et qui recom­mande pour les mili­tants « de prê­cher d’exemple en s’abstenant de bois­sons alcoo­li­sées »3.

Un Comité anti­al­coo­lique ouvrier est formé en jan­vier 1906, essen­tiel­le­ment par des socia­listes et des syn­di­ca­listes. Ce comité publie en bro­chure un dis­cours contre l’alcool du socia­liste belge Emile Van­der­velde, et appuie les pro­po­si­tions d’interdiction de l’absinthe4. Avant même qu’elle soit fina­le­ment inter­dite, des coopé­ra­tives ouvrières comme la Bel­le­vil­loise avaient déjà pros­crit l’absinthe.

En 1909, des mili­tants semble-t-il issus à la fois de milieux socia­listes, syn­di­ca­listes révo­lu­tion­naires et anar­chistes, créent l’Association des tra­vailleurs anti­al­coo­liques, puis en 1911 la Fédé­ra­tion ouvrière anti­al­coo­lique (FOA) dont le but est de « réveiller la masse et lui mon­trer les dan­gers de l’alcoolisme. »5 La FOA, d’abord diri­gée par le syn­di­ca­liste Eugène Quillent, publie le men­suel Le Réveil puis Le Réveil du peuple. Son numéro de juin 1914 donne les adresses de 34 sec­tions, 6 à Paris et 28 en pro­vince, ce qui montre qu’il s’agit d’une réelle struc­ture qui n’a pas une exis­tence négli­geable. L’action de la FOA est relayée par les Bourses du Tra­vail, son argu­men­ta­tion mon­trant que l’anti-alcoolisme va dans le sens de l’intérêt des tra­vailleurs. En 1914, à la veille de la guerre, la FOA aurait même compté jusqu’à 16.000 adhé­rents. L’un des mili­tants de la FOA, le syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire Gus­tave Cau­vin, se sai­sit du nou­vel outil qu’était alors le cinéma afin de tou­cher un plus large public, en fai­sant des tour­nées de confé­rences avec pro­jec­tions de films mon­trant les ravages de l’alcool.

Le Parti socia­liste, dont le nom est à l’époque Sec­tion fran­çaise de l’Internationale ouvrière (SFIO) et dont l’orientation offi­cielle est révo­lu­tion­naire, publie en 1911 une bro­chure de 32 pages : Contre l’alcoolisme, un pro­gramme socia­liste. Le constat de départ est que « les pro­grès de l’alcoolisme sont un dan­ger, un dan­ger sur­tout pour l’émancipation ouvrière ; dès lors, c’est un devoir stric­te­ment socia­liste de lut­ter contre l’alcool. » Le texte montre en citant des études scien­ti­fiques et sta­tis­tiques que « l’alcool est un poi­son ». Plus spé­ci­fi­que­ment, « l’alcool endort l’énergie ouvrière. Certes l’alcool ne crée pas le pau­pé­risme, mais il aggrave l’état de misère de ceux dont l’organisation sociale fait des misé­rables et il les enchaîne à leur sort. » Pas­sant en revue les mesures prises à l’étranger contre l’alcoolisme, la bro­chure estime « sans effet » la pro­hi­bi­tion d’État. Les solu­tions pro­po­sées sont tout autres : d’abord la par­ti­ci­pa­tion aux coopé­ra­tives et aux syn­di­cats, en consi­dé­rant que « les vic­toires syn­di­cales sont des défaites pour l’alcool », notam­ment par la réduc­tion du temps de tra­vail. Ensuite, il est pro­posé que « la vente des bois­sons soit orga­ni­sée en régie muni­ci­pale », puis que « le mono­pole de la pro­duc­tion » soit assuré par la col­lec­ti­vité dans un but de santé publique6.

A cette période, les réunions socia­listes se déroulent sou­vent dans des cafés, lieux de socia­li­sa­tion ouvrière. Les établis­se­ments sont par­fois tenus par des mili­tants, voire gérés sous forme de coopé­ra­tive ouvrière, mais le mou­ve­ment ouvrier ne par­vient pas à créer dura­ble­ment des lieux de socia­li­sa­tion expli­ci­te­ment libé­rés de l’alcool (même si des cafés et res­tau­rants coopé­ra­tifs ne ser­vant pas d’alcool existent au début des années 1900). Du moins son abus est-il dénoncé.

La guerre mon­diale met à mal l’ensemble du mou­ve­ment ouvrier, et désor­ga­nise la FOA. Sur­tout, la guerre ren­force l’usage de l’alcool : au front, il est uti­lisé comme ins­tru­ment d’abrutissement des sol­dats, à la fois pour les faire se battre et pour démo­ti­ver ceux qui auraient des vel­léi­tés de révolte. En 1920, la Fédé­ra­tion ouvrière anti­al­coo­lique se trans­forme en « Coopé­ra­tive pour l’exploitation des établis­se­ments de tem­pé­rance », sous la direc­tion de Louis Buis7.

L’Internationale socia­liste, ou Deuxième Inter­na­tio­nale, avait prévu d’aborder en détail le sujet de la lutte contre l’alcoolisme lors de son congrès prévu à Vienne en août 1914. Du fait de la guerre, le congrès fut annulé et ce débat n’eut jamais lieu. Deux rap­ports sub­sistent néan­moins, l’un de Van­der­velde, l’autre du socia­liste alle­mand Emma­nuel Wurm. D’après ce der­nier, « le relè­ve­ment écono­mique et intel­lec­tuel de la classe ouvrière est la pre­mière condi­tion pour lut­ter avec suc­cès contre l’alcoolisme. » Il appelle dans ce but à toute une série de mesures, dont la créa­tion de biblio­thèques et de salles de lec­ture, ainsi qu’à l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs. Il se pro­nonce en fait pour la tem­pé­rance, et consi­dère par ailleurs que « la libé­ra­tion des ouvriers du dan­ger de l’alcool est condi­tion­née par leur libé­ra­tion du joug du capi­ta­lisme. » Il rap­pelle que des inté­rêts écono­miques très impor­tants sont en jeu, ce qui fait que « le capi­ta­lisme de l’alcool défend et pro­tège l’abus de l’alcool. » Van­der­velde, pour sa part, se pro­nonce pour l’abstinence com­plète de toute consom­ma­tion d’alcool. Il conclut son texte en écri­vant que « les par­tis ouvriers et socia­listes se doivent à eux-mêmes d’être au pre­mier rang de ceux qui veulent que les tra­vailleurs s’affranchissent de la domi­na­tion des pro­duc­teurs et des ven­deurs d’alcool. »

Depuis, l’expérience de la pro­hi­bi­tion aux Etats-Unis de 1920 à 1933 a mon­tré le fiasco d’une inter­dic­tion totale8. L’interdiction mas­sive s’est révé­lée être une illu­sion auto­ri­taire, inef­fi­cace et contraire dans ses méthodes aux prin­cipes fon­da­men­taux du mou­ve­ment pour l’auto-émancipation. C’est de la conscience sociale des masses que peut et doit venir un recul déci­sif de l’alcool.

Par contre, de façon prag­ma­tique des inter­dic­tions ciblées peuvent être néces­saires et utiles : citons par exemple la réus­site de l’interdiction de fumer dans les lieux publics, mesure de santé publique et de mieux-être, qui a (un peu) fait recu­ler l’égoïsme de nombre de fumeurs. Concer­nant l’alcool, l’interdiction ciblée de l’absinthe il y a un siècle avait été réus­sie et posi­tive. Au niveau spé­ci­fique du mou­ve­ment ouvrier, lors de la grève géné­rale spon­ta­née de mai-juin 1936, cer­tains gré­vistes avaient pro­hibé l’alcool dans des usines occu­pées – mesure qui devrait être appli­quée lors de toute occu­pa­tion et de toute mobi­li­sa­tion revendicative.

A l’heure actuelle, les ravages de l’alcool et de l’alcoolisme se pour­suivent : des dizaines de mil­liers de morts chaque année en France, des mil­lions dans le monde ; des vies bri­sées par l’alcoolisme (le sien ou celui d’un proche – voire celui d’un inconnu qui conduit ivre et cause morts et bles­sés), etc. Pour­tant, par « tra­di­tion », et pour la défense d’intérêts écono­miques impor­tants, l’idéologie domi­nante conti­nue à valo­ri­ser la consom­ma­tion d’alcool. La lutte contre cette « culture » de l’alcool doit faire par­tie de notre lutte glo­bale contre toutes les alié­na­tions, et pour l’auto-émancipation. Nous sommes contre tout ce qui dégrade les êtres humains. Faire recu­ler l’alcool, c’est aussi contri­buer à faire recu­ler la vio­lence dans la société9. Il faut donc rap­pe­ler qu’à l’heure actuelle, année après année, les mil­lions de morts de l’alcool s’accumulent, tout comme les pro­fits du lobby alcoolier.

Marie Xain­trailles.

1 Orga­ni­sa­tion mon­diale de la santé, mai 2014 : www.who.int/mediacentre/factsheets/fs349/fr/

2 Il n’existe pas encore d’étude pré­cise sur le sujet. On trouve des éléments dans : Patri­cia Prest­wich, Drink and the poli­tics of social reform : anti­al­co­ho­lism in France since 1870, Society for the pro­mo­tion of science and scho­lar­ship, Palo Alto, 1988, et Ber­trand Dar­ge­los, La Lutte anti­al­coo­lique en France depuis le XIXe siècle, Dal­loz, 2008.

3 Compte-rendu du congrès de la CGT à Rennes, 1898, p. 354–360.

4 L’Humanité, 5 mars 1906 et 16 décembre 1906.

5 Appel de la FOA paru dans La Bataille syn­di­ca­liste, n° 155, 28 sep­tembre 1911, p. 4. Le texte ajoute que « La révo­lu­tion sociale ne pourra être faite que par des indi­vi­dus sou­cieux de ne point détruire leur santé et gas­piller leurs res­sources en gros­sis­sant le bud­get de l’ennemi. »

6 Mar­cel Gra­net, Contre l’alcoolisme, un pro­gramme socia­liste, Librai­rie du Parti socia­liste, 1911.

7 Le Jour­nal du Peuple, 20 avril 1920.

8 Ce constat est fait notam­ment par la revue La Révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, n° 112, 5 décembre 1930, p. 26.

9 Bien évidem­ment ce n’est qu’un élément parmi d’autres : rap­pe­lons comme objec­tifs majeurs l’abolition des rap­ports de pro­duc­tion capi­ta­liste (qui créent de la vio­lence sociale, l’exploitation et l’aliénation leur étant inhé­rents) ; de même la néces­sité d’abolir le patriar­cat et le racisme, etc.

Macron : un nouveau patron au service du vieux capitalisme

Il ne faut pas s’arrêter au carac­tère risible du per­son­nage Macron : Napo­léon III était tout aussi ridi­cule, les cir­cons­tances ne lui en ont pas moins donné un rôle his­to­rique. Le nou­veau pré­sident et son mou­ve­ment « En marche » forment une nou­velle droite, qui s’inscrit plei­ne­ment dans l’air du temps indi­vi­dua­liste, qui pré­tend « don­ner sa chance » à cha­cun pour deve­nir un « win­ner » et tant pis pour tous ceux qui res­te­ront les per­dants de l’histoire et subi­ront de plein fouet les inégalités.

Der­rière les appa­rences « modernes » de cette droite du 21e siècle, cher­chant ses modèles dans les start-up et l’économie numé­rique, il y a un cou­rant poli­tique qui défend les inté­rêts de la classe capi­ta­liste. Macron et ses par­ti­sans incarnent en effet la conti­nua­tion d’un vieux monde dominé par le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Certes, ils ont quelques dif­fé­rences avec la droite clas­sique issue du RPR, récem­ment per­son­ni­fiée de façon cari­ca­tu­rale par Fillon et ses cas­se­roles, mais les fon­da­men­taux sont les mêmes. Il n’a d’ailleurs pas fallu attendre long­temps pour voir chez des ministres macro­nistes les mêmes méthodes d’emplois fic­tifs, de conflits d’intérêts et de menaces contre la liberté de la presse.

L’enjeu cru­cial de la situa­tion, c’est de savoir si Macron pourra appli­quer son pro­gramme d’adaptation à l’idéologie mana­gé­riale, qui est notam­ment pro­mue par les géants d’internet comme Google.

Sur le plan poli­tique, Macron pré­tend « renou­ve­ler » les poli­ti­ciens en place et cer­taines pra­tiques. Pour don­ner le change, il paraît en effet utile que le per­son­nel poli­tique qui fait tour­ner l’État capi­ta­liste soit de temps en temps renou­velé, ou du moins que la façade soit repeinte. Sur ce plan, Macron repré­sente une ten­ta­tive de rajeu­nir les appa­rences de la 5e Répu­blique, afin d’en main­te­nir les aspects anti-démocratiques et monar­chi­sants. Tout à l’inverse, l’exigence de sup­pres­sion du poste de pré­sident de la Répu­blique est aujourd’hui qua­si­ment inau­dible, tant elle va à l’encontre de l’idéologie dominante.

L’essentiel se joue néan­moins sur le plan écono­mique et social. Là, le pro­gramme Macron va net­te­ment dans le sens des demandes du patro­nat, et du Medef en par­ti­cu­lier. La nette majo­rité dont il dis­pose à l’Assemblée natio­nale paraît lui ouvrir la voie à l’application de ces mesures. Pour­tant, l’abstention a pour la pre­mière fois été majo­ri­taire lors des élec­tions légis­la­tives, ce qui montre qu’il n’y a pas un grand enthou­siasme dans la majo­rité de la popu­la­tion. Ce qui sera déci­sif, c’est l’ampleur de la riposte sociale face aux attaques de Macron contre les tra­vailleurs, les pré­caires, les chô­meurs et les jeunes.

Si nous ne sommes pas de fer­vents défen­seurs du Code du Tra­vail, docu­ment qui ne fait qu’encadrer l’exploitation et l’aliénation des pro­lé­taires, nous com­bat­tons par contre tous ceux qui veulent détruire les pro­tec­tions et garan­ties col­lec­tives arra­chées par les luttes des tra­vailleurs. C’est dans cette logique que nous par­ti­ci­pe­ront aux luttes à venir sur ce thème.

Rien n’est écrit sur les 5 ans à venir. La clé est la capa­cité des tra­vailleurs, des classes popu­laires, à s’auto-organiser dans la lutte, à s’unir sur des reven­di­ca­tions à la fois défen­sives et offen­sives – comme la baisse du temps de tra­vail – et à créer à la base de nou­veaux espaces de dis­cus­sion, de déci­sion et de mobi­li­sa­tion. Le rap­port de forces entre les classes sociales nous est aujourd’hui défa­vo­rable, il ne tient qu’à nous tous de le renverser.

Ban­de­role dans une mani­fes­ta­tion anti-Macron, mai 2017.

Un article d’un communard contre la patrie

Nous repu­blions ci-dessous un texte de Jules Nos­tag (pseu­do­nyme de Gas­ton Buf­fier), mili­tant de l’Association Inter­na­tio­nale des Tra­vailleurs (AIT) et com­mu­nard, article paru comme édito­rial dans La Révo­lu­tion poli­tique et sociale du 16 avril 1871 (n° 3, égale­ment daté 27 ger­mi­nal 79). Ce jour­nal était l’hebdomadaire des sec­tions de la gare d’Ivry et de Bercy de l’AIT pen­dant la Com­mune, Nos­tag en étant le rédac­teur en chef.

« Patrie – Humanité

La Patrie, un mot, une erreur ! L’Humanité, un fait, une vérité !

Inven­tée par les prêtres et les rois, comme le mythe dieu, la patrie n’a jamais servi qu’à par­quer la bes­tia­lité humaine dans des limites étroites, dis­tinctes, où, direc­te­ment sous la main des maîtres, on la ton­dait et la sai­gnait pour le plus grand pro­fit de ceux-ci, et au nom de l’immonde fétiche.

Quand le bois ver­moulu du trône cra­quait et mena­çait ruine, le ber­ger ou, pour mieux dire, le bou­cher, s’entendait avec son cher frère ou cou­sin du voi­si­nage, et les deux misé­rables cou­ron­nés lan­çaient l’un contre l’autre les mul­ti­tudes stu­pides qui, pen­dant que les maîtres riaient à sa barbe, allaient – meutes affo­lées – s’entr’égorger, en criant : Vive la gloire ! Vive la patrie !

La sai­gnée faite ! César qui mar­quait les points, arrê­tait l’égorgement, embras­sait son très-cher frère l’ennemi, et fai­sait ren­trer au ber­cail son trou­peau décimé, inca­pable alors pen­dant de longs mois de lui por­ter ombrage.

Le tour était joué.

Aujourd’hui c’en est assez ! Les peuples sont frères ; les rois et leurs valets sont les seuls ennemis.

Assez de sang, assez d’imbécilité ; peuples, les patries ne sont plus que des mots ; la France est morte ! L’humanité est là.

Soyons hommes et prouvons-le ! L’utopie d’Anarcharsis Clootz devient vérité. La natio­na­lité – erreur – résul­tat de la nais­sance, est un mal, détruisons-le.

Naître ici ou là, seul fait du hasard, des cir­cons­tances, change notre natio­na­lité, nous fait amis ou enne­mis ; répu­dions cette lote­rie stu­pide, farce dont nous avons tou­jours été jusqu’ici les dindons.

Que la patrie ne soit plus qu’un vain mot, – une clas­si­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive sans valeur ; – notre pays est par­tout, où l’on vit libre, où l’on travaille.

Peuples, tra­vailleurs, la lumière se fait ; que notre aveu­gle­ment cesse, sus aux des­potes, plus de tyrans.

La France est morte, vive l’humanité ! »

George Orwell politique

L’écrivain bri­tan­nique George Orwell est évidem­ment sur­tout connu pour ses romans, notam­ment 1984 et La Ferme des ani­maux. Son enga­ge­ment dans la guerre d’Espagne du côté anti­fas­ciste, en 1936 et 1937, est célèbre : il y par­ti­cipa aux côtés du Parti Ouvrier d’Unification Mar­xiste (POUM), puis écri­vit l’ouvrage Hom­mage à la Cata­logne. En juin 1938 Orwell adhé­rait à l’Inde­pendent Labour Party (ILP), autre­ment dit le Parti Tra­vailliste Indé­pen­dant, qui était membre du Centre Mar­xiste Révo­lu­tion­naire Inter­na­tio­nal (anti-stalinien), affir­mant ainsi son enga­ge­ment en faveur du socia­lisme et de l’internationalisme.

Nous repu­blions ci-dessous un texte direc­te­ment poli­tique, puis deux extraits de sa cor­res­pon­dance qui éclairent ses concep­tions. Dans la situa­tion actuelle, à l’encontre des théo­ries du com­plot, des replis iden­ti­taires et des men­songes racistes, relire Orwell nous rap­pelle la néces­sité de l’analyse ration­nelle ainsi que de l’action pour la liberté et l’égalité sociale par­tout dans le monde.

« Pour­quoi j’ai adhéré à l’Inde­pendent Labour Party (George Orwell, 1938)

Le plus hon­nête serait peut-être de com­men­cer par envi­sa­ger la ques­tion sous l’angle per­son­nel. Je suis écri­vain. La ten­dance ins­tinc­tive de tout écri­vain est de « se tenir à l’écart de la poli­tique ». Tout ce qu’il demande, c’est qu’on lui laisse la paix pour qu’il puisse conti­nuer à écrire tran­quille­ment ses livres. Mal­heu­reu­se­ment, on com­mence à com­prendre que cet idéal n’est pas plus réa­li­sable que celui du petit com­mer­çant qui espère pré­ser­ver son indé­pen­dance face aux appé­tits voraces des maga­sins à succursales.

Tout d’abord, l’ère de la liberté de parole s’achève. La liberté de la presse en Angle­terre a tou­jours relevé plus ou moins de la fic­tion, dans la mesure où c’est en défi­ni­tive l’argent qui façonne l’opinion à sa guise. Mais tant qu’existe dans la loi le droit de dire ce que l’on veut, il y a tou­jours pour un écri­vain aux idées non ortho­doxes une pos­si­bi­lité de se faire entendre. Au cours de ces der­nières années, je suis arrivé à obte­nir de la classe capi­ta­liste qu’elle me donne chaque semaine quelque argent pour écrire des livres contre le capi­ta­lisme. Mais je ne m’illusionne pas au point de pen­ser que cette situa­tion est des­ti­née à durer éter­nel­le­ment. Nous savons ce qu’il est advenu de la liberté de la presse en Ita­lie et en Alle­magne, et il en sera de même ici un jour ou l’autre. Le moment approche – ce n’est pas dans un an, peut-être même pas dans dix ou vingt ans, mais il approche – où l’écrivain, quel qu’il soit, n’aura d’autre alter­na­tive que d’être com­plè­te­ment réduit au silence ou de pro­duire le type de drogue réclamé par une mino­rité privilégiée.

J’ai le devoir de me battre contre cela, de la même manière que j’ai le devoir de me battre contre l’huile de ricin, les matraques en caou­tchouc et les camps de concen­tra­tion. Et le seul régime qui, à long terme, peut accor­der la liberté de parole est un régime socia­liste. Si le fas­cisme l’emporte, je suis fini en tant qu’écrivain – fini en ce sens qu’il me sera inter­dit de faire la seule chose que je sache faire. Ce serait déjà une rai­son suf­fi­sante pour m’affilier à un parti socialiste.

J’ai com­mencé par mettre en avant l’aspect per­son­nel, mais ce n’est évidem­ment pas le seul.

Il n’est pas pos­sible pour un indi­vidu conscient de vivre dans une société telle que la nôtre sans vou­loir la chan­ger. Au cours des dix der­nières années, j’ai eu l’occasion de connaître sous quelques-uns de ses aspects la véri­table nature de la société capi­ta­liste. J’ai vu l’impérialisme bri­tan­nique à l’œuvre en Bir­ma­nie, et j’ai vu cer­tains des ravages exer­cés en Angle­terre par la misère et le chô­mage. Pour autant que je me sois battu contre le sys­tème, c’est en écri­vant des livres capables d’exercer, telle était du moins mon ambi­tion, une influence sur les gens qui lisent. Je conti­nue­rai, bien sûr, à le faire, mais dans un moment comme celui que nous vivons, je consi­dère qu’il ne suf­fit plus d’écrire des livres. Les événe­ments se pré­ci­pitent ; les dan­gers qui nous sem­blaient naguère mena­cer la géné­ra­tion sui­vante sont main­te­nant là, sous notre nez. Il faut être un socia­liste actif, et non un simple sym­pa­thi­sant, si l’on ne veut pas faire le jeu d’ennemis qui ne nous laissent aucun répit.

Pour­quoi l’ILP plu­tôt qu’un autre parti ? Parce que l’ILP est le seul parti bri­tan­nique – en tout cas le seul assez influent pour être pris en consi­dé­ra­tion – dont les objec­tifs affir­més cor­res­pondent à l’idée que je me fais du socialisme.

Je ne veux pas dire que le parti tra­vailliste a perdu tout cré­dit à mes yeux. Mon désir le plus sin­cère serait de voir le parti tra­vailliste l’emporter avec une nette majo­rité aux pro­chaines élec­tions. Mais nous connais­sons tous le passé du parti tra­vailliste, et nous connais­sons la redou­table ten­ta­tion du moment pré­sent – la ten­ta­tion de jeter les prin­cipes par-dessus bord pour se pré­pa­rer à une guerre impé­ria­liste. Il est d’une impor­tance vitale qu’existe un ras­sem­ble­ment d’individus sur les­quels on puisse comp­ter pour ne pas renier leurs prin­cipes socia­listes, fût-ce face à la persécution.

Je crois que le parti tra­vailliste indé­pen­dant (ILP) est le seul parti qui, en tant que parti, soit à même d’appliquer une poli­tique consé­quente, que ce soit dans la lutte contre la guerre impé­ria­liste ou contre le fas­cisme, quand celui-ci se mani­fes­tera sous sa forme bri­tan­nique. Et d’ailleurs, le parti tra­vailliste indé­pen­dant n’est sou­tenu par aucune puis­sance d’argent et se voit calom­nié de divers côtés. A l’évidence, il a besoin de tous les sou­tiens dis­po­nibles, y com­pris de celui que je pour­rai éven­tuel­le­ment lui fournir.

Enfin, j’ai fait par­tie du contin­gent de l’ILP en Espagne. Je n’ai jamais affirmé, ni alors ni depuis, être en plein et total accord avec la ligne poli­tique défen­due par le POUM et sou­te­nue par l’ILP, mais elle a été jus­ti­fiée par le cours des événe­ments. Ce que j’ai vu en Espagne m’a fait tou­cher du doigt le péril mor­tel qu’on encourt en s’enrôlant sous la ban­nière pure­ment néga­tive de l’« antifascisme »1. Après avoir saisi les prin­ci­paux aspects de la situa­tion espa­gnole, j’ai com­pris que l’ILP était le seul parti bri­tan­nique qui pou­vait me conve­nir – et aussi le seul parti auquel je puisse adhé­rer en ayant au moins la cer­ti­tude de ne jamais être mené en bateau au nom de la démo­cra­tie capi­ta­liste. »2

Lettre de George Orwell à Noël Will­mett, 18 mai 1944 :

« Cher Mr Willmett,

Merci beau­coup pour votre lettre. Vous deman­dez si le tota­li­ta­risme, le culte de la per­son­na­lité, etc., sont vrai­ment en train de croître et vous faites état du fait qu’ils ne croissent appa­rem­ment pas dans ce pays-ci ni aux Etats-Unis.

Je dois dire que je pense, ou que je crains, que si on exa­mine le monde en entier, ces choses-là croissent. Nul doute qu’Hitler ne tar­dera pas à dis­pa­raître, mais ce sera aux dépens d’un ren­for­ce­ment de (a) Sta­line, (b) les mil­lion­naires anglo-américains et © toutes sortes de Füh­rers mineurs dans le genre de De Gaulle. Tous les mou­ve­ments natio­naux de par­tout, même ceux dont l’origine est la résis­tance à la domi­na­tion alle­mande, semblent prendre des formes non démo­cra­tiques, se regroupent autour d’un quel­conque Füh­rer sur­hu­main (Hit­ler, Sta­line, Sala­zar, Franco, Gandhi, De Valera en sont des exemples divers) et adoptent la théo­rie selon laquelle la fin jus­ti­fie les moyens. Par­tout le monde semble prendre la voie d’économies cen­tra­li­sées qui peuvent « fonc­tion­ner » au sens écono­mique, mais qui ne sont pas orga­ni­sées démo­cra­ti­que­ment et qui finissent par établir un sys­tème de castes. Tout cela est accom­pa­gné par les hor­reurs du natio­na­lisme émotion­nel et par une ten­dance à ne pas croire à l’existence d’une vérité objec­tive, parce que tous les faits doivent cor­res­pondre aux mots et aux pro­phé­ties de quelque Füh­rer infaillible. Déjà, dans un sens, l’histoire a cessé d’exister, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’histoire de notre temps qui puisse être recon­nue uni­ver­sel­le­ment, et les sciences exactes sont mises en dan­ger dès que la néces­sité mili­taire cesse de tenir les gens au cou­rant. Hit­ler peut bien dire que les Juifs ont com­mencé la guerre et, s’il sur­vit, cela devien­dra l’histoire offi­cielle ; il ne peut pas dire que 2 et 2 font 5 parce que, pour les besoins de, disons, la balis­tique, il faut bien qu’ils fassent 4. Mais si, j’en ai peur, le monde qui nous menace voit le jour, un monde de deux ou trois super­puis­sances inca­pables de se conqué­rir l’une l’autre, 2 et 2 peuvent faire 5 si le Füh­rer en décide ainsi. C’est là, en ce qui me concerne, la direc­tion dans laquelle nous allons, bien que, natu­rel­le­ment, ce pro­ces­sus soit réver­sible. […] »3

Lettre de George Orwell à Dwight Mac­do­nald, 5 décembre 1946 :

« […] A pro­pos de votre ques­tion sur La Ferme des ani­maux. Bien sûr mon inten­tion était tout d’abord de faire une satire de la révo­lu­tion russe. Mais je dési­rais aussi que le livre ait une appli­ca­tion plus large au sens où je vou­lais dire que ce genre de révo­lu­tion (une révo­lu­tion vio­lente menée par des conspi­ra­teurs qui sont incons­ciem­ment avides de pou­voir) ne peut abou­tir qu’à un chan­ge­ment de maîtres. Selon moi la morale est que les révo­lu­tions ne pro­duisent des amé­lio­ra­tions radi­cales que lorsque les masses sont vigi­lantes et capables de virer leurs diri­geants dès que ceux-ci ont fait leur tra­vail. Le tour­nant de l’histoire était sup­posé être quand les cochons ont gardé le lait et les pommes pour eux-mêmes (Krons­tadt). Si les autres ani­maux avaient eu le bon sens de mettre le holà à ce moment-là, tout se serait bien passé. Si les gens pensent que je défends le statu quo, c’est, je crois, parce qu’ils sont deve­nus pes­si­mistes et acceptent qu’il n’y ait pas d’alternative autre que la dic­ta­ture ou le capi­ta­lisme de laissez-faire. Dans le cas des trots­kistes, cela se com­plique parce qu’ils se sentent res­pon­sables des événe­ments en URSS jusqu’à envi­ron 1926 et qu’il leur faut sup­po­ser qu’une dégé­né­res­cence sou­daine a eu lieu à peu près à cette date-là. Alors que je pense que le pro­ces­sus tout entier était pré­vi­sible – et avait été prévu par quelques rares per­sonnes, par exemple Ber­trand Rus­sell – d’après la nature même du parti bol­che­vique. Ce que j’essayais de dire, c’est : « On ne peut pas avoir de révo­lu­tion à moins de la faire soi-même ; il ne peut exis­ter de dic­ta­ture bien­veillante. » […] »4

Local du Parti Ouvrier d’Unification Mar­xiste à Barcelone.

1 Le 31 juillet 1937, Orwell résu­mait ses prio­ri­tés poli­tiques en écri­vant à Ray­ner Hep­pens­tall : « il faut se battre pour le socia­lisme et contre le fas­cisme » (George Orwell, Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, Agone, 2014, p. 118). Orwell était donc réso­lu­ment anti­fas­ciste, mais consi­dé­rait qu’il était indis­pen­sable de défendre aussi un objec­tif poli­tique posi­tif, en l’occurrence la pers­pec­tive de la démo­cra­tie socia­liste. Sur l’expérience d’Orwell de la répres­sion sta­li­nienne en Espagne, voir sa lettre du 2 août 1937 qui men­tionne l’aide appor­tée par le socia­liste révo­lu­tion­naire Mar­ceau Pivert (p. 120).

2 George Orwell, Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931–1943), éditions Ivrea, 2005, pp. 49–51. Article paru dans le Labour Lea­der, tra­duit par Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun.

3 George Orwell, Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, Agone, 2014, pp. 309–310. Tra­duit par Ber­nard Hoepffner.

4 Une vie en lettres, cor­res­pon­dance, pp. 437–438.

Élection présidentielle ou démocratie ?

Il est absurde de voter pour un seul indi­vidu, qui pourra ensuite faire qua­si­ment ce qu’il vou­dra. C’est pour­quoi nous sommes pour la sup­pres­sion du poste de pré­sident de la Répu­blique. Cela n’empêche pas de prê­ter atten­tion aux pro­grammes des dif­fé­rents can­di­dats, qui auraient des consé­quences concrètes comme l’aggravation des inégalités.

Parmi les can­di­dats de l’élection 2017, les plus dan­ge­reux veulent sup­pri­mer des cen­taines de mil­liers de postes de fonc­tion­naires, alors que la popu­la­tion aug­mente et qu’il fau­drait au contraire déve­lop­per les ser­vices publics, notam­ment dans les quar­tiers populaires.

L’extrême droite de Marine Le Pen pro­clame son admi­ra­tion pour le mil­liar­daire Donald Trump, dont la pre­mière mesure comme pré­sident des États-Unis a été contre la sécu­rité sociale pour des mil­lions d’américains.

Fillon et Le Pen sont tous deux direc­te­ment impli­qués dans des affaires d’emplois fic­tifs, ce qui montre bien qu’ils veulent impo­ser des sacri­fices aux autres, tout en pro­fi­tant de leur situa­tion de pri­vi­lé­giés. Ces can­di­dats qui uti­lisent la théo­rie du com­plot, comme Fillon et Le Pen, montrent qu’ils basent leur poli­tique sur le mensonge.

Avant comme après l’élection pré­si­den­tielle, et quel que soit l’élu, le plus impor­tant reste l’exercice de notre esprit cri­tique, et la mobi­li­sa­tion pour des avan­cées sociales – ainsi que contre les reculs que l’on tente de nous impo­ser. Cela sera pos­sible en pre­nant en main nos propres affaires, en agis­sant par une véri­table démo­cra­tie créée par tous à la base, dans nos quar­tiers, sur nos lieux de travail.

La nécessaire cohérence des luttes pour l’émancipation

Dans le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, les tra­vailleurs sont alié­nés et oppri­més sous la forme du tra­vail contraint et exploité, c’est-à-dire le tra­vail sala­rié. Cette réa­lité concrète fait que l’ensemble des tra­vailleurs (ou pro­lé­taires) dans le monde forment une classe sociale, quel que soit d’ailleurs leur sta­tut – contrat fixe, pré­caire, chô­meur, en for­ma­tion, etc. Par ailleurs, dif­fé­rentes oppres­sions sup­plé­men­taires existent dans la société, qui sont sur­tout subies au sein de la classe tra­vailleuse. Cela mène à des dif­fé­rences qui ne remettent pas en cause la notion de classe, mais qui n’en sont pas moins des réa­li­tés incon­tour­nables pour tout par­ti­san de l’émancipation. Par exemple, c’est l’existence du sys­tème patriar­cal, sexiste, qui per­met aux capi­ta­listes de moins payer les femmes que les hommes, à tra­vail égal. Cette sur­ex­ploi­ta­tion subie par les tra­vailleuses a par contre un net inté­rêt pour la classe capi­ta­liste, puisqu’elle lui fait réa­li­ser un sur­croît de plus-value – on voit donc qu’il s’agit à la fois de sexisme et de lutte des classes.

Ces dis­cri­mi­na­tions doivent être com­bat­tues par l’ensemble du mou­ve­ment ouvrier, en appli­ca­tion du mot d’ordre révo­lu­tion­naire : « Une attaque contre un seul est une attaque contre tous » (« An injury to one is an injury to all », slo­gan des Indus­trial Wor­kers of the World). Sur­tout, pour réel­le­ment en finir avec cet écart de salaire subi par les tra­vailleuses, les décla­ra­tions et les bonnes inten­tions ne suf­fisent pas : c’est le sys­tème d’ensemble – dont ce n’est qu’une des mani­fes­ta­tions – qu’il faut ren­ver­ser. La même logique doit s’appliquer dans la lutte pour en finir avec les autres sys­tèmes d’oppression.

Ces dif­fé­rentes oppres­sions mènent à l’apparition de luttes spé­ci­fiques, fémi­niste ou anti­ra­ciste par exemple, qui sont bien évidem­ment utiles en soi. Mais il est néces­saire d’aller plus loin. Nous consi­dé­rons que d’une part nous ne devons pas oppo­ser ces luttes entre elles, et que d’autre part dans le cadre d’un pro­jet de société cohé­rent – qui peut être appelé socia­lisme, com­mu­nisme ou autre­ment – nous voyons ces luttes comme dif­fé­rentes par­ties d’un mou­ve­ment réel vers une autre société, égali­taire et soli­daire. Seules des dérives et d’étroites consi­dé­ra­tions de basse « tac­tique » peuvent mener à renon­cer à une lutte, même pré­ten­du­ment de façon « pro­vi­soire », en pen­sant en ren­for­cer une autre. En finir avec les dif­fé­rentes formes de domi­na­tion subies passe par le chan­ge­ment des struc­tures sociales et des rap­ports sociaux. N’avoir qu’une vision incom­plète des dif­fé­rentes struc­tures d’oppression ce n’est pas choi­sir telle ou telle « prio­rité », c’est au fond négli­ger une par­tie de la réa­lité, donc amoin­drir son enga­ge­ment pour l’émancipation.

Par­lons tout d’abord de la néces­sité d’une puis­sante mobi­li­sa­tion uni­taire menant une lutte anti­ra­ciste ici et main­te­nant, avec l’objectif poli­tique d’éradiquer toutes les mani­fes­ta­tions de racisme et ses causes. Le racisme subi au quo­ti­dien par une par­tie de la popu­la­tion, en France et dans le monde, est en soi une forme d’oppression qui doit être com­bat­tue en tant que telle. Il per­pé­tue de plus une divi­sion au sein de la classe tra­vailleuse, avec des consé­quences néga­tives très concrètes quant aux condi­tions de vie de celles et ceux qui sont vic­times de racisme. Cette lutte est une ques­tion trans­ver­sale, par exemple concer­nant le loge­ment, où il s’agit à la fois de construire de nou­veaux loge­ments, ainsi que de réno­ver les anciens entre autres dans le sens des écono­mies d’énergie, mais aussi de réduire l’arbitraire des pro­prié­taires (comme mesure immé­diate) et de mettre fin à toutes les dis­cri­mi­na­tions dans l’accès au loge­ment. Dans le tra­vail, outre la lutte contre le chô­mage de masse qui exa­cerbe la concur­rence entre tra­vailleurs, le prin­cipe « à tra­vail égal salaire égal » doit être défendu puisqu’il n’est tou­jours pas une réa­lité. Il s’agit là d’une lutte poli­tique indis­pen­sable, qui fait par­tie inté­grante de notre objec­tif d’auto-émancipation généralisée.

Les luttes fémi­nistes et anti­sexistes font évidem­ment par­tie des mobi­li­sa­tions incon­tour­nables pour l’émancipation uni­ver­selle. Concer­nant l’écart de salaire subi par les femmes, il est par­fai­te­ment logique de mili­ter à la fois pour l’abolition de l’exploitation en tant que telle, donc contre le sys­tème du sala­riat, et en même temps de lut­ter dans l’immédiat contre cette sur­ex­ploi­ta­tion de genre. Ce n’est par ailleurs qu’une des mani­fes­ta­tions du sexisme au sein du monde du tra­vail (har­cè­le­ment, etc.). Il suf­fit d’observer la situa­tion pour se rendre compte du carac­tère mas­sif et sys­té­mique de la vio­lence de genre, et donc de prendre conscience de la néces­sité d’abolir cette vio­lence et ses causes.

Les mobi­li­sa­tions pro­gres­sistes pour l’environnement sont des luttes sociales, qui affrontent des inté­rêts capi­ta­listes bien réels. De fait, les véri­tables mobi­li­sa­tions pour l’écolo­gie sociale ont à notre sens for­cé­ment un contenu anti­ca­pi­ta­liste. Ce sont donc en pra­tique des luttes de classes, qui voient l’affrontement entre des inté­rêts contra­dic­toires : d’un côté les condi­tions de vie de nom­breux êtres humains et l’avenir de notre pla­nète, de l’autre les pro­fits de la classe capi­ta­liste (ou du moins d’une par­tie d’entre elle). Par exemple, il y a tant d’un point de vue écolo­gique que social la néces­sité de trans­ports en com­mun publics propres et gra­tuits. Les luttes anti­ca­pi­ta­listes pour l’environnement ont d’autre part un évident contenu inter­na­tio­na­liste, du fait qu’aucune pers­pec­tive écolo­giste réelle ne peut exis­ter sans inter­na­tio­na­lisme : ni la pol­lu­tion, ni les nuages radio­ac­tifs, ni le chan­ge­ment cli­ma­tique ne s’arrêtent aux fron­tières étatiques.

Enfin, l’opposition entre classes reste un fait essen­tiel qui struc­ture les rela­tions sociales dans le monde d’aujourd’hui. Tout objec­tif d’éman­ci­pa­tion humaine géné­ra­li­sée passe néces­sai­re­ment par la défense d’un inter­na­tio­na­lisme de la classe exploi­tée, pour arri­ver à un monde libéré du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste et de la divi­sion en classes sociales.

Au niveau indi­vi­duel, nom­breux sont ceux qui mène­ront telle ou telle lutte, en fonc­tion de leur situa­tion, de leurs prio­ri­tés, de leurs affi­ni­tés. Quand ces luttes pré­cises sont menées dans une pers­pec­tive d’auto-émancipation col­lec­tive, elles ne sont ni des éléments de repli ni de divi­sion : elles contri­buent pré­ci­sé­ment à com­battre les divi­sions créées par les sys­tèmes d’oppression dont nous vou­lons nous débar­ras­ser. Il n’en reste pas moins qu’au niveau col­lec­tif, les révo­lu­tion­naires doivent à notre sens avoir conscience du fait que ces luttes forment dif­fé­rentes facettes de l’émergence d’une pos­sible société de l’avenir, qui selon les mots de Karl Marx serait « une asso­cia­tion où le libre déve­lop­pe­ment de cha­cun est la condi­tion du libre déve­lop­pe­ment de tous ».

Davan­tage que de « conver­gence » des luttes, il nous semble que la cri­tique maté­ria­liste de la société actuelle et la pers­pec­tive d’une autre orga­ni­sa­tion sociale mènent au constat du carac­tère indis­pen­sable de cha­cune de ces luttes, ainsi que de leur cohé­rence. Il s’agit donc pour nous d’une lutte d’ensemble à mener de façon uni­taire pour en finir avec tous les sys­tèmes d’oppression, pour l’auto-émancipation mondiale.

Une révolte sociale au Mexique

Le début du mois de jan­vier a été mar­qué par des mou­ve­ments sociaux par­ti­cu­liè­re­ment nom­breux et vio­lents au Mexique. On n’en a guère entendu par­ler en France. Les quelques articles sur le sujet se bornent géné­ra­le­ment à poin­ter des actes de pillage et à men­tion­ner les vic­times (plu­tôt celles de la police d’ailleurs). Pour­tant, les mou­ve­ments ne se limitent pas à des pillages de maga­sins, au demeu­rant peut-être pro­vo­qués par des poli­ciers infil­trés, mais consistent prin­ci­pa­le­ment en de gigan­tesques mani­fes­ta­tions, le blo­cage des voies de com­mu­ni­ca­tion (y com­pris vers les États-Unis) ou encore l’occupation de stations-essence. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’émeutes d’une popu­lace en colère, mais d’un mou­ve­ment social mas­sif, à l’échelle du pays, sans direc­tion poli­tique et coa­li­sant des sec­teurs entiers de la popu­la­tion, des couches les plus pauvres aux classes moyennes.

À l’origine de la colère de la popu­la­tion mexi­caine, se trouve une aug­men­ta­tion bru­tale et impor­tante du prix de l’essence (à Mexico, elle est de +20 %, +16 % sur le die­sel). Elle est une consé­quence du pro­ces­sus de priva­ti­sa­tion de l’entreprise publique Pemex, Petró­leos Mexi­ca­nos, qui gère le mono­pole public du pétrole depuis la natio­na­li­sa­tion de cette indus­trie en 1938. Depuis cette date, le pays est devenu un des prin­ci­paux expor­ta­teurs de pétrole et la rente pétro­lière a contri­bué au finan­ce­ment de l’État mexi­cain, tan­dis que les prix pour les consom­ma­teurs locaux étaient fixés à des niveaux rela­ti­ve­ment faibles1. Mais le mono­pole public est, depuis tou­jours et tout par­ti­cu­liè­re­ment depuis les années 1980, une des cibles prin­ci­pales des capi­ta­listes (locaux et étran­gers) et la libé­ra­li­sa­tion du mar­ché du pétrole est un pro­jet ancien et sys­té­ma­ti­que­ment mis en échec, jusqu’à l’annonce de la semi-privati­sa­tion de Pemex en 20132. Il s’agissait alors d’une incroyable attaque de l’État mexi­cain contre lui-même : le carac­tère inalié­nable de Pemex était ins­crit dans la consti­tu­tion et les reve­nus du pétrole occu­paient une part consi­dé­rable des reve­nus de l’État. Les « réformes », pré­sen­tées comme une mesure de jus­tice, devaient per­mettre, par le jeu de la concur­rence, de faire dimi­nuer le prix de l’essence et donc per­mettre de redé­ployer les sub­ven­tions qui étaient allouées à son main­tien. Or, depuis 2013, le prix n’a cessé d’augmenter et les coupes bud­gé­taires de s’amplifier3.

Pro­fi­tant des fêtes de fin d’année4, le gou­ver­ne­ment espé­rait peut-être éviter de trop fortes mobi­li­sa­tions contre cette nou­velle hausse. C’est peu de dire que son impact sur la vie de la popu­la­tion était sous-estimé ! Le 6 jan­vier, devant les mobi­li­sa­tions mas­sives et l’annonce d’une marche natio­nale pré­vue le 9, le pré­sident, Enrique Peña Nieto, tente de se jus­ti­fier lors d’une confé­rence de presse. Il affirme une nou­velle fois que l’augmentation est juste et liée à l’augmentation des prix de l’essence à l’international. L’idée est que le poids de l’augmentation va por­ter sur les caté­go­ries les plus aisées (celles qui ont une voi­ture) et que le niveau des prix des biens de pre­mière néces­sité res­te­rait stable, grâce à une négo­cia­tion orga­ni­sée entre le gou­ver­ne­ment, les entre­prises et les syn­di­cats. Sauf que de nom­breuses caté­go­ries de tra­vailleurs ont une voi­ture, que les trans­ports en com­mun ne sont pas en mesure de prendre le relais et que le prin­ci­pal syn­di­cat patro­nal du pays, Copar­mex5, a immé­dia­te­ment refusé de signer l’accord proposé.

Au-delà du carac­tère symp­to­ma­tique de cette aug­men­ta­tion, c’est contre tout un sys­tème que la popu­la­tion mexi­caine pro­teste. La cor­rup­tion est en effet géné­ra­li­sée et grève bien plus les finances publiques que les fluc­tua­tions du baril de pétrole. Sur le plan écono­mique, la chute du peso liée aux élec­tions amé­ri­caines risque d’amplifier la crise dans un pays dont la balance exté­rieure est sys­té­ma­ti­que­ment défi­ci­taire. En outre, la situa­tion poli­tique et sociale est extrê­me­ment dif­fi­cile. La pau­vreté est très déve­lop­pée et les inéga­li­tés conti­nuent de se creu­ser. Les meurtres et les enlè­ve­ments n’ont jamais été aussi nom­breux et géné­ra­lisent un cli­mat de peur6. L’armée est pré­sente dans les rues depuis le début des années 2000, quand la majo­rité de droite d’alors décide d’y recou­rir de plus en plus régu­liè­re­ment pour lut­ter contre le tra­fic de drogue. Les années les plus dif­fi­ciles de la « guerre contre la drogue », à l’époque du man­dat de Felipe Cal­derón (2006–2012) semblent de retour : en 10 ans, cette « guerre » a pro­vo­qué 150 000 morts et près de 30 000 dis­pa­ri­tions. Le pré­sident lui-même est extrê­me­ment impo­pu­laire, d’autant qu’il est direc­te­ment impli­qué dans des scan­dales de cor­rup­tion, tout par­ti­cu­liè­re­ment les conflits d’intérêt en cas­cade dans l’affaire de la « mai­son blanche », révé­lée en novembre 20147. Enfin, la cri­tique oppor­tu­niste de l’augmentation du prix du pétrole par les deux prin­ci­paux par­tis d’opposi­tion (PAN et PRD)8 contri­bue à affai­blir l’État, tout en ne les assu­rant pas de béné­fi­cier du regain de popu­la­rité qu’ils semblent escomp­ter : ils ont tous trempé dans la modi­fi­ca­tion de la consti­tu­tion ayant per­mis la pri­va­ti­sa­tion de Pemex.

Face à ces mobi­li­sa­tions, le gou­ver­ne­ment a réagi notam­ment par la force, en s’appuyant sur les pillages pour jus­ti­fier la répres­sion : plu­sieurs morts et plus de 1500 arres­ta­tions parmi les mani­fes­tants. Face à cela, les tra­vailleurs, en France et ailleurs, doivent affir­mer leur sou­tien aux tra­vailleurs du Mexique dans les épreuves et les mobi­li­sa­tions qui les attendent. Cela implique de ne pas tom­ber dans le piège de la pro­pa­gande média­tique sur la vio­lence ou de se lais­ser ber­cer par les contes sur le déve­lop­pe­ment mira­cu­leux du Mexique, sou­dai­ne­ment brisé par la grogne d’une popu­lace inculte et irres­pon­sable. On a rap­pelé que la situa­tion est par­ti­cu­liè­re­ment ten­due et les capi­ta­listes, sin­gu­liè­re­ment aux Amé­riques, sont par­ti­cu­liè­re­ment prompts à ten­ter d’écraser par des coups d’état tout mou­ve­ment popu­laire et démo­cra­tique. Au Mexique, ne serait la dés­union des par­tis au pou­voir, tout est en place pour que la situa­tion dégé­nère encore davan­tage. Devant ces ter­ribles dan­gers, on ne peut qu’espérer que la contes­ta­tion ne s’essouffle pas mais se main­tienne dans la durée9. Cela ne sera pos­sible que par une immense déter­mi­na­tion face aux cor­rom­pus de tous poils alliés au grand ban­di­tisme, et une auto-organisation à l’échelle locale de la population.

1 Il faut com­prendre que le Mexique ne raf­fine pas son pétrole. Si les prix sont bas, c’est grâce à des sub­ven­tions publiques.

2 Ce qui avait déjà sou­levé l’indignation de la popu­la­tion et des pro­tes­ta­tions mas­sives. On notera qu’il ne s’agit pas non plus de défendre une entre­prise publique connue pour sa ges­tion cala­mi­teuse et la mal­trai­tance de ses employés. En matière d’inefficacité, de cor­rup­tion et de mépris pour les droits de tra­vailleurs, les entre­prises publiques n’ont pas grand-chose à envier aux entre­prises privées.

3Sur les débuts de la mobi­li­sa­tion et Pemex, on pourra lire (en espa­gnol), sans for­cé­ment en par­ta­ger toutes les vues : mst.org.ar/2017/01/21/gasolinazo-en-mexico-entrevista-al-companero-ricardo-vega-entrevista-al-companero-ricardo-vega-militante-trotskista-profesor-de-uacm

4 L’annonce de la nou­velle aug­men­ta­tion des prix s’est faite le 26 décembre…

5 Qui repré­sente, selon sa bro­chure 2016, 30 % du PIB mexicain.

6 À ce titre, le sou­ve­nir de l’enlèvement et de l’assassinat de 43 étudiants à Iguala le 26 sep­tembre 2014 reste encore pré­sent parmi la popu­la­tion, de même que le com­por­te­ment très cri­ti­qué de l’administration Peña Nieto d’alors. Sur la situa­tion géné­rale du Mexique, un com­mu­ni­qué récent du Conseil Natio­nal Indi­gène dresse quelques grandes lignes. On peut en lire une tra­duc­tion ici : cspcl.ouvaton.org/spip.php?article1257

7 Les jour­na­listes ayant révélé le scan­dale ont d’ailleurs été licen­ciés peu de temps après : lemonde.fr/ameriques/article/2015/03/17/au-mexique-vives-reactions-apres-le-renvoi-d-une-celebre-journaliste-pour-son-soutien-a-mexicoleaks_4594726_3222.html

8 Le PRI au pou­voir accuse les autres par­tis d’avoir main­tenu les prix arti­fi­ciel­le­ment bas, le PRD accuse le PRI d’être cor­rompu et le PAN accuse le PRD et MORENA. De manière géné­rale, on mesure l’ampleur de la crise au niveau de panique morale des élites écono­miques et poli­tiques, dont cer­tains membres se sont mis à dis­tri­buer des bons d’achat direc­te­ment dans les rues, pour éviter les pillages.

9 Il sem­ble­rait aussi sou­hai­table que ces mobi­li­sa­tions soient l’occasion d’un rap­pro­che­ment avec les mou­ve­ments indigénistes.

Russie 1917, naissance d’un capitalisme d’Etat

Nous voilà arri­vés au cen­te­naire de la révo­lu­tion russe de 1917 : c’est l’occasion de consta­ter que rare­ment un événe­ment his­to­rique aura été perçu au tra­vers de tant de mythes défor­ma­teurs. Un siècle après, alors que l’URSS a – heu­reu­se­ment – dis­paru, mais pour lais­ser – mal­heu­reu­se­ment – place à une autre dic­ta­ture, peut-être qu’une appré­hen­sion ration­nelle de ce qu’elle fut va pou­voir ren­con­trer une plus forte audience.

En effet, dès le début il a existé des ana­lyses par­fai­te­ment lucides sur la réa­lité de la Rus­sie gou­ver­née par le parti bol­che­vik. Même Lénine, mis sous pres­sion par un cou­rant mino­ri­taire de son parti, avait reconnu dès mai 1918 qu’il tra­vaillait à mettre en place un capi­ta­lisme d’Etat en Rus­sie : « notre devoir est de nous mettre à l’école du capi­ta­lisme d’Etat des Alle­mands, de nous appli­quer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ména­ger les pro­cé­dés dic­ta­to­riaux pour l’implanter en Rus­sie »1. L’URSS n’a connu ni socia­lisme, ni com­mu­nisme, ni pou­voir des tra­vailleurs. Ces der­niers ont subi à la fois la domi­na­tion poli­tique d’un parti unique, et l’exploitation par la classe bureau­cra­tique notam­ment consti­tuée des diri­geants de ce même parti. C’est ce que confirme une ana­lyse his­to­rique maté­ria­liste du mode de pro­duc­tion et des rap­ports de pro­duc­tion ayant existé en URSS.

Nous repu­blions ci-dessous deux textes publiés dans les années 1930 au sein du cou­rant du com­mu­nisme des conseils (mar­xistes par­ti­sans du pou­voir des conseils ouvriers et non d’un parti).

Le pre­mier s’intitule « Thèses sur le bol­che­visme », il a été écrit par Hel­mut Wag­ner puis adopté par le Groupe des com­mu­nistes inter­na­tio­naux de Hol­lande et publié dans la revue Räte­kor­res­pon­denz. Il a égale­ment été tra­duit en anglais dans la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence (diri­gée par Paul Mat­tick), en décembre 1934 :

« Le bol­che­visme a appelé la révo­lu­tion de février la révo­lu­tion bour­geoise, et celle d’octobre, la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, fai­sant ainsi pas­ser son propre régime pour le règne de la classe pro­lé­ta­rienne, et sa poli­tique écono­mique pour du socia­lisme. Cette vision de la révo­lu­tion de 1917 est une absur­dité de par le simple fait qu’elle sup­pose qu’un déve­lop­pe­ment de sept mois aurait suffi à créer les bases écono­miques et sociales d’une révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, dans un pays qui venait à peine d’entrer dans la phase de sa révo­lu­tion bour­geoise – en d’autres termes, sau­ter d’un bond par-dessus tout un pro­ces­sus de déve­lop­pe­ment social et écono­mique qui néces­si­te­rait au moins plu­sieurs décen­nies. En réa­lité, la révo­lu­tion de 1917 est un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion uni­taire, qui a débuté avec la chute du tsa­risme et a atteint son apo­gée avec la vic­toire de l’insurrection armée des bol­che­viks, le 7 novembre. Et ce violent pro­ces­sus de trans­for­ma­tion ne peut être que celui de la révo­lu­tion bour­geoise russe, dans les condi­tions his­to­riques et par­ti­cu­lières de la Russie.

Au cours de ce pro­ces­sus, le parti de l’intelligentsia jaco­bine révo­lu­tion­naire a pris le pou­voir en s’appuyant sur les deux mou­ve­ments sociaux qui avaient déclen­ché l’insurrection de masse, celui des pro­lé­taires et celui des pay­sans. Pour rem­pla­cer le gou­ver­ne­ment tri­an­gu­laire ébranlé (tsa­risme, noblesse et bour­geoi­sie), il a créé le tri­angle bol­che­visme, pay­san­ne­rie, classe ouvrière. Et de même que l’appareil étatique du tsa­risme régnait de façon auto­nome sur les deux classes pos­sé­dantes, de même le nou­vel appa­reil étatique bol­che­vique com­mença par se rendre indé­pen­dant des deux classes qui l’avaient porté au pou­voir. La Rus­sie est sor­tie des condi­tions de l’absolutisme tsa­riste pour tom­ber dans celles de l’absolutisme bolchevique. […]

La concep­tion de base de la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion n’allait pas pour Lénine au-delà d’une écono­mie étatique diri­gée par l’appareil bureau­cra­tique. Pour lui, l’économie de guerre alle­mande et les ser­vices pos­taux étaient des exemples type de l’organisation socia­liste : une orga­ni­sa­tion écono­mique de carac­tère ouver­te­ment bureau­cra­tique, diri­gée par une cen­tra­li­sa­tion venant d’en haut. Du pro­blème de la socia­li­sa­tion, il ne vit que les aspects tech­niques et non les aspects pro­lé­ta­riens et sociaux. De même, Lénine se fonda, et avec lui le bol­che­visme en géné­ral, sur les concepts de socia­li­sa­tion pro­po­sés par le cen­triste Hil­fer­ding qui, dans son Capi­tal finan­cier, a tracé un tableau idéa­lisé d’un capi­ta­lisme tota­le­ment orga­nisé. Le véri­table pro­blème, en ce qui concerne la socia­li­sa­tion de la pro­duc­tion – la prise en charge des entre­prises et des orga­ni­sa­tions du sys­tème écono­mique par la classe ouvrière et par ses orga­ni­sa­tions de classe, les conseils ouvriers –, a été com­plè­te­ment ignoré du bol­che­visme. Et il devait être ignoré parce que l’idée mar­xiste d’une asso­cia­tion de pro­duc­teurs libres et égaux est tota­le­ment oppo­sée à la concep­tion jaco­bine de l’organisation, et parce que la Rus­sie ne pos­sé­dait pas les condi­tions sociales et écono­miques néces­saires à l’instauration du socia­lisme. Le concept de socia­li­sa­tion des bol­che­viks n’est par consé­quent rien d’autre qu’une écono­mie capi­ta­liste prise en charge par l’Etat et diri­gée de l’extérieur et d’en haut par sa bureaucratie. […]

L’expérience d’une écono­mie natio­nale pla­ni­fiée bureau­cra­ti­que­ment est loin de pou­voir être consi­dé­rée comme un suc­cès. Les grands cata­clysmes inter­na­tio­naux qui menacent la Rus­sie ne pour­ront qu’accroître les contra­dic­tions de son sys­tème écono­mique jusqu’à ce qu’elles deviennent into­lé­rables, hâtant ainsi pro­ba­ble­ment la chute de cette expé­rience écono­mique gigantesque.

L’économie russe est essen­tiel­le­ment déter­mi­née par les carac­té­ris­tiques sui­vantes : elle s’appuie sur les bases d’une pro­duc­tion de mar­chan­dises ; elle est cen­trée sur la ren­ta­bi­lité ; elle révèle un sys­tème ouver­te­ment capi­ta­liste avec salaires et cadences accé­lé­rées ; enfin, elle a porté les raf­fi­ne­ments de la ratio­na­li­sa­tion capi­ta­liste jusqu’à ses limites extrêmes. L’économie bol­che­vique est une pro­duc­tion étatique qui emploie des méthodes capitalistes.

Cette forme de pro­duc­tion étatique s’accompagne égale­ment de plus-value, donc d’une exploi­ta­tion maxi­male des tra­vailleurs. Bien entendu, cette plus-value ne pro­fite direc­te­ment et ouver­te­ment à aucune classe par­ti­cu­lière de la société russe, mais elle enri­chit l’appareil para­si­taire de la bureau­cra­tie dans son ensemble.

[…]

Le Komin­tern lui-même a été uti­lisé pour mani­pu­ler abu­si­ve­ment la classe ouvrière inter­na­tio­nale, afin de ser­vir les buts oppor­tu­nistes de glo­ri­fi­ca­tion natio­nale et de la poli­tique de sécu­rité inter­na­tio­nale de l’Union sovié­tique. Il s’est consti­tué, en dehors de Rus­sie, à par­tir de la com­bi­nai­son des cadres révo­lu­tion­naires du pro­lé­ta­riat euro­péen. En usant de l’autorité de la révo­lu­tion bol­che­vique, le prin­cipe orga­ni­sa­tion­nel et tac­tique du bol­che­visme s’est imposé dans le Komin­tern de façon extrê­me­ment bru­tale et sans aucune consi­dé­ra­tion pour les scis­sions immé­diates. Le Comité exé­cu­tif du Komin­tern – autre ins­tru­ment de la bureau­cra­tie russe au pou­voir – s’est vu confier le com­man­de­ment absolu de tous les par­tis com­mu­nistes, et la poli­tique des par­tis a com­plè­te­ment perdu de vue les véri­tables inté­rêts révo­lu­tion­naires de la classe ouvrière inter­na­tio­nale. Les slo­gans et les réso­lu­tions révo­lu­tion­naires ont servi de cou­ver­ture à la poli­tique contre-révolutionnaire du Komin­tern et de ses par­tis qui, avec leurs façons bol­che­vistes, sont deve­nus aussi experts dans la tra­hi­son de la classe ouvrière et dans la déma­go­gie effré­née, que l’étaient les par­tis social-démocrates. En même temps que le réfor­misme, fusion­nant avec le capi­ta­lisme, décli­nait dans le sens his­to­rique, le Komin­tern fai­sait nau­frage en s’unissant à la poli­tique capi­ta­liste de l’Union sovié­tique. »2

Le deuxième texte est inti­tulé « La Rus­sie sovié­tique aujourd’hui ». Ega­le­ment paru dans la revue Räte­kor­res­pon­denz, il a été tra­duit en anglais par la revue Inter­na­tio­nal Coun­cil Cor­res­pon­dence en février 1937 :

« L’ouvrier russe ne peut man­quer de s’apercevoir qu’il n’a aucun contrôle sur les moyens de pro­duc­tion ni sur les pro­duits de son tra­vail. Il ne peut pas se sen­tir concerné par les pro­blèmes de la socia­li­sa­tion tels qu’ils se posent en Rus­sie, étant donné qu’il est un esclave du sala­riat tout comme ses frères au-delà des fron­tières de l’URSS. Il importe même peu de savoir si les ouvriers russes prennent clai­re­ment conscience de leur posi­tion dans la société. Le fait est qu’ils agissent de la seule manière pos­sible pour une classe exploi­tée. Et, paral­lè­le­ment, que Sta­line soit conscient ou non de son rôle en tant que diri­geant d’une société d’exploitation, ses actes pas­sés et à venir reflètent for­cé­ment les néces­si­tés d’une telle société. Ce n’est pas d’hier que la Rus­sie est capi­ta­liste ; elle l’est deve­nue avec l’abolition des der­niers conseils ouvriers libre­ment élus. […]

Un accrois­se­ment de l’exploitation pré­sup­pose un ren­for­ce­ment de l’appareil exploi­teur. La classe ouvrière ne peut s’exploiter elle-même. Un appa­reil est néces­saire, dont les membres n’appartiennent pas à la classe ouvrière. Des bureau­crates, des pro­fes­sion­nels, des « com­man­deurs d’industrie » comme les appelle Sta­line, s’appuyant sur une large couche de l’aristocratie ouvrière, sont indis­pen­sables. Ces bureau­crates aident la clique diri­geante, dont ils reçoivent en retour des pri­vi­lèges qui les élèvent au-dessus du niveau de l’ouvrier moyen. En dépit de la phra­séo­lo­gie offi­cielle sur « la tran­si­tion vers une société sans classe », il s’est bel et bien déve­loppé une nou­velle classe diri­geante en Rus­sie. Les tra­vailleurs vendent leur force de tra­vail à cette nou­velle classe de fonc­tion­naires, de chefs de coopé­ra­tives et d’entreprises, et à la bureau­cra­tie qui dirige la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. Cet appa­reil colos­sal est l’acheteur de la force de tra­vail. Il dirige col­lec­ti­ve­ment et auto­cra­ti­que­ment à la fois. Il ne pro­duit aucune valeur, il vit de la plus-value, du tra­vail de mil­lions d’esclaves sala­riés. L’idéologie de cette couche pri­vi­lé­giée n’a rien à voir avec la conscience de classe des ouvriers. L’exploitation étant son inté­rêt, elle consti­tue son idéo­lo­gie. En ennemi impla­cable, la bureau­cra­tie com­bat toutes les ten­dances de la société qui s’orientent vers l’abolition de l’exploitation.

[…]

Afin d’obtenir la masse gigan­tesque de plus-value indis­pen­sable à la construc­tion et à la trans­for­ma­tion du sys­tème écono­mique russe dans son entier, il était néces­saire de déve­lop­per une vaste classe de meneurs d’esclaves, de para­sites et d’exploiteurs. Cette nou­velle classe se déve­loppe en contra­dic­tion avec le com­mu­nisme. Le vide dans la struc­ture de la société d’exploitation, que reflé­tait l’absence d’une classe exploi­teuse spé­ci­fique, a été com­blé. C’est ceci qui consti­tue l’étape essen­tielle dans l’évolution de la Rus­sie au cours des der­nières années. Elle en a fait un Etat inté­gra­le­ment capi­ta­liste. Les tra­vailleurs, trop faibles pour orga­ni­ser la pro­duc­tion au nom de leur classe, ont abdi­qué devant le Parti. Ce der­nier, n’obéissant qu’à des inté­rêts spé­ci­fiques, a joué en Rus­sie exac­te­ment le même rôle que les capi­ta­listes pri­vés dans les autres pays. Le parti bol­ché­vique, en assu­mant le rôle his­to­rique de la bour­geoi­sie est devenu lui-même la bour­geoi­sie et a déve­loppé les forces pro­duc­tives à un niveau atteint long­temps aupa­ra­vant par la bour­geoi­sie des autres pays.

[…]

Il faut consi­dé­rer la Rus­sie comme un pays capi­ta­liste et un ennemi mor­tel du com­mu­nisme. Cela devien­dra plus évident avec le temps. Les com­mu­nistes seront pour­chas­sés et tués en Rus­sie comme par­tout ailleurs. Si cer­tains nour­rissent encore l’illusion de voir le socia­lisme « s’édifier » tôt ou tard en Rus­sie, ils décou­vri­ront que les classes pri­vi­lé­giées ne renoncent jamais déli­bé­ré­ment à leurs pri­vi­lèges. Ceux qui espèrent voir la classe pos­sé­dante aban­don­ner sa pro­priété sans lut­ter, font de la reli­gion. Le socia­lisme ne s’édifie pas. Ou bien il est le pro­duit direct de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne, ou bien il n’est pas. La révo­lu­tion de 1917 est res­tée une révo­lu­tion bour­geoise. Ses éléments pro­lé­ta­riens ont été bat­tus. Elle n’a pas sup­primé le fon­de­ment de toute domi­na­tion, elle a seule­ment ren­versé la domi­na­tion tsa­riste. Elle n’a pas sup­primé tous les rap­ports de pro­priété, elle a seule­ment aboli les rap­ports de pro­priété pri­vée du capi­ta­lisme. Ce n’est que lorsque les tra­vailleurs prennent le pou­voir en main et orga­nisent la société pour eux-mêmes que les bases du com­mu­nisme se trouvent jetées. Ce qui existe en Rus­sie est un capi­ta­lisme d’Etat. Ceux qui se réclament du com­mu­nisme doivent aussi atta­quer le capi­ta­lisme d’Etat. Et dans la révo­lu­tion à venir, les ouvriers russes devront ren­ver­ser ce capi­ta­lisme d’Etat. La société d’exploitation russe, comme toutes les autres socié­tés d’exploitation, engendre chaque jour ses propres fos­soyeurs. »3

Enfin, nous repre­nons quelques extraits d’un texte de Mau­rice Brin­ton publié en 1970 par le groupe d’extrême gauche bri­tan­nique Soli­da­rity, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution :

« En tant qu’institution, le Parti [bol­che­vik] échap­pait tota­le­ment au contrôle de la classe ouvrière russe. Les pro­blèmes qu’eut à affron­ter la Révo­lu­tion russe après 1917 ne réso­lurent pas cette contra­dic­tion, ils ne firent que l’exacerber. […] A un niveau plus pro­fond, la concep­tion même de ce type d’organisation et ce type de rap­port avec le mou­ve­ment des masses reflète l’influence non recon­nue de l’idéologie bour­geoise, chez ceux-là mêmes qui cher­chaient opi­niâ­tre­ment à détruire la société bour­geoise. La concep­tion qui assure que la société doit obli­ga­toi­re­ment être divi­sée en « diri­geants » et « exé­cu­tants », l’idée selon laquelle cer­tains sont nés pour domi­ner et que d’autres ne peuvent réel­le­ment se déve­lop­per au-delà d’une cer­taine limite a été, depuis des temps immé­mo­riaux, le pos­tu­lat tacite de toute classe domi­nante. Que les bol­che­viks eux-mêmes l’aient en fin de compte accep­tée montre encore une fois à quel point Marx avait rai­son en décla­rant que « les idées domi­nantes de chaque époque sont les idées de la classe domi­nante ». Face à une orga­ni­sa­tion aussi « effi­cace », aussi solide, construite sur des idées de ce genre, il n’est pas éton­nant que les comi­tés d’usine nés en 1917 n’aient pas été en mesure de conduire la Révo­lu­tion jusqu’à son terme.

[…]

En 1917, les tra­vailleurs russes créèrent des organes (comi­tés d’usine et soviets) qui devaient assu­rer la ges­tion de la société par les tra­vailleurs eux-mêmes. Mais les soviets pas­sèrent entre les mains des fonc­tion­naires bol­che­viks. Un appa­reil d’Etat, séparé des masses, fut rapi­de­ment recons­ti­tué. Les tra­vailleurs russes ne par­vinrent pas à créer de nou­velles ins­ti­tu­tions qui leur auraient per­mis d’organiser et la pro­duc­tion, et la vie sociale. Cette tâche fut par consé­quent assu­mée par d’autres, par un groupe dont cette ges­tion devint la fonc­tion spé­ci­fique. La bureau­cra­tie orga­ni­sait le pro­ces­sus du tra­vail dans un pays où elle était égale­ment maî­tresse des ins­ti­tu­tions politiques.

Tout ceci exige une sérieuse rééva­lua­tion de plu­sieurs notions fon­da­men­tales. Le « pou­voir des tra­vailleurs » ne peut pas être iden­ti­fié ou assi­milé au pou­voir du Parti, ce que firent conti­nuel­le­ment les bol­che­viks. Comme le disait Rosa Luxem­burg, le pou­voir ouvrier sera l’œuvre de la classe et non d’une mino­rité agis­sant au nom de la classe. Il doit être l’émanation de l’engagement actif des tra­vailleurs, res­ter sous leur influence directe, être sou­mis au contrôle de l’ensemble de la popu­la­tion, être la consé­quence de la conscience poli­tique crois­sante du peuple. De même, la notion de « prise du pou­voir » ne peut pas dési­gner – comme c’est bien évidem­ment le cas chez tous ceux qui croient vivre encore dans le Pétro­grad de 1917 – un putsch semi-militaire, fomenté par une mino­rité. Il ne peut non plus repré­sen­ter uni­que­ment la défense – même si celle-ci est bien entendu néces­saire – des posi­tions gagnées par la classe ouvrière contre les ten­ta­tives de la bour­geoi­sie pour les recon­qué­rir. Ce que la « prise du pou­voir » implique réel­le­ment, c’est que la grande majo­rité de la classe ouvrière com­prend enfin clai­re­ment sa capa­cité de ges­tion de la pro­duc­tion et de la société – et s’organise à cette fin. »4

1 Lénine, Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, article dans la Pravda n° 88–89-90, 9–11 mai 1918, tra­duc­tion en fran­çais dans les Œuvres, tome 27, éditions sociales, 1961, pages 355–356. Voir aussi notre texte : « Le léni­nisme et la révo­lu­tion russe », Cri­tique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 41–44, 49 et 53. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1934–12-theses-sur-le-bolchevisme-gic/

3 Tra­duc­tion en fran­çais dans le recueil Korsch / Mat­tick / Pan­ne­koek / Ruhle / Wag­ner, La Contre-révolution bureau­cra­tique, 10–18, 1973, pages 189–191 et 199–200. Numé­risé sur le site La Bataille socia­liste : bataillesocialiste.wordpress.com/2009/01/10/la-russie-sovietique-aujourdhui-1937/

4 Mau­rice Brin­ton, Les Bol­ché­viques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution, Les Nuits rouges, 2016, pages 23–25 (tra­duc­tion par la revue Auto­ges­tion et socia­lisme, 1973).

Combattons la dictature d’Erdogan

Le gou­ver­ne­ment d’Erdogan en Tur­quie, après avoir « purgé » la fonc­tion publique, arrête et empri­sonne les syn­di­ca­listes, les artistes, les jour­na­listes et les dépu­tés de gauche. Nous ne pou­vons res­ter indifférents.

Cri­tique Sociale dénonce la dic­ta­ture en marche en Tur­quie, exprime sa soli­da­rité avec les travailleurs-euses de Tur­quie, demande la libé­ra­tion des pri­son­niers poli­tiques, et appelle à rejoindre les mani­fes­ta­tions orga­ni­sées ces jours-ci dans plu­sieurs villes.

Rosa Luxemburg, démocratie et révolution

Révo­lu­tion et démo­cra­tie, actua­lité de Rosa Luxem­burg, revue Agone, n° 59, 2016, 225 pages.

La revue Agone vient de publier un numéro consa­cré à Rosa Luxem­burg, avec des textes issus d’un col­loque inter­na­tio­nal tenu à Paris en 2013. Parmi les contri­bu­teurs de dif­fé­rents pays et de plu­sieurs conti­nents, on appré­cie notam­ment la per­ti­nente mise au point d’Isabel Lou­reiro face au sim­plisme de Georg Lukács et aux défor­ma­tions qu’il fait subir à la pen­sée de Rosa Luxem­burg. D’autre part, qu’un mili­tant de la gauche anti-poutinienne comme Alexeï Gusev ait par­ti­cipé au numéro est plu­tôt encou­ra­geant quant à l’intérêt porté à Luxem­burg dans les ruines mêmes du capi­ta­lisme d’Etat poli­cier en Rus­sie. Sur le fond, Otto­kar Luban rap­pelle que « pour Rosa Luxem­burg, l’activité et la créa­ti­vité des masses ne sau­raient être res­treintes car l’avènement d’une société socia­liste est un pro­ces­sus si long et dif­fi­cile que toutes les capa­ci­tés créa­tives dis­po­nibles doivent être mobi­li­sées. » (p. 24). Michael Löwy refor­mule Luxem­burg en écri­vant que « la démo­cra­tie a besoin du mou­ve­ment socia­liste et, vice versa, la lutte du pro­lé­ta­riat a besoin de la démo­cra­tie pour se déve­lop­per » (p. 36). Sob­han­lal Datta Gupta écrit avec rai­son que « pour elle, la démo­cra­tie révo­lu­tion­naire et l’internationalisme de la classe ouvrière sont insé­pa­rables ». Il pré­cise par ailleurs que « Luxem­burg, en vraie inter­na­tio­na­liste, ne cède jamais à quelque euro­cen­trisme que ce soit. Tout au contraire, elle admire pro­fon­dé­ment la contri­bu­tion de l’Orient à la culture uni­ver­selle. » (p. 60 et 62). Enfin, David Muhl­mann syn­thé­tise avec jus­tesse en disant qu’il s’agit d’« une pen­sée qui ne sépare pas les moyens et les fins de l’émancipation, et qui n’oppose pas méca­ni­que­ment l’intervention poli­tique directe des masses à des formes d’organisation popu­laires. » (p. 90).

Mais les auteurs, sou­vent uni­ver­si­taires, par­fois réfor­mistes et/ou léni­nistes, n’ont pas for­cé­ment com­pris ou inté­gré tous les aspects de la pen­sée poli­tique de Luxem­burg, voire s’y opposent. Par exemple, Ben Lewis nous affirme de façon péremp­toire que le mot d’ordre de Rosa Luxem­burg pen­dant la révo­lu­tion alle­mande de 1918–1919, « En finir avec le sala­riat ! », n’était pas le bon mot d’ordre (p. 84). En décembre 1918, elle avait en effet écrit dans le pro­gramme de la Ligue spar­ta­kiste, ensuite adopté par le Parti com­mu­niste d’Allemagne (KPD) : « A bas le sala­riat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. » Elle tra­çait ainsi une pers­pec­tive révo­lu­tion­naire, par le chan­ge­ment de mode de pro­duc­tion. Pen­dant cette période de révo­lu­tion, Rosa Luxem­burg met­tait aussi en avant la néces­sité de la réélec­tion des conseils ouvriers, donc le retour à la voix démo­cra­tique des tra­vailleurs à la base. Sa posi­tion était donc cohé­rente. Il s’agissait d’aller vers la révo­lu­tion sociale, les tra­vailleurs regrou­pés s’organisant et débat­tant de façon libre et égali­taire avec l’objectif d’abolir le fon­de­ment même du capi­ta­lisme : le sys­tème d’exploitation et d’aliénation qu’est le tra­vail salarié.

Rosa Luxem­burg nous rap­pelle que les mar­xistes ne doivent pas mettre leurs opi­nions dans leur poche, ni d’ailleurs cher­cher à les impo­ser de façon auto­ri­taire : ils doivent par­ti­ci­per aux dis­cus­sions, à l’action anti­ca­pi­ta­liste et à la construc­tion de nou­veaux rap­ports sociaux, qui ne peut se pro­duire que si la créa­ti­vité des masses se déve­loppe plei­ne­ment, grâce à des struc­tures de démo­cra­tie directe à tous les niveaux. Evi­dem­ment, on peut com­prendre ici la gêne voire l’incompréhension des léni­nistes, puisque Lénine fit exac­te­ment l’inverse en Rus­sie : il mit en place un capi­ta­lisme d’Etat, conser­vant donc le sys­tème du sala­riat, tout en exer­çant le pou­voir avec la direc­tion de son parti, vidant de toute sub­stance les conseils ouvriers et sup­pri­mant pro­gres­si­ve­ment les liber­tés de presse et de réunion pour les autres cou­rants du mou­ve­ment ouvrier1. Cette pra­tique léni­niste est tout à fait contraire à toute pos­si­bi­lité d’émancipation, qui ne peut être que l’œuvre des tra­vailleurs eux-mêmes. En revanche, les posi­tions de Rosa Luxem­burg, qui n’ont certes pas débou­ché sur un suc­cès puisque les condi­tions n’étaient pas réunies dans l’Allemagne de 1918–1919, rendent pos­sible la pers­pec­tive d’auto-émancipation, par l’abolition du sala­riat et la démo­cra­tie des conseils.

De deux choses l’une : soit il ne s’agit que d’une révo­lu­tion poli­tique avec trans­fert du pou­voir mais pas de chan­ge­ment fon­da­men­tal des struc­tures sociales ; soit il s’agit aussi d’une révo­lu­tion sociale, et alors le mot d’ordre de l’heure est bel et bien l’abolition du sala­riat. Ce point est fon­da­men­tal pour com­prendre la por­tée de la pen­sée de Rosa Luxem­burg, hier comme aujourd’hui.

Il est tou­jours bon de rap­pe­ler que révo­lu­tion sociale et démo­cra­tie sont liées, même si rien ne peut rem­pla­cer la lec­ture directe des textes de Rosa Luxem­burg2. Ainsi, dans Réforme sociale ou révo­lu­tion ?, elle écrit que la démo­cra­tie est « néces­saire et indis­pen­sable à la classe ouvrière », en par­ti­cu­lier parce que c’est « dans la lutte pour la démo­cra­tie, dans l’exercice de ses droits, que le pro­lé­ta­riat peut arri­ver à la conscience de ses inté­rêts de classe et de ses tâches his­to­riques. »3 La notion de conscience de classe est en effet fon­da­men­tale dans sa concep­tion de la révo­lu­tion. C’est grâce à leur conscience de classe que les tra­vailleurs peuvent mener à bien la lutte révo­lu­tion­naire : « L’émancipation de la classe tra­vailleuse ne peut être que l’œuvre de la classe tra­vailleuse elle-même […] ; et par classe tra­vailleuse, il ne faut pas entendre une direc­tion de parti de sept ou douze membres, mais la masse pro­lé­ta­rienne consciente elle-même. »4 C’est en effet par l’auto-organisation dans la lutte de la classe exploi­tée qu’il est pos­sible de mettre en appli­ca­tion la démo­cra­tie révo­lu­tion­naire et l’internationalisme, indis­pen­sables à l’auto-émancipation mondiale.

1 « Le léni­nisme et la révo­lu­tion russe », Cri­tique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 A pro­pos des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg actuel­le­ment en cours d’édition par Smolny et Agone, voir : « Rosa à l’école du socia­lisme », Cri­tique Sociale n° 23, novembre 2012, « Le tome 3 des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg », Cri­tique Sociale n° 28, novembre 2013, et « Réédi­tion de la bro­chure de Junius de Rosa Luxem­burg », Cri­tique Sociale n° 33, novembre-décembre 2014. Voir aussi : « Rosa Luxem­burg et le but final socia­liste », Cri­tique Sociale n° 38, février-mars 2016.

3 Rosa Luxem­burg, Le But final, textes poli­tiques, éditions Spar­ta­cus, 2016, pp. 107–108.

4 Rosa Luxem­burg, article du 29 août 1911 cité dans notre bro­chure Rosa Luxem­burg et la grève de masse, Cri­tique Sociale, 2014.

Brisons la spirale du repli identitaire

Nous sommes actuel­le­ment assom­més par les dis­cours de haine. A la télé, dif­fé­rents prê­cheurs de racisme se relaient sans relâche, de Eric Zem­mour à des bureau­crates du FN voire de la droite « tra­di­tion­nelle ». Sur inter­net c’est la même chose, par exemple le site You­tube – très consulté notam­ment par les jeunes – met sou­vent en avant des vidéos de pro­fes­sion­nels de l’antisémitisme comme Dieudonné.

Cette dérive vers la droite, ces dis­cours de men­songe et d’intolérance de plus en plus cou­rants chez les poli­ti­ciens et autres per­son­nages média­tiques, conta­minent la société. Il n’y a pour­tant pas de fata­lité à ce que les thèmes et les pré­ju­gés hai­neux des racistes et réac­tion­naires aient le vent en poupe. Nous pou­vons com­battre cette atmo­sphère empoi­son­née, en menant simul­ta­né­ment deux ver­sants d’une même lutte pour l’auto-émancipation :

  1. Ne rien céder face à l’air du temps xéno­phobe, lut­ter contre toutes les formes de racisme et de dis­cri­mi­na­tion. Nous devons aussi défendre en pra­tique les solu­tions inter­na­tio­na­listes et huma­nistes, notam­ment l’accueil des réfu­giés et migrants dans de bonnes condi­tions, avec du per­son­nel d’accompagnement formé ainsi que des loge­ments décents et pérennes.

  1. Mettre en avant les thèmes sociaux essen­tiels : les inéga­li­tés, le chô­mage, les bas salaires, les condi­tions de tra­vail. L’heure est à popu­la­ri­ser des reven­di­ca­tions comme la baisse du temps de tra­vail, à la fois comme élément de pro­grès social et comme un des moyens de mettre enfin un terme au chô­mage de masse. Plu­tôt que la déma­go­gie ou le sim­plisme qui consiste à uni­que­ment cri­ti­quer des indi­vi­dus, appli­quons notre esprit cri­tique aux causes pro­fondes de l’exploitation et de l’aliénation, c’est-à-dire les méca­nismes du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, en par­ti­cu­lier le tra­vail sala­rié. La cri­tique sociale implique en effet de s’en prendre à la racine des pro­blèmes, aux fon­de­ments du sys­tème écono­mique et social.

C’est par l’action sociale uni­taire et inter­na­tio­na­liste que nous pou­vons bri­ser la spi­rale du repli, que nous pou­vons sor­tir de l’actuel embal­le­ment iden­ti­taire. La lutte col­lec­tive de la classe tra­vailleuse, y com­pris évidem­ment les pré­caires et les chô­meurs, orga­ni­sée démo­cra­ti­que­ment à la base, per­met de s’en prendre aux véri­tables causes du malaise social : le capi­ta­lisme, le racisme, le patriar­cat, qui ne sont pas éternels.

Eugène Varlin, internationaliste et communard

Michel Cor­dillot, Eugène Var­lin, inter­na­tio­na­liste et com­mu­nard, Edi­tions Spar­ta­cus, 2016, 236 pages, 13 euros.

Var­lin ! Voilà un per­son­nage incon­tour­nable de l’histoire du mou­ve­ment ouvrier. Exé­cuté en mai 1871, à 31 ans seule­ment, pour sa par­ti­ci­pa­tion à la Com­mune de Paris, il eut le temps d’être un mili­tant syn­di­ca­liste, coopé­ra­teur, inter­na­tio­na­liste, socia­liste et com­mu­niste. Il joua notam­ment un rôle majeur dans le déve­lop­pe­ment en France de la Pre­mière Inter­na­tio­nale, l’AIT. Comme l’a écrit Pierre Monatte, « Suivre sa vie, c’est tra­ver­ser toute cette période de 1862 à 1871 où s’édifie l’Internationale, la pre­mière, la grande, la vraie, où le pro­lé­ta­riat reprend non seule­ment conscience de sa force, mais entre­voit net­te­ment la Révo­lu­tion sociale. »1 Pas­sant en pro­cès sous le Second Empire, Var­lin décla­rait face à ses juges que « tant qu’un homme pourra mou­rir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les ins­ti­tu­tions humaines. » Paroles qui res­tent plei­ne­ment actuelles. Nous publions ci-dessous quelques « bonnes feuilles » de cette bio­gra­phie, avec l’accord de l’éditeur :

« L’année 1869 est sans conteste celle où Var­lin déploie l’activité la plus intense. À peine libéré, il se remet au tra­vail pour renouer les fils bri­sés de l’Association [inter­na­tio­nale des tra­vailleurs, AIT] et, les résul­tats dépas­sant toute espé­rance, il n’a de cesse qu’aboutisse enfin son grand pro­jet de fédé­rer les socié­tés ouvrières. On le voit aussi dans les réunions publiques et aux pre­mières loges dans la lutte poli­tique contre l’Empire. Conti­nuel­le­ment poussé par les événe­ments à agir pour secou­rir, entraî­ner, recru­ter de nou­veaux adhé­rents, aider à la consti­tu­tion de nou­velles sec­tions ou orga­ni­sa­tions cor­po­ra­tives, contri­buer par sa plume ou par ses dis­cours à for­ti­fier l’opposition ouvrière à l’exploitation, il fait égale­ment la preuve de ses res­sources intel­lec­tuelles, s’imposant comme un diri­geant capable de don­ner une ana­lyse à chaud, de pen­ser les évolu­tions du mou­ve­ment réel de la classe ouvrière pari­sienne sans jamais ployer sous la pres­sion des événe­ments, capable aussi de réflé­chir à l’organisation de la société future. […]

Dans son entre­prise de réor­ga­ni­sa­tion, l’Internationale s’appuie sur deux éléments nou­veaux : la pos­si­bi­lité qu’ont désor­mais ses repré­sen­tants de s’exprimer dans le cadre des réunions publiques et la mon­tée des mou­ve­ments sociaux. L’importance des réunions publiques ne sau­rait être sous-estimée. Auto­ri­sées par la loi du 6 juin 1868, elles deviennent rapi­de­ment un trait dis­tinc­tif de la vie poli­tique et intel­lec­tuelle fran­çaise. Du 18 juin de la même année à mars 1869, de 300 à 400 réunions publiques se tiennent à Paris, qui drainent chaque soir des mil­liers d’auditeurs. Très vite, en dépit de la pré­sence d’un com­mis­saire de police accom­pa­gné d’un gref­fier, les ora­teurs s’enhardissent, et les réunions publiques deviennent autant de tri­bunes ouvertes aux révolutionnaires.

Les mili­tants de l’Internationale sont parmi les tout pre­miers à sau­ter sur l’occasion qui leur est ainsi offerte. Avec Tolain, Pindy, Lon­guet, Nos­tag, Héli­gon, Malon, Cha­lain, et quelques autres encore, Var­lin est l’un des ora­teurs de l’Internationale les plus en vue. Il fré­quente la salle Molière, le Tivoli Vaux­hall ou encore la salle de la Mar­seillaise. Après avoir serré quelques mains, il s’assied au milieu de la foule pour écou­ter les ora­teurs et prendre le pouls du peuple pari­sien. Quand le sujet lui tient à cœur, il prend la parole et s’exprime « len­te­ment et avec une éner­gie calme », de sa belle « voix grave et voi­lée ». Ses inter­ven­tions à la fois pro­fondes et mesu­rées ren­forcent sa popu­la­rité (il est à plu­sieurs reprises élu pré­sident ou membre du bureau d’importantes réunions) tout en lui épar­gnant les pour­suites qui frappent les ora­teurs les plus incendiaires. […]

Paral­lè­le­ment à l’agitation poli­tique nour­rie par les réunions publiques, l’année 1869 et les six pre­miers mois de l’année 1870, qui marquent l’apogée de l’AIT dans l’Hexagone, voient se mul­ti­plier les mou­ve­ments de grève affec­tant toutes les cor­po­ra­tions, de l’artisanat tra­di­tion­nel à la grande indus­trie nais­sante : 72 grèves et plus de 40 000 gré­vistes au total en 1869, 116 conflits et plus de 85 000 par­ti­ci­pants durant les six pre­miers mois de 1870. Ce phé­no­mène n’est d’ailleurs pas propre à la France, puisqu’une vague de grèves sans pré­cé­dent touche l’Europe et les États-Unis durant les années 1869–1875. C’est aussi en pre­nant appui sur ces conflits sociaux en cas­cade que les sec­tions fran­çaises de l’AIT acquièrent rapi­de­ment une puis­sance qu’elles n’ont encore jamais eue aupa­ra­vant. Var­lin, qui sait gar­der suf­fi­sam­ment de dis­tance par rap­port aux événe­ments dont il est en même temps l’un des acteurs prin­ci­paux, a par­fai­te­ment saisi la dyna­mique du mou­ve­ment : « La lutte entre le tra­vail et le capi­tal s’accentue de plus en plus (…) Nos écono­mistes à courte vue viennent accu­ser (…) l’Internationale de pous­ser à la grève et de créer l’anarchie ! C’est tout sim­ple­ment prendre l’effet pour la cause ; ce n’est pas l’Internationale qui crée la guerre entre l’exploiteur et l’exploité, mais ce sont les néces­si­tés de la guerre qui ont créé l’Internationale. » […]

Alors qu’elle com­mence à se réor­ga­ni­ser plus ou moins ouver­te­ment, l’Internationale se trouve de nou­veau confron­tée à la ques­tion de l’action poli­tique. Les 23–24 mai et 6–7 juin 1869 doivent avoir lieu les deux tours des élec­tions légis­la­tives. Fidèle à l’attitude adop­tée par le cénacle de la rue du Temple en 1863, Var­lin est bien résolu à user de toute son influence pour que soient à nou­veau pré­sen­tées des can­di­da­tures ouvrières. Il s’en ouvre d’ailleurs à Émile Aubry dans sa lettre du 8 jan­vier : « Quant à la can­di­da­ture ouvrière, je vois avec plai­sir que vous êtes résolu à la poser. Lyon s’est déjà pro­noncé dans ce sens. Mar­seille nous a adressé une demande de ren­sei­gne­ments. J’espère que nous allons bien­tôt nous entendre à ce sujet et que, mal­gré les abs­ten­tion­nistes, Prou­dho­niens enra­gés, nous entre­rons dans la lice élec­to­rale concur­rem­ment avec les répu­bli­cains bour­geois de toutes nuances, afin de bien affir­mer la scis­sion du peuple avec la bour­geoi­sie. » On voit qu’il n’est plus seule­ment ques­tion de contes­ter la forme du régime poli­tique en tant que tel, mais bien sa nature de classe en met­tant en évidence le fossé social exis­tant entre les ouvriers d’un côté et tous les bour­geois de l’autre, que les pré­fé­rences de ces der­niers aillent à un sys­tème impé­rial ou à une répu­blique conser­va­trice qui ne serait ni vrai­ment démo­cra­tique, ni a for­tiori sociale. […]

Au fond, si Var­lin a conservé par-delà les années cette « mys­té­rieuse popu­la­rité » qui fut la sienne de son vivant, c’est bien parce qu’on retrouve dans sa trop courte vie une dimen­sion uni­ver­selle. Figure emblé­ma­tique du mili­tant pur, irré­pro­chable, fidèle jusqu’à la mort à ses idées et à sa classe, Var­lin, aujourd’hui encore, sym­bo­lise le refus du renon­ce­ment, la liberté de lut­ter au nom de l’humanité, et l’espoir de tous ceux qui croient qu’un ave­nir plus juste est possible. »

1 Dans La Bataille Syn­di­ca­liste du 14 mai 1913.

Mouvement contre la loi travail : les stratégies de l’échec

Le but de ce texte est d’analyser briè­ve­ment le mou­ve­ment de ce prin­temps 2016 contre la « loi tra­vail », afin de com­prendre son échec pour ne pas repro­duire les mêmes erreurs la pro­chaine fois.

Com­men­çons néan­moins par évoquer un point posi­tif : il y a au moins eu un mou­ve­ment, d’une ampleur consi­dé­rable. Le pire échec aurait été que cette loi de régres­sion sociale passe sans contes­ta­tion. Nous ne reve­nons pas ici sur le fond de cette loi (voir nos tracts dif­fu­sés pen­dant le mou­ve­ment), nous consa­crant aux éléments déci­sifs de la mobi­li­sa­tion. Tout d’abord, en pleine spi­rale auto­ri­taire, le gou­ver­ne­ment a choisi le mépris face à la mobi­li­sa­tion, et la stra­té­gie du pour­ris­se­ment. Cela s’inscrit dans un contexte d’aggravation de la répres­sion et de la vio­lence poli­cière depuis quelques années, qu’il est d’autant moins pos­sible de dis­si­mu­ler que les mani­fes­tants eux-mêmes dis­posent beau­coup plus qu’avant de moyens pour fil­mer ou pho­to­gra­phier les agres­sions com­mises par des poli­ciers. La res­pon­sa­bi­lité gou­ver­ne­men­tale est donc écra­sante. Le pro­blème ici est de savoir quelle stra­té­gie la plus effi­cace aurait du lui être oppo­sée, pour ren­ver­ser le rap­port de force en notre faveur et battre le gouvernement.

La mobi­li­sa­tion a souf­fert de divi­sions, entre­te­nues évidem­ment par le gou­ver­ne­ment qui a tout inté­rêt à frac­tion­ner ceux qui s’opposent à lui, mais aussi créées par une par­tie des atti­tudes internes au mou­ve­ment. Il faut, sur ce point, abso­lu­ment éviter le déni : quand une dérive affai­blit et four­voie une mobi­li­sa­tion, ce serait une lâcheté et une faute de se taire. Ceux qui pro­fitent des mani­fes­ta­tions pour s’en prendre à des ser­vices publics utiles socia­le­ment (trans­ports en com­mun, hôpi­tal) sont, de fait, des adver­saires poli­tiques. Leurs pra­tiques sont d’ailleurs com­plè­te­ment auto­ri­taires, puisqu’ils imposent leurs choix à toute une mani­fes­ta­tion – qui devra subir les consé­quences de leurs actes. Outre une vieille fas­ci­na­tion viri­liste pour la vio­lence (y com­pris, pour cer­tains, pour l’organisation de type mili­taire), l’essor de ces com­por­te­ments ne vient pas de nulle part : il y a d’abord une réac­tion ins­tinc­tive face à l’accroissement de la vio­lence poli­cière, mais aussi un sen­ti­ment – bien réel – que la stra­té­gie de l’intersyndicale est insuf­fi­sante. Une des immenses fai­blesses de cette « posi­tion » est jus­te­ment de mener encore plus à l’échec que celle des bureau­cra­ties, et sur­tout de contri­buer à empê­cher de les dépas­ser, en mar­gi­na­li­sant le mou­ve­ment et en limi­tant l’investissement des non-militants.

De fait, on est en grande par­tie resté au stade des manifs com­po­sées en grande par­tie de mili­tants. Il semble qu’il y a eu assez peu de pre­miers enga­ge­ments sus­ci­tés par la mobi­li­sa­tion – alors même que l’opposition à la loi tra­vail était d’emblée très majo­ri­taire dans la popu­la­tion – et sur­tout, peu de cette conscien­ti­sa­tion dans l’action qui découle de la par­ti­ci­pa­tion active à un mou­ve­ment vivant (même si heu­reu­se­ment des contre-exemples ont existé dans cer­tains sec­teurs). Il faut s’interroger sur ce manque essen­tiel qui a plu­sieurs causes, dont le faible nombre de struc­tures auto­nomes de lutte à s’être créées à la base, un mou­ve­ment qui appa­raît comme conçu et dirigé par des « spé­cia­listes » avec des codes et un lan­gage her­mé­tiques, l’impression que par­ti­ci­per aux mani­fes­ta­tions est phy­si­que­ment ris­qué, etc. Toutes ces ques­tions doivent être prises en compte à l’avenir.

Le mou­ve­ment ne peut que res­ter faible tant qu’il n’est pas appro­prié, investi, codi­rigé par une large par­tie des tra­vailleurs, des pré­caires, des chô­meurs et des jeunes. C’est dans le cadre d’un mou­ve­ment mas­sif, auto-organisé, que peuvent émer­ger puis s’imposer les éléments de dépas­se­ment des simples reven­di­ca­tions comme le retrait d’un pro­jet de loi – reven­di­ca­tions par­fai­te­ment néces­saires, mais qui res­tent dans le cadre du sys­tème et ne per­mettent donc pas de résoudre les causes fon­da­men­tales de l’oppression sociale.

Autre exemple de déni de la réa­lité qui affai­blit la lutte, il faut men­tion­ner les faux chiffres de mani­fes­tants don­nés par la CGT. Ce fut le cas par exemple lors de la mani­fes­ta­tion natio­nale à Paris le 14 juin : nous étions peut-être jusqu’à 200.000, ce qui était d’ailleurs plu­tôt un suc­cès à ce moment-là. Pour­quoi alors la CGT annonce-t-elle le chiffre gros­siè­re­ment bidon de 1 mil­lion de mani­fes­tants ? Ce qui compte dans le rap­port de force, c’est le nombre réel de mani­fes­tants : tru­quer les chiffres ne sert à rien, c’est même contre-productif puisqu’on se ment à nous-mêmes et qu’on perd toute cré­di­bi­lité dans ce qu’on annonce. Alors pour­quoi ? Les direc­tions confé­dé­rales mettent en place depuis des années la même logique, quelques mani­fes­ta­tions et quelques appels à la grève, afin d’être reçues par le gou­ver­ne­ment en meilleure posi­tion et d’obtenir un retrait de pro­jet ou des conces­sions, qui jus­ti­fie­ront leur action et leur exis­tence1. Cette stra­té­gie étant presque à chaque fois un échec, il faut le camou­fler en pré­ten­dant que les cor­tèges ont été mas­sifs – quitte à men­tir sur les chiffres2. On le voit, ce n’est pas qu’un détail, c’est une par­tie du problème.

Allons plus loin : ce qui compte, c’est non seule­ment le nombre mais aussi le niveau de conscience des mani­fes­tants. Com­bien ont par­ti­cipé à de véri­tables Assem­blées Géné­rales, ou à des débats sur nos moyens d’action, avant de venir en manif, ou le len­de­main ? Pour qu’un mou­ve­ment puisse deve­nir un réel outil d’auto-émancipation, il est indis­pen­sable que des Assem­blées géné­rales par lieu de tra­vail, par branche, par zone géo­gra­phique, soient orga­ni­sées avant et/ou après les manifs. Il y a bien sûr eu des AG, mais insuf­fi­sam­ment, et par­fois avec peu de monde. Il faut bien dire que ce n’est pas for­cé­ment simple à mettre sur pied – mais c’est un pas­sage obligé pour pou­voir aller plus loin. On ne peut pas se satis­faire non plus du fait qu’il y a plus d’alcool que de bro­chures mili­tantes dans les manifs. Abdi­quer son esprit cri­tique, même pour de pré­ten­dues rai­sons de « tac­tique », ne donne jamais de bons résul­tats. Les mani­fes­ta­tions contre la loi tra­vail ont été nom­breuses, mais elles n’ont pas regroupé assez de monde, et elles ont sou­vent été consi­dé­rées comme des fins en soi et non comme des points d’appui pour construire la lutte, pour ser­vir à l’auto-organisation, à une prise de conscience plus globale.

Sur le plan des grèves, il y a eu des mobi­li­sa­tions par­fois impor­tantes et auto-organisées, mais dis­per­sées dans le temps et au fond rela­ti­ve­ment iso­lées. Cer­tains ont cru trou­ver un pal­lia­tif en met­tant sur pied de petits espaces de radi­ca­li­tés, des expé­riences dont cer­taines ont été utiles et posi­tives, mais qui res­tent sou­vent limi­tées à l’entre-soi de petits comi­tés de « spé­cia­listes ». Pour gagner, pour aller plus loin, nous devons créer des espaces per­met­tant à la majo­rité des tra­vailleurs, pré­caires, chô­meurs et jeunes de s’investir et de par­ti­ci­per à une élabo­ra­tion collective.

Il faut évoquer parmi d’autres expé­riences, celle de Nuit debout, qui a recou­vert dif­fé­rents aspects. Parmi les ini­tia­tives les plus posi­tives, on peut citer la créa­tion d’une Com­mis­sion fémi­niste, ou encore de « Biblio debout » – une librai­rie de troc. Les défauts ont cepen­dant été immenses. Cer­tains oppor­tu­nistes se sont d’emblée acca­pa­rés la com­mu­ni­ca­tion de Nuit debout, sur une ligne poli­tique catas­tro­phique, cer­tains se reven­di­quant ouver­te­ment « ni droite ni gauche ». On a vu fleu­rir sur la place de la Répu­blique dif­fé­rents cou­rants de repli, des « natio­na­listes de gauche » et « pro­tec­tion­nistes » notam­ment. Or, patrio­tisme, natio­na­lisme, sou­ve­rai­nisme, pro­tec­tion­nisme, ce sont tou­jours des poli­tiques de divi­sion entre les tra­vailleurs. De plus, cette volonté de repli dans des fron­tières étatiques a pour consé­quence d’alimenter l’idéologie domi­nante en faveur de pré­ten­dus inté­rêts com­muns entre les classes sociales, ce qui ne béné­fi­cie qu’à la classe domi­nante et affai­blit les luttes sociales. L’internationalisme réel, par contre, per­met l’unité de la classe tra­vailleuse, quelle que soit son pays, sa natio­na­lité, ses ori­gines. Ce qui a fait une par­tie du suc­cès de curio­sité de Nuit debout à ses débuts, c’est l’absence de déli­mi­ta­tion poli­tique. C’est aussi ce qui a pro­vo­qué son échec, et sa dis­pa­ri­tion pro­gres­sive dans l’indifférence quasi-générale. Ceci dit, il faut com­prendre les res­sorts de Nuit debout. C’est, à tous les sens du terme, une ques­tion d’espace. Ce qui séduit, c’est d’abord la réap­pro­pria­tion de l’espace public, en l’occurrence d’une grande place pari­sienne, pour en faire un lieu de débats et d’échanges. Ensuite, il y a une recherche de quelque chose de nou­veau, Nuit debout a donc occupé cet espace poli­tique de la quête de formes poli­tiques nova­trices – même si ce fut l’échec3. Nous devons être à l’écoute de ces symp­tômes, nous devons prendre en compte cette néces­sité de renou­vel­le­ment des formes de lutte et de débat. Par contre, il faut poser d’emblée un cadre : on est là avec un but, déve­lop­per une mobi­li­sa­tion, et avec une pers­pec­tive sociale, celle de la classe exploi­tée. L’absence de toute déli­mi­ta­tion poli­tique mène, on l’a vu, à la confu­sion et à l’inefficacité.

A l’encontre des dif­fé­rentes stra­té­gies de l’échec que nous avons subies, nous pou­vons mettre en place col­lec­ti­ve­ment une stra­té­gie de mas­si­fi­ca­tion et d’extension de la lutte, d’auto-organisation. Etre nom­breux en manif, c’est indis­pen­sable. Mais ça ne peut pas suf­fire à tout : ce qui peut per­mettre de pas­ser à une nou­velle étape, c’est l’organisation à la base, par lieu de tra­vail quand c’est pos­sible, par sec­teur d’activité, par zone géo­gra­phique (ville, quar­tier…), la consti­tu­tion de comi­tés de grève, de conseils de mobi­li­sa­tion, où l’on crée ensemble un nou­vel espace démo­cra­tique qui décide libre­ment des formes de la lutte et de ses objec­tifs. C’est par un tel mou­ve­ment de masse, créant un nou­vel espace poli­tique de démo­cra­tie à la base, que des vic­toires sont pos­sibles, que la pers­pec­tive d’auto-émancipation peut s’imposer. Dans ce but, il reste beau­coup à inventer.

1 Voir « Crise de la CGT ou crise du syn­di­ca­lisme ? » (Cri­tique Sociale n° 34, février/mars 2015).

2 Il peut aussi y avoir la ten­ta­tion de contre­ba­lan­cer des chiffres sous-estimés par la police, mais d’une part ce ne peut pas être dans de telles pro­por­tions, et sur­tout s’habituer à dif­fu­ser de faux chiffres ne peut qu’être nui­sible à terme pour le mouvement.

3 Evi­dem­ment, diverses formes de répres­sion n’ont pas aidé à son développement.