Tract contre la Loi travail de Macron

Le gouvernement Macron a rapidement mis en place une politique injuste : par la baisse des aides aux logements (APL), il prend aux plus modestes, aux classes populaires, aux travailleurs, aux étudiants, aux précaires, aux chômeurs – tout en faisant, par une « réforme » de l’ISF (impôt sur la fortune), un cadeau de plusieurs milliards par an aux privilégiés. C’est un transfert de richesses : Macron prend à des millions de personnes pour donner beaucoup à quelques milliers de riches.

De plus, par une nouvelle « Loi travail » sous forme d’ordonnances, encore pire que la précédente, Macron et son gouvernement de droite s’en prennent aux protections – déjà trop réduites – des travailleurs. Ce projet de réforme facilite les licenciements, diminue les protections des salariés, permet de précariser encore plus les contrats de travail notamment dans les petites entreprises.

Ajouté à l’austérité, qui entraîne notamment une scandaleuse baisse du budget consacré aux droits des femmes, nous nous trouvons à l’évidence face à une politique violente, au service exclusif de la classe sociale capitaliste. La politique Macron, c’est l’aggravation des inégalités, l’augmentation de la précarité, le libre cours donné à la violence sociale. Nous ne pouvons pas tolérer ces graves reculs sociaux.

Une première étape s’annonce dès le mardi 12 septembre avec une grande manifestation, place Bastille à 14 heures, contre cette Loi travail de régression sociale. Il sera nécessaire d’aller plus loin, d’en débattre lors d’Assemblées générales, de comités de mobilisation, de conseils d’entreprise ou de quartier. Ne nous laissons pas faire, mobilisons-nous !

Rosa Luxemburg et la révolution socialiste

Nous republions ci-dessous quelques brefs extraits de Réforme sociale ou révolution ?, texte de Rosa Luxemburg publié en 18991. Il s’agit d’une argumentation s’opposant au courant d’Eduard Bernstein, dit « révisionniste » ou réformiste. Luxemburg y défend la nécessité d’une révolution sociale menée par les travailleurs eux-mêmes. Elle explique également, en cohérence avec sa conception révolutionnaire, que « le sort de la démocratie est lié au sort du mouvement ouvrier ».

« Il est tout à fait faux et contraire à l’Histoire de se représenter le travail pour les réformes uniquement comme la révolution étirée en longueur, et la révolution comme une réforme condensée. Une transformation sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments distincts par leur durée, mais par leur contenu. Tout le secret des transformations historiques, par l’utilisation du pouvoir politique, réside précisément dans la transformation de simples modifications quantitatives en une qualité nouvelle, ou, pour parler en termes concrets, dans le passage d’une période historique, d’une forme de société donnée, à une autre.

C’est pourquoi quiconque se prononce en faveur de la voie des réformes légales, au lieu et à l’encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas, en réalité, une voie plus tranquille, plus sûre et plus lente, conduisant au même but, mais un but différent, à savoir, au lieu de l’instauration d’une société nouvelle, des modifications purement superficielles de l’ancienne société. C’est ainsi qu’on aboutit, en partant des considérations politiques du révisionnisme, à la même conclusion qu’en partant de ses théories économiques, c’est-à-dire qu’elles ne visent pas, au fond, à la réalisation de l’ordre socialiste, mais uniquement à la réforme de l’ordre capitaliste, non pas à la suppression du salariat, mais au dosage en plus ou en moins de l’exploitation, en un mot à la suppression des abus du capitalisme, mais pas du capitalisme lui-même. […]

Si la démocratie est devenue, pour la bourgeoisie, tantôt superflue, tantôt gênante, elle est, en revanche, nécessaire et indispensable à la classe ouvrière. Elle est, premièrement, nécessaire, parce qu’elle crée des formes politiques (autonomie administrative, droit électoral, etc.) qui serviront au prolétariat d’amorces et de points d’appui dans son travail de transformation de la société bourgeoise. Mais elle est, secondement, indispensable, parce que ce n’est qu’en elle, dans la lutte pour la démocratie, dans l’exercice de ses droits, que le prolétariat peut arriver à la conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques. En un mot, la démocratie est indispensable, non pas parce qu’elle rend superflue la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, mais, au contraire, parce qu’elle rend cette prise du pouvoir aussi nécessaire que seule possible. […]

La prise du pouvoir politique par le prolétariat, c’est-à-dire par une classe populaire massive, ne se fait pas artificiellement. Elle suppose, par elle-même, à l’exception des cas tels que la Commune de Paris, où le pouvoir ne fut pas obtenu par le prolétariat à la suite d’une lutte consciente de son but, mais tomba dans ses mains d’une façon tout à fait exceptionnelle, comme un bien abandonné de tous, un certain degré de maturité des rapports économiques et politiques.

C’est là que réside la différence essentielle entre les coups d’État à la Blanqui accomplis par une « minorité agissante » et qui éclatent comme des coups de pistolet, d’une façon toujours inopportune, et la conquête du pouvoir politique par la grande masse populaire consciente, conquête du pouvoir qui ne peut être elle-même que le produit de la décomposition de la société bourgeoise, et pour cette raison porte en elle la légitimation économique et politique de son apparition opportune. »

Il est intéressant de recouper ce texte théorique avec son dernier discours, prononcé en décembre 1918 pendant la révolution allemande, au cours du congrès de fondation du Parti communiste d’Allemagne. On y voit que sa conception de la révolution socialiste est restée fondamentalement la même, dans une perspective d’auto-émancipation2 :

« L’Histoire ne nous rend pas la besogne aussi facile qu’elle l’était dans les révolutions bourgeoises, quand il suffisait de renverser au centre le pouvoir officiel et de le remplacer par telle ou telle douzaine d’hommes nouveaux.

C’est d’en bas qu’il nous faut travailler, et cela correspond bien au caractère de masse de notre révolution étant donnés les buts qui visent le fond, le sol même de la constitution de la société ; cela correspond à ce qu’est le caractère de la révolution prolétarienne d’aujourd’hui, à notre devoir de faire la conquête du pouvoir politique, non d’en haut, mais d’en bas. Le 9 novembre [1918] a été la tentative d’ébranler le pouvoir public, la domination de classe – tentative faible, incomplète, inconsciente, chaotique. Ce qui est à faire maintenant, c’est de pointer en pleine conscience la totalité des forces du prolétariat sur les fondements de la société capitaliste. À la base où le patron individuel est en face de ses esclaves salariés ! À la base où l’ensemble des organes exécutifs de la domination politique de classe est en face des objets de cette domination, en face des masses ! C’est là que nous devons, pied à pied, arracher aux maîtres les instruments de leur pouvoir pour les prendre, nous, en main.

Tel que je vous le dépeins, le processus peut paraître de plus longue durée que l’on ne serait porté à se le représenter au début. Je crois qu’il est sain que nous fassions défiler sous nos yeux en pleine clarté toutes les difficultés, toutes les complications de cette révolution. Car j’espère bien que, de même que sur moi, sur aucun de vous, le tableau des grandes difficultés, des besognes ainsi dressées devant nous, n’a pour effet de paralyser ni votre ardeur, ni votre énergie ; tout au contraire, plus grande est la tâche, plus nous rassemblerons toutes nos forces. »

1 D’après l’édition contenue dans : Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, 2016, pages 103-110.

2 D’après : Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, Spartacus, 2016, pages 259-260.

Le mouvement ouvrier anti-alcool : une lutte contre l’aliénation

– Tribune –

La consommation de boisson alcoolisée est un fléau social, et en tant que tel elle a été historiquement combattue par le mouvement ouvrier. Actuellement, la consommation d’alcool fait plus de 3 millions de morts chaque année dans le monde1. Cela représente 50 millions de morts sur les quinze dernières années. C’est plus largement, dans la société, la banalisation et la valorisation sociale de la consommation d’alcool qui posent problème.

Revenons brièvement sur quelques étapes de l’histoire de l’action du mouvement ouvrier contre l’alcool2. Dès 1898, le congrès de la CGT – alors révolutionnaire – adopte une position ferme et radicale face au problème : « L’alcoolisme se développe parallèlement à l’intensité du régime capitaliste. […] Comme le mal donne naissance au mal, l’alcoolisme découle tout naturellement de l’état dans lequel sont maintenus tant d’éléments de la classe ouvrière, et il perpétue l’existence, il renouvelle et entretient la puissance du capitalisme. […] Il faut au mouvement ouvrier des consciences, des cerveaux et des cœurs : l’alcoolisme, qui les détruit, est donc notre mortel ennemi. […] Il importe que les travailleurs conscients, que les militants deviennent d’acharnés ennemis des boissons fortes. Il importe que chacun de nous se fasse un propagandiste de tempérance. […] L’alcoolisme est un danger social. Il menace la société dans son ensemble. […] L’alcoolisme est le plus sûr agent de la bourgeoisie capitaliste en ce qu’il atrophie la conscience et réduit la force de résistance du prolétariat. » Par ailleurs, quelques militants dont Emile Pouget et Fernand Pelloutier présentent une déclaration selon laquelle il n’y a « d’autre remède efficace que l’émancipation intégrale », et qui recommande pour les militants « de prêcher d’exemple en s’abstenant de boissons alcoolisées »3.

Un Comité antialcoolique ouvrier est formé en janvier 1906, essentiellement par des socialistes et des syndicalistes. Ce comité publie en brochure un discours contre l’alcool du socialiste belge Emile Vandervelde, et appuie les propositions d’interdiction de l’absinthe4. Avant même qu’elle soit finalement interdite, des coopératives ouvrières comme la Bellevilloise avaient déjà proscrit l’absinthe.

En 1909, des militants semble-t-il issus à la fois de milieux socialistes, syndicalistes révolutionnaires et anarchistes, créent l’Association des travailleurs antialcooliques, puis en 1911 la Fédération ouvrière antialcoolique (FOA) dont le but est de « réveiller la masse et lui montrer les dangers de l’alcoolisme. »5 La FOA, d’abord dirigée par le syndicaliste Eugène Quillent, publie le mensuel Le Réveil puis Le Réveil du peuple. Son numéro de juin 1914 donne les adresses de 34 sections, 6 à Paris et 28 en province, ce qui montre qu’il s’agit d’une réelle structure qui n’a pas une existence négligeable. L’action de la FOA est relayée par les Bourses du Travail, son argumentation montrant que l’anti-alcoolisme va dans le sens de l’intérêt des travailleurs. En 1914, à la veille de la guerre, la FOA aurait même compté jusqu’à 16.000 adhérents. L’un des militants de la FOA, le syndicaliste révolutionnaire Gustave Cauvin, se saisit du nouvel outil qu’était alors le cinéma afin de toucher un plus large public, en faisant des tournées de conférences avec projections de films montrant les ravages de l’alcool.

Le Parti socialiste, dont le nom est à l’époque Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et dont l’orientation officielle est révolutionnaire, publie en 1911 une brochure de 32 pages : Contre l’alcoolisme, un programme socialiste. Le constat de départ est que « les progrès de l’alcoolisme sont un danger, un danger surtout pour l’émancipation ouvrière ; dès lors, c’est un devoir strictement socialiste de lutter contre l’alcool. » Le texte montre en citant des études scientifiques et statistiques que « l’alcool est un poison ». Plus spécifiquement, « l’alcool endort l’énergie ouvrière. Certes l’alcool ne crée pas le paupérisme, mais il aggrave l’état de misère de ceux dont l’organisation sociale fait des misérables et il les enchaîne à leur sort. » Passant en revue les mesures prises à l’étranger contre l’alcoolisme, la brochure estime « sans effet » la prohibition d’État. Les solutions proposées sont tout autres : d’abord la participation aux coopératives et aux syndicats, en considérant que « les victoires syndicales sont des défaites pour l’alcool », notamment par la réduction du temps de travail. Ensuite, il est proposé que « la vente des boissons soit organisée en régie municipale », puis que « le monopole de la production » soit assuré par la collectivité dans un but de santé publique6.

A cette période, les réunions socialistes se déroulent souvent dans des cafés, lieux de socialisation ouvrière. Les établissements sont parfois tenus par des militants, voire gérés sous forme de coopérative ouvrière, mais le mouvement ouvrier ne parvient pas à créer durablement des lieux de socialisation explicitement libérés de l’alcool (même si des cafés et restaurants coopératifs ne servant pas d’alcool existent au début des années 1900). Du moins son abus est-il dénoncé.

La guerre mondiale met à mal l’ensemble du mouvement ouvrier, et désorganise la FOA. Surtout, la guerre renforce l’usage de l’alcool : au front, il est utilisé comme instrument d’abrutissement des soldats, à la fois pour les faire se battre et pour démotiver ceux qui auraient des velléités de révolte. En 1920, la Fédération ouvrière antialcoolique se transforme en « Coopérative pour l’exploitation des établissements de tempérance », sous la direction de Louis Buis7.

L’Internationale socialiste, ou Deuxième Internationale, avait prévu d’aborder en détail le sujet de la lutte contre l’alcoolisme lors de son congrès prévu à Vienne en août 1914. Du fait de la guerre, le congrès fut annulé et ce débat n’eut jamais lieu. Deux rapports subsistent néanmoins, l’un de Vandervelde, l’autre du socialiste allemand Emmanuel Wurm. D’après ce dernier, « le relèvement économique et intellectuel de la classe ouvrière est la première condition pour lutter avec succès contre l’alcoolisme. » Il appelle dans ce but à toute une série de mesures, dont la création de bibliothèques et de salles de lecture, ainsi qu’à l’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs. Il se prononce en fait pour la tempérance, et considère par ailleurs que « la libération des ouvriers du danger de l’alcool est conditionnée par leur libération du joug du capitalisme. » Il rappelle que des intérêts économiques très importants sont en jeu, ce qui fait que « le capitalisme de l’alcool défend et protège l’abus de l’alcool. » Vandervelde, pour sa part, se prononce pour l’abstinence complète de toute consommation d’alcool. Il conclut son texte en écrivant que « les partis ouvriers et socialistes se doivent à eux-mêmes d’être au premier rang de ceux qui veulent que les travailleurs s’affranchissent de la domination des producteurs et des vendeurs d’alcool. »

Depuis, l’expérience de la prohibition aux Etats-Unis de 1920 à 1933 a montré le fiasco d’une interdiction totale8. L’interdiction massive s’est révélée être une illusion autoritaire, inefficace et contraire dans ses méthodes aux principes fondamentaux du mouvement pour l’auto-émancipation. C’est de la conscience sociale des masses que peut et doit venir un recul décisif de l’alcool.

Par contre, de façon pragmatique des interdictions ciblées peuvent être nécessaires et utiles : citons par exemple la réussite de l’interdiction de fumer dans les lieux publics, mesure de santé publique et de mieux-être, qui a (un peu) fait reculer l’égoïsme de nombre de fumeurs. Concernant l’alcool, l’interdiction ciblée de l’absinthe il y a un siècle avait été réussie et positive. Au niveau spécifique du mouvement ouvrier, lors de la grève générale spontanée de mai-juin 1936, certains grévistes avaient prohibé l’alcool dans des usines occupées – mesure qui devrait être appliquée lors de toute occupation et de toute mobilisation revendicative.

A l’heure actuelle, les ravages de l’alcool et de l’alcoolisme se poursuivent : des dizaines de milliers de morts chaque année en France, des millions dans le monde ; des vies brisées par l’alcoolisme (le sien ou celui d’un proche – voire celui d’un inconnu qui conduit ivre et cause morts et blessés), etc. Pourtant, par « tradition », et pour la défense d’intérêts économiques importants, l’idéologie dominante continue à valoriser la consommation d’alcool. La lutte contre cette « culture » de l’alcool doit faire partie de notre lutte globale contre toutes les aliénations, et pour l’auto-émancipation. Nous sommes contre tout ce qui dégrade les êtres humains. Faire reculer l’alcool, c’est aussi contribuer à faire reculer la violence dans la société9. Il faut donc rappeler qu’à l’heure actuelle, année après année, les millions de morts de l’alcool s’accumulent, tout comme les profits du lobby alcoolier.

Marie Xaintrailles.

1 Organisation mondiale de la santé, mai 2014 : www.who.int/mediacentre/factsheets/fs349/fr/

2 Il n’existe pas encore d’étude précise sur le sujet. On trouve des éléments dans : Patricia Prestwich, Drink and the politics of social reform : antialcoholism in France since 1870, Society for the promotion of science and scholarship, Palo Alto, 1988, et Bertrand Dargelos, La Lutte antialcoolique en France depuis le XIXe siècle, Dalloz, 2008.

3 Compte-rendu du congrès de la CGT à Rennes, 1898, p. 354-360.

4 L’Humanité, 5 mars 1906 et 16 décembre 1906.

5 Appel de la FOA paru dans La Bataille syndicaliste, n° 155, 28 septembre 1911, p. 4. Le texte ajoute que « La révolution sociale ne pourra être faite que par des individus soucieux de ne point détruire leur santé et gaspiller leurs ressources en grossissant le budget de l’ennemi. »

6 Marcel Granet, Contre l’alcoolisme, un programme socialiste, Librairie du Parti socialiste, 1911.

7 Le Journal du Peuple, 20 avril 1920.

8 Ce constat est fait notamment par la revue La Révolution prolétarienne, n° 112, 5 décembre 1930, p. 26.

9 Bien évidemment ce n’est qu’un élément parmi d’autres : rappelons comme objectifs majeurs l’abolition des rapports de production capitaliste (qui créent de la violence sociale, l’exploitation et l’aliénation leur étant inhérents) ; de même la nécessité d’abolir le patriarcat et le racisme, etc.

Macron : un nouveau patron au service du vieux capitalisme

Il ne faut pas s’arrêter au caractère risible du personnage Macron : Napoléon III était tout aussi ridicule, les circonstances ne lui en ont pas moins donné un rôle historique. Le nouveau président et son mouvement « En marche » forment une nouvelle droite, qui s’inscrit pleinement dans l’air du temps individualiste, qui prétend « donner sa chance » à chacun pour devenir un « winner » et tant pis pour tous ceux qui resteront les perdants de l’histoire et subiront de plein fouet les inégalités.

Derrière les apparences « modernes » de cette droite du 21e siècle, cherchant ses modèles dans les start-up et l’économie numérique, il y a un courant politique qui défend les intérêts de la classe capitaliste. Macron et ses partisans incarnent en effet la continuation d’un vieux monde dominé par le mode de production capitaliste. Certes, ils ont quelques différences avec la droite classique issue du RPR, récemment personnifiée de façon caricaturale par Fillon et ses casseroles, mais les fondamentaux sont les mêmes. Il n’a d’ailleurs pas fallu attendre longtemps pour voir chez des ministres macronistes les mêmes méthodes d’emplois fictifs, de conflits d’intérêts et de menaces contre la liberté de la presse.

L’enjeu crucial de la situation, c’est de savoir si Macron pourra appliquer son programme d’adaptation à l’idéologie managériale, qui est notamment promue par les géants d’internet comme Google.

Sur le plan politique, Macron prétend « renouveler » les politiciens en place et certaines pratiques. Pour donner le change, il paraît en effet utile que le personnel politique qui fait tourner l’État capitaliste soit de temps en temps renouvelé, ou du moins que la façade soit repeinte. Sur ce plan, Macron représente une tentative de rajeunir les apparences de la 5e République, afin d’en maintenir les aspects anti-démocratiques et monarchisants. Tout à l’inverse, l’exigence de suppression du poste de président de la République est aujourd’hui quasiment inaudible, tant elle va à l’encontre de l’idéologie dominante.

L’essentiel se joue néanmoins sur le plan économique et social. Là, le programme Macron va nettement dans le sens des demandes du patronat, et du Medef en particulier. La nette majorité dont il dispose à l’Assemblée nationale paraît lui ouvrir la voie à l’application de ces mesures. Pourtant, l’abstention a pour la première fois été majoritaire lors des élections législatives, ce qui montre qu’il n’y a pas un grand enthousiasme dans la majorité de la population. Ce qui sera décisif, c’est l’ampleur de la riposte sociale face aux attaques de Macron contre les travailleurs, les précaires, les chômeurs et les jeunes.

Si nous ne sommes pas de fervents défenseurs du Code du Travail, document qui ne fait qu’encadrer l’exploitation et l’aliénation des prolétaires, nous combattons par contre tous ceux qui veulent détruire les protections et garanties collectives arrachées par les luttes des travailleurs. C’est dans cette logique que nous participeront aux luttes à venir sur ce thème.

Rien n’est écrit sur les 5 ans à venir. La clé est la capacité des travailleurs, des classes populaires, à s’auto-organiser dans la lutte, à s’unir sur des revendications à la fois défensives et offensives – comme la baisse du temps de travail – et à créer à la base de nouveaux espaces de discussion, de décision et de mobilisation. Le rapport de forces entre les classes sociales nous est aujourd’hui défavorable, il ne tient qu’à nous tous de le renverser.

Banderole dans une manifestation anti-Macron, mai 2017.

Un article d’un communard contre la patrie

Nous republions ci-dessous un texte de Jules Nostag (pseudonyme de Gaston Buffier), militant de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) et communard, article paru comme éditorial dans La Révolution politique et sociale du 16 avril 1871 (n° 3, également daté 27 germinal 79). Ce journal était l’hebdomadaire des sections de la gare d’Ivry et de Bercy de l’AIT pendant la Commune, Nostag en étant le rédacteur en chef.

« Patrie – Humanité

La Patrie, un mot, une erreur ! L’Humanité, un fait, une vérité !

Inventée par les prêtres et les rois, comme le mythe dieu, la patrie n’a jamais servi qu’à parquer la bestialité humaine dans des limites étroites, distinctes, où, directement sous la main des maîtres, on la tondait et la saignait pour le plus grand profit de ceux-ci, et au nom de l’immonde fétiche.

Quand le bois vermoulu du trône craquait et menaçait ruine, le berger ou, pour mieux dire, le boucher, s’entendait avec son cher frère ou cousin du voisinage, et les deux misérables couronnés lançaient l’un contre l’autre les multitudes stupides qui, pendant que les maîtres riaient à sa barbe, allaient – meutes affolées – s’entr’égorger, en criant : Vive la gloire ! Vive la patrie !

La saignée faite ! César qui marquait les points, arrêtait l’égorgement, embrassait son très-cher frère l’ennemi, et faisait rentrer au bercail son troupeau décimé, incapable alors pendant de longs mois de lui porter ombrage.

Le tour était joué.

Aujourd’hui c’en est assez ! Les peuples sont frères ; les rois et leurs valets sont les seuls ennemis.

Assez de sang, assez d’imbécilité ; peuples, les patries ne sont plus que des mots ; la France est morte ! L’humanité est là.

Soyons hommes et prouvons-le ! L’utopie d’Anarcharsis Clootz devient vérité. La nationalité – erreur – résultat de la naissance, est un mal, détruisons-le.

Naître ici ou là, seul fait du hasard, des circonstances, change notre nationalité, nous fait amis ou ennemis ; répudions cette loterie stupide, farce dont nous avons toujours été jusqu’ici les dindons.

Que la patrie ne soit plus qu’un vain mot, – une classification administrative sans valeur ; – notre pays est partout, où l’on vit libre, où l’on travaille.

Peuples, travailleurs, la lumière se fait ; que notre aveuglement cesse, sus aux despotes, plus de tyrans.

La France est morte, vive l’humanité ! »

George Orwell politique

L’écrivain britannique George Orwell est évidemment surtout connu pour ses romans, notamment 1984 et La Ferme des animaux. Son engagement dans la guerre d’Espagne du côté antifasciste, en 1936 et 1937, est célèbre : il y participa aux côtés du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM), puis écrivit l’ouvrage Hommage à la Catalogne. En juin 1938 Orwell adhérait à l’Independent Labour Party (ILP), autrement dit le Parti Travailliste Indépendant, qui était membre du Centre Marxiste Révolutionnaire International (anti-stalinien), affirmant ainsi son engagement en faveur du socialisme et de l’internationalisme.

Nous republions ci-dessous un texte directement politique, puis deux extraits de sa correspondance qui éclairent ses conceptions. Dans la situation actuelle, à l’encontre des théories du complot, des replis identitaires et des mensonges racistes, relire Orwell nous rappelle la nécessité de l’analyse rationnelle ainsi que de l’action pour la liberté et l’égalité sociale partout dans le monde.

« Pourquoi j’ai adhéré à l’Independent Labour Party (George Orwell, 1938)

Le plus honnête serait peut-être de commencer par envisager la question sous l’angle personnel. Je suis écrivain. La tendance instinctive de tout écrivain est de « se tenir à l’écart de la politique ». Tout ce qu’il demande, c’est qu’on lui laisse la paix pour qu’il puisse continuer à écrire tranquillement ses livres. Malheureusement, on commence à comprendre que cet idéal n’est pas plus réalisable que celui du petit commerçant qui espère préserver son indépendance face aux appétits voraces des magasins à succursales.

Tout d’abord, l’ère de la liberté de parole s’achève. La liberté de la presse en Angleterre a toujours relevé plus ou moins de la fiction, dans la mesure où c’est en définitive l’argent qui façonne l’opinion à sa guise. Mais tant qu’existe dans la loi le droit de dire ce que l’on veut, il y a toujours pour un écrivain aux idées non orthodoxes une possibilité de se faire entendre. Au cours de ces dernières années, je suis arrivé à obtenir de la classe capitaliste qu’elle me donne chaque semaine quelque argent pour écrire des livres contre le capitalisme. Mais je ne m’illusionne pas au point de penser que cette situation est destinée à durer éternellement. Nous savons ce qu’il est advenu de la liberté de la presse en Italie et en Allemagne, et il en sera de même ici un jour ou l’autre. Le moment approche – ce n’est pas dans un an, peut-être même pas dans dix ou vingt ans, mais il approche – où l’écrivain, quel qu’il soit, n’aura d’autre alternative que d’être complètement réduit au silence ou de produire le type de drogue réclamé par une minorité privilégiée.

J’ai le devoir de me battre contre cela, de la même manière que j’ai le devoir de me battre contre l’huile de ricin, les matraques en caoutchouc et les camps de concentration. Et le seul régime qui, à long terme, peut accorder la liberté de parole est un régime socialiste. Si le fascisme l’emporte, je suis fini en tant qu’écrivain – fini en ce sens qu’il me sera interdit de faire la seule chose que je sache faire. Ce serait déjà une raison suffisante pour m’affilier à un parti socialiste.

J’ai commencé par mettre en avant l’aspect personnel, mais ce n’est évidemment pas le seul.

Il n’est pas possible pour un individu conscient de vivre dans une société telle que la nôtre sans vouloir la changer. Au cours des dix dernières années, j’ai eu l’occasion de connaître sous quelques-uns de ses aspects la véritable nature de la société capitaliste. J’ai vu l’impérialisme britannique à l’œuvre en Birmanie, et j’ai vu certains des ravages exercés en Angleterre par la misère et le chômage. Pour autant que je me sois battu contre le système, c’est en écrivant des livres capables d’exercer, telle était du moins mon ambition, une influence sur les gens qui lisent. Je continuerai, bien sûr, à le faire, mais dans un moment comme celui que nous vivons, je considère qu’il ne suffit plus d’écrire des livres. Les événements se précipitent ; les dangers qui nous semblaient naguère menacer la génération suivante sont maintenant là, sous notre nez. Il faut être un socialiste actif, et non un simple sympathisant, si l’on ne veut pas faire le jeu d’ennemis qui ne nous laissent aucun répit.

Pourquoi l’ILP plutôt qu’un autre parti ? Parce que l’ILP est le seul parti britannique – en tout cas le seul assez influent pour être pris en considération – dont les objectifs affirmés correspondent à l’idée que je me fais du socialisme.

Je ne veux pas dire que le parti travailliste a perdu tout crédit à mes yeux. Mon désir le plus sincère serait de voir le parti travailliste l’emporter avec une nette majorité aux prochaines élections. Mais nous connaissons tous le passé du parti travailliste, et nous connaissons la redoutable tentation du moment présent – la tentation de jeter les principes par-dessus bord pour se préparer à une guerre impérialiste. Il est d’une importance vitale qu’existe un rassemblement d’individus sur lesquels on puisse compter pour ne pas renier leurs principes socialistes, fût-ce face à la persécution.

Je crois que le parti travailliste indépendant (ILP) est le seul parti qui, en tant que parti, soit à même d’appliquer une politique conséquente, que ce soit dans la lutte contre la guerre impérialiste ou contre le fascisme, quand celui-ci se manifestera sous sa forme britannique. Et d’ailleurs, le parti travailliste indépendant n’est soutenu par aucune puissance d’argent et se voit calomnié de divers côtés. A l’évidence, il a besoin de tous les soutiens disponibles, y compris de celui que je pourrai éventuellement lui fournir.

Enfin, j’ai fait partie du contingent de l’ILP en Espagne. Je n’ai jamais affirmé, ni alors ni depuis, être en plein et total accord avec la ligne politique défendue par le POUM et soutenue par l’ILP, mais elle a été justifiée par le cours des événements. Ce que j’ai vu en Espagne m’a fait toucher du doigt le péril mortel qu’on encourt en s’enrôlant sous la bannière purement négative de l’« antifascisme »1. Après avoir saisi les principaux aspects de la situation espagnole, j’ai compris que l’ILP était le seul parti britannique qui pouvait me convenir – et aussi le seul parti auquel je puisse adhérer en ayant au moins la certitude de ne jamais être mené en bateau au nom de la démocratie capitaliste. »2

Lettre de George Orwell à Noël Willmett, 18 mai 1944 :

« Cher Mr Willmett,

Merci beaucoup pour votre lettre. Vous demandez si le totalitarisme, le culte de la personnalité, etc., sont vraiment en train de croître et vous faites état du fait qu’ils ne croissent apparemment pas dans ce pays-ci ni aux Etats-Unis.

Je dois dire que je pense, ou que je crains, que si on examine le monde en entier, ces choses-là croissent. Nul doute qu’Hitler ne tardera pas à disparaître, mais ce sera aux dépens d’un renforcement de (a) Staline, (b) les millionnaires anglo-américains et (c) toutes sortes de Führers mineurs dans le genre de De Gaulle. Tous les mouvements nationaux de partout, même ceux dont l’origine est la résistance à la domination allemande, semblent prendre des formes non démocratiques, se regroupent autour d’un quelconque Führer surhumain (Hitler, Staline, Salazar, Franco, Gandhi, De Valera en sont des exemples divers) et adoptent la théorie selon laquelle la fin justifie les moyens. Partout le monde semble prendre la voie d’économies centralisées qui peuvent « fonctionner » au sens économique, mais qui ne sont pas organisées démocratiquement et qui finissent par établir un système de castes. Tout cela est accompagné par les horreurs du nationalisme émotionnel et par une tendance à ne pas croire à l’existence d’une vérité objective, parce que tous les faits doivent correspondre aux mots et aux prophéties de quelque Führer infaillible. Déjà, dans un sens, l’histoire a cessé d’exister, c’est-à-dire qu’il n’existe pas d’histoire de notre temps qui puisse être reconnue universellement, et les sciences exactes sont mises en danger dès que la nécessité militaire cesse de tenir les gens au courant. Hitler peut bien dire que les Juifs ont commencé la guerre et, s’il survit, cela deviendra l’histoire officielle ; il ne peut pas dire que 2 et 2 font 5 parce que, pour les besoins de, disons, la balistique, il faut bien qu’ils fassent 4. Mais si, j’en ai peur, le monde qui nous menace voit le jour, un monde de deux ou trois superpuissances incapables de se conquérir l’une l’autre, 2 et 2 peuvent faire 5 si le Führer en décide ainsi. C’est là, en ce qui me concerne, la direction dans laquelle nous allons, bien que, naturellement, ce processus soit réversible. […] »3

Lettre de George Orwell à Dwight Macdonald, 5 décembre 1946 :

« […] A propos de votre question sur La Ferme des animaux. Bien sûr mon intention était tout d’abord de faire une satire de la révolution russe. Mais je désirais aussi que le livre ait une application plus large au sens où je voulais dire que ce genre de révolution (une révolution violente menée par des conspirateurs qui sont inconsciemment avides de pouvoir) ne peut aboutir qu’à un changement de maîtres. Selon moi la morale est que les révolutions ne produisent des améliorations radicales que lorsque les masses sont vigilantes et capables de virer leurs dirigeants dès que ceux-ci ont fait leur travail. Le tournant de l’histoire était supposé être quand les cochons ont gardé le lait et les pommes pour eux-mêmes (Kronstadt). Si les autres animaux avaient eu le bon sens de mettre le holà à ce moment-là, tout se serait bien passé. Si les gens pensent que je défends le statu quo, c’est, je crois, parce qu’ils sont devenus pessimistes et acceptent qu’il n’y ait pas d’alternative autre que la dictature ou le capitalisme de laissez-faire. Dans le cas des trotskistes, cela se complique parce qu’ils se sentent responsables des événements en URSS jusqu’à environ 1926 et qu’il leur faut supposer qu’une dégénérescence soudaine a eu lieu à peu près à cette date-là. Alors que je pense que le processus tout entier était prévisible – et avait été prévu par quelques rares personnes, par exemple Bertrand Russell – d’après la nature même du parti bolchevique. Ce que j’essayais de dire, c’est : « On ne peut pas avoir de révolution à moins de la faire soi-même ; il ne peut exister de dictature bienveillante. » […] »4

Local du Parti Ouvrier d'Unification Marxiste à Barcelone.

1 Le 31 juillet 1937, Orwell résumait ses priorités politiques en écrivant à Rayner Heppenstall : « il faut se battre pour le socialisme et contre le fascisme » (George Orwell, Une vie en lettres, correspondance, Agone, 2014, p. 118). Orwell était donc résolument antifasciste, mais considérait qu’il était indispensable de défendre aussi un objectif politique positif, en l’occurrence la perspective de la démocratie socialiste. Sur l’expérience d’Orwell de la répression stalinienne en Espagne, voir sa lettre du 2 août 1937 qui mentionne l’aide apportée par le socialiste révolutionnaire Marceau Pivert (p. 120).

2 George Orwell, Dans le ventre de la baleine et autres essais (1931-1943), éditions Ivrea, 2005, pp. 49-51. Article paru dans le Labour Leader, traduit par Anne Krief, Michel Pétris et Jaime Semprun.

3 George Orwell, Une vie en lettres, correspondance, Agone, 2014, pp. 309-310. Traduit par Bernard Hoepffner.

4 Une vie en lettres, correspondance, pp. 437-438.

Élection présidentielle ou démocratie ?

Il est absurde de voter pour un seul individu, qui pourra ensuite faire quasiment ce qu’il voudra. C’est pourquoi nous sommes pour la suppression du poste de président de la République. Cela n’empêche pas de prêter attention aux programmes des différents candidats, qui auraient des conséquences concrètes comme l’aggravation des inégalités.

Parmi les candidats de l’élection 2017, les plus dangereux veulent supprimer des centaines de milliers de postes de fonctionnaires, alors que la population augmente et qu’il faudrait au contraire développer les services publics, notamment dans les quartiers populaires.

L’extrême droite de Marine Le Pen proclame son admiration pour le milliardaire Donald Trump, dont la première mesure comme président des États-Unis a été contre la sécurité sociale pour des millions d’américains.

Fillon et Le Pen sont tous deux directement impliqués dans des affaires d’emplois fictifs, ce qui montre bien qu’ils veulent imposer des sacrifices aux autres, tout en profitant de leur situation de privilégiés. Ces candidats qui utilisent la théorie du complot, comme Fillon et Le Pen, montrent qu’ils basent leur politique sur le mensonge.

Avant comme après l’élection présidentielle, et quel que soit l’élu, le plus important reste l’exercice de notre esprit critique, et la mobilisation pour des avancées sociales – ainsi que contre les reculs que l’on tente de nous imposer. Cela sera possible en prenant en main nos propres affaires, en agissant par une véritable démocratie créée par tous à la base, dans nos quartiers, sur nos lieux de travail.

La nécessaire cohérence des luttes pour l’émancipation

Dans le mode de production capitaliste, les travailleurs sont aliénés et opprimés sous la forme du travail contraint et exploité, c’est-à-dire le travail salarié. Cette réalité concrète fait que l’ensemble des travailleurs (ou prolétaires) dans le monde forment une classe sociale, quel que soit d’ailleurs leur statut – contrat fixe, précaire, chômeur, en formation, etc. Par ailleurs, différentes oppressions supplémentaires existent dans la société, qui sont surtout subies au sein de la classe travailleuse. Cela mène à des différences qui ne remettent pas en cause la notion de classe, mais qui n’en sont pas moins des réalités incontournables pour tout partisan de l’émancipation. Par exemple, c’est l’existence du système patriarcal, sexiste, qui permet aux capitalistes de moins payer les femmes que les hommes, à travail égal. Cette surexploitation subie par les travailleuses a par contre un net intérêt pour la classe capitaliste, puisqu’elle lui fait réaliser un surcroît de plus-value – on voit donc qu’il s’agit à la fois de sexisme et de lutte des classes.

Ces discriminations doivent être combattues par l’ensemble du mouvement ouvrier, en application du mot d’ordre révolutionnaire : « Une attaque contre un seul est une attaque contre tous » (« An injury to one is an injury to all », slogan des Industrial Workers of the World). Surtout, pour réellement en finir avec cet écart de salaire subi par les travailleuses, les déclarations et les bonnes intentions ne suffisent pas : c’est le système d’ensemble – dont ce n’est qu’une des manifestations – qu’il faut renverser. La même logique doit s’appliquer dans la lutte pour en finir avec les autres systèmes d’oppression.

Ces différentes oppressions mènent à l’apparition de luttes spécifiques, féministe ou antiraciste par exemple, qui sont bien évidemment utiles en soi. Mais il est nécessaire d’aller plus loin. Nous considérons que d’une part nous ne devons pas opposer ces luttes entre elles, et que d’autre part dans le cadre d’un projet de société cohérent – qui peut être appelé socialisme, communisme ou autrement – nous voyons ces luttes comme différentes parties d’un mouvement réel vers une autre société, égalitaire et solidaire. Seules des dérives et d’étroites considérations de basse « tactique » peuvent mener à renoncer à une lutte, même prétendument de façon « provisoire », en pensant en renforcer une autre. En finir avec les différentes formes de domination subies passe par le changement des structures sociales et des rapports sociaux. N’avoir qu’une vision incomplète des différentes structures d’oppression ce n’est pas choisir telle ou telle « priorité », c’est au fond négliger une partie de la réalité, donc amoindrir son engagement pour l’émancipation.

Parlons tout d’abord de la nécessité d’une puissante mobilisation unitaire menant une lutte antiraciste ici et maintenant, avec l’objectif politique d’éradiquer toutes les manifestations de racisme et ses causes. Le racisme subi au quotidien par une partie de la population, en France et dans le monde, est en soi une forme d’oppression qui doit être combattue en tant que telle. Il perpétue de plus une division au sein de la classe travailleuse, avec des conséquences négatives très concrètes quant aux conditions de vie de celles et ceux qui sont victimes de racisme. Cette lutte est une question transversale, par exemple concernant le logement, où il s’agit à la fois de construire de nouveaux logements, ainsi que de rénover les anciens entre autres dans le sens des économies d’énergie, mais aussi de réduire l’arbitraire des propriétaires (comme mesure immédiate) et de mettre fin à toutes les discriminations dans l’accès au logement. Dans le travail, outre la lutte contre le chômage de masse qui exacerbe la concurrence entre travailleurs, le principe « à travail égal salaire égal » doit être défendu puisqu’il n’est toujours pas une réalité. Il s’agit là d’une lutte politique indispensable, qui fait partie intégrante de notre objectif d’auto-émancipation généralisée.

Les luttes féministes et antisexistes font évidemment partie des mobilisations incontournables pour l’émancipation universelle. Concernant l’écart de salaire subi par les femmes, il est parfaitement logique de militer à la fois pour l’abolition de l’exploitation en tant que telle, donc contre le système du salariat, et en même temps de lutter dans l’immédiat contre cette surexploitation de genre. Ce n’est par ailleurs qu’une des manifestations du sexisme au sein du monde du travail (harcèlement, etc.). Il suffit d’observer la situation pour se rendre compte du caractère massif et systémique de la violence de genre, et donc de prendre conscience de la nécessité d’abolir cette violence et ses causes.

Les mobilisations progressistes pour l’environnement sont des luttes sociales, qui affrontent des intérêts capitalistes bien réels. De fait, les véritables mobilisations pour l’écologie sociale ont à notre sens forcément un contenu anticapitaliste. Ce sont donc en pratique des luttes de classes, qui voient l’affrontement entre des intérêts contradictoires : d’un côté les conditions de vie de nombreux êtres humains et l’avenir de notre planète, de l’autre les profits de la classe capitaliste (ou du moins d’une partie d’entre elle). Par exemple, il y a tant d’un point de vue écologique que social la nécessité de transports en commun publics propres et gratuits. Les luttes anticapitalistes pour l’environnement ont d’autre part un évident contenu internationaliste, du fait qu’aucune perspective écologiste réelle ne peut exister sans internationalisme : ni la pollution, ni les nuages radioactifs, ni le changement climatique ne s’arrêtent aux frontières étatiques.

Enfin, l’opposition entre classes reste un fait essentiel qui structure les relations sociales dans le monde d’aujourd’hui. Tout objectif d’émancipation humaine généralisée passe nécessairement par la défense d’un internationalisme de la classe exploitée, pour arriver à un monde libéré du mode de production capitaliste et de la division en classes sociales.

Au niveau individuel, nombreux sont ceux qui mèneront telle ou telle lutte, en fonction de leur situation, de leurs priorités, de leurs affinités. Quand ces luttes précises sont menées dans une perspective d’auto-émancipation collective, elles ne sont ni des éléments de repli ni de division : elles contribuent précisément à combattre les divisions créées par les systèmes d’oppression dont nous voulons nous débarrasser. Il n’en reste pas moins qu’au niveau collectif, les révolutionnaires doivent à notre sens avoir conscience du fait que ces luttes forment différentes facettes de l’émergence d’une possible société de l’avenir, qui selon les mots de Karl Marx serait « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous ».

Davantage que de « convergence » des luttes, il nous semble que la critique matérialiste de la société actuelle et la perspective d’une autre organisation sociale mènent au constat du caractère indispensable de chacune de ces luttes, ainsi que de leur cohérence. Il s’agit donc pour nous d’une lutte d’ensemble à mener de façon unitaire pour en finir avec tous les systèmes d’oppression, pour l’auto-émancipation mondiale.

Une révolte sociale au Mexique

Le début du mois de janvier a été marqué par des mouvements sociaux particulièrement nombreux et violents au Mexique. On n’en a guère entendu parler en France. Les quelques articles sur le sujet se bornent généralement à pointer des actes de pillage et à mentionner les victimes (plutôt celles de la police d’ailleurs). Pourtant, les mouvements ne se limitent pas à des pillages de magasins, au demeurant peut-être provoqués par des policiers infiltrés, mais consistent principalement en de gigantesques manifestations, le blocage des voies de communication (y compris vers les États-Unis) ou encore l’occupation de stations-essence. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’émeutes d’une populace en colère, mais d’un mouvement social massif, à l’échelle du pays, sans direction politique et coalisant des secteurs entiers de la population, des couches les plus pauvres aux classes moyennes.

À l’origine de la colère de la population mexicaine, se trouve une augmentation brutale et importante du prix de l’essence (à Mexico, elle est de +20 %, +16 % sur le diesel). Elle est une conséquence du processus de privatisation de l’entreprise publique Pemex, Petróleos Mexicanos, qui gère le monopole public du pétrole depuis la nationalisation de cette industrie en 1938. Depuis cette date, le pays est devenu un des principaux exportateurs de pétrole et la rente pétrolière a contribué au financement de l’État mexicain, tandis que les prix pour les consommateurs locaux étaient fixés à des niveaux relativement faibles1. Mais le monopole public est, depuis toujours et tout particulièrement depuis les années 1980, une des cibles principales des capitalistes (locaux et étrangers) et la libéralisation du marché du pétrole est un projet ancien et systématiquement mis en échec, jusqu’à l’annonce de la semi-privatisation de Pemex en 20132. Il s’agissait alors d’une incroyable attaque de l’État mexicain contre lui-même : le caractère inaliénable de Pemex était inscrit dans la constitution et les revenus du pétrole occupaient une part considérable des revenus de l’État. Les « réformes », présentées comme une mesure de justice, devaient permettre, par le jeu de la concurrence, de faire diminuer le prix de l’essence et donc permettre de redéployer les subventions qui étaient allouées à son maintien. Or, depuis 2013, le prix n’a cessé d’augmenter et les coupes budgétaires de s’amplifier3.

Profitant des fêtes de fin d’année4, le gouvernement espérait peut-être éviter de trop fortes mobilisations contre cette nouvelle hausse. C’est peu de dire que son impact sur la vie de la population était sous-estimé ! Le 6 janvier, devant les mobilisations massives et l’annonce d’une marche nationale prévue le 9, le président, Enrique Peña Nieto, tente de se justifier lors d’une conférence de presse. Il affirme une nouvelle fois que l’augmentation est juste et liée à l’augmentation des prix de l’essence à l’international. L’idée est que le poids de l’augmentation va porter sur les catégories les plus aisées (celles qui ont une voiture) et que le niveau des prix des biens de première nécessité resterait stable, grâce à une négociation organisée entre le gouvernement, les entreprises et les syndicats. Sauf que de nombreuses catégories de travailleurs ont une voiture, que les transports en commun ne sont pas en mesure de prendre le relais et que le principal syndicat patronal du pays, Coparmex5, a immédiatement refusé de signer l’accord proposé.

Au-delà du caractère symptomatique de cette augmentation, c’est contre tout un système que la population mexicaine proteste. La corruption est en effet généralisée et grève bien plus les finances publiques que les fluctuations du baril de pétrole. Sur le plan économique, la chute du peso liée aux élections américaines risque d’amplifier la crise dans un pays dont la balance extérieure est systématiquement déficitaire. En outre, la situation politique et sociale est extrêmement difficile. La pauvreté est très développée et les inégalités continuent de se creuser. Les meurtres et les enlèvements n’ont jamais été aussi nombreux et généralisent un climat de peur6. L’armée est présente dans les rues depuis le début des années 2000, quand la majorité de droite d’alors décide d’y recourir de plus en plus régulièrement pour lutter contre le trafic de drogue. Les années les plus difficiles de la « guerre contre la drogue », à l’époque du mandat de Felipe Calderón (2006-2012) semblent de retour : en 10 ans, cette « guerre » a provoqué 150 000 morts et près de 30 000 disparitions. Le président lui-même est extrêmement impopulaire, d’autant qu’il est directement impliqué dans des scandales de corruption, tout particulièrement les conflits d’intérêt en cascade dans l’affaire de la « maison blanche », révélée en novembre 20147. Enfin, la critique opportuniste de l’augmentation du prix du pétrole par les deux principaux partis d’opposition (PAN et PRD)8 contribue à affaiblir l’État, tout en ne les assurant pas de bénéficier du regain de popularité qu’ils semblent escompter : ils ont tous trempé dans la modification de la constitution ayant permis la privatisation de Pemex.

Face à ces mobilisations, le gouvernement a réagi notamment par la force, en s’appuyant sur les pillages pour justifier la répression : plusieurs morts et plus de 1500 arrestations parmi les manifestants. Face à cela, les travailleurs, en France et ailleurs, doivent affirmer leur soutien aux travailleurs du Mexique dans les épreuves et les mobilisations qui les attendent. Cela implique de ne pas tomber dans le piège de la propagande médiatique sur la violence ou de se laisser bercer par les contes sur le développement miraculeux du Mexique, soudainement brisé par la grogne d’une populace inculte et irresponsable. On a rappelé que la situation est particulièrement tendue et les capitalistes, singulièrement aux Amériques, sont particulièrement prompts à tenter d’écraser par des coups d’état tout mouvement populaire et démocratique. Au Mexique, ne serait la désunion des partis au pouvoir, tout est en place pour que la situation dégénère encore davantage. Devant ces terribles dangers, on ne peut qu’espérer que la contestation ne s’essouffle pas mais se maintienne dans la durée9. Cela ne sera possible que par une immense détermination face aux corrompus de tous poils alliés au grand banditisme, et une auto-organisation à l’échelle locale de la population.

1 Il faut comprendre que le Mexique ne raffine pas son pétrole. Si les prix sont bas, c’est grâce à des subventions publiques.

2 Ce qui avait déjà soulevé l’indignation de la population et des protestations massives. On notera qu’il ne s’agit pas non plus de défendre une entreprise publique connue pour sa gestion calamiteuse et la maltraitance de ses employés. En matière d’inefficacité, de corruption et de mépris pour les droits de travailleurs, les entreprises publiques n’ont pas grand-chose à envier aux entreprises privées.

3Sur les débuts de la mobilisation et Pemex, on pourra lire (en espagnol), sans forcément en partager toutes les vues : mst.org.ar/2017/01/21/gasolinazo-en-mexico-entrevista-al-companero-ricardo-vega-entrevista-al-companero-ricardo-vega-militante-trotskista-profesor-de-uacm

4 L’annonce de la nouvelle augmentation des prix s’est faite le 26 décembre…

5 Qui représente, selon sa brochure 2016, 30 % du PIB mexicain.

6 À ce titre, le souvenir de l’enlèvement et de l’assassinat de 43 étudiants à Iguala le 26 septembre 2014 reste encore présent parmi la population, de même que le comportement très critiqué de l’administration Peña Nieto d’alors. Sur la situation générale du Mexique, un communiqué récent du Conseil National Indigène dresse quelques grandes lignes. On peut en lire une traduction ici : cspcl.ouvaton.org/spip.php?article1257

7 Les journalistes ayant révélé le scandale ont d’ailleurs été licenciés peu de temps après : lemonde.fr/ameriques/article/2015/03/17/au-mexique-vives-reactions-apres-le-renvoi-d-une-celebre-journaliste-pour-son-soutien-a-mexicoleaks_4594726_3222.html

8 Le PRI au pouvoir accuse les autres partis d’avoir maintenu les prix artificiellement bas, le PRD accuse le PRI d’être corrompu et le PAN accuse le PRD et MORENA. De manière générale, on mesure l’ampleur de la crise au niveau de panique morale des élites économiques et politiques, dont certains membres se sont mis à distribuer des bons d’achat directement dans les rues, pour éviter les pillages.

9 Il semblerait aussi souhaitable que ces mobilisations soient l’occasion d’un rapprochement avec les mouvements indigénistes.

Russie 1917, naissance d’un capitalisme d’Etat

Nous voilà arrivés au centenaire de la révolution russe de 1917 : c’est l’occasion de constater que rarement un événement historique aura été perçu au travers de tant de mythes déformateurs. Un siècle après, alors que l’URSS a – heureusement – disparu, mais pour laisser – malheureusement – place à une autre dictature, peut-être qu’une appréhension rationnelle de ce qu’elle fut va pouvoir rencontrer une plus forte audience.

En effet, dès le début il a existé des analyses parfaitement lucides sur la réalité de la Russie gouvernée par le parti bolchevik. Même Lénine, mis sous pression par un courant minoritaire de son parti, avait reconnu dès mai 1918 qu’il travaillait à mettre en place un capitalisme d’Etat en Russie : « notre devoir est de nous mettre à l’école du capitalisme d’Etat des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l’assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l’implanter en Russie »1. L’URSS n’a connu ni socialisme, ni communisme, ni pouvoir des travailleurs. Ces derniers ont subi à la fois la domination politique d’un parti unique, et l’exploitation par la classe bureaucratique notamment constituée des dirigeants de ce même parti. C’est ce que confirme une analyse historique matérialiste du mode de production et des rapports de production ayant existé en URSS.

Nous republions ci-dessous deux textes publiés dans les années 1930 au sein du courant du communisme des conseils (marxistes partisans du pouvoir des conseils ouvriers et non d’un parti).

Le premier s’intitule « Thèses sur le bolchevisme », il a été écrit par Helmut Wagner puis adopté par le Groupe des communistes internationaux de Hollande et publié dans la revue Rätekorrespondenz. Il a également été traduit en anglais dans la revue International Council Correspondence (dirigée par Paul Mattick), en décembre 1934 :

« Le bolchevisme a appelé la révolution de février la révolution bourgeoise, et celle d’octobre, la révolution prolétarienne, faisant ainsi passer son propre régime pour le règne de la classe prolétarienne, et sa politique économique pour du socialisme. Cette vision de la révolution de 1917 est une absurdité de par le simple fait qu’elle suppose qu’un développement de sept mois aurait suffi à créer les bases économiques et sociales d’une révolution prolétarienne, dans un pays qui venait à peine d’entrer dans la phase de sa révolution bourgeoise – en d’autres termes, sauter d’un bond par-dessus tout un processus de développement social et économique qui nécessiterait au moins plusieurs décennies. En réalité, la révolution de 1917 est un processus de transformation unitaire, qui a débuté avec la chute du tsarisme et a atteint son apogée avec la victoire de l’insurrection armée des bolcheviks, le 7 novembre. Et ce violent processus de transformation ne peut être que celui de la révolution bourgeoise russe, dans les conditions historiques et particulières de la Russie.

Au cours de ce processus, le parti de l’intelligentsia jacobine révolutionnaire a pris le pouvoir en s’appuyant sur les deux mouvements sociaux qui avaient déclenché l’insurrection de masse, celui des prolétaires et celui des paysans. Pour remplacer le gouvernement triangulaire ébranlé (tsarisme, noblesse et bourgeoisie), il a créé le triangle bolchevisme, paysannerie, classe ouvrière. Et de même que l’appareil étatique du tsarisme régnait de façon autonome sur les deux classes possédantes, de même le nouvel appareil étatique bolchevique commença par se rendre indépendant des deux classes qui l’avaient porté au pouvoir. La Russie est sortie des conditions de l’absolutisme tsariste pour tomber dans celles de l’absolutisme bolchevique. […]

La conception de base de la socialisation de la production n’allait pas pour Lénine au-delà d’une économie étatique dirigée par l’appareil bureaucratique. Pour lui, l’économie de guerre allemande et les services postaux étaient des exemples type de l’organisation socialiste : une organisation économique de caractère ouvertement bureaucratique, dirigée par une centralisation venant d’en haut. Du problème de la socialisation, il ne vit que les aspects techniques et non les aspects prolétariens et sociaux. De même, Lénine se fonda, et avec lui le bolchevisme en général, sur les concepts de socialisation proposés par le centriste Hilferding qui, dans son Capital financier, a tracé un tableau idéalisé d’un capitalisme totalement organisé. Le véritable problème, en ce qui concerne la socialisation de la production – la prise en charge des entreprises et des organisations du système économique par la classe ouvrière et par ses organisations de classe, les conseils ouvriers –, a été complètement ignoré du bolchevisme. Et il devait être ignoré parce que l’idée marxiste d’une association de producteurs libres et égaux est totalement opposée à la conception jacobine de l’organisation, et parce que la Russie ne possédait pas les conditions sociales et économiques nécessaires à l’instauration du socialisme. Le concept de socialisation des bolcheviks n’est par conséquent rien d’autre qu’une économie capitaliste prise en charge par l’Etat et dirigée de l’extérieur et d’en haut par sa bureaucratie. […]

L’expérience d’une économie nationale planifiée bureaucratiquement est loin de pouvoir être considérée comme un succès. Les grands cataclysmes internationaux qui menacent la Russie ne pourront qu’accroître les contradictions de son système économique jusqu’à ce qu’elles deviennent intolérables, hâtant ainsi probablement la chute de cette expérience économique gigantesque.

L’économie russe est essentiellement déterminée par les caractéristiques suivantes : elle s’appuie sur les bases d’une production de marchandises ; elle est centrée sur la rentabilité ; elle révèle un système ouvertement capitaliste avec salaires et cadences accélérées ; enfin, elle a porté les raffinements de la rationalisation capitaliste jusqu’à ses limites extrêmes. L’économie bolchevique est une production étatique qui emploie des méthodes capitalistes.

Cette forme de production étatique s’accompagne également de plus-value, donc d’une exploitation maximale des travailleurs. Bien entendu, cette plus-value ne profite directement et ouvertement à aucune classe particulière de la société russe, mais elle enrichit l’appareil parasitaire de la bureaucratie dans son ensemble.

[…]

Le Komintern lui-même a été utilisé pour manipuler abusivement la classe ouvrière internationale, afin de servir les buts opportunistes de glorification nationale et de la politique de sécurité internationale de l’Union soviétique. Il s’est constitué, en dehors de Russie, à partir de la combinaison des cadres révolutionnaires du prolétariat européen. En usant de l’autorité de la révolution bolchevique, le principe organisationnel et tactique du bolchevisme s’est imposé dans le Komintern de façon extrêmement brutale et sans aucune considération pour les scissions immédiates. Le Comité exécutif du Komintern – autre instrument de la bureaucratie russe au pouvoir – s’est vu confier le commandement absolu de tous les partis communistes, et la politique des partis a complètement perdu de vue les véritables intérêts révolutionnaires de la classe ouvrière internationale. Les slogans et les résolutions révolutionnaires ont servi de couverture à la politique contre-révolutionnaire du Komintern et de ses partis qui, avec leurs façons bolchevistes, sont devenus aussi experts dans la trahison de la classe ouvrière et dans la démagogie effrénée, que l’étaient les partis social-démocrates. En même temps que le réformisme, fusionnant avec le capitalisme, déclinait dans le sens historique, le Komintern faisait naufrage en s’unissant à la politique capitaliste de l’Union soviétique. »2

Le deuxième texte est intitulé « La Russie soviétique aujourd’hui ». Egalement paru dans la revue Rätekorrespondenz, il a été traduit en anglais par la revue International Council Correspondence en février 1937 :

« L’ouvrier russe ne peut manquer de s’apercevoir qu’il n’a aucun contrôle sur les moyens de production ni sur les produits de son travail. Il ne peut pas se sentir concerné par les problèmes de la socialisation tels qu’ils se posent en Russie, étant donné qu’il est un esclave du salariat tout comme ses frères au-delà des frontières de l’URSS. Il importe même peu de savoir si les ouvriers russes prennent clairement conscience de leur position dans la société. Le fait est qu’ils agissent de la seule manière possible pour une classe exploitée. Et, parallèlement, que Staline soit conscient ou non de son rôle en tant que dirigeant d’une société d’exploitation, ses actes passés et à venir reflètent forcément les nécessités d’une telle société. Ce n’est pas d’hier que la Russie est capitaliste ; elle l’est devenue avec l’abolition des derniers conseils ouvriers librement élus. […]

Un accroissement de l’exploitation présuppose un renforcement de l’appareil exploiteur. La classe ouvrière ne peut s’exploiter elle-même. Un appareil est nécessaire, dont les membres n’appartiennent pas à la classe ouvrière. Des bureaucrates, des professionnels, des « commandeurs d’industrie » comme les appelle Staline, s’appuyant sur une large couche de l’aristocratie ouvrière, sont indispensables. Ces bureaucrates aident la clique dirigeante, dont ils reçoivent en retour des privilèges qui les élèvent au-dessus du niveau de l’ouvrier moyen. En dépit de la phraséologie officielle sur « la transition vers une société sans classe », il s’est bel et bien développé une nouvelle classe dirigeante en Russie. Les travailleurs vendent leur force de travail à cette nouvelle classe de fonctionnaires, de chefs de coopératives et d’entreprises, et à la bureaucratie qui dirige la production et la distribution. Cet appareil colossal est l’acheteur de la force de travail. Il dirige collectivement et autocratiquement à la fois. Il ne produit aucune valeur, il vit de la plus-value, du travail de millions d’esclaves salariés. L’idéologie de cette couche privilégiée n’a rien à voir avec la conscience de classe des ouvriers. L’exploitation étant son intérêt, elle constitue son idéologie. En ennemi implacable, la bureaucratie combat toutes les tendances de la société qui s’orientent vers l’abolition de l’exploitation.

[…]

Afin d’obtenir la masse gigantesque de plus-value indispensable à la construction et à la transformation du système économique russe dans son entier, il était nécessaire de développer une vaste classe de meneurs d’esclaves, de parasites et d’exploiteurs. Cette nouvelle classe se développe en contradiction avec le communisme. Le vide dans la structure de la société d’exploitation, que reflétait l’absence d’une classe exploiteuse spécifique, a été comblé. C’est ceci qui constitue l’étape essentielle dans l’évolution de la Russie au cours des dernières années. Elle en a fait un Etat intégralement capitaliste. Les travailleurs, trop faibles pour organiser la production au nom de leur classe, ont abdiqué devant le Parti. Ce dernier, n’obéissant qu’à des intérêts spécifiques, a joué en Russie exactement le même rôle que les capitalistes privés dans les autres pays. Le parti bolchévique, en assumant le rôle historique de la bourgeoisie est devenu lui-même la bourgeoisie et a développé les forces productives à un niveau atteint longtemps auparavant par la bourgeoisie des autres pays.

[…]

Il faut considérer la Russie comme un pays capitaliste et un ennemi mortel du communisme. Cela deviendra plus évident avec le temps. Les communistes seront pourchassés et tués en Russie comme partout ailleurs. Si certains nourrissent encore l’illusion de voir le socialisme « s’édifier » tôt ou tard en Russie, ils découvriront que les classes privilégiées ne renoncent jamais délibérément à leurs privilèges. Ceux qui espèrent voir la classe possédante abandonner sa propriété sans lutter, font de la religion. Le socialisme ne s’édifie pas. Ou bien il est le produit direct de la révolution prolétarienne, ou bien il n’est pas. La révolution de 1917 est restée une révolution bourgeoise. Ses éléments prolétariens ont été battus. Elle n’a pas supprimé le fondement de toute domination, elle a seulement renversé la domination tsariste. Elle n’a pas supprimé tous les rapports de propriété, elle a seulement aboli les rapports de propriété privée du capitalisme. Ce n’est que lorsque les travailleurs prennent le pouvoir en main et organisent la société pour eux-mêmes que les bases du communisme se trouvent jetées. Ce qui existe en Russie est un capitalisme d’Etat. Ceux qui se réclament du communisme doivent aussi attaquer le capitalisme d’Etat. Et dans la révolution à venir, les ouvriers russes devront renverser ce capitalisme d’Etat. La société d’exploitation russe, comme toutes les autres sociétés d’exploitation, engendre chaque jour ses propres fossoyeurs. »3

Enfin, nous reprenons quelques extraits d’un texte de Maurice Brinton publié en 1970 par le groupe d’extrême gauche britannique Solidarity, Les Bolchéviques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution :

« En tant qu’institution, le Parti [bolchevik] échappait totalement au contrôle de la classe ouvrière russe. Les problèmes qu’eut à affronter la Révolution russe après 1917 ne résolurent pas cette contradiction, ils ne firent que l’exacerber. […] A un niveau plus profond, la conception même de ce type d’organisation et ce type de rapport avec le mouvement des masses reflète l’influence non reconnue de l’idéologie bourgeoise, chez ceux-là mêmes qui cherchaient opiniâtrement à détruire la société bourgeoise. La conception qui assure que la société doit obligatoirement être divisée en « dirigeants » et « exécutants », l’idée selon laquelle certains sont nés pour dominer et que d’autres ne peuvent réellement se développer au-delà d’une certaine limite a été, depuis des temps immémoriaux, le postulat tacite de toute classe dominante. Que les bolcheviks eux-mêmes l’aient en fin de compte acceptée montre encore une fois à quel point Marx avait raison en déclarant que « les idées dominantes de chaque époque sont les idées de la classe dominante ». Face à une organisation aussi « efficace », aussi solide, construite sur des idées de ce genre, il n’est pas étonnant que les comités d’usine nés en 1917 n’aient pas été en mesure de conduire la Révolution jusqu’à son terme.

[…]

En 1917, les travailleurs russes créèrent des organes (comités d’usine et soviets) qui devaient assurer la gestion de la société par les travailleurs eux-mêmes. Mais les soviets passèrent entre les mains des fonctionnaires bolcheviks. Un appareil d’Etat, séparé des masses, fut rapidement reconstitué. Les travailleurs russes ne parvinrent pas à créer de nouvelles institutions qui leur auraient permis d’organiser et la production, et la vie sociale. Cette tâche fut par conséquent assumée par d’autres, par un groupe dont cette gestion devint la fonction spécifique. La bureaucratie organisait le processus du travail dans un pays où elle était également maîtresse des institutions politiques.

Tout ceci exige une sérieuse réévaluation de plusieurs notions fondamentales. Le « pouvoir des travailleurs » ne peut pas être identifié ou assimilé au pouvoir du Parti, ce que firent continuellement les bolcheviks. Comme le disait Rosa Luxemburg, le pouvoir ouvrier sera l’œuvre de la classe et non d’une minorité agissant au nom de la classe. Il doit être l’émanation de l’engagement actif des travailleurs, rester sous leur influence directe, être soumis au contrôle de l’ensemble de la population, être la conséquence de la conscience politique croissante du peuple. De même, la notion de « prise du pouvoir » ne peut pas désigner – comme c’est bien évidemment le cas chez tous ceux qui croient vivre encore dans le Pétrograd de 1917 – un putsch semi-militaire, fomenté par une minorité. Il ne peut non plus représenter uniquement la défense – même si celle-ci est bien entendu nécessaire – des positions gagnées par la classe ouvrière contre les tentatives de la bourgeoisie pour les reconquérir. Ce que la « prise du pouvoir » implique réellement, c’est que la grande majorité de la classe ouvrière comprend enfin clairement sa capacité de gestion de la production et de la société – et s’organise à cette fin. »4

1 Lénine, Sur l’infantilisme « de gauche » et les idées petites-bourgeoises, article dans la Pravda n° 88-89-90, 9-11 mai 1918, traduction en français dans les Œuvres, tome 27, éditions sociales, 1961, pages 355-356. Voir aussi notre texte : « Le léninisme et la révolution russe », Critique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 Traduction en français dans le recueil Korsch / Mattick / Pannekoek / Ruhle / Wagner, La Contre-révolution bureaucratique, 10-18, 1973, pages 41-44, 49 et 53. Numérisé sur le site La Bataille socialiste : bataillesocialiste.wordpress.com/documents-historiques/1934-12-theses-sur-le-bolchevisme-gic/

3 Traduction en français dans le recueil Korsch / Mattick / Pannekoek / Ruhle / Wagner, La Contre-révolution bureaucratique, 10-18, 1973, pages 189-191 et 199-200. Numérisé sur le site La Bataille socialiste : bataillesocialiste.wordpress.com/2009/01/10/la-russie-sovietique-aujourdhui-1937/

4 Maurice Brinton, Les Bolchéviques et le contrôle ouvrier, l’Etat et la contre-révolution, Les Nuits rouges, 2016, pages 23-25 (traduction par la revue Autogestion et socialisme, 1973).

La démocratie révolutionnaire d’après Rosa Luxemburg

Nous publions ci-dessous des extraits du dernier chapitre du célèbre texte de Rosa Luxemburg La Révolution russe, écrit en 1918. Sa critique lucide et précoce des bolcheviks est connue. Nous avons choisi ici de retenir les passages qui esquissent, en positif, les contours d’une démocratie révolutionnaire, une démocratie des travailleurs construisant une autre société, socialiste et communiste :

« C’est un fait absolument incontestable que, sans une liberté illimitée de la presse, sans une liberté de réunion et d’association sans entraves, la domination des larges masses populaires est inconcevable. […]

La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c’est toujours la liberté de celui qui pense autrement. Non pas par fanatisme de la « justice », mais parce que tout ce qu’il y a d’instructif, de salutaire et de purifiant dans la liberté politique tient à cela et perd de son efficacité quand la « liberté » devient un privilège. […]

Bien loin d’être une somme de prescriptions toutes faites qu’on n’aurait plus qu’à appliquer, la réalisation pratique du socialisme en tant que système économique, juridique et social, est une chose qui reste complètement enveloppée dans les brouillards de l’avenir. Ce que nous possédons dans notre programme, ce ne sont que quelques grands poteaux indicateurs qui montrent la direction générale dans laquelle il faut s’engager, indications d’ailleurs d’un caractère surtout négatif. Nous savons à peu près ce que nous aurons à supprimer tout d’abord pour rendre la voie libre à l’économie socialiste. Par contre, de quelle sorte seront les mille et une grandes et petites mesures concrètes en vue d’introduire les principes socialistes dans l’économie, dans le droit, dans tous les rapports sociaux, là, aucun programme de parti, aucun manuel de socialisme ne peut fournir de renseignement. Ce n’est pas une infériorité, mais précisément une supériorité du socialisme scientifique sur le socialisme utopique, que le socialisme ne doit et ne peut être qu’un produit historique, né de l’école même de l’expérience, à l’heure des réalisations. […]

Il est clair que le socialisme, d’après son essence même, ne peut être octroyé, introduit par des oukases. […] Terres vierges. Problèmes par milliers. Seule l’expérience est capable d’apporter les correctifs nécessaires et d’ouvrir des voies nouvelles. Seule une vie bouillonnante, absolument libre, s’engageant dans mille formes et improvisations nouvelles, conservant une force créatrice, corrigeant elle-même ses propres fautes. Si la vie publique des États à liberté limitée est si pauvre, si schématique, si inféconde, c’est précisément parce qu’en excluant la démocratie elle ferme les sources vives de toute richesse et de tout progrès intellectuels. […]

Ce qui vaut pour le domaine politique vaut également pour le domaine économique et social. Le peuple tout entier doit y prendre part. Autrement le socialisme serait décrété, octroyé, par une douzaine d’intellectuels réunis autour d’un tapis vert. Un contrôle public est absolument nécessaire. Sinon l’échange des expériences n’est possible que dans le cercle fermé des fonctionnaires du nouveau gouvernement. […]

Sans élections générales, sans liberté illimitée de la presse et de réunion, sans confrontation libre entre les opinions, la vie se meurt dans toutes les institutions publiques, elle devient une vie apparente, où la bureaucratie reste le seul élément actif. La vie publique entre peu à peu en sommeil. Quelques douzaines de chefs du parti d’une énergie inlassable et d’un idéalisme sans borne dirigent, et, parmi eux, ceux qui dirigent et gouvernent en réalité, ce sont une douzaine de têtes éminentes, tandis qu’une élite de la classe ouvrière est convoquée de temps à autre à des réunions, pour applaudir aux discours des chefs, voter à l’unanimité les résolutions qu’on lui présente, au fond par conséquent un gouvernement de coterie – une dictature, il est vrai, non celle du prolétariat, mais celle d’une poignée de politiciens, c’est-à-dire une dictature au sens bourgeois, au sens de la domination jacobine. […]

Bien plus, tout régime d’état de siège prolongé mène inéluctablement à l’arbitraire, et tout arbitraire exerce sur la société une action dépravante. L’unique moyen efficace qu’a en main la révolution prolétarienne, c’est, ici aussi, des mesures radicales de nature sociale et politique, une transformation aussi rapide que possible des garanties sociales d’existence de la masse et le déploiement de l’idéalisme révolutionnaire, qui ne saurait se maintenir durablement que par une vie intensément active des masses dans une liberté politique illimitée. De même que contre les infections et germes morbides l’action libre des rayons du soleil est le plus efficace des moyens de purification et de guérison, de même c’est la révolution elle-même et son principe rénovateur, la vie intellectuelle, l’activité, l’auto-responsabilité qu’elle suscite dans les masses, par conséquent sa forme de liberté politique la plus large, qui est le seul soleil salvateur et purificateur. […]

Nous avons toujours distingué le noyau social de la forme politique de la démocratie bourgeoise, nous avons toujours démasqué le dur noyau d’inégalité et de servitude sociales qui se cache sous l’enveloppe sucrée de l’égalité et de la liberté formelles, non pour la rejeter, mais pour inciter la classe ouvrière à ne pas se contenter de l’enveloppe, tout au contraire à conquérir le pouvoir politique pour la remplir d’un contenu social nouveau. La tâche historique qui incombe au prolétariat, une fois arrivé au pouvoir, c’est de créer, à la place de la démocratie bourgeoise, la démocratie socialiste. […] Nous vivons tous sous la loi de l’Histoire, et l’ordre socialiste ne peut précisément s’établir qu’internationalement. »

Combattons la dictature d’Erdogan

Le gouvernement d’Erdogan en Turquie, après avoir « purgé » la fonction publique, arrête et emprisonne les syndicalistes, les artistes, les journalistes et les députés de gauche. Nous ne pouvons rester indifférents.

Critique Sociale dénonce la dictature en marche en Turquie, exprime sa solidarité avec les travailleurs-euses de Turquie, demande la libération des prisonniers politiques, et appelle à rejoindre les manifestations organisées ces jours-ci dans plusieurs villes.

Rosa Luxemburg, démocratie et révolution

Révolution et démocratie, actualité de Rosa Luxemburg, revue Agone, n° 59, 2016, 225 pages.

La revue Agone vient de publier un numéro consacré à Rosa Luxemburg, avec des textes issus d’un colloque international tenu à Paris en 2013. Parmi les contributeurs de différents pays et de plusieurs continents, on apprécie notamment la pertinente mise au point d’Isabel Loureiro face au simplisme de Georg Lukács et aux déformations qu’il fait subir à la pensée de Rosa Luxemburg. D’autre part, qu’un militant de la gauche anti-poutinienne comme Alexeï Gusev ait participé au numéro est plutôt encourageant quant à l’intérêt porté à Luxemburg dans les ruines mêmes du capitalisme d’Etat policier en Russie. Sur le fond, Ottokar Luban rappelle que « pour Rosa Luxemburg, l’activité et la créativité des masses ne sauraient être restreintes car l’avènement d’une société socialiste est un processus si long et difficile que toutes les capacités créatives disponibles doivent être mobilisées. » (p. 24). Michael Löwy reformule Luxemburg en écrivant que « la démocratie a besoin du mouvement socialiste et, vice versa, la lutte du prolétariat a besoin de la démocratie pour se développer » (p. 36). Sobhanlal Datta Gupta écrit avec raison que « pour elle, la démocratie révolutionnaire et l’internationalisme de la classe ouvrière sont inséparables ». Il précise par ailleurs que « Luxemburg, en vraie internationaliste, ne cède jamais à quelque eurocentrisme que ce soit. Tout au contraire, elle admire profondément la contribution de l’Orient à la culture universelle. » (p. 60 et 62). Enfin, David Muhlmann synthétise avec justesse en disant qu’il s’agit d’« une pensée qui ne sépare pas les moyens et les fins de l’émancipation, et qui n’oppose pas mécaniquement l’intervention politique directe des masses à des formes d’organisation populaires. » (p. 90).

Mais les auteurs, souvent universitaires, parfois réformistes et/ou léninistes, n’ont pas forcément compris ou intégré tous les aspects de la pensée politique de Luxemburg, voire s’y opposent. Par exemple, Ben Lewis nous affirme de façon péremptoire que le mot d’ordre de Rosa Luxemburg pendant la révolution allemande de 1918-1919, « En finir avec le salariat ! », n’était pas le bon mot d’ordre (p. 84). En décembre 1918, elle avait en effet écrit dans le programme de la Ligue spartakiste, ensuite adopté par le Parti communiste d’Allemagne (KPD) : « A bas le salariat ! Tel est le mot d’ordre de l’heure. » Elle traçait ainsi une perspective révolutionnaire, par le changement de mode de production. Pendant cette période de révolution, Rosa Luxemburg mettait aussi en avant la nécessité de la réélection des conseils ouvriers, donc le retour à la voix démocratique des travailleurs à la base. Sa position était donc cohérente. Il s’agissait d’aller vers la révolution sociale, les travailleurs regroupés s’organisant et débattant de façon libre et égalitaire avec l’objectif d’abolir le fondement même du capitalisme : le système d’exploitation et d’aliénation qu’est le travail salarié.

Rosa Luxemburg nous rappelle que les marxistes ne doivent pas mettre leurs opinions dans leur poche, ni d’ailleurs chercher à les imposer de façon autoritaire : ils doivent participer aux discussions, à l’action anticapitaliste et à la construction de nouveaux rapports sociaux, qui ne peut se produire que si la créativité des masses se développe pleinement, grâce à des structures de démocratie directe à tous les niveaux. Evidemment, on peut comprendre ici la gêne voire l’incompréhension des léninistes, puisque Lénine fit exactement l’inverse en Russie : il mit en place un capitalisme d’Etat, conservant donc le système du salariat, tout en exerçant le pouvoir avec la direction de son parti, vidant de toute substance les conseils ouvriers et supprimant progressivement les libertés de presse et de réunion pour les autres courants du mouvement ouvrier1. Cette pratique léniniste est tout à fait contraire à toute possibilité d’émancipation, qui ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. En revanche, les positions de Rosa Luxemburg, qui n’ont certes pas débouché sur un succès puisque les conditions n’étaient pas réunies dans l’Allemagne de 1918-1919, rendent possible la perspective d’auto-émancipation, par l’abolition du salariat et la démocratie des conseils.

De deux choses l’une : soit il ne s’agit que d’une révolution politique avec transfert du pouvoir mais pas de changement fondamental des structures sociales ; soit il s’agit aussi d’une révolution sociale, et alors le mot d’ordre de l’heure est bel et bien l’abolition du salariat. Ce point est fondamental pour comprendre la portée de la pensée de Rosa Luxemburg, hier comme aujourd’hui.

Il est toujours bon de rappeler que révolution sociale et démocratie sont liées, même si rien ne peut remplacer la lecture directe des textes de Rosa Luxemburg2. Ainsi, dans Réforme sociale ou révolution ?, elle écrit que la démocratie est « nécessaire et indispensable à la classe ouvrière », en particulier parce que c’est « dans la lutte pour la démocratie, dans l’exercice de ses droits, que le prolétariat peut arriver à la conscience de ses intérêts de classe et de ses tâches historiques. »3 La notion de conscience de classe est en effet fondamentale dans sa conception de la révolution. C’est grâce à leur conscience de classe que les travailleurs peuvent mener à bien la lutte révolutionnaire : « L’émancipation de la classe travailleuse ne peut être que l’œuvre de la classe travailleuse elle-même […] ; et par classe travailleuse, il ne faut pas entendre une direction de parti de sept ou douze membres, mais la masse prolétarienne consciente elle-même. »4 C’est en effet par l’auto-organisation dans la lutte de la classe exploitée qu’il est possible de mettre en application la démocratie révolutionnaire et l’internationalisme, indispensables à l’auto-émancipation mondiale.

1 « Le léninisme et la révolution russe », Critique Sociale n° 1, octobre 2008.

2 A propos des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg actuellement en cours d’édition par Smolny et Agone, voir : « Rosa à l’école du socialisme », Critique Sociale n° 23, novembre 2012, « Le tome 3 des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg », Critique Sociale n° 28, novembre 2013, et « Réédition de la brochure de Junius de Rosa Luxemburg », Critique Sociale n° 33, novembre-décembre 2014. Voir aussi : « Rosa Luxemburg et le but final socialiste », Critique Sociale n° 38, février-mars 2016.

3 Rosa Luxemburg, Le But final, textes politiques, éditions Spartacus, 2016, pp. 107-108.

4 Rosa Luxemburg, article du 29 août 1911 cité dans notre brochure Rosa Luxemburg et la grève de masse, Critique Sociale, 2014.

Brisons la spirale du repli identitaire

Nous sommes actuellement assommés par les discours de haine. A la télé, différents prêcheurs de racisme se relaient sans relâche, de Eric Zemmour à des bureaucrates du FN voire de la droite « traditionnelle ». Sur internet c’est la même chose, par exemple le site Youtube – très consulté notamment par les jeunes – met souvent en avant des vidéos de professionnels de l’antisémitisme comme Dieudonné.

Cette dérive vers la droite, ces discours de mensonge et d’intolérance de plus en plus courants chez les politiciens et autres personnages médiatiques, contaminent la société. Il n’y a pourtant pas de fatalité à ce que les thèmes et les préjugés haineux des racistes et réactionnaires aient le vent en poupe. Nous pouvons combattre cette atmosphère empoisonnée, en menant simultanément deux versants d’une même lutte pour l’auto-émancipation :

  1. Ne rien céder face à l’air du temps xénophobe, lutter contre toutes les formes de racisme et de discrimination. Nous devons aussi défendre en pratique les solutions internationalistes et humanistes, notamment l’accueil des réfugiés et migrants dans de bonnes conditions, avec du personnel d’accompagnement formé ainsi que des logements décents et pérennes.

  1. Mettre en avant les thèmes sociaux essentiels : les inégalités, le chômage, les bas salaires, les conditions de travail. L’heure est à populariser des revendications comme la baisse du temps de travail, à la fois comme élément de progrès social et comme un des moyens de mettre enfin un terme au chômage de masse. Plutôt que la démagogie ou le simplisme qui consiste à uniquement critiquer des individus, appliquons notre esprit critique aux causes profondes de l’exploitation et de l’aliénation, c’est-à-dire les mécanismes du mode de production capitaliste, en particulier le travail salarié. La critique sociale implique en effet de s’en prendre à la racine des problèmes, aux fondements du système économique et social.

C’est par l’action sociale unitaire et internationaliste que nous pouvons briser la spirale du repli, que nous pouvons sortir de l’actuel emballement identitaire. La lutte collective de la classe travailleuse, y compris évidemment les précaires et les chômeurs, organisée démocratiquement à la base, permet de s’en prendre aux véritables causes du malaise social : le capitalisme, le racisme, le patriarcat, qui ne sont pas éternels.

Eugène Varlin, internationaliste et communard

Michel Cordillot, Eugène Varlin, internationaliste et communard, Editions Spartacus, 2016, 236 pages, 13 euros.

Varlin ! Voilà un personnage incontournable de l’histoire du mouvement ouvrier. Exécuté en mai 1871, à 31 ans seulement, pour sa participation à la Commune de Paris, il eut le temps d’être un militant syndicaliste, coopérateur, internationaliste, socialiste et communiste. Il joua notamment un rôle majeur dans le développement en France de la Première Internationale, l’AIT. Comme l’a écrit Pierre Monatte, « Suivre sa vie, c’est traverser toute cette période de 1862 à 1871 où s’édifie l’Internationale, la première, la grande, la vraie, où le prolétariat reprend non seulement conscience de sa force, mais entrevoit nettement la Révolution sociale. »1 Passant en procès sous le Second Empire, Varlin déclarait face à ses juges que « tant qu’un homme pourra mourir de faim à la porte d’un palais où tout regorge, il n’y aura rien de stable dans les institutions humaines. » Paroles qui restent pleinement actuelles. Nous publions ci-dessous quelques « bonnes feuilles » de cette biographie, avec l’accord de l’éditeur :

« L’année 1869 est sans conteste celle où Varlin déploie l’activité la plus intense. À peine libéré, il se remet au travail pour renouer les fils brisés de l’Association [internationale des travailleurs, AIT] et, les résultats dépassant toute espérance, il n’a de cesse qu’aboutisse enfin son grand projet de fédérer les sociétés ouvrières. On le voit aussi dans les réunions publiques et aux premières loges dans la lutte politique contre l’Empire. Continuellement poussé par les événements à agir pour secourir, entraîner, recruter de nouveaux adhérents, aider à la constitution de nouvelles sections ou organisations corporatives, contribuer par sa plume ou par ses discours à fortifier l’opposition ouvrière à l’exploitation, il fait également la preuve de ses ressources intellectuelles, s’imposant comme un dirigeant capable de donner une analyse à chaud, de penser les évolutions du mouvement réel de la classe ouvrière parisienne sans jamais ployer sous la pression des événements, capable aussi de réfléchir à l’organisation de la société future. […]

Dans son entreprise de réorganisation, l’Internationale s’appuie sur deux éléments nouveaux : la possibilité qu’ont désormais ses représentants de s’exprimer dans le cadre des réunions publiques et la montée des mouvements sociaux. L’importance des réunions publiques ne saurait être sous-estimée. Autorisées par la loi du 6 juin 1868, elles deviennent rapidement un trait distinctif de la vie politique et intellectuelle française. Du 18 juin de la même année à mars 1869, de 300 à 400 réunions publiques se tiennent à Paris, qui drainent chaque soir des milliers d’auditeurs. Très vite, en dépit de la présence d’un commissaire de police accompagné d’un greffier, les orateurs s’enhardissent, et les réunions publiques deviennent autant de tribunes ouvertes aux révolutionnaires.

Les militants de l’Internationale sont parmi les tout premiers à sauter sur l’occasion qui leur est ainsi offerte. Avec Tolain, Pindy, Longuet, Nostag, Héligon, Malon, Chalain, et quelques autres encore, Varlin est l’un des orateurs de l’Internationale les plus en vue. Il fréquente la salle Molière, le Tivoli Vauxhall ou encore la salle de la Marseillaise. Après avoir serré quelques mains, il s’assied au milieu de la foule pour écouter les orateurs et prendre le pouls du peuple parisien. Quand le sujet lui tient à cœur, il prend la parole et s’exprime « lentement et avec une énergie calme », de sa belle « voix grave et voilée ». Ses interventions à la fois profondes et mesurées renforcent sa popularité (il est à plusieurs reprises élu président ou membre du bureau d’importantes réunions) tout en lui épargnant les poursuites qui frappent les orateurs les plus incendiaires. […]

Parallèlement à l’agitation politique nourrie par les réunions publiques, l’année 1869 et les six premiers mois de l’année 1870, qui marquent l’apogée de l’AIT dans l’Hexagone, voient se multiplier les mouvements de grève affectant toutes les corporations, de l’artisanat traditionnel à la grande industrie naissante : 72 grèves et plus de 40 000 grévistes au total en 1869, 116 conflits et plus de 85 000 participants durant les six premiers mois de 1870. Ce phénomène n’est d’ailleurs pas propre à la France, puisqu’une vague de grèves sans précédent touche l’Europe et les États-Unis durant les années 1869-1875. C’est aussi en prenant appui sur ces conflits sociaux en cascade que les sections françaises de l’AIT acquièrent rapidement une puissance qu’elles n’ont encore jamais eue auparavant. Varlin, qui sait garder suffisamment de distance par rapport aux événements dont il est en même temps l’un des acteurs principaux, a parfaitement saisi la dynamique du mouvement : « La lutte entre le travail et le capital s’accentue de plus en plus (…) Nos économistes à courte vue viennent accuser (…) l’Internationale de pousser à la grève et de créer l’anarchie ! C’est tout simplement prendre l’effet pour la cause ; ce n’est pas l’Internationale qui crée la guerre entre l’exploiteur et l’exploité, mais ce sont les nécessités de la guerre qui ont créé l’Internationale. » […]

Alors qu’elle commence à se réorganiser plus ou moins ouvertement, l’Internationale se trouve de nouveau confrontée à la question de l’action politique. Les 23-24 mai et 6-7 juin 1869 doivent avoir lieu les deux tours des élections législatives. Fidèle à l’attitude adoptée par le cénacle de la rue du Temple en 1863, Varlin est bien résolu à user de toute son influence pour que soient à nouveau présentées des candidatures ouvrières. Il s’en ouvre d’ailleurs à Émile Aubry dans sa lettre du 8 janvier : « Quant à la candidature ouvrière, je vois avec plaisir que vous êtes résolu à la poser. Lyon s’est déjà prononcé dans ce sens. Marseille nous a adressé une demande de renseignements. J’espère que nous allons bientôt nous entendre à ce sujet et que, malgré les abstentionnistes, Proudhoniens enragés, nous entrerons dans la lice électorale concurremment avec les républicains bourgeois de toutes nuances, afin de bien affirmer la scission du peuple avec la bourgeoisie. » On voit qu’il n’est plus seulement question de contester la forme du régime politique en tant que tel, mais bien sa nature de classe en mettant en évidence le fossé social existant entre les ouvriers d’un côté et tous les bourgeois de l’autre, que les préférences de ces derniers aillent à un système impérial ou à une république conservatrice qui ne serait ni vraiment démocratique, ni a fortiori sociale. […]

Au fond, si Varlin a conservé par-delà les années cette « mystérieuse popularité » qui fut la sienne de son vivant, c’est bien parce qu’on retrouve dans sa trop courte vie une dimension universelle. Figure emblématique du militant pur, irréprochable, fidèle jusqu’à la mort à ses idées et à sa classe, Varlin, aujourd’hui encore, symbolise le refus du renoncement, la liberté de lutter au nom de l’humanité, et l’espoir de tous ceux qui croient qu’un avenir plus juste est possible. »

1 Dans La Bataille Syndicaliste du 14 mai 1913.