Guerre civile en Ukraine : Les travailleurs sont la seule force de paix internationale

Il est souvent affligeant de constater à quel point l’humanité n’apprend pas grand-chose de ses tourments. Le conflit qui se développe en Ukraine nous montre que l’horrible guerre civile yougoslave du début des années 1990 peut se reproduire, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Et aujourd’hui comme à l’époque, la faiblesse de l’internationalisme est patente.

En décembre 2013, nous écrivions1 que la situation à Kiev ouvrait une période politique où les nationalistes et les différentes puissances impérialistes qui les soutiennent toujours tenteraient de façon certaine de prendre en otage la population d’Ukraine. Les événements sont allés au-delà de nos craintes, une guerre civile s’est déclarée durant l’année qui a suivi et a déjà fait des milliers de morts. Face à l‘enchaînement des décisions qui ont mené à la situation où nous sommes, et qui risque de déboucher sur un conflit ouvert entre le gouvernement de Kiev et la Russie, il nous semble important de faire la lumière sur les origines historiques du conflit. Comme à l’époque du « campisme » des années 1990 où chacun était sommé de choisir entre les « Serbes » et les « Bosniaques », il est nécessaire pour pouvoir articuler une position internationaliste de comprendre les enjeux, d’expliquer sur quoi s’appuient les différentes forces nationalistes et leurs alliés impérialistes.

Dans notre article écrit au tout début de l’occupation de la place Maïdan à Kiev par l’opposition au gouvernement pro-russe de Viktor Ianoukovitch, nous pointions la présence parmi les contestataires de nombreux activistes d’extrême-droite aux drapeaux rouges et noirs, se réclamant de l’héritage de la UPA, une organisation nationaliste ukrainienne qui a collaboré avec les nazis à l’extermination des juifs d’Europe. S’il faut se garder de réduire le mouvement dit « du Maïdan » à sa composante d’extrême-droite comme le font les médias pro-russes et Jean-Luc Mélenchon, il serait tout aussi absurde de nier son existence et son influence politique sur le gouvernement qui a succédé à Ianoukovitch, autocrate corrompu chassé par la foule. Il y a bel et bien eu un mouvement social en Ukraine, contre le régime pro-Poutine, et il mélangeait des aspirations progressistes à la liberté d’expression et de mouvement, à l’État de droit, et des revendications de changement social dans une société oligarchique dominée par une caste de bureaucrates issus de l’ère soviétique. Mais il comportait aussi une frange non négligeable de nationalistes particulièrement actifs durant la longue occupation du Maïdan, et aujourd’hui dans l’armée de Kiev.

Une partie de la population de l’Ukraine aujourd’hui parle l’ukrainien et est culturellement raccordée au catholicisme. C’est surtout le cas dans la partie occidentale du pays, vers Lviv. Plus l’on va vers l’est, en direction de la Russie, plus les gens parlent russe (une langue extrêmement proche) et plus ils se reconnaissent dans les traditions orthodoxes. Kiev et toute la partie centrale du pays est un mélange indistinct des deux, et la majorité des habitants de l’Ukraine se sentent en fait partagés. Historiquement, le premier royaume russe a été fondé dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, et toute la région y compris le Belarus, la Lituanie et la Pologne sont culturellement et linguistiquement liés. Il y a aussi des gens qui parlent ukrainien (et russe) en Moldavie voire en Roumanie, etc. Toute cette Europe est une mosaïque de cultures et de langues, et les frontières qui y ont été tracées l’ont toujours été par la force et le massacre, par des groupes nationalistes manipulés comme des pions par les puissances régionales que sont l’Allemagne et l’Autriche (Hongrie) d’un côté, et la Russie de l’autre. La France et la Grande-Bretagne interviennent de temps en temps d’un côté puis de l’autre, particulièrement lorsque la Turquie se mêle à la danse. Toute l’Europe orientale est un vaste champ de bataille où de petits groupes nationalistes s’affrontent pour le compte de grandes nations depuis deux cents ans2.

Durant la Seconde guerre mondiale, plusieurs groupes nationalistes ont vu dans l’arrivée des troupes nazies une formidable opportunité de se débarrasser de la tutelle de tel ou tel pouvoir, de sortir de fédérations construites lors de l’effondrement des empires tsariste et austro-hongrois en 1918. En Yougoslavie, les nationalistes croates d’Ante Pavelić, les Oustachis, ont fondé en réunissant la Croatie et la Bosnie un État pro-nazi qui, durant ses quatre années d’existence, a massacré un million de civils parce qu’ils étaient serbes, juifs, ou opposants. Des nationalistes musulmans de Bosnie se sont joints à eux dans cette entreprise de mort, et ils ont fondé ensemble des divisions SS. En Ukraine occupée et donc séparée de l’URSS, certains nationalistes tels Stepan Bandera et sa UPA sont devenu des supplétifs des nazis dans leur guerre contre la Russie et l’extermination des civils russes, juifs, ou polonais. Eux aussi ont eu leurs divisions SS. La guerre dans cette région a fait plusieurs dizaines de millions de morts et de déplacés, et ne s’est pas arrêtée en 1945. Durant les années de « paix » qui ont suivi ont eu lieu de terribles actions de nettoyage ethnique, comme l’Opération Vistule, menée en 1947 par les autorités polonaises contre les Ukrainiens présents sur le territoire nouvellement attribué par Staline et les alliés à la Pologne, et accusés de soutenir la résistance armée de la UPA. Le mythe occidental de la « paix » de 1945 cache mal les tensions nationalistes terribles que les puissances dominantes agitent en permanence3. Bandera a pris sa retraite de criminel contre l’humanité en Allemagne de l’Ouest où il est mort en 1959, année où Ante Pavelić s’est lui aussi éteint en Espagne, autre pays membre de l’OTAN. La poursuite de leurs activités séditieuses à distance dans le camp d’en face arrangeaient plutôt le camp occidental.

Exactement comme en Yougoslavie en 1991, Poutine et les dirigeants russes de Moscou n’ont pas eu beaucoup d’efforts à fournir pour raviver le nationalisme des populations russophones de l’Est de l’Ukraine et leur faire porter des rubans de Saint-Georges, symboles du militarisme et du nationalisme tsaristes, comme l’avait fait Staline dans sa guerre contre l’Allemagne, après deux ans de pacte avec Hitler. Ils ont même été aidés par le nouveau gouvernement de Kiev dont une des premières mesures symboliques a été de proscrire partiellement l’usage de la langue russe. En 1991-92 les politiciens nationalistes croates du HDZ se réclamaient ouvertement des Oustachis de Pavelić, et les Musulmans de Bosnie du SDA des SS Handjar4. Slobodan Milosević, leader nationaliste serbe de Belgrade, avait menacé de faire la guerre pour éviter que les Serbes de Bosnie et de Croatie ne se retrouvent une nouvelle fois dans des pays sous domination des nationalistes « pro-nazis », habile façon de se créer une entité serbe débarrassée des « autres ». Les nationalistes croates et musulmans bosniaques, soutenus par les gouvernements allemands et autrichiens, sont allés au bout du processus de séparation avec l’aval de la toute jeune Union européenne. 150 000 morts entre 1991 et 1995, tel a été le prix à payer pour cet Nème affrontement télécommandé en Europe orientale, pendant que l’Occident fêtait béatement la fin de la Guerre froide, la réunification de l’Allemagne et la « paix »…

Exactement comme en 1991-95, les dirigeants occidentaux désignent à leurs populations un agresseur unique, et des « amis de l’Europe » qu’il faudrait soutenir dans un affrontement entre la démocratie et les droits de l’homme d’un côté, et la tyrannie de l’autre. « Des armes pour les Bosniaques ! » criaient BHL et la LCR (ancêtre du NPA) en 1992, et le même BHL a repris du service aujourd’hui pour mentir au sujet des nationalistes ukrainiens, et cacher leurs racines nazies comme celles du HDZ et du SDA à l’époque. Le parti Svoboda, en pointe dans le mouvement du Maïdan, s’appelait jusqu’en 2004 Parti Social-Nationaliste d’Ukraine, et ses militants participent chaque année à un rassemblement pour honorer les morts de la division SS Halychyna au cimetière de Tchervone, certains en uniformes nazis. Peu important électoralement, il fait cependant partie de la coalition gouvernementale en place depuis février 2014, et occupe des postes importants au gouvernement, un de ses membres ayant été ministre de la défense dans les premiers mois de l’après-Ianoukovitch. Tous les membres du gouvernement de Kiev ne sont pas des pro-nazis, mais aucun n’est gêné par l’idée de confier la responsabilité de l’armée à un type qui se réclame des SS.

Rappeler ces faits ne doit bien sûr pas faire oublier que les responsables politiques des entités pro-russes qui se sont créées dans l’est de l’Ukraine sont eux aussi de drôles de personnages. Un mélange d’ex-mercenaires, de gangsters et de boutefeux nationalistes qui n’ont rien à envier aux dirigeants des « républiques serbes » proclamées en Bosnie et en Croatie en 1991-92. Certains d’entre eux envisagent sûrement un destin semblable : la Republika Srpska existe toujours comme une des entités constitutives de la Bosnie issues de l’accord de « paix » de Dayton qui a entériné la division ethnique du pays. Les politiciens et bureaucrates oligarques de Kiev (et leurs alliés d’extrême-droite), tel le roi du chocolat élu président, dont le parcours rappelle le roi du poulet bosniaque Fikret Abdić avec son armée privée, ne valent pas mieux que les petits chefs de guerre des « républiques populaires » séparatistes de Donetsk et Lougansk. « Populaire » joue ici sur le double sens du mot en russe, qui signifie également « peuple » au sens de « national », comprendre : « russe ».

Exactement comme en 1991-95, le « campisme » fait des ravages et réduit au silence la plupart de ceux qui voudraient avoir leur mot à dire sur la situation, en Ukraine comme à l’exterieur. La grande différence est qu’à gauche de la gauche, la force dominante en France aujourd’hui, le « Front de gauche », est un parti pro-Poutine, dont le leader justifie l’annexion de la Crimée par les forces armées de Moscou, au diapason avec le FN et son prêt bancaire russe.

Exactement comme en 1991-95, il est très compliqué pour les internationalistes de faire entendre leur position. Pourtant elle est simple et claire, et pourrait même rassurer ceux qui sont effrayés par la complexité de la situation : Aucun soutien à une quelconque organisation nationaliste, ni aucun soutien aux États engagés dans l’affrontement, directement ou indirectement. Ni pro-russe, ni pro-ukrainien. La position communiste révolutionnaire rejette totalement les divers nationalismes et jeux impérialistes, et affirme que toutes ces entités prennent en otage une seule et même population civile, de Kiev à Moscou et même ailleurs, vu les implications militaires d’un éventuel conflit ouvert. Où qu’ils se trouvent dans la région, les travailleurs et leurs familles n’ont rien à gagner dans ces alliances et ces affrontements. Au contraire, ils ont tout à perdre : leurs libertés, leurs conditions de vie voire leurs vies tout simplement. Exactement comme une poignée d’internationalistes ont, durant la guerre en Bosnie, soutenu le syndicat Nezavisnost qui tentait contre vents et marées de maintenir des structures des deux côtés de la ligne de front, nous devons aujourd’hui soutenir les forces sociales, syndicales et politiques qui refusent les divisions nationalistes et impérialistes. Cela peut sembler utopique, et cela sera moqué par ceux qui ont déjà choisi leur camp dans la guerre qui menace, mais c’est la seule position politique possible. Non seulement pour des révolutionnaires, mais tout simplement pour n’importe quel démocrate qui ne se résout pas à la guerre, aux massacres, à la purification ethnique et l’établissement de nouvelles frontières et de nouvelles entités corrompues comme la Bosnie de la « paix » de Dayton5.

Oui, les travailleurs sont la seule force de paix internationale, la seule force sociale en mesure de mettre fin à ce conflit comme aux autres, parce qu’ils sont la seule force politique en mesure de refuser le nationalisme et les pressions impérialistes. Cette force politique, le socialisme révolutionnaire, est aujourd’hui quasi-inexistante, dispersée et faible. Elle est pourtant la seule qui pourrait nous sauver de la barbarie qui veut à nouveau se déchaîner sur l’Europe.

2 On lira à profit le livre de Misha Glenny de la BBC, Balkans, Nationalism, War and the Great Powers 1804-1999, Penguin, 1999.

3 Pour un tableau d’ensemble, voir L’Europe barbare de Keith Lowe, Perrin, 2013.

4 Le leader des nationalistes Musulmans, Aliya Izetbegović avait même fait de la prison à la fin de la guerre pour son soutien aux nazis, puis à nouveau dans les années 1970 et 1980 pour ses écrits islamistes.

5 Voir notre article sur les événements du début de l’année 2014 en Bosnie, dans Critique Sociale n° 30, mars 2014.

Eastern Europe: The self-government of nationalists?

In the last weeks, in Poland, Croatia and Ukraine, nationalist movements have seized political events and commemorations to revive the flame of passions with a disastrous past.

In Poland, November 11th 1918 celebrates both the end of the war and the day of independence, after more than a century of Russian rule under the czars. Nationalist groups and violent football supporters have used this day to march in Warsaw for several years. The clashes with the opponents of the radical far-right, and with the police forces, reached this year an unprecedented level. The nationalist demonstrators tried to assault a squat occupied by young far-left activists, and then the Russian embassy. In both cases, they attempted to set the buildings on fire but failed. The nationalist mob then spotted a rainbow coloured monument symbolising peace, and destroyed it.

In Croatia, in early September, in Vukovar (and several other towns), groups of nationalists, in front of cameras, smashed plates recently placed on the front of official buildings, which read the same information in both Latin and Cyrillic alphabets.  The Serbian minority in the region had recently obtained this token of bilingualism after years of discrimination after the city was taken back in 1995. Nationalist Serbs had taken it over and emptied it of its Croatian population in 1991 after the collapse of Yugoslavia. Amongst the nationalist Croats, a lot bear the flag of the Independent State of Croatia (1941-1945) of Ante Pavelic, allied of Nazi Germany which assassinated hundreds of thousands of opponents, Serbs and Jews.

In Ukraine, the opposition to the Regions’ Party lead government is demonstrating with determination against the choice of a move towards Russia, and of postponing a customs agreement with the European Union. Massive demonstrations are taking place in the capital Kiev, which gather several political tendencies. Amongst the flags, very visible till December 5th, are those of the Ukrainian Insurgent Army (UPA), founded by nationalists under the Nazis’ occupation, which had a chaotic alliance relationship with them. The UPA, though it fought the Nazi German troops, also took part at times in military action with the same troops, against Soviet troops, and Russian, Polish and Jewish civilians. Even after 1945, this organisation carried on attacking Russian and Polish forces, provoking the pro-Soviet Polish State into ethnically cleansing parts of land to “cut it from its base” (Operation Vistula, 1947).

Sadly, we could give many more examples of this kind, about recent events. In all countries of Europe, nationalist groups are feeling like they have the wind in their sails. This trend may vary depending on the situation, but the common feature of all these movements in Eastern Europe is their connection with organisations or States, sometimes defunct, which base was conceived as “national”, in the sense of “ethnical”. The reality of Eastern Europe is of a true mosaic of languages, cultures and traditions, and has been for a long time. Any idea of an “ethnic based nation-State” in such an environment shows the historical reality of such a claim: deportations, massacres, and discriminations which maintain old hatreds, until the power relations change, and bring new retaliations. And so on.

If changing the frontiers drawn by victorious powers over Germany in 1945 isn’t really on the agenda, it must be noted, as it’s been the case for centuries, that the same continental powers keep on playing with these nationalisms as with pawns on a chessboard. The Ukrainian case is emblematic, and is definitely not over: a huge country, with a relatively good amount of natural resources, happens to be the crossing part of the EU and Russian influence spheres. The co-presence of the German Foreign Minister Guido Westerwelle and UPA flags on the “Independence Square” on one hand, and the declarations of Vladimir Putin merging Russian and Ukrainian sovereignties together in the same sentences on the other hand, should alert us.

The populations of Eastern Europe have nothing to gain from the return of nationalisms which ravaged this part of the World several times. Either, they don’t have much to expect from the powers which want to obtain their adhesion to fake alliances, to utterly unbalanced agreements, that would only benefit to the ones who already possess and control everything, on each side. Workers in Croatia and Poland can testify that belonging to the European Union has changed practically nothing to their material situation in the last years, but the fact that social inequalities have deepened. However, no “national” solution is worth considering, neither there nor here in France. The stakes of today clearly are international, nobody can make it “on his own”, we are all interdependent. Even better, those who take advantage of the differences in development between the different parts of the continent have a lot more to gain from the nationalist divisions which hide the particularly brutal class relationships within these societies, where underpaid workers make the fortunes of bureaucrats turned plain capitalists.

The question is not about the “independence” of Ukraine, or of the other countries, but about how the economic agreements which will affect the real life of the populations of the continent are decided upon. As long as the masses will let themselves be taken in national and individual adventures, which actually only are games of alliances between the German (and Austrian) or Russian bourgeoisie on one side, and this or that fraction of the local nouveaux riches on the other side, their situation will only worsen.

In the Eastern European countries like anywhere else, the masses must envisage their power as the base for new, democratic, cross-border and equal solutions. Neither the European Union of Angela Merkel and François Hollande, etc., nor the post-Stalinism of Vladimir Putin, nor “national” so-called “independent” entities, but a true solidarity-based federation, not just of Europe but of all mankind, this is the viable and desirable project. Today, working for this project means starting with denouncing in front of all the workers of Europe what is at stake in Ukraine and elsewhere, fighting against nationalisms and against the different ruling cliques which try to get a bigger slice of the cake, and building through the struggle, even the most apparently local, a true European and internationalist social movement.

This article is the translation of Europe orientale : le droit des nationalistes à disposer des peuples ?

Mariage pour tous, vote des « étrangers » : Égalité pour tous, maintenant !

Dans cette période de repli, où ici comme ailleurs les paroles et les actes xénophobes, sexistes, racistes et homophobes gagnent chaque jour du terrain, il est important de réaffirmer haut et fort que l’égalité est la base de la démocratie, et que la démocratie est encore à construire. Nous vivons ici dans une société relativement développée, mais où les inégalités sociales, de genre et de « race » restent marquées. Plus on est une femme, plus on est de couleur et plus on a de chances d’être cantonnée à des rôles subalternes, maintenue dans la précarité. La discrimination qui fonde le pouvoir sexiste, raciste et homophobe des petits chefs sur les caissières de supermarché n’est pas qu’une survivance du passé ou le signe d’une arriération que la société va doucement modifier par le dialogue et l’intégration. C’est un état de fait que les classes dominantes utilisent pour diviser ceux qu’elles dominent et exploitent.

Le racisme, le sexisme, l’homophobie et toutes les formes de discrimination servent entre autres à organiser la division des tâches dans le capitalisme, à assurer le pouvoir de groupes minoritaires sur des catégories de personnes parfois majoritaires, comme les femmes, en en faisant des minorités, en leur refusant leurs droits, et en leur assignant des rôles imposés. La lutte pour la démocratie et l’égalité est donc inséparable de la critique en acte de la société capitaliste. Nous pensons que ce système d’exploitation et de domination s’appuie aussi sur le refus du mariage pour tous, et sur celui du droit de vote pour les « étrangers » non-européens aux élections locales. Diviser, distinguer de prétendus privilégiés et des parias parmi les êtres humains est une façon pour ce système d’affirmer la légitimité de son pouvoir. Ce n’est évidemment pas la seule, mais c’est ici et aujourd’hui la forme que prend cette poussée réactionnaire.

 Face à ce déni d’égalité, le PS au pouvoir se retrouve le cul entre deux chaises, tiraillé entre la tentation de céder à une droite revigorée qui surfe sur la mobilisation des pires ennemis de la liberté et de l’égalité, et les promesses électorales qui lui ont permis d’accéder au pouvoir pour la première fois depuis dix ans. Nous devons forcer le PS à tenir ces promesses-là, non pas pour ensuite lui décerner un brevet de bonne conduite, mais justement pour apprendre collectivement à ne plus croire une demi-seconde en lui. Nous devons obtenir le mariage pour tous et le vote des « étrangers » parce qu’en nous mobilisant pour les atteindre, en nous réunissant à la base pour discuter des buts et des moyens — et pas seulement en nous rendant à des manifestations encadrées par diverses bureaucraties politiques et syndicales —, nous ferons de la politique à la base, nous lutterons contre le capitalisme, pour l’égalité et la démocratie.

Tract diffusé à la manifestation du 16 décembre à Paris.

Über uns

Unser Ziel ist es, zur Information und Analyse der sozialen Kämpfe und revolutionären Bewegungen in der Welt beizutragen. Wir beziehen unsere Inspiration aus dem Marxismus, und besonders aus dem Luxemburgismus. Wir verstehen diese Lehren sicherlich nicht als Dogmen (da sie es in der Realität keineswegs sind), aber als Werkzeug, um unseren kritischen Geist zum Ausdruck zu bringen. Wir benutzen diese Theorien zur Analyse der Gesellschaft und es ist uns ein Anliegen, diese für die Mehrheit der Menschen zugänglich zu machen.

Wir kämpfen gegen den Kapitalismus und all seine Formen der Unterdrückung, wie die soziale, politische, ökonomische und geschlechtliche. Wir kämpfen, damit die „Emanzipation der Arbeiter das Werk der Arbeiter selber wird“, für eine demokratische, freie, gleiche und solidarische Gesellschaft. Eine sozialistische Gesellschaft, im wahrsten Sinne des Wortes.

Um Kontakt aufzunehmen: contact – @ – critique-sociale.info

Presentation

Our aim is to contribute to information and analysis on social struggles and revolutionary movements worldwide. We refer to ‘marxism’, specifically ‘luxemburgism’, certainly not as dogmas (which they actually are not), but as tools for the free exercise of critical judgement, for the analysis of society, and for the comprehension of its necessary transformation by the immense majority.

As internationalists, we fight capitalism and all forms of oppression, whether social, political, economic, or based on gender. We stand for ‘the emancipation of the working classes [to] be conquered by the working classes themselves’, for a democratic, free, equal and solidary society: a socialist society, in the real sense of the term.

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Le reniement, c’est maintenant !

Nicolas Sarkozy a gagné l’élection présidentielle. Du moins son programme économique d’austérité, dont l’élément central était une augmentation de la TVA. En effet, le gouvernement actuel vient d’annoncer une future augmentation de cet impôt particulièrement injuste sur presque tous les produits et services, comme l’avait voulu l’UMP. La plupart des prix augmenteront (et la baisse très limitée du taux 5,5 % à 5 % ne produira aucun effet sur les prix) alors que les salaires stagnent depuis des années et que ceux qui perdent leur emploi perdent également du revenu. Prenons un exemple concret d’augmentation : les places de cinéma étaient taxées à 5,5 % il y a un an, le sont à 7 % actuellement, et le seraient à 10 % en 2014, soit un quasi-doublement.

Cette mesure anti-sociale a pour but de permettre un nouveau cadeau fiscal de 20 milliards d’euros aux patrons et actionnaires, au nom de la « compétitivité ». Au-delà du fait qu’il s’agit d’un scandaleux transfert de richesses du plus grand nombre vers la classe capitaliste, le monde actuel aurait plus besoin de coopération que de compétition.

Il n’aura pas fallu six mois au pouvoir Hollande/Ayrault pour revenir sur ses engagements électoraux. Avec ce projet, ce gouvernement adopterait une politique économique clairement de droite, puisqu’elle s’accompagnerait de la réduction de la « dépense publique », c’est-à-dire l’école, les hôpitaux, la Poste, la recherche, etc. Si rien n’est fait pour contrer cette politique, les mois et les années qui viennent s’annoncent sombres pour les travailleurs, les chômeurs, les précaires et les jeunes.

Nous pouvons nous mobiliser collectivement pour empêcher cette hausse de la TVA. Plus largement, l’indispensable mobilisation contre l’austérité ne pourra faire reculer le gouvernement que si elle se fait à la base, quartier par quartier, entreprise par entreprise, établissement par établissement, dans des comités autonomes réunissant ceux qui sont organisés dans un syndicat ou un parti et ceux, immensément plus nombreux, qui ne le sont pas. C’est au sein de tels comités que doivent se discuter les moyens de répondre aux attaques du gouvernement, en liaison avec les mêmes comités de base qui se créent en Espagne, en Italie et ailleurs, car c’est par la construction d’un véritable mouvement social au moins européen, démocratique et unitaire dans la diversité, que nous pourrons lutter concrètement et efficacement contre les politiques d’austérité dès maintenant, et inventer ensemble un autre futur que le capitalisme et ses crises.

Tract format A5, diffusé par Critique Sociale en novembre 2012.

« A l’école du socialisme », par Rosa Luxemburg

Rosa Luxemburg, A l’école du socialisme (Œuvres complètes, tome II), Collectif Smolny et Editions Agone, 2012, 268 pages, 22 euros. Traduction de Lucie Roignant, avant-propos du collectif Smolny, postface de Michael Krätke.

La parution de ce livre est un événement. C’est d’abord le deuxième tome des Œuvres complètes de Rosa Luxemburg1. D’autre part, ce n’est pas si souvent qu’un nouveau livre de Luxemburg n’est constitué que de textes inédits en français.

Il s’agit en l’occurrence d’un recueil d’articles et de divers matériaux souvent liés à son enseignement au sein de l’école du SPD à Berlin, de 1907 à 1913 (d’où le titre choisi par les éditeurs). Les textes ici rassemblés sont d’intérêts variables, et de natures très différentes : discours de congrès, articles de journaux, notes de travail, et transcriptions de cours.

Rosa Luxemburg s’intéresse particulièrement à l’histoire des rapports sociaux de production. Mais elle souhaite également qu’existent au sein de l’école du SPD des cours sur l’histoire du mouvement socialiste et du syndicalisme. Elle conçoit l’enseignement comme devant éveiller l’esprit critique : « La discussion, l’échange libre des élèves avec le professeur sont primordiaux, c’est la condition première d’un cours fécond » (p. 29). Certains textes étant en fait des notes de cours, la qualité des écrits s’en ressent malheureusement (et cela accentue un caractère forcément schématique), mais on sent bien la façon dont Rosa Luxemburg associe son auditoire au développement de son investigation historique.

D’abord chargée d’enseigner l’économie politique et l’histoire économique, elle note qu’en réalité « tous les peuples participent ensemble à une économie commune » (p. 20). Tout en s’appuyant sur les ouvrages de Karl Marx, elle ne sombre pas dans le dogmatisme et n’hésite pas à l’occasion à le contredire, tout en se basant sur sa méthode essentielle2. Il s’agit pour elle de comprendre le mieux possible la société réelle.

En résonance avec notre actualité, Rosa Luxemburg s’est particulièrement intéressée à l’histoire des crises capitalistes et de la théorie des crises. Elle remarque que « les crises sont un fléau de la société moderne. C’est pourquoi il ne s’est pas développé le moindre remède pour en venir à bout » (p. 157). Dans un manuscrit inachevé, elle se propose d’étudier l’histoire de la théorie des crises et pour cela commence par une étude des crises au XIXe siècle, comme base factuelle contribuant à expliquer l’évolution des tentatives d’explication et de théorisation des phénomènes de crises économiques. On voit par cet exemple qu’elle adopte, de même que Marx, une conception matérialiste de l’histoire comme fil conducteur de ses recherches.

Dans sa postface, l’universitaire Michael Krätke souligne à raison que pour Rosa Luxemburg, « l’économie politique était un phénomène historique, ne pouvant donc être compris qu’historiquement » (p. 232). Par contre, il écrit que Luxemburg fut « avant tout […] une économiste » (p. 221), ce qui est excessif et réducteur, et d’ailleurs nuancé de fait par Michael Krätke dans la suite de son propos. Fondamentalement, « elle voulait avant tout saisir à la racine le développement capitaliste le plus récent » (p. 222), donc faire « rendre gorge » à la réalité de son temps, aux mécanismes régissant les rapports sociaux. Enfin, il ne faut pas oublier que ses études – de critique de l’économie politique ou non – étaient reliées à la perspective d’une révolution sociale menée par les masses elles-mêmes.

Signalons pour finir l’attention apportée par les éditeurs à l’appareil critique, les notes étant pertinentes et précises3. Les « OCRL » (Œuvres complètes de Rosa Luxemburg) sont donc en de bonnes mains, et on attend avec impatience les tomes suivants4.

1 Le premier tome était Introduction à l’économie politique – qu’il vaut sans doute mieux lire avant ce deuxième tome.

2 Ainsi sur la question de l’indépendance polonaise : même si Marx partait d’une intention tout à fait juste d’en finir avec la tyrannie du tsarisme, ses conclusions concernant la Pologne étaient cependant erronées selon Rosa Luxemburg, qui en tant que « marxienne » réelle n’hésita pas à contredire Marx sur ce point, et à prôner « la lutte commune du prolétariat de Pologne et de Russie pour le renversement de l’absolutisme et la démocratisation de la société » (Rosa Luxemburg, Internationalismus und Klassenkampf, Luchterhand Verlag, 1971, p. 200).

3 S’il faut vraiment trouver un défaut : p. 247, note 82 (et p. 260, notes 36-38), la traduction française d’un article de Luxemburg n’est pas indiquée (« Arrêts et progrès du marxisme », dans : David Riazanov, La Confession de Karl Marx, Ed. Spartacus, 1969, pp. 28-32).

4 Le tome III sera consacré au Socialisme et la France, et le tome IV à L’Accumulation du capital [finalement, ce sera le tome V : le tome IV étant consacré à la Brochure de Junius et la lutte contre la guerre]. Six autres volumes sont ultérieurement prévus.

Mais de quoi parlent donc les livres de Philippe Corcuff ?

Il arrive que des titres de livres attirent l’attention de ceux qui s’intéressent à la critique radicale de la société dans laquelle nous vivons. Le sociologue et militant Philippe Corcuff a publié tout récemment plusieurs livres, dont Où est passée la critique sociale ? et La gauche est-elle en état de mort cérébrale ? dont les titres n’ont pas manqué d’attiser notre curiosité. Le premier est un important volume qui contient un panorama des sciences sociales, et le second un court ouvrage polémique qui se propose de « débloquer les portes du vaste chantier […] de la fabrication des logiciels intellectuels de la gauche ».

Ce petit texte très vivant part du fait que « la gauche est devenue électoralement dominante à un moment avancé de sa décomposition intellectuelle »1. En quelques dizaines de pages, l’auteur brosse un tableau assez cru des habitudes de pensée des différentes composantes de ce qu’il appelle « les gauches » : théories du complot, essentialisme (tendance à réduire la réalité à quelques termes comme « l’Amérique » ou « Israël »), glorification des rapports de forces virils (surtout s’ils sont parfaitement imaginaires…), insistance irréfléchie sur le collectif (qui aboutit parfois à un rejet de la liberté individuelle), ou tendance au « zapping présentiste », décrit comme un « enfermement dans un présent de plus en plus déconnecté du passé comme du futur »2 où il n’y a plus que des réactions à des événements qui se succèdent au rythme des médias, zapping dont le pendant est une nostalgie contemplative. Il pointe également les fausses évidences des croyances en la croissance économique ou en la professionnalisation de la politique. Il consacre également quelques pages fouillées aux « Dérives républicardes, laïcardes et nationalistes »3. Puis il conclut en déplorant le penchant pour la déploration de l’aliénation des autres, qui démobilise ceux qui s’y livrent, et en appelle à un véritable débat démocratique à mener sur la base de cette critique de la critique sociale et militante.

Corcuff s’appuie essentiellement sur les écrits de Pierre Bourdieu, sociologue, et de Jacques Rancière, philosophe, qu’il joue l’un contre l’autre, ou plutôt l’un avec l’autre, en tentant de s’appuyer à la fois sur l’analyse méthodique des formes de domination du premier, et sur l’affirmation radicale de l’égalité de chacun avec tous formulée par le second. Il se pose dès les premières pages de son pamphlet dans une position « libertaire »4, indépendante des différents courants qu’il évoque et critique, mais il ne va cependant pas au bout de ses raisonnements selon nous, au sens où ce qu’il articule est une analyse assez intéressante de divers aspects du léninisme décomposé qui domine encore aujourd’hui la situation, mais qui n’est pas défini comme tel. La catégorie de « léninisme » ne lui est pas du tout étrangère, et apparaît dans l’ouvrage comme clairement négative, liée par exemple au « rabâchage de dogmes »5 par certains secteurs du Nouveau Parti Anticapitaliste, dont il fait partie. Or c’est bien ce qui nous intéresse dans ce pamphlet, le fait qu’il aille à contre-courant de ces résidus massifs d’idéologie issue du PCF et des groupes trotskistes, que ce soit le complotisme, le simplisme essentialiste ou la glorification de la « politique qui a des couilles »6, ou bien la négation des individus, le mythe du militant professionnel ou l’opportunisme nationaliste. Corcuff critique le léninisme sans l’affirmer vraiment, et c’est dommage.

Dans un autre livre bien plus volumineux7, l’auteur reprend et développe son mix Bourdieu-Rancière (auquel il ajoute les analyses de Michel Foucault) comme base d’une vaste critique de la critique sociale aujourd’hui, qu’il déploie en une série d’explorations de domaines précis de la sociologie et de la philosophie politique (et des rapports complexes qu’elles entretiennent) qu’il serait impossible de résumer ici. Ce livre reprend par ailleurs un certain nombre de points évoqués dans le premier pamphlet, et contient également des références au léninisme, voire à un « hyperléninisme » essentialisant8. Mais là aussi, alors même qu’il fournit plusieurs éléments de compréhension forts intéressants de la déformation des sciences sociales et des discours politiques qui s’appuient dessus, l’auteur semble se refuser à les lier entre eux pour articuler une critique historique de ce qui a malheureusement été la principale force idéologique de ces presque cent dernières années. Ce qui est d’autant plus étonnant que le livre se place sous les auspices de Rosa Luxemburg, entre autres9, et la cite à l’appui d’une réévaluation de l’action pratique face à la théorie dans les premières pages de l’ouvrage10. Elle revient même tout au long du livre, mais seulement sous la forme de citations non-théoriques en exergue des chapitres…

Nous ne pouvons que nous réjouir de voir un auteur contemporain citer celle dont le nom est pour nous celui de la lucidité quant au devenir de la politique et de la critique sociale, et pensons que la lecture de ces deux textes peut apporter des éléments nourrissants au débat sur la recomposition d’une politique d’émancipation digne de ce nom. Mais ces livres nous donnent envie de poser à Philippe Corcuff la question suivante : ne peut-on pas penser ensemble toute une partie de ce qui a décérébré (parfois physiquement…) les gauches et désarmé la critique sociale sous le nom de léninisme ?

1 Quatrième de couverture de La gauche est-elle en état de mort cérébrale ? aux éditions Textuel, Petite encyclopédie critique, Paris, 2012, 80 pages, 8 euros.

2 Op. cit., page 56.

3 Idem, p. 64.

4 Idem, p. 13.

5 Idem, p. 20.

6 Idem, p. 42.

7 Où est passée la critique sociale ? aux éditions La Découverte, Bibliothèque du Mauss, Paris, 2012, 318 pages, 24 euros.

8 Op. cit., p. 37 et suivantes.

9 Idem, p. 14.

10 Idem, p. 28.

Une nouvelle biographie de Rosa Luxemburg

– Tribune –

Les éditions Spartacus viennent de publier une nouvelle biographie de Rosa Luxemburg1 – nouvelle, bien qu’écrite il y a plus de quarante ans. Il s’agit en effet de la première version française de la biographie abrégée que John Peter Nettl tira en 1968 de sa biographie pionnière en deux volumes : parue en 1969 en anglais et en allemand, elle ne fut jamais traduite en français. Rappelons que la version complète en français ne fut publiée par François Maspero qu’en 1972. La publication de cette version abrégée, qui comprend tout de même plus de cinq cents pages, nécessite certainement quelques explications.

Ceux qui ont accès à une bonne, ou peut-être une très bonne, bibliothèque ne sont nullement dépourvus en ouvrages sur Rosa Luxemburg ni en éditions de ses œuvres et de ses lettres, même si la traduction de celles-ci en français reste parcellaire. Rappelons à ce sujet que le collectif Smolny et Agone ont entrepris de combler cette lacune en se lançant dans l’édition des œuvres complètes de Rosa Luxemburg : le deuxième volume (le premier ayant été son Introduction à l’économie politique), intitulé À l’école du socialisme, vient d’ailleurs de paraître2.

Mais il en va un peu différemment pour ceux qui ne bénéficient pas d’un tel accès ou qui souhaitent posséder une biographie de Rosa Luxemburg. Jusqu’à maintenant, ils devaient en premier lieu se reporter à celle de Paul Frölich, dont la première édition française, chez François Maspero, date de 1965, et qui est actuellement disponible chez l’Harmattan3. Même si Frölich affirme que Clara Zetkin aurait été plus qualifiée que lui pour écrire une telle biographie, il est certainement celui de sa génération qui connaissait le mieux les écrits – au moins les écrits allemands – de Rosa Luxemburg, ayant travaillé plusieurs années à l’édition de ses œuvres. Sa biographie est vivante et riche ; elle a indéniablement servi de fil conducteur à John Peter Nettl. Mais Frölich avait pour objectif de combattre la propagande stalinienne, qui, tout en tenant à conserver à la cause Rosa la martyre, dénonçait toutes ses conceptions comme autant d’erreurs. Staline avait écrit en 1931 que « Parvus et Rosa Luxemburg avaient inventé un schéma utopique et semi-menchevik de révolution permanente » (« semi-menchevik » voulant probablement dire « à mi-chemin entre le goulag et l’exécution ») ; en 1932, la ligne officielle du parti communiste allemand était devenue celle-ci : « Sur tous les points où Rosa Luxemburg divergeait de Lénine, elle avait tort. » Par choix ou par nécessité, Frölich dit peu de choses du rôle et des activités de Rosa Luxemburg dans le parti polonais qu’elle avait contribué à fonder et dont elle continua à s’occuper jusqu’en 1914. Il est vrai que cette double vie de Rosa – allemande et polonaise – ne rend pas la vie facile au biographe, ni d’ailleurs au lecteur. Mais c’est une composante essentielle de son existence. C’est probablement aussi la raison pour laquelle Frölich n’accorde pas de place à la conception de la « question nationale » de Rosa Luxemburg, une conception qui, si elle se charpenta, ne varia pas d’un pouce pendant toute son existence politique et qui constitue encore aujourd’hui un sujet de réflexion – voire de polémique – considérable. On peut d’ailleurs en juger chez Alain Guillerm. Dans son Luxembourgisme aujourd’hui4,il donna les raisons de s’opposer, « dans une certaine période de l’impérialisme », au « principe du « droit des peuples » ». Plus récemment, dans Rosa Luxemburg, la rose rouge5, il reprocha à celle-ci de « rester dans l’abstrait » quand, dans La révolution russe, elle dénonce l’affirmation par les bolcheviks du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais dans ce texte, qu’elle a écrit à l’intention de Paul Levi en remplacement d’un article que les animateurs du groupe Spartacus avaient refusé de publier, elle dépasse les cas particuliers de la révolution russe et du traité de Brest-Litovsk, sur lesquels elle s’est déjà exprimée, pour donner sa vision de la révolution socialiste ; il va donc de soi qu’en dehors de toutes considérations tactiques elle y réaffirme ses convictions les plus profondes. Le livre d’Alain Guillerm est riche d’intéressantes notations, mais on gagne certainement à le lire à la suite – plutôt qu’à la place – d’une biographie moins personnalisée de Rosa Luxemburg.

Mais pas n’importe quelle biographie : probablement la plus accessible, celle de Max Gallo6, n’apporte que peu de lumière sur le sujet. « On sait combien Rosa était fermée à l’idée de « nation » », nous dit-il. Cette même Rosa qui fut inculpée pour sédition à la suite de la parution en 1900 de sa brochure Pour la défense de la nationalité (en polonais) dans laquelle elle s’élevait contre les oppressions dont était victime la population polonaise de l’empire allemand. La distinction entre droits des nationalités et revendication d’un État national, essentielle dans la pensée de Rosa Luxemburg, n’intéresse pas Max Gallo. Sans souci exagéré de l’exactitude, puisant largement chez Nettl mais le complétant à partir de 1914 par des sources auquel celui-ci n’avait pas eu accès, il tient surtout à donner à ressentir la psychologie, les ressorts et difficultés émotionnels de Rosa Luxemburg7. Le lecteur qu’intéresserait la pensée politique de Rosa Luxemburg devra chercher ailleurs, mais là encore avec prudence, car un exposé de celle-ci coupé de la biographie, c’est-à-dire des conditions dans lesquelles elle a été formulée, comporte aussi des dangers : c’est le cas du Réconcilier marxisme et démocratie8 de David Muhlmann. Celui-ci annonce la couleur : il considère que « Rosa Luxemburg peut servir à la gauche aujourd’hui pour dessiner les contours d’un nouveau « réformisme radical » », une notion qui aurait probablement paru bien étrange à celle-ci. S’il consacre la moitié du livre à l’exposé des conceptions politiques de Rosa Luxemburg à peu près dans l’ordre où elle les a formulées, le résumé qu’il est obligé d’en faire sans les rattacher les unes aux autres peut en donner une vision déformée. Quant aux entretiens qui forment la deuxième partie du livre, ils en disent plus sur le self-service qu’offrent une existence et une œuvre aussi riches que celles de Rosa Luxemburg que sur la pertinence qu’aurait sa pensée dans le monde d’aujourd’hui.

Nécessité, donc, d’une biographie systématique et structurée. Mais pourquoi aller la chercher il y a presque 45 ans ? Depuis cette époque, l’accès aux sources s’est encore amélioré, et les contraintes qui pesaient sur les historiens de l’ex-république démocratique allemande (une très grande partie de ces sources était détenue par les instituts d’histoire rattachés aux partis communistes d’Allemagne de l’Est, de Pologne et d’Union soviétique) ont disparu. Qui lit l’allemand et veut tout savoir – ou presque – de l’existence de Rosa Luxemburg ne trouvera pas mieux que la dernière version de sa biographie par Annelies Laschitza, le résultat de 30 ans de recherches et d’une connaissance intime de ses textes9. Là, pas d’approximations, pas d’erreurs factuelles grossières, un recours très systématique aux citations et une foule de détails. Mais pas d’exposé structuré et critique des conceptions de Rosa Luxemburg, qui n’intéresse peut-être pas le lecteur seulement soucieux de replacer Rosa Luxemburg dans son époque. En dehors du pur aspect d’opportunité – les éditions La Découverte ayant très généreusement autorisé Spartacus à s’appuyer sur la traduction de la version complète pour celle de la version abrégée – c’est l’intérêt que présente l’ouvrage de Nettl : lui-même, s’il a fait là œuvre d’historien, était un analyste de la politique, et écrivant à une époque où les régimes se réclamant du marxisme semblaient véritablement en marche pour conquérir le monde, il se devait de rendre compte des apports d’une marxiste reconnue en son temps comme l’une des plus marquantes.

Comment Nettl a-t-il pu se livrer au travail de réduction de son ouvrage initial (960 pages dans l’édition de François Maspero) ? Disons d’abord que la taille de celui-ci était nécessairement arbitraire. Avec les matériaux dont il disposait, il aurait pu aussi bien y ajouter un ou deux volumes, et on verra que même par rapport à la version complète, quelques aspects méritent d’être encore approfondis. Pour la version abrégée, il a éliminé quelques 100 pages de bibliographie et d’index, ainsi que les 50 pages consacrées au « luxemburgisme » (Le luxemburgisme, arme et mythe), c’est-à-dire aux luttes internes à l’Internationale communiste et en premier lieu au parti communiste d’Allemagne qui ont fait du positionnement par rapport à l’action et aux idées de Rosa Luxemburg un test de l’orthodoxie. Il a regroupé en un seul chapitre (Les apports à la théorie) les exposés des apports originaux de Rosa Luxemburg à la critique du révisionnisme, de sa conception de la grève de masse et de son analyse de l’impérialisme. Pour le reste, il a repris tous les chapitres de la version d’origine, et si le récit de chaque période est par endroit moins détaillé, il reste néanmoins très substantiel.

J. P. Nettl avait pour ambition de « reconstruire l’histoire d’une personne, d’un mouvement et d’une époque ». En ce qui concerne la vie et l’action de Rosa Luxemburg, à quelques détails près, sa contribution reste supérieure à tout ce qui est actuellement disponible en français. Faire toute l’histoire du demi-siècle qu’a traversé Rosa Luxemburg, c’était peut-être beaucoup, et inutile ; c’est davantage de l’histoire du socialisme dans les empires russe et allemand qu’il s’agit, et il s’attache à décrire le contexte dans lequel agit Rosa Luxemburg, et en premier lieu ce monde particulier de la social-démocratie allemande et de sa fameuse « bureaucratisation ». Pourtant – mais c’est autant un tribut à l’intérêt qu’il suscite qu’une critique –, on aimerait en savoir plus sur différents aspects de celui-ci, et on se rend alors compte combien le lecteur francophone est démuni – le lecteur allemand devant quant à lui courir les bibliothèques sans être sûr de trouver ce qu’il cherche. Rosa s’est fait admettre par les cercles dirigeants du SPD par son action propagandiste dans les provinces polonaises et elle a obtenu que le SPD retire son soutien au PPS qui menait une politique clairement autonomiste. Mais ce qu’on ne sait pas, c’est quelle audience ont acquise Rosa Luxemburg et le SPD auprès des ouvriers polonais d’Allemagne : ils ne représentaient qu’une petite partie de la population ouvrière, mais concentrée notamment dans la Ruhr (mines et sidérurgie) et dans l’industrie textile dans la région de Chemnitz. Sur les « masses » auxquelles s’adressait en priorité Rosa – adhérents du SPD et des syndicats « libres » –, l’information disponible n’est pas non plus très abondante : Robert Michels, dans son livre à la fois fondateur et pittoresque10, donne quelques indications, mais il renvoie à une étude approfondie qu’il aurait faite par ailleurs. Joseph Rovan nous en dit un peu plus dans les trois chapitres qu’il consacre à la période qui nous intéresse dans son ouvrage de synthèse11, qu’il a complétés dans son introduction à La social-démocratie dans l’Allemagne impériale12. Et si on mentionne souvent le Vorwärts ou la Leipziger Volkzeitung, la seule thèse réalisée en France sur Der Wahre Jacob, l’hebdomadaire satirique du SPD, qui se vendait en 1914 à plus de 300 000 exemplaires, n’a semble-t-il donné lieu à aucun livre. Enfin, et c’est tout l’objet de ces interrogations, on regrette que J.P. Nettl n’ait pas attaché davantage d’importance à 1913 et à juillet 1914 : en 1913, le SPD était de nouveau empêtré dans un compromis entre l’accroissement de la fiscalité directe et l’augmentation des dépenses d’armement ; et en juillet 1914, quand s’est jouée la fin du monde – la fin du monde tel que le concevait Rosa Luxemburg – des sections du SPD se sont mobilisées contre la guerre, tandis que d’autres secteurs de la population allemande, et il est important de connaître lesquels, se mobilisaient pour elle. Compte tenu de la suite qu’on connaît, il semble en effet capital de savoir si ce jugement de Lénine était absolument pertinent : « Ils mentent ceux qui disent…que les masses prolétariennes ont versé dans le chauvinisme …les masses ont été abasourdies, abruties, divisées, écrasées par l’état de siège. » Aussi puissante qu’elle ait été, la social-démocratie allemande, qui était loin d’être immunisée contre le patriotisme, n’influençait qu’une partie des couches ouvrières allemandes et peu, semble-t-il, l’important prolétariat agricole.

Si cette biographie suscite chez le lecteur l’envie d’en savoir plus, il se tournera naturellement vers les textes et les lettres de Rosa Luxemburg. Il en trouvera chez Spartacus et ailleurs. Il convient cependant de signaler trois textes particulièrement intéressants qui sont peu ou pas disponibles en français : La question nationale et l’autonomie13, traduction de la brochure publiée en Pologne en 1908 et dans laquelle Rosa Luxemburg donne son exposé le plus complet de ses conceptions. John Peter Nettl, dans l’annexe qu’il consacre à la question nationale, n’analyse que sa première partie (la brochure en compte six), où l’on trouve il est vrai exposées ses attitudes fondamentales, et que Lénine critiquera quelques années plus tard. En 1991, Feliks Tych, à Varsovie, a publié un texte de 37 pages rédigé par Rosa en 1911 et destiné à Léo Jogichès et où elle expose ses conceptions de l’organisation du parti dans le cadre des batailles à ce sujet dans le POSDR auquel appartenait le parti polonais ; ce texte ne semble pas avoir été traduit en français. Enfin, sur la vie de Rosa Luxemburg pendant les périodes de la guerre et de la révolution allemande, on se tournera si possible vers une édition du récit qu’en a fait Mathilde Jacob14. Mais ce qu’aucun éditeur ne pourra restituer, c’est la voix de l’oratrice.

Jean Michel Kay.

1 John Peter Nettl, Rosa Luxemburg, version abrégée par l’auteur, 568 pages, 28 euros : http://atheles.org/spartacus/livres/rosaluxemburg/

2 272 pages, 22 euros : http://atheles.org/agone/rosaluxemburg/alecoledusocialisme/ [voir la note de lecture dans le même numéro de Critique Sociale]

3 384 pages, 29 euros.

4 Spartacus, 1970, 60 pages, 5 euros ; nouvelle édition, La Digitale, 1995, 75 pages, 7,32 euros.

5 Jean Picollec, 2002, 262 pages, 23 euros.

6 Une femme rebelle. Vie et mort de Rosa Luxemburg, Tallandier, 2011, 526 pages, 11,16 euros.

7 [Ou plutôt ce qu’il croit en comprendre, à partir d’une vision très superficielle… (note de Critique Sociale)]

8 Le Seuil, 2010, 330 pages, 19,80 euros. [voir notre note de lecture dans Critique Sociale n° 11, août 2010, pp. 9-10]

9 Im Lebensrauch, trotz alledem. Rosa Luxemburg. Eine biographie. Édition de poche Aufbau 2009, 688 pages, 12,95 euros.

10 Les partis politiques, éditions de l’Université de Bruxelles, 2009, 271 pages, 9 euros.

11 La social-démocratie allemande, Le Seuil, 1978, 524 pages. Uniquement dans les meilleures bibliothèques…

12 Institut d’allemand d’Asnières, 1985, 308 pages. Disponible en ligne en pdf pour 8 euros.

13 Traduction et présentation de Claudie Weill, Le temps des cerises, 2001.

14 En allemand : Von Rosa Luxemburg und ihre Freunden in Krieg und Revolution 1914-1919, in Internationale wissenschaftliche Korrespondenz zur Geschichte der deutschen Arbeiterbewegung, 1988 ; en anglais, Rosa Luxemburg, an intimate portrait, Lawrence and Wishart, 2000.

Contre l’austérité, pour une riposte internationaliste !

Conséquence de la crise du capitalisme, l’austérité est actuellement appliquée un peu partout dans le monde – les plus touchés étant les salariés, les chômeurs, les jeunes, et plus généralement les classes populaires. A cela s’ajoute le projet de traité ou de pacte budgétaire européen, qui est en cours d’adoption. Ce serait une nouvelle aggravation de l’austérité généralisée : il est donc important de le combattre. Mais il faut noter que l’austérité est imposée avec ou sans ce traité, puisque même les Etats non-signataires, comme la Grande-Bretagne, appliquent l’austérité. Les véritables carcans sont le mode de production capitaliste, l’aliénation et l’exploitation par le travail contraint, et l’organisation hiérarchique de la société.

De notre point de vue internationaliste, l’Union Européenne n’est pas « trop » supranationale : ce sont les chefs d’Etat qui impulsent les politiques communes européennes, qui sont aussi néfastes aux travailleurs que ce qu’ils appliquent chacun dans leur pays. Contre la violence sociale qui se développe, il faut en finir avec le principe de compétition et privilégier partout la coopération. L’intérêt des travailleurs est commun quel que soit le pays où l’on se trouve.
Il existe actuellement des tentations de repli, en particulier nationaliste. Ces dérives ne peuvent qu’être nuisibles aux travailleurs : c’est unis en tant que classe sociale, par-delà les frontières, que nous pourrons être forts. Bien avant que les premières bases de l’UE ne soient créées, les courants révolutionnaires internationalistes militaient déjà pour les « Etats-Unis socialistes d’Europe » – comme premier pas vers un monde sans frontière ni Etat, libéré du capitalisme. Aujourd’hui plus que jamais, les mouvements sociaux ont tout intérêt à lutter ensemble, au niveau européen et mondial.

L’urgence est d’organiser la lutte sociale à la base pour lutter contre le chômage et la précarité, pour une autre société. Dans l’immédiat, il faut imposer la hausse des salaires partout en Europe et ailleurs. Une étape en ce sens pourrait être la création de comités de lutte unitaires, organisés par zone géographique, fonctionnant sur le principe de la démocratie directe – car un mouvement est d’autant plus fort qu’il vient de la base, et qu’il est effectivement dirigé par la base. Des échanges réguliers d’informations avec les comités des autres villes et des autres pays devraient alors être mis en place.
Plus largement, les solutions à la crise économique comme à la crise écologique ne pourront être ni capitalistes, ni nationales. L’issue réelle ne peut advenir que par un mouvement mondial contre ce système d’exploitation des êtres humains et de la nature, contre l’aliénation du travail contraint, contre l’organisation hiérarchique : contre le mode de production capitaliste, pour la démocratie sociale.

Solidarité avec les mineurs en lutte en Afrique du Sud, à bas la répression meurtrière !

Ce que nous rappelle la nouvelle horrible de la mort de trente-quatre mineurs en grève en Afrique du Sud, tombés sous les balles de la police, c’est d’abord que le capitalisme est un système meurtrier, qui peut s’appuyer sur la violence la plus brutale si besoin est. Y compris dans un cadre dit « démocratique ». L’Afrique du Sud est depuis les années 90 un État dirigé par l’ANC, le mouvement qui s’était imposé comme principale force de lutte contre l’Apartheid, le système de ségrégation raciale qui avait été mis en place dans les années 50, et qui privait de tout droit la majorité noire de la population. Victorieux électoralement à partir de 1994, l’ANC gouverne l’Afrique du Sud depuis que le droit de vote a été élargi à l’ensemble de la population.

Ce que l’histoire récente de l’Afrique du Sud nous montre, c’est que les partis qui se réclament des travailleurs sont la plupart du temps des bureaucraties avides de pouvoir. L’ANC n’a pratiquement rien changé à la situation misérable de la majorité noire de la population en presque vingt ans, comme on peut le voir dans les images terribles des hostels où vivent les mineurs de Marikana, loin de leurs familles. Les cadres de l’ANC, noirs, métis ou blancs, ont été intégrés dans le système capitaliste Sud-Africain et forment désormais une nouvelle élite, qui vit dans les mêmes quartiers, envoie ses enfants dans les mêmes écoles que l’ancienne élite blanche, et roule dans les mêmes BMW, comme on peut le voir dans les reportages du photographe Martin Parr. C’est la seule différence réelle entre avant et après la fin de l’Apartheid : certains politiciens noirs ou métis, leur familles et leurs amis sont devenus des bourgeois comme les autres, et dirigent les entreprises et les institutions d’un pays extrêmement riche en matières premières et rares. Les pauvres sont restés pauvres, et même si leur situation est enviable comparée à celles des populations des pays de la région, elle reste misérable, une bonne partie des Sud-Africains n’ayant par exemple pas l’eau courante à la maison. Les mineurs en grève de Marikana se sont mis en lutte pour des augmentations de salaires, au moment où la société qui les emploie annonce des profits records. Le massacre du 16 août, loin de les faire reculer, a au contraire étendu le mouvement à d’autres sites. S’il fallait une preuve du fait que presque rien n’a changé en Afrique du Sud depuis l’arrivée au pouvoir de l’ANC, signalons simplement que les mineurs survivants de la fusillade ont tous été arrêtés et détenus plusieurs semaines au nom d’une loi de 1956 (doctrine dite de common purpose) qui permet d’arrêter toute personne se trouvant sur les lieux d’une confrontation avec la police et de l’accuser de tous les méfaits commis. En bref, ceux qui n’ont pas été massacrés ont été accusés d’avoir tué leurs camarades abattus par les policiers grâce à une « loi » datant de l’Apartheid, que l’ANC n’a jamais abrogée.

La lutte contre l’ignoble régime de l’Apartheid a été menée par un parti, l’ANC, qui a pris soin d’avaler ou de détruire tout mouvement dissident, comme par exemple le PAC (Pan African Congress, qui n’était guère différent). La figure héroïque de Nelson Mandela ne doit pas cacher que l’ANC est, et demeure un parti séparé des masses, qui a forgé dans la lutte clandestine une hiérarchie de pouvoir, un appareil, qui ne demandait qu’à remplacer l’État de l’Apartheid, un peu comme le FLN algérien s’est assis dans les fauteuils des colons. Il a en fait été intégré à cet État alors même que l’Apartheid était défait. L’ancienne élite blanche a avalé la nouvelle élite noire et métisse, pour ne plus laisser qu’une seule et même élite « arc-en-ciel » dans laquelle on ne peut plus trop dire qui est qui, comme entre les cochons et les humains à la fin de la Ferme des animaux de George Orwell.

Ce que montre donc le massacre de Marikana, c’est que les problèmes en Afrique du Sud comme ailleurs sont bien des rapports entre des classes, et non des affaires de couleur de peau. Parmi les policiers du gouvernement « démocratique » de l’ANC qui ont tiré sur les grévistes devant les caméras du monde entier, il y avait des noirs et des blancs, comme par ailleurs à l’époque de l’Apartheid. Et une partie des travailleurs pauvres du pays sont des blancs, souvent néerlandophones, comme les habitants du quartier délabré des musiciens de Die Antwoord. En Afrique du Sud comme ailleurs, les travailleurs sont des gens qui viennent d’un peu partout, qui font face à des capitalistes qui sont tout aussi « arc-en-ciel » qu’eux, qu’ils le veuillent ou non ! Il n’y a pas de voie politique « raciale », « nationale » ou « religieuse » pour les travailleurs, qui n’ont pas de patrie, de chapelle ou de couleur, à part celle du drapeau rouge de la révolution.

Il est temps pour les travailleurs du sud de l’Afrique de s’unir dans des mouvements autonomes, à la base, indépendants des bureaucraties syndicales et politiques qui ont dominé la longue période de décolonisation. Ces mouvements nouveaux devront affirmer la centralité des questions sociales, parce que la lutte pour la démocratie est aussi la lutte pour l’égalité réelle, et non seulement formelle : le vieux slogan « One man, one vote » n’aura de réalité que par la transformation de la société, par le contrôle effectif de la population sur la production et la répartition des richesses, sur la construction de logements décents, l’accès à l’éducation et à la santé pour tous, dans ces pays ravagés par l’épidémie de sida. Et c’est bien une transformation qui dépasse les cadres « nationaux » hérités de l’époque où la région était divisée en colonies des différentes puissances européennes, car nombre de mineurs de Marikana sont issus d’autres pays du sud de l’Afrique comme le Mozambique. Comme pour les « révolutions arabes », tout reste à faire, car pour l’instant la situation est dominée par des partis-États dont le rôle est de gérer plus ou moins de la même façon l’exploitation des hommes et de la terre. Le droit de vote n’est une avancée que s’il permet de se libérer du joug des capitalistes, fussent-ils « arc-en-ciel ». Et cela ne pourra être l’œuvre que des travailleurs eux-mêmes, et non de partis qui se réclament d’eux pour ensuite envoyer leur police « démocratique » tirer sur les manifestations de grévistes.

Tract diffusé par Critique Sociale le 8 septembre près de l’ambassade d’Afrique du Sud

Combattons l’austérité sauce Hollande

Le soir de son élection, le 6 mai dernier, François Hollande a déclaré que ce vote était dirigé contre l’austérité1. Puis, il a tout naturellement appliqué une politique d’austérité – sans employer le mot (et, malgré tout, en supprimant certaines des mesures les plus injustes prises par le gouvernement précédent).

C’est la sauce Hollande : l’accompagnement change, mais le plat d’austérité – qu’on veut nous faire avaler de force – demeure. Loin d’avoir tiré les leçons de la défaite du sarkozysme, la droite poursuit pour sa part sa surenchère déconnectée de la réalité, qui crée de nouvelles tensions.

Mais le problème n’est pas l’individu François Hollande, ou tout autre politicien, ni même les institutions spécifiques de la france ou de l’Union européenne : on retrouve en fait la même situation actuellement partout dans le monde.

Plus largement, la tendance est à la réduction des droits sociaux et des services publics, ce qui était déjà avant la crise l’objectif des partisans du « libéralisme économique »2. Sans intervention des travailleurs pour l’empêcher, les saignées sociales se poursuivront. Le capitalisme est actuellement incapable de proposer une perspective – même socialement contestable ! – de résolution de la crise économique et sociale, dont il est la cause3. Or, la situation est explosive : le chômage est toujours en hausse4, et l’austérité se poursuit contre les classes populaires.

Cette politique violente a des conséquences dramatiques. Le 16 août, la police a tiré sur des mineurs en lutte pour des hausses de salaire en Afrique du Sud, faisant au moins 34 morts, tués au nom du profit. Une fois de plus, le capitalisme tue. Début août, un allocataire du RSA est mort en banlieue parisienne après s’être immolé par le feu dans les locaux de sa CAF, suite à la suspension de son allocation. Les politiques de « chasse aux chômeurs » et de « chasse aux allocataires » ont bel et bien des conséquences comme celle-ci, même si la plupart du temps elles ne sont pas aussi spectaculaires et donc non médiatisées.

De plus, le gouvernement n’a aucune solution face aux nombreux plans de licenciements collectifs qui sont en cours, annoncés, ou à venir. Si elles s’unifient et s’élargissent, les luttes des travailleurs visés pourraient être le point de départ d’une remise en cause plus large du système. Un communiqué commun d’organisations d’extrême gauche5 va dans ce sens. Mais il ne faudrait pas se contenter simplement de communiqués : ces organisations pourraient par exemple impulser la création de comités de lutte unitaires, organisés par zone géographique.

Car une véritable solution ne peut venir que de la base, pour inventer un autre système social. L’organisation actuelle de la société, économique et politique, ne permet pas de sortie prévisible de la situation de crise subie par les classes populaires du monde entier depuis 4 ans. L’alternative pragmatique pour sortir de cette impasse, c’est de prendre nous-mêmes en mains nos affaires.

Dans l’immédiat, il s’agit de lutter contre les mesures d’austérité prises par le gouvernement Hollande-Ayrault. Plus largement, au niveau mondial des voix s’élèvent pour exiger cette mesure générale : cesser de rembourser les dettes, ce qui implique d’abord un véritable rapport de force, et ensuite d’en finir avec le système bancaire lui-même.

Le pacte budgétaire européen, dit aussi « traité Sarkozy-Merkel », qui est désormais soutenu par le gouvernement Hollande-Ayrault, devrait être voté en france début octobre. Il s’agit d’une avancée de plus pour l’austérité. Mais plus fondamentalement, les véritables carcans ne sont pas tel ou tel traité : ce sont le mode de production capitaliste, l’aliénation et l’exploitation par le travail contraint, et l’organisation hiérarchique de la société.

Contre la fausse unification européenne proclamée par les chefs d’Etat, et qui n’est en fait que le prolongement des politiques anti-sociales qu’ils mènent chacun dans leur pays, il nous faut construire une Europe des travailleurs, pour aller vers un monde sans patrie ni frontière.

Les problèmes de fond ne se résoudront pas en changeant de gouvernement, on le voit bien. Une lutte victorieuse ne pourra qu’être révolutionnaire et internationale, pour et par la démocratie sociale.

1 « Dans toutes les capitales, au-delà des chefs de gouvernement et des chefs d’Etat, il y a des peuples qui grâce à nous espèrent, regardent vers nous, et veulent en terminer avec l’austérité. » (discours place de la Bastille).

2 Voir « L’absurdité du « libéralisme économique«  », Critique Sociale n° 3, décembre 2008, pp. 8-10.

3 On pourrait également développer la question écologique, qui apparaît comme impossible à résoudre sans sortir du mode de production capitaliste.

4 Au sein de l’Union européenne, le taux de chômage est passé en un an de 9,6 % à 10,4 % (chiffres Eurostat). Le nombre officiel de chômeurs dans l’UE est de 24 millions.

5 Alternative Libertaire, Fédération Anarchiste, Mouvement des Objecteurs de Croissance, et Nouveau Parti Anticapitaliste, le 11 juillet 2012 : npa2009.org/content/conférence-sociale-communiqué-commun-dal-fa-moc-npa

Un livre d’A. Bihr sur les rapports de classes

Alain Bihr, Les Rapports sociaux de classes, Editions Page Deux, 2012, 140 pages, 9,50 euros.

 

Ce livre constitue une initiation à l’analyse théorique des rapports de classes. Alain Bihr explique clairement qu’il s’inspire des analyses de Karl Marx, sans dogmatisme ni exclusive. Il développe les éléments qui fondent l’existence des classes sociales : le travail salarié, le mécanisme de la production de plus-value. Les rapports de classes sont donc principalement « des rapports d’exploitation, de domination et d’aliénation » (p. 17). Rappelant en particulier le constat de la lutte des classes, l’auteur explicite les différentes formes qu’elle prend, le rôle de l’Etat, etc. L’Etat est un produit de la lutte des classes ; cependant il influe également sur celle-ci, par différentes modalités qui sont détaillées par l’auteur (pp. 79-90).

En définitive, les rapports sociaux de production « mettent en jeu l’organisation de l’ensemble des fonctions sociales, de l’ensemble des activités nécessaires à la reproduction matérielle, institutionnelle et symbolique de la société et, en définitive, le pouvoir politique. » (pp. 28-29).

Alain Bihr expose ensuite ce qu’il considère être les projets de société correspondant à chaque classe sociale : le libéralisme pour la classe capitaliste, le corporatisme pour la petite-bourgeoisie, le « social-étatisme »1 pour l’encadrement, et le communisme pour le prolétariat.

Le communisme, qui correspond ici au socialisme au sens réel du terme (c’est-à-dire comme alternative à la société capitaliste), est notamment caractérisé par l’auteur comme « la fin du capital et du travail salarié par la socialisation des moyens de production, la fin des rapports marchands et monétaires ». Il s’agit pour le prolétariat de « transformer les moyens sociaux de production en propriété sociale et de les faire fonctionner, selon des plans concertés et à l’intérieur d’unités de production autogérées, de manière à satisfaire les besoins individuels et collectifs de l’humanité au moindre coût en termes de dépense de travail humain et d’empreinte écologique. » Cette nouvelle société entraînerait la fin des classes sociales, le « véritable sens du communisme » étant « la réalisation de la tendance à la communauté humaine […] sous la forme de la recherche d’un monde où n’existeraient ni propriété, ni frontière, ni Etat, pour séparer les hommes entre eux. » (pp. 119-120)

Cet ouvrage nous rappelle que les rapports de classes sont les rapports sociaux fondamentaux qui structurent la société actuelle. On peut regretter par contre que le style parfois trop universitaire alourdisse la lecture.

Peu de nouveauté donc, mais de très utiles rappels pour comprendre, analyser, et participer à la transformation de la société.

1 Que nous appellerons plutôt capitalisme d’Etat.

Entretien avec Charles Reeve

Tu as écrit plusieurs livres sur le capitalisme d’État chinois. La Chine est devenue une puissance commerciale dans le capitalisme mondialisé. Certains expliquent simplement sa force par la non-convertibilité de sa monnaie et son régime répressif. Les luttes ouvrières s’y développent pourtant, ou en tout cas on en entend davantage parler. En l’absence de syndicalisme indépendant, s’agit-il toujours de grèves sauvages ou la situation est-elle plus complexe ? S’agit-il toujours de luttes cantonnées à une seule entreprise ou y a-t-il des formes de coordination, ou simplement d’extensions, à des branches ou des villes ?

Brève mise au point… Il peut y avoir syndicalisme indépendant et grèves sauvages. Une grève est sauvage par rapport à la stratégie de la bureaucratie syndicale, fut-elle indépendante des partis. Et un syndicat indépendant qui fonctionne selon le principe de la négociation et la cogestion, est opposé à toute action autonome des salariés pouvant déranger sa nature « responsable » et « réaliste ». La grève sauvage est une action qui montre que les intérêts des travailleurs ne coïncident pas nécessairement avec les objectifs du syndicat, institution négociatrice du prix de la force de travail. Inversement, il y a eu dans l’histoire du mouvement syndical, aux États-Unis et en Afrique du Sud par exemple, des grèves sauvages sur des objectifs réactionnaires, parfois même racistes.

En Chine, la situation est certes complexe. Le syndicat unique (ACFTU, All China Federation of Trade Unions), est lié au parti communiste et a joué pleinement son rôle de police de la classe ouvrière pendant le maoïsme et après. Depuis l’ « ouverture » (au capitalisme privé), il est devenu une gigantesque machine de gestion de la force de travail au service des entreprises, y compris les entreprises privées étrangères dans les Zones Économiques Spéciales. Il est totalement discrédité auprès des travailleurs. Il est perçu à la fois comme la police et un appendice de la direction des entreprises. Depuis quelques années, la bureaucratie du Parti communiste a fait des efforts pour restituer au syndicat unique un semblant de crédibilité. Ainsi, par exemple, des campagnes démagogiques furent lancées pour « organiser » les mingong, c’est-à-dire pour introduire un certain contrôle du parti dans ces communautés ouvrières marginalisées, des immigrés de l’intérieur sans papiers, à l’intérieur de leur propre pays. Tout cela fut sans effets ni suites et l’image de l’ACFTU auprès des travailleurs n’a pas changé. Parfois, le pouvoir central fait pression pour que les instances de l’ACFTU se positionnent contre telle ou telle direction d’entreprise à capitaux étrangers. Puis, dans des luttes récentes, on a vu à nouveau les nervis du syndicat attaquer des grévistes et des piquets en défense de ces mêmes entreprises. Preuve que cette organisation reste, par sa nature, foncièrement réactionnaire et du côté du pouvoir, de tous les pouvoirs.

Curieusement, certaines organisation d’esprit syndicaliste indépendant, tels le China Labour Bulletin (Hongkong) continuent, contre vents et marées et à l’encontre de ce qu’ils analysent eux-mêmes, à parler d’une possible transformation du syndicat unique dans un « vrai syndicat » de type occidental. Ils s’appuient sur l’attitude de quelques bureaucrates locaux et régionaux (surtout dans le sud, le Guangdong) qui tentent de jouer un rôle négociateur afin de déminer la situation explosive existante. Les militants de ces organisations indépendantes (comme le China Labour Bulletin) sont imprégnés de la vision traditionnelle du mouvement ouvrier. Pour eux l’organisation « naturelle » des travailleurs est le syndicat et seul le syndicat peut exprimer la conscience ouvrière, qui, sans l’aide des « politiques », ne peut dépasser la conscience trade-unioniste. On connaît le discours. Ils en sont encore aux valeurs et principes du vieux mouvement ouvrier qui se rattache à l’idée social-démocrate d’antan.

En Chine, il n’y a pas de syndicalisme indépendant et il n’y en aura pas tant que la forme politique du Parti-État perdurera. Vu la force du mouvement gréviste depuis maintenant des années, l’absence d’organisations créées à partir de la base témoigne du degré de répression du pouvoir. Et toutes les grèves sont par définition sauvages, puisqu’elles doivent se faire hors de l’autorisation et du contrôle de l’ACFTU. Or, tout mouvement, toute lutte, impliquent une organisation, principe de lutte ouvrière. En Chine on se trouve face à des organisations éphémères, des comités de grève informels, animés par les travailleurs(euses) les plus militant(e)s. Ces organisations disparaissent toujours après la lutte. La plupart du temps, ces travailleurs plus actifs et courageux payent de leur personne, ils sont arrêtés, disparaissent dans l’univers carcéral. Il semble que, depuis un certain temps, le pouvoir est plus tolérant, moins féroce dans la répression. Ces organisations informelles ne sont pas reconnues mais on les réprime moins. Ce changement d’attitude est à mettre au crédit de la crise profonde et complexe de la classe politique chinoise, de ses divisions internes. Une des facettes de cette crise est la fracture existante entre les pouvoirs locaux et le pouvoir central, ce dernier allant jusqu’à soutenir parfois les grévistes pour mieux affaiblir les potentats locaux. De leur côté, les grévistes tentent aussi de jouer sur ces divisions et antagonismes pour obtenir satisfaction. Et le syndicat unique traversé par les divisions fractions du pouvoir politique est d’autant plus paralysé.

La dernière tentative de création d’une structure ouvrière permanente, d’esprit syndicaliste et indépendante du parti communiste, date de 1989, lors du Printemps de Pékin, avec la constitution de l’Union Autonome des Ouvriers. Le massacre de Tian’anmen, le 4 juin, frappa tout particulièrement ses militants (Charles Reeve et Hsi Hsuan-wou, Bureaucratie, bagnes et business, Insomniaque, 1997).

Il existe aujourd’hui un réseau d’ONG, souvent créées à Hong Kong, qui comblent le vide et jouent un rôle syndical, en évitant précautionneusement toute confrontation politique avec le pouvoir. (Pun Ngai, Avis au consommateur, Insomniaque, 2011)

Jusqu’à très récemment, les luttes ouvrières restaient isolées à des entreprises ou régions. Il faut pourtant relativiser cet isolement et reconnaître que la situation change. Isolement ne veut pas dire séparation. Il y a une unification qui se fait par les revendications communes, par la conscience de partager l’énorme mécontentement social, d’appartenir à la société des exploités, de s’opposer à la mafia du pouvoir et des capitalistes rouges. Le rôle des nouvelles technologies, de la blogosphère en particulier, est primordial (Les mots qui font peur, Insomniaque). On serait presque tenté de dire que les informations circulent aujourd’hui plus vite en Chine que dans les sociétés de « libre information » comme les nôtres, où à force de pouvoir tout dire et tout savoir on ne dit rien et on ne sait rien. Où l’information est soumise au consensus de ce qui est « important », ce qui est considéré « information ». En Chine, par le réseau des nouvelles technologies, une lutte importante, une émeute populaire, des manifestations contre une usine polluante, sont rapidement partagées par des centaines de milliers d’autres travailleurs.

Il est rare qu’il y ait des « formes de coordination » et, surtout, elles restent totalement clandestines. On peut, par contre, constater aujourd’hui une nouvelle tendance dans ces luttes : leur extension. Depuis quelque temps, les luttes sortent rapidement des entreprises et s’attaquent aux lieux du pouvoir local, mairies, siège du parti, police, tribunaux.

On constate aussi une extension des luttes qui se généralisent dans des zones industrielles. La solidarité de classe augmente et des travailleurs se déplacent pour prêter main-forte à ceux qui se battent ailleurs. La présence des mingong, communautés de travailleurs sans droits, violemment exploitées, joue un rôle important dans cette extension. C’est un processus en cours, vécu très consciemment, et qui est très politique au sens qu’il dépasse rapidement les revendications immédiates et affronte les organes de répression et de décision de la classe dirigeante. Politique aussi dans le sens que ces luttes sont porteuses d’un désir d’une société différente, d’une société non inégalitaire, non répressive, non contrôlée par la mafia du parti. Certes, le projet démocratique parlementaire de type occidental, défendu par des courants dissidents peut s’y enraciner. C’est inévitable et c’est logique. Qu’il puisse s’imposer, scellant toute perspective d’émancipation sociale, c’est aussi possible. Tout dépend, en dernier ressort, de l’ampleur des mouvements sociaux et de leur radicalité.

Dans la notice biographique sur Paul Mattick (père) que tu publies dans « Marxisme, dernier refuge de la bourgeoisie ? », tu parles d’un « épuisement du projet keynésien ». C’est un peu ce que disait aussi Pierre Souyri dans son livre, également posthume et inachevé, « La Dynamique du capitalisme au XXe siècle » : l’utilisation de l’Etat pour « apaiser » la lutte des classes et dynamiser l’investissement, et la production par ses commandes, n’a pas survécu aux lendemains de la crise pétrolière et à la mobilité mondialisée du capital. L’Etat semble désormais la proie au lieu d’être le renfort. Mais ne voit-on pas des signes d’essoufflement du projet néo-libéral qui a succédé au projet keynésien : les populations résistent aux excès de privatisations des services et les capitalistes hésitent sur le capital fictif depuis la crise de 2008 ?

C’est une excellente idée de partir de Paul Mattick (1904-1981) pour reparler de Pierre Souyri (1925-1979). Deux théoriciens proches, malgré des parcours différents, construits dans des contextes historiques différents. Les deux sont assez peu connus, presque jamais étudiés, voire ignorés, en dehors des petits cercles radicaux. Souyri l’est encore moins que Mattick, même s’il a eu un parcours universitaire après sa participation à Socialisme ou Barbarie (où il signait Pierre Brune). Souyri était sensible aux idées de Mattick, dont il était un lecteur attentif. Son livre posthume La Dynamique du capitalisme au XXe siècle (Payot, 1983) est passé quasi inaperçu à sa parution et n’est presque jamais cité.

Mattick et Souyri partagent une même théorie de la crise capitaliste, fondée sur la question de la baisse de rentabilité du capital et des difficultés d’extraction de la plus value nécessaire à l’accumulation. L’un comme l’autre considéraient que, et au contraire de ce qu’ont défendu la plupart des courants du marxisme radical (par rapport à la social-démocratie), le problème auquel se heurte l’accumulation capitaliste est celui de l’extraction de la plus value et non celui de sa réalisation. Ils se sont démarqués des sous-consommationnistes, qui étaient et restent pour l’essentiel des marxistes keynésiens… ou des keynésiens marxistes. On s’aperçoit ainsi que les idées défendues par Mattick font partie d’un courant plus large, qui intègre entre autres, Souyri en France et Tony Cliff en Grand-Bretagne.

Souyri voyait dans la crise pétrolière de 1974 le signe d’un renversement du cycle d’accumulation capitaliste de l’après guerre (« La Crise de 1974 et la riposte du capital », Annales, n°4, 1983). Dans Le Jour de l’addition (Insomniaque, 2009 ; une version élargie de ce texte est parue aux Etats-Unis en 2012, chez Reaktion Books et en Allemagne, aux Edition Nautilus), Paul Mattick fils (qui était, lui aussi, compagnon en politique de son père, un autre point commun avec Souyri père et fils…) montre également comment la crise de 1974 fut un tournant à partir duquel le capitalisme a cherché à surmonter sa crise de rentabilité par un recours constant et croissant à l’endettement.

Pour Souyri, le marxisme classique (la social-démocratie et sa gauche bolchevik) a sous-estimé les transformations du capitalisme et sa capacité à intégrer la classe ouvrière. De son côté, Mattick n’a cessé d’analyser le rôle qu’ont joué les organisations du marxisme classique dans cette intégration. Le débat sur la fonction et les limites du keynésianisme part du constat de cette sous-estimation. Souyri s’est intéressé à la question du passage au capitalisme planifié, où l’Etat interviendrait non seulement pour corriger les déséquilibres de l’accumulation mais aussi pour les prévenir, l’idée d’une dynamique qui mènerait à une économie rationalisée. C’était, on le sait, l’idée partagée par des éminents théoriciens de la social-démocratie, dont Hilferding. Pour Souyri, ce passage rendait nécessaire l’intégration capitaliste du prolétariat, car la persistance de la lutte de classe rendait impossible la planification. C’est pourquoi, dans les années 70, il pensait pouvoir conclure que ce passage, cette capacité de l’Etat à planifier l’économie, ne se ferait pas. Comment peut-on confronter cette idée avec la période actuelle ? Plus qu’intégré, le prolétariat est aujourd’hui défait par les mesures de restructuration capitaliste, et, pourtant, la classe capitaliste ne souscrit pas à ce projet de rationalisation de l’économie ; plutôt elle est revenue à l’idée du laisser faire, de la main invisible du marché. Il importe alors de replacer la question sur un autre plan. Ce que faisait Souyri, pour qui, au delà des antagonismes de classe, il y a « un problème plus fondamental : celui de la rentabilité du capital et de son déclin. » (La dynamique du capitalisme au XXe siècle, p.29). Souyri constatait d’ailleurs que l’action régulatrice de l’Etat n’a été possible qu’en période de croissance et que, dès que la croissance a été rompue, les limites de l’intervention de l’Etat deviennent visibles, « …les premiers symptômes de déstabilisation du système, permettent de s’apercevoir que les vraies barrières auxquelles se heurte l’accumulation continue du capital sont celles-là mêmes qui limitent l’extraction d’une quantité suffisante de plus value » (p.30). « La crise de 1974 fait nettement apparaître que la planification d’une croissance continuelle est un mythe qui s’effondre aussitôt que le taux de profit se contracte » (p.38).

C’est donc dans le problème de la rentabilité et de la baisse tendancielle du taux de profit du secteur privé, qu’il faut chercher l’épuisement du projet keynésien, de ses velléités à réguler le capitalisme. Ici Souyri se trouve en convergence avec l’analyse des limites de l’économie mixte faite par Mattick. Pour Souyri comme pour Mattick, « la rentabilité du capital privé a subi une érosion graduelle qui lui a enlevé sa capacité d’auto-expansion » (p.35). Ce que Keynes reconnaissait lui aussi, tout en prétendant y apporter une « solution » capable d’éviter une possible rupture sociale et ses dangers révolutionnaires. Or, argumente Mattick, cette « solution », l’interventionnisme économique, fait disparaître les conditions mêmes qui la rendaient efficace, se révèle être un nouveau problème. L’accroissement de la demande par l’intervention de l’Etat agit sur la production globale sans parvenir à restaurer la rentabilité du capital privé et entraîner durablement l’accumulation ; augmente l’endettement et pèse d’autant plus sur l’insuffisance des profits privés.

Aujourd’hui, alors que les effets d’une profonde crise du capitalisme sont vécus au quotidien, les débats sur la nature de la crise sont rares ou confinés à des milieux confidentiels. On continue à parler de « crise monétaire » sans l’expliquer. La critique du keynésianisme est essentiellement portée par les néo-libéraux. Et les voix qui se démarquent du discours officiel viennent d’économistes néo-keynésiens. C’est le cas, en France, du cercle Les économistes atterrés, ou encore de Frédéric Lordon, dont les discours prennent une place centrale dans la mouvance post ATTAC et dans Le Monde Diplomatique. Dans un de ses derniers articles, Lordon propose « un grand compromis politique, le seul qui puisse rendre le capitalisme temporairement admissible, en fait le minimum que devrait revendiquer une ligne social-démocrate un peu sérieuse (…) », lequel se résumerait pour l’essentiel à l’acceptation de la déstabilisation créée par le capitalisme en échange d’un engagement des capitalistes à « assumer les dommages collatéraux », « faire enfin payer au capital le prix des désordres qu’il recrée indéfiniment dans la société par le travail sans fin de ses déplacements et de ses restructurations. ». Ce « grand compromis » néo-social démocrate serait une pâle copie de ceux du passé ; il ne s’agit même plus de « corriger » ou « prévenir » les crises, mais de « vivre avec » et de « payer pour les désordres » engendrées par le système. (Frédéric Lordon, « Peugeot, choc social et point de bascule », Le Monde Diplomatique, août 2012). Face à cette déliquescence programmatique de la « gauche » on mesure l’importance de l’œuvre de Paul Mattick, sa critique du keynésianisme d’un point de vue anti-capitaliste.

Souyri écrit : « Entre une économie où le secteur public est limité et subordonné au capitalisme des monopoles et une économie où le secteur étatisé devient prédominant tandis que le secteur privé tend à devenir résiduel, il existe une différence quantitative qui tend à devenir une différence qualitative. La société bourgeoise ne peut pas entièrement étatiser l’économie sans cesser d’être la société bourgeoise. » (Ibid, p.18).

Ce débat sur la dynamique du capitalisme et l’évolution possible vers une forme de capitalisme d’Etat est aussi présente dans l’œuvre de Mattick. Lequel considérait aussi que les limites de l’économie mixte peuvent poser, à terme, le problème de l’expropriation du capitalisme privé par les prélèvements de l’Etat, transferts des profits privés vers le secteur public. Cette dynamique ne peut que rencontrer l’opposition de la classe bourgeoise. Et la « différence qualitative » soulève une question politique majeure. Le néo-libéralisme est aujourd’hui une réaction idéologique militante à cette tendance et à ce danger. Une reconnaissance par les économistes bourgeois des limites de l’économie mixte. Pourtant, et malgré l’impact de ce discours anti-keynésien, le niveau de l’intervention d’Etat n’a jamais été si élevé depuis la fin de la deuxième guerre. Et, comme le soulignait Mattick, toute diminution de cette intervention ramène les économies vers la récession. L’essoufflement du projet néo-libéral se retrouve dans cette marge étroite, entre cette absence de « capacité d’auto-expansion » du capitalisme privé et l’impossibilité de continuer à accroître l’intervention de l’Etat dans l’économie.

Ceci étant, ce danger qui menace la société bourgeoise explique que les capitalistes privés ne peuvent pas temporiser face aux tendances interventionnistes. Et que les tendances politiques néo-libérales ne désarment pas. Il en va, à terme, de la survie de la classe bourgeoise. L’Etat ne devient pas leur proie, il reste leur institution politique, dont ils se servent pour piller l’ensemble de l’économie, pour sauvegarder et faire fonctionner les réseaux de spéculation, s’approprier les profits sans pour autant relancer l’accumulation. On peut néanmoins imaginer l’avènement d’une situation de soulèvement social face à laquelle la seule façon de préserver le mode de production capitaliste serait un retour à l’interventionnisme généralisé, à une étatisation de l’économie, où même la bourgeoisie se rangerait tactiquement derrière un programme « socialiste d’Etat ». Donnant une fois de plus du sens à la phrase de Rosa que Mattick a repris en exergue dans son dernier livre, « La classe bourgeoise dispute son dernier combat sous un drapeau imposteur : le drapeau de la révolution elle-même. » Mais le drapeau de la social-démocratie, du capitalisme d’Etat masqué en « socialisme possible », est lui-même aujourd’hui bien discrédité. La social-démocratie s’est, elle-même, fourvoyée dans les marais du néo-libéralisme. On peut alors espérer que, vu l’état de développement des sociétés et l’expérience historique accumulée, une telle situation ouvrirait la voie à d’autres possibles, à une lutte vers l’émancipation sociale.

Nous n’en sommes pas là. Pour le moment les capitalistes s’acharnent à augmenter les taux d’exploitation dans l’espoir d’augmenter substantiellement les profits et inverser la tendance au désinvestissement. Mais, déjà en 1974, Souyri écrivait : « Une politique inconsidérée de réaction en matière de salaires pourrait bien avoir pour effet d’accumuler dans le prolétariat un désespoir et des colères dangereuses, sans pour autant modifier sensiblement le taux de profit d’une manière positive. » (« La Crise de 1974 et la riposte du capital », ibid). C’est la situation dans laquelle on rentre aujourd’hui. Si l’effondrement des économies s’approfondit il entraînera la désorganisation des sociétés. Les luttes sociales subiront, elles aussi, une modification qualitative. La résistance ne suffira plus, la subversion de l’ancien ordre social apparaîtra à certains comme une nécessité. Du point de vue du capitalisme, vu le stade d’accumulation auquel il est parvenu, pour rétablir la rentabilité il faudra plus que de la surexploitation, une destruction gigantesque de capital et de force de travail. Des guerres isolées, délimitées, comme celles qui se succèdent, ne suffiront pas, alors que le capitalisme, par sa technologie nucléaire, se trouve désormais devant sa capacité d’autodestruction.

Nous sommes à l’aube d’une longue période où le capitalisme prouve à nouveau sa dangerosité comme système. Les conséquences politiques nous sont encore impossibles à saisir. L’alternative, émancipation sociale ou barbarie se pose à nouveau à l’évidence. Les formes que prendra un possible mouvement émancipateur seront nouvelles. Comme celles de la barbarie politique, car même le fascisme du passé, système politique et social de la contre-révolution n’est plus d’actualité, variante totalitaire de l’interventionnisme d’Etat. Lire aujourd’hui Mattick et Souyri, entre autres, peut nous aider à mieux discerner où nous en sommes et les chemins à éviter.

Les mobilisations actuelles contre les mesures « d’austérité » – sous des formes diverses comme le mouvement « Occupy » aux Etats-Unis ou les « indignés » dans d’autres pays – constituent-elles selon toi une nouvelle forme de la lutte des classes ? Plus largement, comment analyses-tu les réactions des travailleurs face aux conséquences de la crise capitaliste, que les classes dirigeantes nous font partout subir ?

 On peut commencer par la fin. En Espagne, en 2011, les banques ont expulsé de leurs logements, avec l’aide de la police évidemment, entre 160 et 200 personnes par mois. Ces chiffres continuent d’augmenter. En même temps, le nombre d’expulsions empêchées par des mobilisations collectives a été de l’ordre d’une par jour. Si la disproportion est énorme il n’en reste pas moins qu’il existe un fort mouvement d’opposition aux expulsions. Il s’articule désormais avec le développement d’actions de travailleurs à la rue visant à occuper – « libérer » disent ceux qui les mènent – des immeubles vides appartenant aux Banques et sociétés immobilières. De grandes propriétés agricoles (appartenant à l’agro-industrie ou aux banques) commencent aussi à être occupées par des salariés agricoles et des chômeurs, surtout en Andalousie et dans la province de Cordoue. Ces actions directes sont exemplaires des nouvelles formes d’action menées par des travailleurs qui subissent directement les effets des politiques d’austérité. Le cas espagnol est sans doute celui en Europe où les luttes se radicalisent le plus. Et cette radicalisation, la popularité de ces actions, ne sauraient être séparées de l’impact des mouvements des Indignés, en Espagne le mouvement 15 M. Aux États-Unis, où le mouvement Occupy a été écrasé par une forte répression de l’Etat fédéral et des autorités locales, les groupes locaux qui continuent à se réclamer d’Occupy, s’investissent également dans la lutte contre les expulsions dans les quartiers populaires. Ces luttes se caractérisent par le fait qu’elles sortent du cadre purement quantitatif de la revendication immédiate. Elles vont à l’encontre du cadre légal et posent la question de la nécessaire réappropriation des conditions de vie par celles et ceux qui font fonctionner la société.

Les mouvements des Indignés ont fait leur chemin, avec des différences et des contradictions, selon les conditions spécifiques à chaque société. Ils sont chargés de contradictions et d’ambiguïtés, mais ils sont différents de ceux que nous avons vécu auparavant. Là où leur dynamique a été la plus forte, où le mouvement a réussi à garder durablement l’espace public, en Espagne et aux Etats-Unis, des divergences ont fini par prendre une forme organisée, entre réformistes et radicaux. Progressivement, cette dernière tendance, opposée à l’électoralisme et à la négociation, a investit son énergie et sa créativité dans des actions directes, comme celles du soutien à des grèves et occupations de logements vides, des actions contre les expulsions, contre les banques. Ils se démarquent des formes d’action précédentes, intègrent les impasses et défaites du passé récent, discutent les principes du compromis et des tactiques négociatrices. Très critiques de la classe politique et de la corruption qui lui est associée, ils questionnent – de façon plus ou moins extrême – les fondements même de la démocratie représentative. Ils cherchent de nouvelles voies, s’interrogent sur la priorité de l’affrontement physique avec les mercenaires de l’Etat et sont particulièrement sensibles à la nécessité d’élargir le mouvement. Ils doutent des projets d’aménagement du présent, rejettent la logique productiviste capitaliste actuelle et posent la nécessité d’une société différente (groupe Etcétera, « A propos du caminar indignado », Barcelone, mars 2012, publié dans Courant Alternatif, mai 2012). Ces préoccupations sont clairement antinomiques avec l’activité consensuelle et normative des institutions partidaires et syndicales traditionnelles. L’énergie créative dégagée par ces mouvements a permis leur extension sociale, parfois au-delà de ce qu’on pouvait prévoir. Un exemple récent, le grand mouvement étudiant qui vient de secouer la société québécoise, alors qu’il avait débuté avec de simples revendications corporatistes (Des casseroles en ébullition « La grève étudiante québécoise générale et illimitée : quelques limites en perspective » ).

Parmi les idées portées par ces mouvements celle de l’Occupation semble avoir rencontré un large écho. Ainsi que la proposition selon laquelle les intéressés doivent agir directement, par eux-mêmes, pour eux-mêmes, afin de résoudre leurs propres problèmes. L’insistance mise dans l’organisation de base a été un élément moteur de ces mouvements, par la constitution de collectivités non hiérarchiques, méfiantes des manipulations politiques, insoumises aux charismes de chefs. Lorsque la presse la plus consensuelle (Paris Match et Grazzia, pour ne citer que deux exemples récents…) s’intéresse aujourd’hui de façon paternaliste aux Indignés, c’est pour regretter qu’ils se soient éloignés de la vie politique traditionnelle et aient refusé de se donner des chefs, carences qui, bien évidemment, sont avancées comme la cause principale de leur échec.

Aux Etats-Unis l’impact du mouvement Occupy et de ses idées a été énorme et il est trop tôt pour en analyser la portée et la suites (Charles Reeve, « Occupy, cette agaçante interruption du « business as usual » ). Si, au départ, il a touché surtout les jeunes étudiants-travailleurs précaires, qui constituent désormais une fraction croissante de la « classe ouvrière » en termes sociologiques, le mouvement a très vite attiré à lui – comme en Espagne – la grande masse des éclopés du capitalisme contemporain, exclus, sans-abris et autres itinérants de la vie. En plusieurs grandes villes, ils constituaient, vers la fin, une partie importante des campements de rue. Mais Occupy a aussi captivé les secteurs les plus combatifs du mouvement ouvrier, interpellé les syndicalistes de base. Ceci dit beaucoup sur l’état de désarroi dans lequel se trouvent les travailleurs conscients de l’impasse du syndicalisme devant la crise et la violence de l’attaque capitaliste.

Le slogan « We are the  99% », au-delà de son sens simpliste et réducteur, a battu en brèche l’expression idéologique de « classe moyenne », catégorie dans laquelle on intègre tout salarié, travailleur, ayant un niveau de consommation (à crédit, bien sûr) moyen. Il a également dévoilé la tendance actuelle du capitalisme, la concentration de la richesse et du pouvoir dans une infime partie de la société. Ainsi, après Occupy, les concepts d’exploitation, de classe, de société de classe ont refait surface dans le discours public. Dans un vaste territoire-continent comme c’est le cas aux États-Unis, où les conflits, grèves, mobilisations étaient de plus en plus séparées les unes des autres, le mot Occupy constitue désormais une référence unificatrice dans toute lutte locale, sectorielle.

 L’occupation de la rue n’est pas l’occupation d’un lieu de travail. Mais, aux États-Unis et en Espagne, l’esprit d’Occupy et du 15M a de toute évidence contaminé le « monde salarié ». Il retrouve un écho chez des travailleurs conscients du fait que la lutte syndicale du passé est désormais sans prise sur le renversement, ou même le ralentissement, du mouvement du capitalisme et les décisions agressives des capitalistes. Le seul objectif qui a un sens dans le cadre de l’effondrement actuel de secteurs industriels est de créer par la lutte un rapport de force, d’obtenir un maximum d’argent de la classe capitaliste, de faire payer cher sa peau. La lutte des ouvriers de Continental a été, à ce titre, exemplaire. S’acharner à vouloir rendre viable telle ou telle entreprise, tel ou tel secteur, ne fait qu’endormir les victimes. L’idée d’« autogérer » une entreprise isolée apparaît encore plus dérisoire aujourd’hui face à la mondialisation du capitalisme. On verra quelle forme et contenu prendra la lutte à venir dans l’automobile français. Si elle pourra unifier d’autres luttes, d’autres secteurs où la classe capitaliste va frapper. Dans un premier temps le gouvernement et les syndicats se cantonnent à un discours de « restructuration », alors que le secteur automobile est soumis à une concurrence mondialisée dans des marchés saturés. Les militants de la gauche syndicale (la dernière tâche historique des trotskistes !), font ce qu’ils savent faire et qu’ils ont toujours fait : créer un comité de lutte, accéder aux comptes de l’entreprise et revendiquer l’interdiction des licenciements. Au-delà, ils n’ont rien à dire – ou ils s’interdisent de le dire pour des considérations tactiques – sur le sens social, humain et écologique, de la production automobile sur comment et pourquoi sauvegarder une telle logique, une production qui épuise les hommes et les sociétés.

 On peut, bien sûr, critiquer les mouvements des Indignés, souligner ses contradictions et ses ambiguïtés. Mais comment comparer ces mouvements qui ont secoué en quelques mois des sociétés modernes, avec l’état aphone des luttes ouvrières ? D’où il ne ressort actuellement, et pour cause, la moindre proposition alternative, la moindre idée d’un monde différent, si ce n’est des résistances et le souhait d’un retour au passé proche, celui-même qui a enfanté le désastre présent. Les mouvements Indignés sont-ils « une nouvelle forme de la lutte des classes » ? Ils sont, certainement, une forme de lutte qui est en rapport avec la période actuelle de la lutte des classes. Ils réveillent la société et les exploités les plus conscients aux dangers du mouvement du capitalisme, à la nécessité de dépasser la litanie classique de la revendication immédiate pour se poser des questions sur l’avenir de la société. Le mouvement ouvrier est vieux et ne peut offrir ni opposition ni alternative aux attaques capitalistes en cours. Il se meurt et il est vain de vouloir y remédier. Un nouveau mouvement doit se construire à partir des luttes de celles et ceux qui se démarquent des vieux principes et formes d’action. Ça prendra du temps. Occupy et le 15M, entre autres, ont tracé des chemins, indiqué des façons de faire. Le travail de la Taupe fera le reste. Ce n’est qu’un au revoir et les formes et contenus de ces mouvements réapparaîtront transformés, ailleurs et plus tard, dans d’autres mouvements avec des dynamiques nouvelles.

 Charles Reeve, 15 août 2012.

(entretien réalisé par Stéphane Julien et Marie Xaintrailles)

Pourquoi nous soutenons la lutte du Printemps érable

Depuis plusieurs mois, les étudiants au Québec mènent une importante lutte contre la hausse des frais d’inscription. Cette mobilisation, qui a donné lieu à d’historiques manifestations de masse, est en butte à une forte répression du pouvoir, qui a même fait passer au mois de mai une loi spéciale – la « loi 78 » – qui n’a pour but que de tenter de tuer le mouvement. Ce texte antidémocratique qui supprime purement et simplement le semestre de grève et tend à interdire tous les rassemblements de protestation, a mis le feu aux poudres et déclenché un mouvement social qui dépasse désormais la question de l’université. C’est toute la question de la protection sociale, de la santé et des services publics qui est posée.

Ce mouvement massif est porté par toute une partie de la population au delà des étudiants, et tous s’expriment à la base, dans des assemblées générales qui donnent des mandats clairs à leurs représentants. Cette auto-organisation dans la durée est un exemple pour le monde entier : nous devrions nous inspirer de ce dynamisme et de cette spontanéité, et ne pas laisser à ceux qui prétendent être des professionnels de la lutte le pouvoir sur nos mouvements, comme en 2010 face à la contre-réforme des retraites. Ces gens, qui se permettent de dire au moment qui les arrange « il faut savoir terminer une grève », doivent s’incliner devant les assemblées générales qui sont la réalité du mouvement. La prochaine fois que vous irez à une manifestation, demandez-vous si vous y allez à l’appel d’une centrale syndicale, ou d’une assemblée de base qui a collectivement discuté et voté une initiative. La lutte au Québec nous rappelle ce qu’est un mouvement, et c’est notamment pour cela que nous la soutenons.

Cette lutte est aussi la nôtre, car l’accès de tous à l’éducation, à l’université, à la santé, à la protection sociale comme à la culture est remis en cause par les politiques d’austérité ici aussi en Europe. Ce sont bien ces questions qui sont en jeu là-bas comme ici, comme à Athènes, à Madrid ou à Berlin. Partout, les patrons et leurs fondés de pouvoir, les gouvernements de droite ou de soi-disant « gauche » font payer aux travailleurs, aux jeunes, aux précaires et aux chômeurs la faillite actuelle de leur système financier.

C’est aussi en soutenant les mouvements dans les autres pays que nous pourrons changer quelque chose là où nous sommes. Seule la solidarité internationale peut effectivement ouvrir des perspectives de changement réel dans la situation de chacun. Il n’y a pas de solution nationale, pas de salut dans les seules élections – anticipées ou non – pas plus au Québec qu’ici. Des mouvements démocratiques, des assemblées à la base prenant les décisions qui les concernent sont les seuls moyens dont nous disposons pour modifier le cours des choses et construire une autre société, débarrassée de l’exploitation. Comme les problèmes sont planétaires, et que les solutions nationales ont toutes toujours échoué, il nous faut envisager chaque question, chaque mouvement comme une partie d’un mouvement social mondial à construire.