Guerre civile en Ukraine : Les travailleurs sont la seule force de paix internationale

Il est sou­vent affli­geant de consta­ter à quel point l’humanité n’apprend pas grand-chose de ses tour­ments. Le conflit qui se déve­loppe en Ukraine nous montre que l’horrible guerre civile you­go­slave du début des années 1990 peut se repro­duire, les mêmes causes pro­dui­sant les mêmes effets. Et aujourd’hui comme à l’époque, la fai­blesse de l’internationalisme est patente.

En décembre 2013, nous écri­vions1 que la situa­tion à Kiev ouvrait une période poli­tique où les natio­na­listes et les dif­fé­rentes puis­sances impé­ria­listes qui les sou­tiennent tou­jours ten­te­raient de façon cer­taine de prendre en otage la popu­la­tion d’Ukraine. Les événe­ments sont allés au-delà de nos craintes, une guerre civile s’est décla­rée durant l’année qui a suivi et a déjà fait des mil­liers de morts. Face à l’enchaî­ne­ment des déci­sions qui ont mené à la situa­tion où nous sommes, et qui risque de débou­cher sur un conflit ouvert entre le gou­ver­ne­ment de Kiev et la Rus­sie, il nous semble impor­tant de faire la lumière sur les ori­gines his­to­riques du conflit. Comme à l’époque du « cam­pisme » des années 1990 où cha­cun était sommé de choi­sir entre les « Serbes » et les « Bos­niaques », il est néces­saire pour pou­voir arti­cu­ler une posi­tion inter­na­tio­na­liste de com­prendre les enjeux, d’expliquer sur quoi s’appuient les dif­fé­rentes forces natio­na­listes et leurs alliés impérialistes.

Dans notre article écrit au tout début de l’occupation de la place Maï­dan à Kiev par l’opposition au gou­ver­ne­ment pro-russe de Vik­tor Ianou­ko­vitch, nous poin­tions la pré­sence parmi les contes­ta­taires de nom­breux acti­vistes d’extrême-droite aux dra­peaux rouges et noirs, se récla­mant de l’héritage de la UPA, une orga­ni­sa­tion natio­na­liste ukrai­nienne qui a col­la­boré avec les nazis à l’extermination des juifs d’Europe. S’il faut se gar­der de réduire le mou­ve­ment dit « du Maï­dan » à sa com­po­sante d’extrême-droite comme le font les médias pro-russes et Jean-Luc Mélen­chon, il serait tout aussi absurde de nier son exis­tence et son influence poli­tique sur le gou­ver­ne­ment qui a suc­cédé à Ianou­ko­vitch, auto­crate cor­rompu chassé par la foule. Il y a bel et bien eu un mou­ve­ment social en Ukraine, contre le régime pro-Poutine, et il mélan­geait des aspi­ra­tions pro­gres­sistes à la liberté d’expression et de mou­ve­ment, à l’État de droit, et des reven­di­ca­tions de chan­ge­ment social dans une société oli­gar­chique domi­née par une caste de bureau­crates issus de l’ère sovié­tique. Mais il com­por­tait aussi une frange non négli­geable de natio­na­listes par­ti­cu­liè­re­ment actifs durant la longue occu­pa­tion du Maï­dan, et aujourd’hui dans l’armée de Kiev.

Une par­tie de la popu­la­tion de l’Ukraine aujourd’hui parle l’ukrainien et est cultu­rel­le­ment rac­cor­dée au catho­li­cisme. C’est sur­tout le cas dans la par­tie occi­den­tale du pays, vers Lviv. Plus l’on va vers l’est, en direc­tion de la Rus­sie, plus les gens parlent russe (une langue extrê­me­ment proche) et plus ils se recon­naissent dans les tra­di­tions ortho­doxes. Kiev et toute la par­tie cen­trale du pays est un mélange indis­tinct des deux, et la majo­rité des habi­tants de l’Ukraine se sentent en fait par­ta­gés. His­to­ri­que­ment, le pre­mier royaume russe a été fondé dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, et toute la région y com­pris le Bela­rus, la Litua­nie et la Pologne sont cultu­rel­le­ment et lin­guis­ti­que­ment liés. Il y a aussi des gens qui parlent ukrai­nien (et russe) en Mol­da­vie voire en Rou­ma­nie, etc. Toute cette Europe est une mosaïque de cultures et de langues, et les fron­tières qui y ont été tra­cées l’ont tou­jours été par la force et le mas­sacre, par des groupes natio­na­listes mani­pu­lés comme des pions par les puis­sances régio­nales que sont l’Allemagne et l’Autriche (Hon­grie) d’un côté, et la Rus­sie de l’autre. La France et la Grande-Bretagne inter­viennent de temps en temps d’un côté puis de l’autre, par­ti­cu­liè­re­ment lorsque la Tur­quie se mêle à la danse. Toute l’Europe orien­tale est un vaste champ de bataille où de petits groupes natio­na­listes s’affrontent pour le compte de grandes nations depuis deux cents ans2.

Durant la Seconde guerre mon­diale, plu­sieurs groupes natio­na­listes ont vu dans l’arrivée des troupes nazies une for­mi­dable oppor­tu­nité de se débar­ras­ser de la tutelle de tel ou tel pou­voir, de sor­tir de fédé­ra­tions construites lors de l’effondrement des empires tsa­riste et austro-hongrois en 1918. En You­go­sla­vie, les natio­na­listes croates d’Ante Pave­lić, les Ous­ta­chis, ont fondé en réunis­sant la Croa­tie et la Bos­nie un État pro-nazi qui, durant ses quatre années d’existence, a mas­sa­cré un mil­lion de civils parce qu’ils étaient serbes, juifs, ou oppo­sants. Des natio­na­listes musul­mans de Bos­nie se sont joints à eux dans cette entreprise de mort, et ils ont fondé ensemble des divi­sions SS. En Ukraine occu­pée et donc sépa­rée de l’URSS, cer­tains natio­nalistes tels Ste­pan Ban­dera et sa UPA sont devenu des sup­plé­tifs des nazis dans leur guerre contre la Rus­sie et l’extermination des civils russes, juifs, ou polo­nais. Eux aussi ont eu leurs divi­sions SS. La guerre dans cette région a fait plu­sieurs dizaines de mil­lions de morts et de dépla­cés, et ne s’est pas arrê­tée en 1945. Durant les années de « paix » qui ont suivi ont eu lieu de ter­ribles actions de net­toyage eth­nique, comme l’Opération Vis­tule, menée en 1947 par les auto­ri­tés polo­naises contre les Ukrai­niens pré­sents sur le ter­ri­toire nou­vel­le­ment attri­bué par Sta­line et les alliés à la Pologne, et accu­sés de sou­te­nir la résis­tance armée de la UPA. Le mythe occi­den­tal de la « paix » de 1945 cache mal les ten­sions natio­na­listes ter­ribles que les puis­sances domi­nantes agitent en per­ma­nence3. Ban­dera a pris sa retraite de cri­mi­nel contre l’humanité en Alle­magne de l’Ouest où il est mort en 1959, année où Ante Pave­lić s’est lui aussi éteint en Espagne, autre pays membre de l’OTAN. La pour­suite de leurs acti­vi­tés sédi­tieuses à dis­tance dans le camp d’en face arran­geaient plu­tôt le camp occidental.

Exac­te­ment comme en You­go­sla­vie en 1991, Pou­tine et les diri­geants russes de Mos­cou n’ont pas eu beau­coup d’efforts à four­nir pour ravi­ver le natio­na­lisme des popu­la­tions rus­so­phones de l’Est de l’Ukraine et leur faire por­ter des rubans de Saint-Georges, sym­boles du mili­ta­risme et du natio­na­lisme tsa­ristes, comme l’avait fait Sta­line dans sa guerre contre l’Allemagne, après deux ans de pacte avec Hit­ler. Ils ont même été aidés par le nou­veau gou­ver­ne­ment de Kiev dont une des pre­mières mesures sym­bo­liques a été de pros­crire par­tiel­le­ment l’usage de la langue russe. En 1991–92 les poli­ti­ciens natio­na­listes croates du HDZ se récla­maient ouver­te­ment des Ous­ta­chis de Pave­lić, et les Musul­mans de Bos­nie du SDA des SS Hand­jar4. Slo­bo­dan Milo­se­vić, lea­der natio­na­liste serbe de Bel­grade, avait menacé de faire la guerre pour éviter que les Serbes de Bos­nie et de Croa­tie ne se retrouvent une nou­velle fois dans des pays sous domi­na­tion des natio­na­listes « pro-nazis », habile façon de se créer une entité serbe débar­ras­sée des « autres ». Les natio­na­listes croates et musul­mans bos­niaques, sou­te­nus par les gou­ver­ne­ments alle­mands et autri­chiens, sont allés au bout du pro­ces­sus de sépa­ra­tion avec l’aval de la toute jeune Union euro­péenne. 150 000 morts entre 1991 et 1995, tel a été le prix à payer pour cet Nème affron­te­ment télé­com­mandé en Europe orien­tale, pen­dant que l’Occident fêtait béa­te­ment la fin de la Guerre froide, la réuni­fi­ca­tion de l’Allemagne et la « paix »…

Exac­te­ment comme en 1991–95, les diri­geants occi­den­taux dési­gnent à leurs popu­la­tions un agres­seur unique, et des « amis de l’Europe » qu’il fau­drait sou­te­nir dans un affron­te­ment entre la démo­cra­tie et les droits de l’homme d’un côté, et la tyran­nie de l’autre. « Des armes pour les Bos­niaques ! » criaient BHL et la LCR (ancêtre du NPA) en 1992, et le même BHL a repris du ser­vice aujourd’hui pour men­tir au sujet des natio­na­listes ukrai­niens, et cacher leurs racines nazies comme celles du HDZ et du SDA à l’époque. Le parti Svo­boda, en pointe dans le mou­ve­ment du Maï­dan, s’appelait jusqu’en 2004 Parti Social-Nationaliste d’Ukraine, et ses mili­tants par­ti­cipent chaque année à un ras­sem­ble­ment pour hono­rer les morts de la divi­sion SS Haly­chyna au cime­tière de Tcher­vone, cer­tains en uni­formes nazis. Peu impor­tant élec­to­ra­le­ment, il fait cepen­dant par­tie de la coa­li­tion gou­ver­ne­men­tale en place depuis février 2014, et occupe des postes impor­tants au gou­ver­ne­ment, un de ses membres ayant été ministre de la défense dans les pre­miers mois de l’après-Ianoukovitch. Tous les membres du gou­ver­ne­ment de Kiev ne sont pas des pro-nazis, mais aucun n’est gêné par l’idée de confier la res­pon­sa­bi­lité de l’armée à un type qui se réclame des SS.

Rap­pe­ler ces faits ne doit bien sûr pas faire oublier que les res­pon­sables poli­tiques des enti­tés pro-russes qui se sont créées dans l’est de l’Ukraine sont eux aussi de drôles de per­son­nages. Un mélange d’ex-mercenaires, de gang­sters et de bou­te­feux natio­na­listes qui n’ont rien à envier aux diri­geants des « répu­bliques serbes » pro­cla­mées en Bos­nie et en Croa­tie en 1991–92. Cer­tains d’entre eux envi­sagent sûre­ment un des­tin sem­blable : la Repu­blika Srpska existe tou­jours comme une des enti­tés consti­tu­tives de la Bos­nie issues de l’accord de « paix » de Day­ton qui a enté­riné la divi­sion eth­nique du pays. Les poli­ti­ciens et bureau­crates oli­garques de Kiev (et leurs alliés d’extrême-droite), tel le roi du cho­co­lat élu pré­sident, dont le par­cours rap­pelle le roi du pou­let bos­niaque Fikret Abdić avec son armée pri­vée, ne valent pas mieux que les petits chefs de guerre des « répu­bliques popu­laires » sépa­ra­tistes de Donetsk et Lou­gansk. « Popu­laire » joue ici sur le double sens du mot en russe, qui signi­fie égale­ment « peuple » au sens de « natio­nal », com­prendre : « russe ».

Exac­te­ment comme en 1991–95, le « cam­pisme » fait des ravages et réduit au silence la plu­part de ceux qui vou­draient avoir leur mot à dire sur la situa­tion, en Ukraine comme à l’exterieur. La grande dif­fé­rence est qu’à gauche de la gauche, la force domi­nante en France aujourd’hui, le « Front de gauche », est un parti pro-Poutine, dont le lea­der jus­ti­fie l’annexion de la Cri­mée par les forces armées de Mos­cou, au dia­pa­son avec le FN et son prêt ban­caire russe.

Exac­te­ment comme en 1991–95, il est très com­pli­qué pour les inter­na­tio­na­listes de faire entendre leur posi­tion. Pour­tant elle est simple et claire, et pour­rait même ras­su­rer ceux qui sont effrayés par la com­plexité de la situa­tion : Aucun sou­tien à une quel­conque orga­ni­sa­tion natio­na­liste, ni aucun sou­tien aux États enga­gés dans l’affrontement, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment. Ni pro-russe, ni pro–ukrai­nien. La posi­tion com­mu­niste révo­lu­tion­naire rejette tota­le­ment les divers natio­na­lismes et jeux impé­ria­listes, et affirme que toutes ces enti­tés prennent en otage une seule et même popu­la­tion civile, de Kiev à Mos­cou et même ailleurs, vu les impli­ca­tions mili­taires d’un éven­tuel conflit ouvert. Où qu’ils se trouvent dans la région, les tra­vailleurs et leurs familles n’ont rien à gagner dans ces alliances et ces affron­te­ments. Au contraire, ils ont tout à perdre : leurs liber­tés, leurs condi­tions de vie voire leurs vies tout sim­ple­ment. Exac­te­ment comme une poi­gnée d’internationalistes ont, durant la guerre en Bos­nie, sou­tenu le syn­di­cat Neza­vis­nost qui ten­tait contre vents et marées de main­te­nir des struc­tures des deux côtés de la ligne de front, nous devons aujourd’hui sou­te­nir les forces sociales, syn­di­cales et poli­tiques qui refusent les divi­sions natio­na­listes et impé­ria­listes. Cela peut sem­bler uto­pique, et cela sera moqué par ceux qui ont déjà choisi leur camp dans la guerre qui menace, mais c’est la seule posi­tion poli­tique pos­sible. Non seule­ment pour des révo­lu­tion­naires, mais tout sim­ple­ment pour n’importe quel démo­crate qui ne se résout pas à la guerre, aux mas­sacres, à la puri­fication eth­nique et l’établissement de nou­velles fron­tières et de nou­velles enti­tés cor­rom­pues comme la Bos­nie de la « paix » de Day­ton5.

Oui, les tra­vailleurs sont la seule force de paix inter­na­tio­nale, la seule force sociale en mesure de mettre fin à ce conflit comme aux autres, parce qu’ils sont la seule force poli­tique en mesure de refu­ser le natio­na­lisme et les pres­sions impé­ria­listes. Cette force poli­tique, le socia­lisme révo­lu­tion­naire, est aujourd’hui quasi-inexistante, dis­per­sée et faible. Elle est pour­tant la seule qui pour­rait nous sau­ver de la bar­ba­rie qui veut à nou­veau se déchaî­ner sur l’Europe.

2 On lira à pro­fit le livre de Misha Glenny de la BBC, Bal­kans, Natio­na­lism, War and the Great Powers 1804–1999, Pen­guin, 1999.

3 Pour un tableau d’ensemble, voir L’Europe bar­bare de Keith Lowe, Per­rin, 2013.

4 Le lea­der des natio­na­listes Musul­mans, Aliya Izet­be­go­vić avait même fait de la pri­son à la fin de la guerre pour son sou­tien aux nazis, puis à nou­veau dans les années 1970 et 1980 pour ses écrits islamistes.

5 Voir notre article sur les événe­ments du début de l’année 2014 en Bos­nie, dans Cri­tique Sociale n° 30, mars 2014.

Eastern Europe: The self-government of nationalists?

In the last weeks, in Poland, Croa­tia and Ukraine, natio­na­list move­ments have sei­zed poli­ti­cal events and com­me­mo­ra­tions to revive the flame of pas­sions with a disas­trous past.

In Poland, Novem­ber 11th 1918 cele­brates both the end of the war and the day of inde­pen­dence, after more than a cen­tury of Rus­sian rule under the czars. Natio­na­list groups and violent foot­ball sup­por­ters have used this day to march in War­saw for seve­ral years. The clashes with the oppo­nents of the radi­cal far-right, and with the police forces, rea­ched this year an unpre­ce­den­ted level. The natio­na­list demons­tra­tors tried to assault a squat occu­pied by young far-left acti­vists, and then the Rus­sian embassy. In both cases, they attemp­ted to set the buil­dings on fire but fai­led. The natio­na­list mob then spot­ted a rain­bow colou­red monu­ment sym­bo­li­sing peace, and des­troyed it.

In Croa­tia, in early Sep­tem­ber, in Vuko­var (and seve­ral other towns), groups of natio­na­lists, in front of came­ras, sma­shed plates recently pla­ced on the front of offi­cial buil­dings, which read the same infor­ma­tion in both Latin and Cyril­lic alpha­bets.  The Ser­bian mino­rity in the region had recently obtai­ned this token of bilin­gua­lism after years of dis­cri­mi­na­tion after the city was taken back in 1995. Natio­na­list Serbs had taken it over and emp­tied it of its Croa­tian popu­la­tion in 1991 after the col­lapse of Yugo­sla­via. Amongst the natio­na­list Croats, a lot bear the flag of the Inde­pendent State of Croa­tia (1941–1945) of Ante Pave­lic, allied of Nazi Ger­many which assas­si­na­ted hun­dreds of thou­sands of oppo­nents, Serbs and Jews.

In Ukraine, the oppo­si­tion to the Regions’ Party lead govern­ment is demons­tra­ting with deter­mi­na­tion against the choice of a move towards Rus­sia, and of post­po­ning a cus­toms agree­ment with the Euro­pean Union. Mas­sive demons­tra­tions are taking place in the capi­tal Kiev, which gather seve­ral poli­ti­cal ten­den­cies. Amongst the flags, very visible till Decem­ber 5th, are those of the Ukrai­nian Insurgent Army (UPA), foun­ded by natio­na­lists under the Nazis’ occu­pa­tion, which had a chao­tic alliance rela­tion­ship with them. The UPA, though it fought the Nazi Ger­man troops, also took part at times in mili­tary action with the same troops, against Soviet troops, and Rus­sian, Polish and Jewish civi­lians. Even after 1945, this orga­ni­sa­tion car­ried on atta­cking Rus­sian and Polish forces, pro­vo­king the pro-Soviet Polish State into eth­ni­cally clean­sing parts of land to “cut it from its base” (Ope­ra­tion Vis­tula, 1947).

Sadly, we could give many more examples of this kind, about recent events. In all coun­tries of Europe, natio­na­list groups are fee­ling like they have the wind in their sails. This trend may vary depen­ding on the situa­tion, but the com­mon fea­ture of all these move­ments in Eas­tern Europe is their connec­tion with orga­ni­sa­tions or States, some­times defunct, which base was concei­ved as “natio­nal”, in the sense of “eth­ni­cal”. The rea­lity of Eas­tern Europe is of a true mosaic of lan­guages, cultures and tra­di­tions, and has been for a long time. Any idea of an “eth­nic based nation-State” in such an envi­ron­ment shows the his­to­ri­cal rea­lity of such a claim: depor­ta­tions, mas­sacres, and dis­cri­mi­na­tions which main­tain old hatreds, until the power rela­tions change, and bring new reta­lia­tions. And so on.

If chan­ging the fron­tiers drawn by vic­to­rious powers over Ger­many in 1945 isn’t really on the agenda, it must be noted, as it’s been the case for cen­tu­ries, that the same conti­nen­tal powers keep on playing with these natio­na­lisms as with pawns on a chess­board. The Ukrai­nian case is emble­ma­tic, and is defi­ni­tely not over: a huge coun­try, with a rela­ti­vely good amount of natu­ral resources, hap­pens to be the cros­sing part of the EU and Rus­sian influence spheres. The co-presence of the Ger­man Foreign Minis­ter Guido Wes­ter­welle and UPA flags on the “Inde­pen­dence Square” on one hand, and the decla­ra­tions of Vla­di­mir Putin mer­ging Rus­sian and Ukrai­nian sove­rei­gn­ties toge­ther in the same sen­tences on the other hand, should alert us.

The popu­la­tions of Eas­tern Europe have nothing to gain from the return of natio­na­lisms which rava­ged this part of the World seve­ral times. Either, they don’t have much to expect from the powers which want to obtain their adhe­sion to fake alliances, to utterly unba­lan­ced agree­ments, that would only bene­fit to the ones who already pos­sess and control eve­ry­thing, on each side. Wor­kers in Croa­tia and Poland can tes­tify that belon­ging to the Euro­pean Union has chan­ged prac­ti­cally nothing to their mate­rial situa­tion in the last years, but the fact that social inequa­li­ties have dee­pe­ned. Howe­ver, no “natio­nal” solu­tion is worth consi­de­ring, nei­ther there nor here in France. The stakes of today clearly are inter­na­tio­nal, nobody can make it “on his own”, we are all inter­de­pendent. Even bet­ter, those who take advan­tage of the dif­fe­rences in deve­lop­ment bet­ween the dif­ferent parts of the conti­nent have a lot more to gain from the natio­na­list divi­sions which hide the par­ti­cu­larly bru­tal class rela­tion­ships within these socie­ties, where under­paid wor­kers make the for­tunes of bureau­crats tur­ned plain capitalists.

The ques­tion is not about the “inde­pen­dence” of Ukraine, or of the other coun­tries, but about how the eco­no­mic agree­ments which will affect the real life of the popu­la­tions of the conti­nent are deci­ded upon. As long as the masses will let them­selves be taken in natio­nal and indi­vi­dual adven­tures, which actually only are games of alliances bet­ween the Ger­man (and Aus­trian) or Rus­sian bour­geoi­sie on one side, and this or that frac­tion of the local nou­veaux riches on the other side, their situa­tion will only worsen.

In the Eas­tern Euro­pean coun­tries like anyw­here else, the masses must envi­sage their power as the base for new, demo­cra­tic, cross-border and equal solu­tions. Nei­ther the Euro­pean Union of Angela Mer­kel and Fran­çois Hol­lande, etc., nor the post-Stalinism of Vla­di­mir Putin, nor “natio­nal” so-called “inde­pendent” enti­ties, but a true solidarity-based fede­ra­tion, not just of Europe but of all man­kind, this is the viable and desi­rable pro­ject. Today, wor­king for this pro­ject means star­ting with denoun­cing in front of all the wor­kers of Europe what is at stake in Ukraine and elsew­here, figh­ting against natio­na­lisms and against the dif­ferent ruling cliques which try to get a big­ger slice of the cake, and buil­ding through the struggle, even the most appa­rently local, a true Euro­pean and inter­na­tio­na­list social movement.

This article is the trans­la­tion of Europe orien­tale : le droit des natio­na­listes à dis­po­ser des peuples ?

Mariage pour tous, vote des « étrangers » : Égalité pour tous, maintenant !

Dans cette période de repli, où ici comme ailleurs les paroles et les actes xéno­phobes, sexistes, racistes et homo­phobes gagnent chaque jour du ter­rain, il est impor­tant de réaf­fir­mer haut et fort que l’égalité est la base de la démo­cra­tie, et que la démo­cra­tie est encore à construire. Nous vivons ici dans une société rela­ti­ve­ment déve­lop­pée, mais où les inéga­li­tés sociales, de genre et de « race » res­tent mar­quées. Plus on est une femme, plus on est de cou­leur et plus on a de chances d’être can­ton­née à des rôles subal­ternes, main­te­nue dans la pré­ca­rité. La dis­cri­mi­na­tion qui fonde le pou­voir sexiste, raciste et homo­phobe des petits chefs sur les cais­sières de super­mar­ché n’est pas qu’une sur­vi­vance du passé ou le signe d’une arrié­ra­tion que la société va dou­ce­ment modi­fier par le dia­logue et l’intégration. C’est un état de fait que les classes domi­nantes uti­lisent pour divi­ser ceux qu’elles dominent et exploitent.

Le racisme, le sexisme, l’homophobie et toutes les formes de dis­cri­mi­na­tion servent entre autres à orga­ni­ser la divi­sion des tâches dans le capi­ta­lisme, à assu­rer le pou­voir de groupes mino­ri­taires sur des caté­go­ries de per­sonnes par­fois majo­ri­taires, comme les femmes, en en fai­sant des mino­ri­tés, en leur refu­sant leurs droits, et en leur assi­gnant des rôles impo­sés. La lutte pour la démo­cra­tie et l’égalité est donc insé­pa­rable de la cri­tique en acte de la société capi­ta­liste. Nous pen­sons que ce sys­tème d’exploitation et de domi­na­tion s’appuie aussi sur le refus du mariage pour tous, et sur celui du droit de vote pour les « étran­gers » non-européens aux élec­tions locales. Divi­ser, dis­tin­guer de pré­ten­dus pri­vi­lé­giés et des parias parmi les êtres humains est une façon pour ce sys­tème d’affirmer la légi­ti­mité de son pou­voir. Ce n’est évidem­ment pas la seule, mais c’est ici et aujourd’hui la forme que prend cette pous­sée réactionnaire.

 Face à ce déni d’égalité, le PS au pou­voir se retrouve le cul entre deux chaises, tiraillé entre la ten­ta­tion de céder à une droite revi­go­rée qui surfe sur la mobi­li­sa­tion des pires enne­mis de la liberté et de l’égalité, et les pro­messes élec­to­rales qui lui ont per­mis d’accéder au pou­voir pour la pre­mière fois depuis dix ans. Nous devons for­cer le PS à tenir ces promesses-là, non pas pour ensuite lui décer­ner un bre­vet de bonne conduite, mais jus­te­ment pour apprendre col­lec­ti­ve­ment à ne plus croire une demi-seconde en lui. Nous devons obte­nir le mariage pour tous et le vote des « étran­gers » parce qu’en nous mobi­li­sant pour les atteindre, en nous réunis­sant à la base pour dis­cu­ter des buts et des moyens — et pas seule­ment en nous ren­dant à des mani­fes­ta­tions enca­drées par diverses bureau­cra­ties poli­tiques et syn­di­cales —, nous ferons de la poli­tique à la base, nous lut­te­rons contre le capi­ta­lisme, pour l’égalité et la démocratie.

Tract dif­fusé à la mani­fes­ta­tion du 16 décembre à Paris.

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Our aim is to contri­bute to infor­ma­tion and ana­ly­sis on social struggles and revo­lu­tio­nary move­ments world­wide. We refer to ‘mar­xism’, spe­ci­fi­cally ‘luxem­bur­gism’, cer­tainly not as dog­mas (which they actually are not), but as tools for the free exer­cise of cri­ti­cal jud­ge­ment, for the ana­ly­sis of society, and for the com­pre­hen­sion of its neces­sary trans­for­ma­tion by the immense majo­rity. We fight capi­ta­lism and all forms of oppres­sion, whe­ther social, poli­ti­cal, eco­no­mic, or based on gen­der. We stand for ‘the eman­ci­pa­tion of the wor­king classes [to] be conque­red by the wor­king classes them­selves’, for a demo­cra­tic, free, equal and soli­dary society: a socia­list society, in the real sense of the term.

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Le reniement, c’est maintenant !

Nico­las Sar­kozy a gagné l’élection pré­si­den­tielle. Du moins son pro­gramme écono­mique d’austérité, dont l’élément cen­tral était une aug­men­ta­tion de la TVA. En effet, le gou­ver­ne­ment actuel vient d’annoncer une future aug­men­ta­tion de cet impôt par­ti­cu­liè­re­ment injuste sur presque tous les pro­duits et ser­vices, comme l’avait voulu l’UMP. La plu­part des prix aug­men­te­ront (et la baisse très limi­tée du taux 5,5 % à 5 % ne pro­duira aucun effet sur les prix) alors que les salaires stag­nent depuis des années et que ceux qui perdent leur emploi perdent égale­ment du revenu. Pre­nons un exemple concret d’augmentation : les places de cinéma étaient taxées à 5,5 % il y a un an, le sont à 7 % actuel­le­ment, et le seraient à 10 % en 2014, soit un quasi-doublement.

Cette mesure anti-sociale a pour but de per­mettre un nou­veau cadeau fis­cal de 20 mil­liards d’euros aux patrons et action­naires, au nom de la « com­pé­ti­ti­vité ». Au-delà du fait qu’il s’agit d’un scan­da­leux trans­fert de richesses du plus grand nombre vers la classe capi­ta­liste, le monde actuel aurait plus besoin de coopé­ra­tion que de compétition.

Il n’aura pas fallu six mois au pou­voir Hollande/Ayrault pour reve­nir sur ses enga­ge­ments élec­to­raux. Avec ce pro­jet, ce gou­ver­ne­ment adop­te­rait une poli­tique écono­mique clai­re­ment de droite, puisqu’elle s’accompagnerait de la réduc­tion de la « dépense publique », c’est-à-dire l’école, les hôpi­taux, la Poste, la recherche, etc. Si rien n’est fait pour contrer cette poli­tique, les mois et les années qui viennent s’annoncent sombres pour les tra­vailleurs, les chô­meurs, les pré­caires et les jeunes.

Nous pou­vons nous mobi­li­ser col­lec­ti­ve­ment pour empê­cher cette hausse de la TVA. Plus lar­ge­ment, l’indispensable mobi­li­sa­tion contre l’austérité ne pourra faire recu­ler le gou­ver­ne­ment que si elle se fait à la base, quar­tier par quar­tier, entre­prise par entre­prise, établis­se­ment par établis­se­ment, dans des comi­tés auto­nomes réunis­sant ceux qui sont orga­ni­sés dans un syn­di­cat ou un parti et ceux, immen­sé­ment plus nom­breux, qui ne le sont pas. C’est au sein de tels comi­tés que doivent se dis­cu­ter les moyens de répondre aux attaques du gou­ver­ne­ment, en liai­son avec les mêmes comi­tés de base qui se créent en Espagne, en Ita­lie et ailleurs, car c’est par la construc­tion d’un véri­table mou­ve­ment social au moins euro­péen, démo­cra­tique et uni­taire dans la diver­sité, que nous pour­rons lut­ter concrè­te­ment et effi­ca­ce­ment contre les poli­tiques d’austérité dès main­te­nant, et inven­ter ensemble un autre futur que le capi­ta­lisme et ses crises.

Tract for­mat A5, dif­fusé par Cri­tique Sociale en novembre 2012.

A l’école du socialisme”, par Rosa Luxemburg

Rosa Luxem­burg, A l’école du socia­lisme (Œuvres com­plètes, tome II), Col­lec­tif Smolny et Edi­tions Agone, 2012, 268 pages, 22 euros. Tra­duc­tion de Lucie Roi­gnant, avant-propos du col­lec­tif Smolny, post­face de Michael Krätke.

La paru­tion de ce livre est un événe­ment. C’est d’abord le deuxième tome des Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg1. D’autre part, ce n’est pas si sou­vent qu’un nou­veau livre de Luxem­burg n’est consti­tué que de textes inédits en français.

Il s’agit en l’occurrence d’un recueil d’articles et de divers maté­riaux sou­vent liés à son ensei­gne­ment au sein de l’école du SPD à Ber­lin, de 1907 à 1913 (d’où le titre choisi par les éditeurs). Les textes ici ras­sem­blés sont d’intérêts variables, et de natures très dif­fé­rentes : dis­cours de congrès, articles de jour­naux, notes de tra­vail, et trans­crip­tions de cours.

Rosa Luxem­burg s’intéresse par­ti­cu­liè­re­ment à l’histoire des rap­ports sociaux de pro­duc­tion. Mais elle sou­haite égale­ment qu’existent au sein de l’école du SPD des cours sur l’histoire du mou­ve­ment socia­liste et du syn­di­ca­lisme. Elle conçoit l’enseignement comme devant éveiller l’esprit cri­tique : « La dis­cus­sion, l’échange libre des élèves avec le pro­fes­seur sont pri­mor­diaux, c’est la condi­tion pre­mière d’un cours fécond » (p. 29). Cer­tains textes étant en fait des notes de cours, la qua­lité des écrits s’en res­sent mal­heu­reu­se­ment (et cela accen­tue un carac­tère for­cé­ment sché­ma­tique), mais on sent bien la façon dont Rosa Luxem­burg asso­cie son audi­toire au déve­lop­pe­ment de son inves­ti­ga­tion historique.

D’abord char­gée d’enseigner l’économie poli­tique et l’histoire écono­mique, elle note qu’en réa­lité « tous les peuples par­ti­cipent ensemble à une écono­mie com­mune » (p. 20). Tout en s’appuyant sur les ouvrages de Karl Marx, elle ne sombre pas dans le dog­ma­tisme et n’hésite pas à l’occasion à le contre­dire, tout en se basant sur sa méthode essen­tielle2. Il s’agit pour elle de com­prendre le mieux pos­sible la société réelle.

En réso­nance avec notre actua­lité, Rosa Luxem­burg s’est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sée à l’histoire des crises capi­ta­listes et de la théo­rie des crises. Elle remarque que « les crises sont un fléau de la société moderne. C’est pour­quoi il ne s’est pas déve­loppé le moindre remède pour en venir à bout » (p. 157). Dans un manus­crit inachevé, elle se pro­pose d’étudier l’histoire de la théo­rie des crises et pour cela com­mence par une étude des crises au XIXe siècle, comme base fac­tuelle contri­buant à expli­quer l’évolution des ten­ta­tives d’explication et de théo­ri­sa­tion des phé­no­mènes de crises écono­miques. On voit par cet exemple qu’elle adopte, de même que Marx, une concep­tion maté­ria­liste de l’histoire comme fil conduc­teur de ses recherches.

Dans sa post­face, l’universitaire Michael Krätke sou­ligne à rai­son que pour Rosa Luxem­burg, « l’économie poli­tique était un phé­no­mène his­to­rique, ne pou­vant donc être com­pris qu’historiquement » (p. 232). Par contre, il écrit que Luxem­burg fut « avant tout […] une écono­miste » (p. 221), ce qui est exces­sif et réduc­teur, et d’ailleurs nuancé de fait par Michael Krätke dans la suite de son pro­pos. Fon­da­men­ta­le­ment, « elle vou­lait avant tout sai­sir à la racine le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste le plus récent » (p. 222), donc faire « rendre gorge » à la réa­lité de son temps, aux méca­nismes régis­sant les rap­ports sociaux. Enfin, il ne faut pas oublier que ses études – de cri­tique de l’économie poli­tique ou non – étaient reliées à la pers­pec­tive d’une révo­lu­tion sociale menée par les masses elles-mêmes.

Signa­lons pour finir l’attention appor­tée par les éditeurs à l’appareil cri­tique, les notes étant per­ti­nentes et pré­cises3. Les « OCRL » (Œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg) sont donc en de bonnes mains, et on attend avec impa­tience les tomes sui­vants4.

1 Le pre­mier tome était Intro­duc­tion à l’économie poli­tique – qu’il vaut sans doute mieux lire avant ce deuxième tome.

2 Ainsi sur la ques­tion de l’indépendance polo­naise : même si Marx par­tait d’une inten­tion tout à fait juste d’en finir avec la tyran­nie du tsa­risme, ses conclu­sions concer­nant la Pologne étaient cepen­dant erro­nées selon Rosa Luxem­burg, qui en tant que « mar­xienne » réelle n’hésita pas à contre­dire Marx sur ce point, et à prô­ner « la lutte com­mune du pro­lé­ta­riat de Pologne et de Rus­sie pour le ren­ver­se­ment de l’absolutisme et la démo­cra­ti­sa­tion de la société » (Rosa Luxem­burg, Inter­na­tio­na­lis­mus und Klas­sen­kampf, Luch­te­rhand Ver­lag, 1971, p. 200).

3 S’il faut vrai­ment trou­ver un défaut : p. 247, note 82 (et p. 260, notes 36–38), la tra­duc­tion fran­çaise d’un article de Luxem­burg n’est pas indi­quée (« Arrêts et pro­grès du mar­xisme », dans : David Ria­za­nov, La Confes­sion de Karl Marx, Ed. Spar­ta­cus, 1969, pp. 28–32).

4 Le tome III sera consa­cré au Socia­lisme et la France, et le tome IV à L’Accumulation du capi­tal. Six autres volumes sont ulté­rieu­re­ment prévus.

Mais de quoi parlent donc les livres de Philippe Corcuff ?

Il arrive que des titres de livres attirent l’attention de ceux qui s’intéressent à la cri­tique radi­cale de la société dans laquelle nous vivons. Le socio­logue et mili­tant Phi­lippe Cor­cuff a publié tout récem­ment plu­sieurs livres, dont Où est pas­sée la cri­tique sociale ? et La gauche est-elle en état de mort céré­brale ? dont les titres n’ont pas man­qué d’attiser notre curio­sité. Le pre­mier est un impor­tant volume qui contient un pano­rama des sciences sociales, et le second un court ouvrage polé­mique qui se pro­pose de « déblo­quer les portes du vaste chan­tier […] de la fabri­ca­tion des logi­ciels intel­lec­tuels de la gauche ».

Ce petit texte très vivant part du fait que « la gauche est deve­nue élec­to­ra­le­ment domi­nante à un moment avancé de sa décom­po­si­tion intel­lec­tuelle »1. En quelques dizaines de pages, l’auteur brosse un tableau assez cru des habi­tudes de pen­sée des dif­fé­rentes com­po­santes de ce qu’il appelle « les gauches » : théo­ries du com­plot, essen­tia­lisme (ten­dance à réduire la réa­lité à quelques termes comme « l’Amérique » ou « Israël »), glo­ri­fi­ca­tion des rap­ports de forces virils (sur­tout s’ils sont par­fai­te­ment ima­gi­naires…), insis­tance irré­flé­chie sur le col­lec­tif (qui abou­tit par­fois à un rejet de la liberté indi­vi­duelle), ou ten­dance au « zap­ping pré­sen­tiste », décrit comme un « enfer­me­ment dans un pré­sent de plus en plus décon­necté du passé comme du futur »2 où il n’y a plus que des réac­tions à des événe­ments qui se suc­cèdent au rythme des médias, zap­ping dont le pen­dant est une nos­tal­gie contem­pla­tive. Il pointe égale­ment les fausses évidences des croyances en la crois­sance écono­mique ou en la pro­fes­sion­na­li­sa­tion de la poli­tique. Il consacre égale­ment quelques pages fouillées aux « Dérives répu­bli­cardes, laï­cardes et natio­na­listes »3. Puis il conclut en déplo­rant le pen­chant pour la déplo­ra­tion de l’aliénation des autres, qui démo­bi­lise ceux qui s’y livrent, et en appelle à un véri­table débat démo­cra­tique à mener sur la base de cette cri­tique de la cri­tique sociale et militante.

Cor­cuff s’appuie essen­tiel­le­ment sur les écrits de Pierre Bour­dieu, socio­logue, et de Jacques Ran­cière, phi­lo­sophe, qu’il joue l’un contre l’autre, ou plu­tôt l’un avec l’autre, en ten­tant de s’appuyer à la fois sur l’analyse métho­dique des formes de domi­na­tion du pre­mier, et sur l’affirmation radi­cale de l’égalité de cha­cun avec tous for­mu­lée par le second. Il se pose dès les pre­mières pages de son pam­phlet dans une posi­tion « liber­taire »4, indé­pen­dante des dif­fé­rents cou­rants qu’il évoque et cri­tique, mais il ne va cepen­dant pas au bout de ses rai­son­ne­ments selon nous, au sens où ce qu’il arti­cule est une ana­lyse assez inté­res­sante de divers aspects du léni­nisme décom­posé qui domine encore aujourd’hui la situa­tion, mais qui n’est pas défini comme tel. La caté­go­rie de « léni­nisme » ne lui est pas du tout étran­gère, et appa­raît dans l’ouvrage comme clai­re­ment néga­tive, liée par exemple au « rabâ­chage de dogmes »5 par cer­tains sec­teurs du Nou­veau Parti Anti­ca­pi­ta­liste, dont il fait par­tie. Or c’est bien ce qui nous inté­resse dans ce pam­phlet, le fait qu’il aille à contre-courant de ces rési­dus mas­sifs d’idéologie issue du PCF et des groupes trots­kistes, que ce soit le com­plo­tisme, le sim­plisme essen­tia­liste ou la glo­ri­fi­ca­tion de la « poli­tique qui a des couilles »6, ou bien la néga­tion des indi­vi­dus, le mythe du mili­tant pro­fes­sion­nel ou l’opportunisme natio­na­liste. Cor­cuff cri­tique le léni­nisme sans l’affirmer vrai­ment, et c’est dommage.

Dans un autre livre bien plus volu­mi­neux7, l’auteur reprend et déve­loppe son mix Bourdieu-Rancière (auquel il ajoute les ana­lyses de Michel Fou­cault) comme base d’une vaste cri­tique de la cri­tique sociale aujourd’hui, qu’il déploie en une série d’explorations de domaines pré­cis de la socio­lo­gie et de la phi­lo­so­phie poli­tique (et des rap­ports com­plexes qu’elles entre­tiennent) qu’il serait impos­sible de résu­mer ici. Ce livre reprend par ailleurs un cer­tain nombre de points évoqués dans le pre­mier pam­phlet, et contient égale­ment des réfé­rences au léni­nisme, voire à un « hyper­lé­ni­nisme » essen­tia­li­sant8. Mais là aussi, alors même qu’il four­nit plu­sieurs éléments de com­pré­hen­sion forts inté­res­sants de la défor­ma­tion des sciences sociales et des dis­cours poli­tiques qui s’appuient des­sus, l’auteur semble se refu­ser à les lier entre eux pour arti­cu­ler une cri­tique his­to­rique de ce qui a mal­heu­reu­se­ment été la prin­ci­pale force idéo­lo­gique de ces presque cent der­nières années. Ce qui est d’autant plus éton­nant que le livre se place sous les aus­pices de Rosa Luxem­burg, entre autres9, et la cite à l’appui d’une rééva­lua­tion de l’action pra­tique face à la théo­rie dans les pre­mières pages de l’ouvrage10. Elle revient même tout au long du livre, mais seule­ment sous la forme de cita­tions non-théoriques en exergue des chapitres…

Nous ne pou­vons que nous réjouir de voir un auteur contem­po­rain citer celle dont le nom est pour nous celui de la luci­dité quant au deve­nir de la poli­tique et de la cri­tique sociale, et pen­sons que la lec­ture de ces deux textes peut appor­ter des éléments nour­ris­sants au débat sur la recom­po­si­tion d’une poli­tique d’émancipation digne de ce nom. Mais ces livres nous donnent envie de poser à Phi­lippe Cor­cuff la ques­tion sui­vante : ne peut-on pas pen­ser ensemble toute une par­tie de ce qui a décé­ré­bré (par­fois phy­si­que­ment…) les gauches et désarmé la cri­tique sociale sous le nom de léninisme ?

1 Qua­trième de cou­ver­ture de La gauche est-elle en état de mort céré­brale ? aux éditions Tex­tuel, Petite ency­clo­pé­die cri­tique, Paris, 2012, 80 pages, 8 euros.

2 Op. cit., page 56.

3 Idem, p. 64.

4 Idem, p. 13.

5 Idem, p. 20.

6 Idem, p. 42.

7Où est pas­sée la cri­tique sociale ? aux éditions La Décou­verte, Biblio­thèque du Mauss, Paris, 2012, 318 pages, 24 euros.

8 Op. cit., p. 37 et suivantes.

9 Idem, p. 14.

10 Idem, p. 28.

Une nouvelle biographie de Rosa Luxemburg

- Tri­bune -

Les éditions Spar­ta­cus viennent de publier une nou­velle bio­gra­phie de Rosa Luxem­burg1 – nou­velle, bien qu’écrite il y a plus de qua­rante ans. Il s’agit en effet de la pre­mière ver­sion fran­çaise de la bio­gra­phie abré­gée que John Peter Nettl tira en 1968 de sa bio­gra­phie pion­nière en deux volumes : parue en 1969 en anglais et en alle­mand, elle ne fut jamais tra­duite en fran­çais. Rap­pe­lons que la ver­sion com­plète en fran­çais ne fut publiée par Fran­çois Mas­pero qu’en 1972. La publi­ca­tion de cette ver­sion abré­gée, qui com­prend tout de même plus de cinq cents pages, néces­site cer­tai­ne­ment quelques explications.

Ceux qui ont accès à une bonne, ou peut-être une très bonne, biblio­thèque ne sont nul­le­ment dépour­vus en ouvrages sur Rosa Luxem­burg ni en éditions de ses œuvres et de ses lettres, même si la tra­duc­tion de celles-ci en fran­çais reste par­cel­laire. Rap­pe­lons à ce sujet que le col­lec­tif Smolny et Agone ont entre­pris de com­bler cette lacune en se lan­çant dans l’édition des œuvres com­plètes de Rosa Luxem­burg : le deuxième volume (le pre­mier ayant été son Intro­duc­tion à l’économie poli­tique), inti­tulé À l’école du socia­lisme, vient d’ailleurs de paraître2.

Mais il en va un peu dif­fé­rem­ment pour ceux qui ne béné­fi­cient pas d’un tel accès ou qui sou­haitent pos­sé­der une bio­gra­phie de Rosa Luxem­burg. Jusqu’à main­te­nant, ils devaient en pre­mier lieu se repor­ter à celle de Paul Frö­lich, dont la pre­mière édition fran­çaise, chez Fran­çois Mas­pero, date de 1965, et qui est actuel­le­ment dis­po­nible chez l’Harmattan3. Même si Frö­lich affirme que Clara Zet­kin aurait été plus qua­li­fiée que lui pour écrire une telle bio­gra­phie, il est cer­tai­ne­ment celui de sa géné­ra­tion qui connais­sait le mieux les écrits – au moins les écrits alle­mands – de Rosa Luxem­burg, ayant tra­vaillé plu­sieurs années à l’édition de ses œuvres. Sa bio­gra­phie est vivante et riche ; elle a indé­nia­ble­ment servi de fil conduc­teur à John Peter Nettl. Mais Frö­lich avait pour objec­tif de com­battre la pro­pa­gande sta­li­nienne, qui, tout en tenant à conser­ver à la cause Rosa la mar­tyre, dénon­çait toutes ses concep­tions comme autant d’erreurs. Sta­line avait écrit en 1931 que « Par­vus et Rosa Luxem­burg avaient inventé un schéma uto­pique et semi-menchevik de révo­lu­tion per­ma­nente » (« semi-menchevik » vou­lant pro­ba­ble­ment dire « à mi-chemin entre le gou­lag et l’exécution ») ; en 1932, la ligne offi­cielle du parti com­mu­niste alle­mand était deve­nue celle-ci : « Sur tous les points où Rosa Luxem­burg diver­geait de Lénine, elle avait tort. » Par choix ou par néces­sité, Frö­lich dit peu de choses du rôle et des acti­vi­tés de Rosa Luxem­burg dans le parti polo­nais qu’elle avait contri­bué à fon­der et dont elle conti­nua à s’occuper jusqu’en 1914. Il est vrai que cette double vie de Rosa – alle­mande et polo­naise – ne rend pas la vie facile au bio­graphe, ni d’ailleurs au lec­teur. Mais c’est une com­po­sante essen­tielle de son exis­tence. C’est pro­ba­ble­ment aussi la rai­son pour laquelle Frö­lich n’accorde pas de place à la concep­tion de la « ques­tion natio­nale » de Rosa Luxem­burg, une concep­tion qui, si elle se char­penta, ne varia pas d’un pouce pen­dant toute son exis­tence poli­tique et qui consti­tue encore aujourd’hui un sujet de réflexion – voire de polé­mique – consi­dé­rable. On peut d’ailleurs en juger chez Alain Guillerm. Dans son Luxem­bour­gisme aujourd’hui4,il donna les rai­sons de s’opposer, « dans une cer­taine période de l’impérialisme », au « prin­cipe du “droit des peuples” ». Plus récem­ment, dans Rosa Luxem­burg, la rose rouge5, il repro­cha à celle-ci de « res­ter dans l’abstrait » quand, dans La révo­lu­tion russe, elle dénonce l’affirmation par les bol­che­viks du droit des peuples à dis­po­ser d’eux-mêmes. Mais dans ce texte, qu’elle a écrit à l’intention de Paul Levi en rem­pla­ce­ment d’un article que les ani­ma­teurs du groupe Spar­ta­cus avaient refusé de publier, elle dépasse les cas par­ti­cu­liers de la révo­lu­tion russe et du traité de Brest-Litovsk, sur les­quels elle s’est déjà expri­mée, pour don­ner sa vision de la révo­lu­tion socia­liste ; il va donc de soi qu’en dehors de toutes consi­dé­ra­tions tac­tiques elle y réaf­firme ses convic­tions les plus pro­fondes. Le livre d’Alain Guillerm est riche d’intéressantes nota­tions, mais on gagne cer­tai­ne­ment à le lire à la suite – plu­tôt qu’à la place – d’une bio­gra­phie moins per­son­na­li­sée de Rosa Luxemburg.

Mais pas n’importe quelle bio­gra­phie : pro­ba­ble­ment la plus acces­sible, celle de Max Gallo6, n’apporte que peu de lumière sur le sujet. « On sait com­bien Rosa était fer­mée à l’idée de “nation” », nous dit-il. Cette même Rosa qui fut incul­pée pour sédi­tion à la suite de la paru­tion en 1900 de sa bro­chure Pour la défense de la natio­na­lité (en polo­nais) dans laquelle elle s’élevait contre les oppres­sions dont était vic­time la popu­la­tion polo­naise de l’empire alle­mand. La dis­tinc­tion entre droits des natio­na­li­tés et reven­di­ca­tion d’un État natio­nal, essen­tielle dans la pen­sée de Rosa Luxem­burg, n’intéresse pas Max Gallo. Sans souci exa­géré de l’exactitude, pui­sant lar­ge­ment chez Nettl mais le com­plé­tant à par­tir de 1914 par des sources auquel celui-ci n’avait pas eu accès, il tient sur­tout à don­ner à res­sen­tir la psy­cho­lo­gie, les res­sorts et dif­fi­cul­tés émotion­nels de Rosa Luxem­burg7. Le lec­teur qu’intéresserait la pen­sée poli­tique de Rosa Luxem­burg devra cher­cher ailleurs, mais là encore avec pru­dence, car un exposé de celle-ci coupé de la bio­gra­phie, c’est-à-dire des condi­tions dans les­quelles elle a été for­mu­lée, com­porte aussi des dan­gers : c’est le cas du Récon­ci­lier mar­xisme et démo­cra­tie8 de David Muhl­mann. Celui-ci annonce la cou­leur : il consi­dère que « Rosa Luxem­burg peut ser­vir à la gauche aujourd’hui pour des­si­ner les contours d’un nou­veau “réfor­misme radi­cal” », une notion qui aurait pro­ba­ble­ment paru bien étrange à celle-ci. S’il consacre la moi­tié du livre à l’exposé des concep­tions poli­tiques de Rosa Luxem­burg à peu près dans l’ordre où elle les a for­mu­lées, le résumé qu’il est obligé d’en faire sans les rat­ta­cher les unes aux autres peut en don­ner une vision défor­mée. Quant aux entre­tiens qui forment la deuxième par­tie du livre, ils en disent plus sur le self-service qu’offrent une exis­tence et une œuvre aussi riches que celles de Rosa Luxem­burg que sur la per­ti­nence qu’aurait sa pen­sée dans le monde d’aujourd’hui.

Néces­sité, donc, d’une bio­gra­phie sys­té­ma­tique et struc­tu­rée. Mais pour­quoi aller la cher­cher il y a presque 45 ans ? Depuis cette époque, l’accès aux sources s’est encore amé­lioré, et les contraintes qui pesaient sur les his­to­riens de l’ex-république démo­cra­tique alle­mande (une très grande par­tie de ces sources était déte­nue par les ins­ti­tuts d’histoire rat­ta­chés aux par­tis com­mu­nistes d’Allemagne de l’Est, de Pologne et d’Union sovié­tique) ont dis­paru. Qui lit l’allemand et veut tout savoir – ou presque – de l’existence de Rosa Luxem­burg ne trou­vera pas mieux que la der­nière ver­sion de sa bio­gra­phie par Anne­lies Laschitza, le résul­tat de 30 ans de recherches et d’une connais­sance intime de ses textes9. Là, pas d’approximations, pas d’erreurs fac­tuelles gros­sières, un recours très sys­té­ma­tique aux cita­tions et une foule de détails. Mais pas d’exposé struc­turé et cri­tique des concep­tions de Rosa Luxem­burg, qui n’intéresse peut-être pas le lec­teur seule­ment sou­cieux de repla­cer Rosa Luxem­burg dans son époque. En dehors du pur aspect d’opportunité – les éditions La Décou­verte ayant très géné­reu­se­ment auto­risé Spar­ta­cus à s’appuyer sur la tra­duc­tion de la ver­sion com­plète pour celle de la ver­sion abré­gée – c’est l’intérêt que pré­sente l’ouvrage de Nettl : lui-même, s’il a fait là œuvre d’historien, était un ana­lyste de la poli­tique, et écri­vant à une époque où les régimes se récla­mant du mar­xisme sem­blaient véri­ta­ble­ment en marche pour conqué­rir le monde, il se devait de rendre compte des apports d’une mar­xiste recon­nue en son temps comme l’une des plus marquantes.

Com­ment Nettl a-t-il pu se livrer au tra­vail de réduc­tion de son ouvrage ini­tial (960 pages dans l’édition de Fran­çois Mas­pero) ? Disons d’abord que la taille de celui-ci était néces­sai­re­ment arbi­traire. Avec les maté­riaux dont il dis­po­sait, il aurait pu aussi bien y ajou­ter un ou deux volumes, et on verra que même par rap­port à la ver­sion com­plète, quelques aspects méritent d’être encore appro­fon­dis. Pour la ver­sion abré­gée, il a éliminé quelques 100 pages de biblio­gra­phie et d’index, ainsi que les 50 pages consa­crées au « luxem­bur­gisme » (Le luxem­bur­gisme, arme et mythe), c’est-à-dire aux luttes internes à l’Internationale com­mu­niste et en pre­mier lieu au parti com­mu­niste d’Allemagne qui ont fait du posi­tion­ne­ment par rap­port à l’action et aux idées de Rosa Luxem­burg un test de l’orthodoxie. Il a regroupé en un seul cha­pitre (Les apports à la théo­rie) les expo­sés des apports ori­gi­naux de Rosa Luxem­burg à la cri­tique du révi­sion­nisme, de sa concep­tion de la grève de masse et de son ana­lyse de l’impérialisme. Pour le reste, il a repris tous les cha­pitres de la ver­sion d’origine, et si le récit de chaque période est par endroit moins détaillé, il reste néan­moins très substantiel.

J. P. Nettl avait pour ambi­tion de «  recons­truire l’histoire d’une per­sonne, d’un mou­ve­ment et d’une époque ». En ce qui concerne la vie et l’action de Rosa Luxem­burg, à quelques détails près, sa contri­bu­tion reste supé­rieure à tout ce qui est actuel­le­ment dis­po­nible en fran­çais. Faire toute l’histoire du demi-siècle qu’a tra­versé Rosa Luxem­burg, c’était peut-être beau­coup, et inutile ; c’est davan­tage de l’histoire du socia­lisme dans les empires russe et alle­mand qu’il s’agit, et il s’attache à décrire le contexte dans lequel agit Rosa Luxem­burg, et en pre­mier lieu ce monde par­ti­cu­lier de la social-démocratie alle­mande et de sa fameuse « bureau­cra­ti­sa­tion ». Pour­tant – mais c’est autant un tri­but à l’intérêt qu’il sus­cite qu’une cri­tique –, on aime­rait en savoir plus sur dif­fé­rents aspects de celui-ci, et on se rend alors compte com­bien le lec­teur fran­co­phone est démuni – le lec­teur alle­mand devant quant à lui cou­rir les biblio­thèques sans être sûr de trou­ver ce qu’il cherche. Rosa s’est fait admettre par les cercles diri­geants du SPD par son action pro­pa­gan­diste dans les pro­vinces polo­naises et elle a obtenu que le SPD retire son sou­tien au PPS qui menait une poli­tique clai­re­ment auto­no­miste. Mais ce qu’on ne sait pas, c’est quelle audience ont acquise Rosa Luxem­burg et le SPD auprès des ouvriers polo­nais d’Allemagne : ils ne repré­sen­taient qu’une petite par­tie de la popu­la­tion ouvrière, mais concen­trée notam­ment dans la Ruhr (mines et sidé­rur­gie) et dans l’industrie tex­tile dans la région de Chem­nitz. Sur les « masses » aux­quelles s’adressait en prio­rité Rosa – adhé­rents du SPD et des syn­di­cats « libres » –, l’information dis­po­nible n’est pas non plus très abon­dante : Robert Michels, dans son livre à la fois fon­da­teur et pit­to­resque10, donne quelques indi­ca­tions, mais il ren­voie à une étude appro­fon­die qu’il aurait faite par ailleurs. Joseph Rovan nous en dit un peu plus dans les trois cha­pitres qu’il consacre à la période qui nous inté­resse dans son ouvrage de syn­thèse11, qu’il a com­plé­tés dans son intro­duc­tion à La social-démocratie dans l’Allemagne impé­riale12. Et si on men­tionne sou­vent le Vorwärts ou la Leip­zi­ger Volk­zei­tung, la seule thèse réa­li­sée en France sur Der Wahre Jacob, l’hebdomadaire sati­rique du SPD, qui se ven­dait en 1914 à plus de 300 000 exem­plaires, n’a semble-t-il donné lieu à aucun livre. Enfin, et c’est tout l’objet de ces inter­ro­ga­tions, on regrette que J.P. Nettl n’ait pas atta­ché davan­tage d’importance à 1913 et à juillet 1914 : en 1913, le SPD était de nou­veau empê­tré dans un com­pro­mis entre l’accroissement de la fis­ca­lité directe et l’augmentation des dépenses d’armement ; et en juillet 1914, quand s’est jouée la fin du monde – la fin du monde tel que le conce­vait Rosa Luxem­burg – des sec­tions du SPD se sont mobi­li­sées contre la guerre, tan­dis que d’autres sec­teurs de la popu­la­tion alle­mande, et il est impor­tant de connaître les­quels, se mobi­li­saient pour elle. Compte tenu de la suite qu’on connaît, il semble en effet capi­tal de savoir si ce juge­ment de Lénine était abso­lu­ment per­ti­nent : « Ils mentent ceux qui disent…que les masses pro­lé­ta­riennes ont versé dans le chau­vi­nisme …les masses ont été aba­sour­dies, abru­ties, divi­sées, écra­sées par l’état de siège. » Aussi puis­sante qu’elle ait été, la social-démocratie alle­mande, qui était loin d’être immu­ni­sée contre le patrio­tisme, n’influençait qu’une par­tie des couches ouvrières alle­mandes et peu, semble-t-il, l’important pro­lé­ta­riat agricole.

Si cette bio­gra­phie sus­cite chez le lec­teur l’envie d’en savoir plus, il se tour­nera natu­rel­le­ment vers les textes et les lettres de Rosa Luxem­burg. Il en trou­vera chez Spar­ta­cus et ailleurs. Il convient cepen­dant de signa­ler trois textes par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sants qui sont peu ou pas dis­po­nibles en fran­çais : La ques­tion natio­nale et l’autonomie13, tra­duc­tion de la bro­chure publiée en Pologne en 1908 et dans laquelle Rosa Luxem­burg donne son exposé le plus com­plet de ses concep­tions. John Peter Nettl, dans l’annexe qu’il consacre à la ques­tion natio­nale, n’analyse que sa pre­mière par­tie (la bro­chure en compte six), où l’on trouve il est vrai expo­sées ses atti­tudes fon­da­men­tales, et que Lénine cri­ti­quera quelques années plus tard. En 1991, Feliks Tych, à Var­so­vie, a publié un texte de 37 pages rédigé par Rosa en 1911 et des­tiné à Léo Jogi­chès et où elle expose ses concep­tions de l’organisation du parti dans le cadre des batailles à ce sujet dans le POSDR auquel appar­te­nait le parti polo­nais ; ce texte ne semble pas avoir été tra­duit en fran­çais. Enfin, sur la vie de Rosa Luxem­burg pen­dant les périodes de la guerre et de la révo­lu­tion alle­mande, on se tour­nera si pos­sible vers une édition du récit qu’en a fait Mathilde Jacob14. Mais ce qu’aucun éditeur ne pourra res­ti­tuer, c’est la voix de l’oratrice.

Jean Michel Kay.

1 John Peter Nettl, Rosa Luxem­burg, ver­sion abré­gée par l’auteur, 568 pages, 28 euros : http://atheles.org/spartacus/livres/rosaluxemburg/

2 272 pages, 22 euros : http://atheles.org/agone/rosaluxemburg/alecoledusocialisme/ [voir la note de lec­ture dans le même numéro de Cri­tique Sociale]

3 384 pages, 29 euros.

4 Spar­ta­cus, 1970, 60 pages, 5 euros ; nou­velle édition, La Digi­tale, 1995, 75 pages, 7,32 euros.

5 Jean Picol­lec, 2002, 262 pages, 23 euros.

6 Une femme rebelle. Vie et mort de Rosa Luxem­burg, Tal­lan­dier, 2011, 526 pages, 11,16 euros.

7 [Ou plu­tôt ce qu’il croit en com­prendre, à par­tir d’une vision très super­fi­cielle… (note de Cri­tique Sociale)]

8 Le Seuil, 2010, 330 pages, 19,80 euros. [voir notre note de lec­ture dans Cri­tique Sociale n° 11, août 2010, pp. 9–10]

9 Im Lebens­rauch, trotz alle­dem. Rosa Luxem­burg. Eine bio­gra­phie. Édition de poche Auf­bau 2009, 688 pages, 12,95 euros.

10 Les par­tis poli­tiques, éditions de l’Université de Bruxelles, 2009, 271 pages, 9 euros.

11 La social-démocratie alle­mande, Le Seuil, 1978, 524 pages. Uni­que­ment dans les meilleures bibliothèques…

12 Ins­ti­tut d’allemand d’Asnières, 1985, 308 pages. Dis­po­nible en ligne en pdf pour 8 euros.

13 Tra­duc­tion et pré­sen­ta­tion de Clau­die Weill, Le temps des cerises, 2001.

14 En alle­mand : Von Rosa Luxem­burg und ihre Freun­den in Krieg und Revo­lu­tion 1914–1919, in Inter­na­tio­nale wis­sen­schaft­liche Kor­res­pon­denz zur Ges­chichte der deut­schen Arbei­ter­be­we­gung, 1988 ; en anglais, Rosa Luxem­burg, an inti­mate por­trait, Law­rence and Wishart, 2000.

Contre l’austérité, pour une riposte internationaliste !

Consé­quence de la crise du capi­ta­lisme, l’austérité est actuel­le­ment appli­quée un peu par­tout dans le monde – les plus tou­chés étant les sala­riés, les chô­meurs, les jeunes, et plus géné­ra­le­ment les classes popu­laires. A cela s’ajoute le pro­jet de traité ou de pacte bud­gé­taire euro­péen, qui est en cours d’adoption. Ce serait une nou­velle aggra­va­tion de l’austérité géné­ra­li­sée : il est donc impor­tant de le com­battre. Mais il faut noter que l’austérité est impo­sée avec ou sans ce traité, puisque même les Etats non-signataires, comme la Grande-Bretagne, appliquent l’austérité. Les véri­tables car­cans sont le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, l’aliénation et l’exploitation par le tra­vail contraint, et l’organisation hié­rar­chique de la société.

De notre point de vue inter­na­tio­na­liste, l’Union Euro­péenne n’est pas « trop » supra­na­tio­nale : ce sont les chefs d’Etat qui impulsent les poli­tiques com­munes euro­péennes, qui sont aussi néfastes aux tra­vailleurs que ce qu’ils appliquent cha­cun dans leur pays. Contre la vio­lence sociale qui se déve­loppe, il faut en finir avec le prin­cipe de com­pé­ti­tion et pri­vi­lé­gier par­tout la coopé­ra­tion. L’intérêt des tra­vailleurs est com­mun quel que soit le pays où l’on se trouve.
Il existe actuel­le­ment des ten­ta­tions de repli, en par­ti­cu­lier natio­na­liste. Ces dérives ne peuvent qu’être nui­sibles aux tra­vailleurs : c’est unis en tant que classe sociale, par-delà les fron­tières, que nous pour­rons être forts. Bien avant que les pre­mières bases de l’UE ne soient créées, les cou­rants révo­lu­tion­naires inter­na­tio­na­listes mili­taient déjà pour les « Etats-Unis socia­listes d’Europe » – comme pre­mier pas vers un monde sans fron­tière ni Etat, libéré du capi­ta­lisme. Aujourd’hui plus que jamais, les mou­ve­ments sociaux ont tout inté­rêt à lut­ter ensemble, au niveau euro­péen et mondial.

L’urgence est d’organiser la lutte sociale à la base pour lut­ter contre le chô­mage et la pré­ca­rité, pour une autre société. Dans l’immédiat, il faut impo­ser la hausse des salaires par­tout en Europe et ailleurs. Une étape en ce sens pour­rait être la créa­tion de comi­tés de lutte uni­taires, orga­ni­sés par zone géo­gra­phique, fonc­tion­nant sur le prin­cipe de la démo­cra­tie directe – car un mou­ve­ment est d’autant plus fort qu’il vient de la base, et qu’il est effec­ti­ve­ment dirigé par la base. Des échanges régu­liers d’informations avec les comi­tés des autres villes et des autres pays devraient alors être mis en place.
Plus lar­ge­ment, les solu­tions à la crise écono­mique comme à la crise écolo­gique ne pour­ront être ni capi­ta­listes, ni natio­nales. L’issue réelle ne peut adve­nir que par un mou­ve­ment mon­dial contre ce sys­tème d’exploitation des êtres humains et de la nature, contre l’aliénation du tra­vail contraint, contre l’organisation hié­rar­chique : contre le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, pour la démo­cra­tie sociale.

Solidarité avec les mineurs en lutte en Afrique du Sud, à bas la répression meurtrière !

Ce que nous rap­pelle la nou­velle hor­rible de la mort de trente-quatre mineurs en grève en Afrique du Sud, tom­bés sous les balles de la police, c’est d’abord que le capi­ta­lisme est un sys­tème meur­trier, qui peut s’appuyer sur la vio­lence la plus bru­tale si besoin est. Y com­pris dans un cadre dit « démo­cra­tique ». L’Afrique du Sud est depuis les années 90 un État dirigé par l’ANC, le mou­ve­ment qui s’était imposé comme prin­ci­pale force de lutte contre l’Apartheid, le sys­tème de ségré­ga­tion raciale qui avait été mis en place dans les années 50, et qui pri­vait de tout droit la majo­rité noire de la popu­la­tion. Vic­to­rieux élec­to­ra­le­ment à par­tir de 1994, l’ANC gou­verne l’Afrique du Sud depuis que le droit de vote a été élargi à l’ensemble de la population.

Ce que l’histoire récente de l’Afrique du Sud nous montre, c’est que les par­tis qui se réclament des tra­vailleurs sont la plu­part du temps des bureau­cra­ties avides de pou­voir. L’ANC n’a pra­ti­que­ment rien changé à la situa­tion misé­rable de la majo­rité noire de la popu­la­tion en presque vingt ans, comme on peut le voir dans les images ter­ribles des hos­tels où vivent les mineurs de Mari­kana, loin de leurs familles. Les cadres de l’ANC, noirs, métis ou blancs, ont été inté­grés dans le sys­tème capi­ta­liste Sud-Africain et forment désor­mais une nou­velle élite, qui vit dans les mêmes quar­tiers, envoie ses enfants dans les mêmes écoles que l’ancienne élite blanche, et roule dans les mêmes BMW, comme on peut le voir dans les repor­tages du pho­to­graphe Mar­tin Parr. C’est la seule dif­fé­rence réelle entre avant et après la fin de l’Apartheid : cer­tains poli­ti­ciens noirs ou métis, leur familles et leurs amis sont deve­nus des bour­geois comme les autres, et dirigent les entre­prises et les ins­ti­tu­tions d’un pays extrê­me­ment riche en matières pre­mières et rares. Les pauvres sont res­tés pauvres, et même si leur situa­tion est enviable com­pa­rée à celles des popu­la­tions des pays de la région, elle reste misé­rable, une bonne par­tie des Sud-Africains n’ayant par exemple pas l’eau cou­rante à la mai­son. Les mineurs en grève de Mari­kana se sont mis en lutte pour des aug­men­ta­tions de salaires, au moment où la société qui les emploie annonce des pro­fits records. Le mas­sacre du 16 août, loin de les faire recu­ler, a au contraire étendu le mou­ve­ment à d’autres sites. S’il fal­lait une preuve du fait que presque rien n’a changé en Afrique du Sud depuis l’arrivée au pou­voir de l’ANC, signa­lons sim­ple­ment que les mineurs sur­vi­vants de la fusillade ont tous été arrê­tés et déte­nus plu­sieurs semaines au nom d’une loi de 1956 (doc­trine dite de com­mon pur­pose) qui per­met d’arrêter toute per­sonne se trou­vant sur les lieux d’une confron­ta­tion avec la police et de l’accuser de tous les méfaits com­mis. En bref, ceux qui n’ont pas été mas­sa­crés ont été accu­sés d’avoir tué leurs cama­rades abat­tus par les poli­ciers grâce à une « loi » datant de l’Apartheid, que l’ANC n’a jamais abrogée.

La lutte contre l’ignoble régime de l’Apartheid a été menée par un parti, l’ANC, qui a pris soin d’avaler ou de détruire tout mou­ve­ment dis­si­dent, comme par exemple le PAC (Pan Afri­can Congress, qui n’était guère dif­fé­rent). La figure héroïque de Nel­son Man­dela ne doit pas cacher que l’ANC est, et demeure un parti séparé des masses, qui a forgé dans la lutte clan­des­tine une hié­rar­chie de pou­voir, un appa­reil, qui ne deman­dait qu’à rem­pla­cer l’État de l’Apartheid, un peu comme le FLN algé­rien s’est assis dans les fau­teuils des colons. Il a en fait été inté­gré à cet État alors même que l’Apartheid était défait. L’ancienne élite blanche a avalé la nou­velle élite noire et métisse, pour ne plus lais­ser qu’une seule et même élite « arc-en-ciel » dans laquelle on ne peut plus trop dire qui est qui, comme entre les cochons et les humains à la fin de la Ferme des ani­maux de George Orwell.

Ce que montre donc le mas­sacre de Mari­kana, c’est que les pro­blèmes en Afrique du Sud comme ailleurs sont bien des rap­ports entre des classes, et non des affaires de cou­leur de peau. Parmi les poli­ciers du gou­ver­ne­ment « démo­cra­tique » de l’ANC qui ont tiré sur les gré­vistes devant les camé­ras du monde entier, il y avait des noirs et des blancs, comme par ailleurs à l’époque de l’Apartheid. Et une par­tie des tra­vailleurs pauvres du pays sont des blancs, sou­vent néer­lan­do­phones, comme les habi­tants du quar­tier déla­bré des musi­ciens de Die Ant­woord. En Afrique du Sud comme ailleurs, les tra­vailleurs sont des gens qui viennent d’un peu par­tout, qui font face à des capi­ta­listes qui sont tout aussi « arc-en-ciel » qu’eux, qu’ils le veuillent ou non ! Il n’y a pas de voie poli­tique « raciale », « natio­nale » ou « reli­gieuse » pour les tra­vailleurs, qui n’ont pas de patrie, de cha­pelle ou de cou­leur, à part celle du dra­peau rouge de la révolution.

Il est temps pour les tra­vailleurs du sud de l’Afrique de s’unir dans des mou­ve­ments auto­nomes, à la base, indé­pen­dants des bureau­cra­ties syn­di­cales et poli­tiques qui ont dominé la longue période de déco­lo­ni­sa­tion. Ces mou­ve­ments nou­veaux devront affir­mer la cen­tra­lité des ques­tions sociales, parce que la lutte pour la démo­cra­tie est aussi la lutte pour l’égalité réelle, et non seule­ment for­melle : le vieux slo­gan « One man, one vote » n’aura de réa­lité que par la trans­for­ma­tion de la société, par le contrôle effec­tif de la popu­la­tion sur la pro­duc­tion et la répar­ti­tion des richesses, sur la construc­tion de loge­ments décents, l’accès à l’éducation et à la santé pour tous, dans ces pays rava­gés par l’épidémie de sida. Et c’est bien une trans­for­ma­tion qui dépasse les cadres « natio­naux » héri­tés de l’époque où la région était divi­sée en colo­nies des dif­fé­rentes puis­sances euro­péennes, car nombre de mineurs de Mari­kana sont issus d’autres pays du sud de l’Afrique comme le Mozam­bique. Comme pour les « révo­lu­tions arabes », tout reste à faire, car pour l’instant la situa­tion est domi­née par des partis-États dont le rôle est de gérer plus ou moins de la même façon l’exploitation des hommes et de la terre. Le droit de vote n’est une avan­cée que s’il per­met de se libé­rer du joug des capi­ta­listes, fussent-ils « arc-en-ciel ». Et cela ne pourra être l’œuvre que des tra­vailleurs eux-mêmes, et non de par­tis qui se réclament d’eux pour ensuite envoyer leur police « démo­cra­tique » tirer sur les mani­fes­ta­tions de grévistes.

Tract dif­fusé par Cri­tique Sociale le 8 sep­tembre près de l’ambassade d’Afrique du Sud

Combattons l’austérité sauce Hollande

Le soir de son élec­tion, le 6 mai der­nier, Fran­çois Hol­lande a déclaré que ce vote était dirigé contre l’austérité1. Puis, il a tout natu­rel­le­ment appli­qué une poli­tique d’austérité – sans employer le mot (et, mal­gré tout, en sup­pri­mant cer­taines des mesures les plus injustes prises par le gou­ver­ne­ment précédent).

C’est la sauce Hol­lande : l’accompagnement change, mais le plat d’austérité – qu’on veut nous faire ava­ler de force – demeure. Loin d’avoir tiré les leçons de la défaite du sar­ko­zysme, la droite pour­suit pour sa part sa sur­en­chère décon­nec­tée de la réa­lité, qui crée de nou­velles tensions.

Mais le pro­blème n’est pas l’individu Fran­çois Hol­lande, ou tout autre poli­ti­cien, ni même les ins­ti­tu­tions spé­ci­fiques de la france ou de l’Union euro­péenne : on retrouve en fait la même situa­tion actuel­le­ment par­tout dans le monde.

Plus lar­ge­ment, la ten­dance est à la réduc­tion des droits sociaux et des ser­vices publics, ce qui était déjà avant la crise l’objectif des par­ti­sans du « libé­ra­lisme écono­mique »2. Sans inter­ven­tion des tra­vailleurs pour l’empêcher, les sai­gnées sociales se pour­sui­vront. Le capi­ta­lisme est actuel­le­ment inca­pable de pro­po­ser une pers­pec­tive – même socia­le­ment contes­table ! – de réso­lu­tion de la crise écono­mique et sociale, dont il est la cause3. Or, la situa­tion est explo­sive : le chô­mage est tou­jours en hausse4, et l’austérité se pour­suit contre les classes populaires.

Cette poli­tique vio­lente a des consé­quences dra­ma­tiques. Le 16 août, la police a tiré sur des mineurs en lutte pour des hausses de salaire en Afrique du Sud, fai­sant au moins 34 morts, tués au nom du pro­fit. Une fois de plus, le capi­ta­lisme tue. Début août, un allo­ca­taire du RSA est mort en ban­lieue pari­sienne après s’être immolé par le feu dans les locaux de sa CAF, suite à la sus­pen­sion de son allo­ca­tion. Les poli­tiques de « chasse aux chô­meurs » et de « chasse aux allo­ca­taires » ont bel et bien des consé­quences comme celle-ci, même si la plu­part du temps elles ne sont pas aussi spec­ta­cu­laires et donc non médiatisées.

De plus, le gou­ver­ne­ment n’a aucune solu­tion face aux nom­breux plans de licen­cie­ments col­lec­tifs qui sont en cours, annon­cés, ou à venir. Si elles s’unifient et s’élargissent, les luttes des tra­vailleurs visés pour­raient être le point de départ d’une remise en cause plus large du sys­tème. Un com­mu­ni­qué com­mun d’organisations d’extrême gauche5 va dans ce sens. Mais il ne fau­drait pas se conten­ter sim­ple­ment de com­mu­ni­qués : ces orga­ni­sa­tions pour­raient par exemple impul­ser la créa­tion de comi­tés de lutte uni­taires, orga­ni­sés par zone géographique.

Car une véri­table solu­tion ne peut venir que de la base, pour inven­ter un autre sys­tème social. L’organisation actuelle de la société, écono­mique et poli­tique, ne per­met pas de sor­tie pré­vi­sible de la situa­tion de crise subie par les classes popu­laires du monde entier depuis 4 ans. L’alternative prag­ma­tique pour sor­tir de cette impasse, c’est de prendre nous-mêmes en mains nos affaires.

Dans l’immédiat, il s’agit de lut­ter contre les mesures d’austérité prises par le gou­ver­ne­ment Hollande-Ayrault. Plus lar­ge­ment, au niveau mon­dial des voix s’élèvent pour exi­ger cette mesure géné­rale : ces­ser de rem­bour­ser les dettes, ce qui implique d’abord un véri­table rap­port de force, et ensuite d’en finir avec le sys­tème ban­caire lui-même.

Le pacte bud­gé­taire euro­péen, dit aussi « traité Sarkozy-Merkel », qui est désor­mais sou­tenu par le gou­ver­ne­ment Hollande-Ayrault, devrait être voté en france début octobre. Il s’agit d’une avan­cée de plus pour l’austérité. Mais plus fon­da­men­ta­le­ment, les véri­tables car­cans ne sont pas tel ou tel traité : ce sont le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, l’aliénation et l’exploitation par le tra­vail contraint, et l’organisation hié­rar­chique de la société.

Contre la fausse uni­fi­ca­tion euro­péenne pro­cla­mée par les chefs d’Etat, et qui n’est en fait que le pro­lon­ge­ment des poli­tiques anti-sociales qu’ils mènent cha­cun dans leur pays, il nous faut construire une Europe des tra­vailleurs, pour aller vers un monde sans patrie ni frontière.

Les pro­blèmes de fond ne se résou­dront pas en chan­geant de gou­ver­ne­ment, on le voit bien. Une lutte vic­to­rieuse ne pourra qu’être révo­lu­tion­naire et inter­na­tio­nale, pour et par la démo­cra­tie sociale.

1 « Dans toutes les capi­tales, au-delà des chefs de gou­ver­ne­ment et des chefs d’Etat, il y a des peuples qui grâce à nous espèrent, regardent vers nous, et veulent en ter­mi­ner avec l’austérité. » (dis­cours place de la Bastille).

2 Voir « L’absurdité du libé­ra­lisme écono­mique », Cri­tique Sociale n° 3, décembre 2008, pp. 8–10.

3 On pour­rait égale­ment déve­lop­per la ques­tion écolo­gique, qui appa­raît comme impos­sible à résoudre sans sor­tir du mode de pro­duc­tion capitaliste.

4 Au sein de l’Union euro­péenne, le taux de chô­mage est passé en un an de 9,6 % à 10,4 % (chiffres Euro­stat). Le nombre offi­ciel de chô­meurs dans l’UE est de 24 millions.

5 Alter­na­tive Liber­taire, Fédé­ra­tion Anar­chiste, Mou­ve­ment des Objec­teurs de Crois­sance, et Nou­veau Parti Anti­ca­pi­ta­liste, le 11 juillet 2012 : npa2009.org/content/conférence-sociale-communiqué-commun-dal-fa-moc-npa

Un livre d’A. Bihr sur les rapports de classes

Alain Bihr, Les Rap­ports sociaux de classes, Edi­tions Page Deux, 2012, 140 pages, 9,50 euros.

 

Ce livre consti­tue une ini­tia­tion à l’analyse théo­rique des rap­ports de classes. Alain Bihr explique clai­re­ment qu’il s’inspire des ana­lyses de Karl Marx, sans dog­ma­tisme ni exclu­sive. Il déve­loppe les éléments qui fondent l’existence des classes sociales : le tra­vail sala­rié, le méca­nisme de la pro­duc­tion de plus-value. Les rap­ports de classes sont donc prin­ci­pa­le­ment « des rap­ports d’exploitation, de domi­na­tion et d’aliénation » (p. 17). Rap­pe­lant en par­ti­cu­lier le constat de la lutte des classes, l’auteur expli­cite les dif­fé­rentes formes qu’elle prend, le rôle de l’Etat, etc. L’Etat est un pro­duit de la lutte des classes ; cepen­dant il influe égale­ment sur celle-ci, par dif­fé­rentes moda­li­tés qui sont détaillées par l’auteur (pp. 79–90).

En défi­ni­tive, les rap­ports sociaux de pro­duc­tion « mettent en jeu l’organisation de l’ensemble des fonc­tions sociales, de l’ensemble des acti­vi­tés néces­saires à la repro­duc­tion maté­rielle, ins­ti­tu­tion­nelle et sym­bo­lique de la société et, en défi­ni­tive, le pou­voir poli­tique. » (pp. 28–29).

Alain Bihr expose ensuite ce qu’il consi­dère être les pro­jets de société cor­res­pon­dant à chaque classe sociale : le libé­ra­lisme pour la classe capi­ta­liste, le cor­po­ra­tisme pour la petite-bourgeoisie, le « social-étatisme »1 pour l’encadrement, et le com­mu­nisme pour le prolétariat.

Le com­mu­nisme, qui cor­res­pond ici au socia­lisme au sens réel du terme (c’est-à-dire comme alter­na­tive à la société capi­ta­liste), est notam­ment carac­té­risé par l’auteur comme « la fin du capi­tal et du tra­vail sala­rié par la socia­li­sa­tion des moyens de pro­duc­tion, la fin des rap­ports mar­chands et moné­taires ». Il s’agit pour le pro­lé­ta­riat de « trans­for­mer les moyens sociaux de pro­duc­tion en pro­priété sociale et de les faire fonc­tion­ner, selon des plans concer­tés et à l’intérieur d’unités de pro­duc­tion auto­gé­rées, de manière à satis­faire les besoins indi­vi­duels et col­lec­tifs de l’humanité au moindre coût en termes de dépense de tra­vail humain et d’empreinte écolo­gique. » Cette nou­velle société entraî­ne­rait la fin des classes sociales, le « véri­table sens du com­mu­nisme » étant « la réa­li­sa­tion de la ten­dance à la com­mu­nauté humaine […] sous la forme de la recherche d’un monde où n’existeraient ni pro­priété, ni fron­tière, ni Etat, pour sépa­rer les hommes entre eux. » (pp. 119–120)

Cet ouvrage nous rap­pelle que les rap­ports de classes sont les rap­ports sociaux fon­da­men­taux qui struc­turent la société actuelle. On peut regret­ter par contre que le style par­fois trop uni­ver­si­taire alour­disse la lecture.

Peu de nou­veauté donc, mais de très utiles rap­pels pour com­prendre, ana­ly­ser, et par­ti­ci­per à la trans­for­ma­tion de la société.

1 Que nous appel­le­rons plu­tôt capi­ta­lisme d’Etat.

Entretien avec Charles Reeve

Tu as écrit plu­sieurs livres sur le capi­ta­lisme d’État chi­nois. La Chine est deve­nue une puis­sance com­mer­ciale dans le capi­ta­lisme mon­dia­lisé. Cer­tains expliquent sim­ple­ment sa force par la non-convertibilité de sa mon­naie et son régime répres­sif. Les luttes ouvrières s’y déve­loppent pour­tant, ou en tout cas on en entend davan­tage par­ler. En l’absence de syn­di­ca­lisme indé­pen­dant, s’agit-il tou­jours de grèves sau­vages ou la situa­tion est-elle plus com­plexe ? S’agit-il tou­jours de luttes can­ton­nées à une seule entre­prise ou y a-t-il des formes de coor­di­na­tion, ou sim­ple­ment d’extensions, à des branches ou des villes ?

Brève mise au point… Il peut y avoir syn­di­ca­lisme indé­pen­dant et grèves sau­vages. Une grève est sau­vage par rap­port à la stra­té­gie de la bureau­cra­tie syn­di­cale, fut-elle indé­pen­dante des par­tis. Et un syn­di­cat indé­pen­dant qui fonc­tionne selon le prin­cipe de la négo­cia­tion et la coges­tion, est opposé à toute action auto­nome des sala­riés pou­vant déran­ger sa nature « res­pon­sable » et « réa­liste ». La grève sau­vage est une action qui montre que les inté­rêts des tra­vailleurs ne coïn­cident pas néces­sai­re­ment avec les objec­tifs du syn­di­cat, ins­ti­tu­tion négo­cia­trice du prix de la force de tra­vail. Inver­se­ment, il y a eu dans l’histoire du mou­ve­ment syn­di­cal, aux États-Unis et en Afrique du Sud par exemple, des grèves sau­vages sur des objec­tifs réac­tion­naires, par­fois même racistes.

En Chine, la situa­tion est certes com­plexe. Le syn­di­cat unique (ACFTU, All China Fede­ra­tion of Trade Unions), est lié au parti com­mu­niste et a joué plei­ne­ment son rôle de police de la classe ouvrière pen­dant le maoïsme et après. Depuis l’ « ouverture » (au capi­ta­lisme privé), il est devenu une gigan­tesque machine de ges­tion de la force de tra­vail au ser­vice des entre­prises, y com­pris les entre­prises pri­vées étran­gères dans les Zones Écono­miques Spé­ciales. Il est tota­le­ment dis­cré­dité auprès des tra­vailleurs. Il est perçu à la fois comme la police et un appen­dice de la direc­tion des entre­prises. Depuis quelques années, la bureau­cra­tie du Parti com­mu­niste a fait des efforts pour res­ti­tuer au syn­di­cat unique un sem­blant de cré­di­bi­lité. Ainsi, par exemple, des cam­pagnes déma­go­giques furent lan­cées pour « orga­ni­ser » les min­gong, c’est-à-dire pour intro­duire un cer­tain contrôle du parti dans ces com­mu­nau­tés ouvrières mar­gi­na­li­sées, des immi­grés de l’intérieur sans papiers, à l’intérieur de leur propre pays. Tout cela fut sans effets ni suites et l’image de l’ACFTU auprès des tra­vailleurs n’a pas changé. Par­fois, le pou­voir cen­tral fait pres­sion pour que les ins­tances de l’ACFTU se posi­tionnent contre telle ou telle direc­tion d’entreprise à capi­taux étran­gers. Puis, dans des luttes récentes, on a vu à nou­veau les ner­vis du syn­di­cat atta­quer des gré­vistes et des piquets en défense de ces mêmes entre­prises. Preuve que cette orga­ni­sa­tion reste, par sa nature, fon­ciè­re­ment réac­tion­naire et du côté du pou­voir, de tous les pouvoirs.

Curieu­se­ment, cer­taines orga­ni­sa­tion d’esprit syn­di­ca­liste indé­pen­dant, tels le China Labour Bul­le­tin (Hong­kong) conti­nuent, contre vents et marées et à l’encontre de ce qu’ils ana­lysent eux-mêmes, à par­ler d’une pos­sible trans­for­ma­tion du syn­di­cat unique dans un « vrai syn­di­cat » de type occi­den­tal. Ils s’appuient sur l’attitude de quelques bureau­crates locaux et régio­naux (sur­tout dans le sud, le Guang­dong) qui tentent de jouer un rôle négo­cia­teur afin de démi­ner la situa­tion explo­sive exis­tante. Les mili­tants de ces orga­ni­sa­tions indé­pen­dantes (comme le China Labour Bul­le­tin) sont impré­gnés de la vision tra­di­tion­nelle du mou­ve­ment ouvrier. Pour eux l’organisation « natu­relle » des tra­vailleurs est le syn­di­cat et seul le syn­di­cat peut expri­mer la conscience ouvrière, qui, sans l’aide des « poli­tiques », ne peut dépas­ser la conscience trade-unioniste. On connaît le dis­cours. Ils en sont encore aux valeurs et prin­cipes du vieux mou­ve­ment ouvrier qui se rat­tache à l’idée social-démocrate d’antan.

En Chine, il n’y a pas de syn­di­ca­lisme indé­pen­dant et il n’y en aura pas tant que la forme poli­tique du Parti-État per­du­rera. Vu la force du mou­ve­ment gré­viste depuis main­te­nant des années, l’absence d’organisations créées à par­tir de la base témoigne du degré de répres­sion du pou­voir. Et toutes les grèves sont par défi­ni­tion sau­vages, puisqu’elles doivent se faire hors de l’autorisation et du contrôle de l’ACFTU. Or, tout mou­ve­ment, toute lutte, impliquent une orga­ni­sa­tion, prin­cipe de lutte ouvrière. En Chine on se trouve face à des orga­ni­sa­tions éphé­mères, des comi­tés de grève infor­mels, ani­més par les travailleurs(euses) les plus militant(e)s. Ces orga­ni­sa­tions dis­pa­raissent tou­jours après la lutte. La plu­part du temps, ces tra­vailleurs plus actifs et cou­ra­geux payent de leur per­sonne, ils sont arrê­tés, dis­pa­raissent dans l’univers car­cé­ral. Il semble que, depuis un cer­tain temps, le pou­voir est plus tolé­rant, moins féroce dans la répres­sion. Ces orga­ni­sa­tions infor­melles ne sont pas recon­nues mais on les réprime moins. Ce chan­ge­ment d’attitude est à mettre au cré­dit de la crise pro­fonde et com­plexe de la classe poli­tique chi­noise, de ses divi­sions internes. Une des facettes de cette crise est la frac­ture exis­tante entre les pou­voirs locaux et le pou­voir cen­tral, ce der­nier allant jusqu’à sou­te­nir par­fois les gré­vistes pour mieux affai­blir les poten­tats locaux. De leur côté, les gré­vistes tentent aussi de jouer sur ces divi­sions et anta­go­nismes pour obte­nir satis­fac­tion. Et le syn­di­cat unique tra­versé par les divi­sions frac­tions du pou­voir poli­tique est d’autant plus paralysé.

La der­nière ten­ta­tive de créa­tion d’une struc­ture ouvrière per­ma­nente, d’esprit syn­di­ca­liste et indé­pen­dante du parti com­mu­niste, date de 1989, lors du Prin­temps de Pékin, avec la consti­tu­tion de l’Union Auto­nome des Ouvriers. Le mas­sacre de Tian’anmen, le 4 juin, frappa tout par­ti­cu­liè­re­ment ses mili­tants (Charles Reeve et Hsi Hsuan-wou, Bureau­cra­tie, bagnes et busi­ness, Insom­niaque, 1997).

Il existe aujourd’hui un réseau d’ONG, sou­vent créées à Hong Kong, qui comblent le vide et jouent un rôle syn­di­cal, en évitant pré­cau­tion­neu­se­ment toute confron­ta­tion poli­tique avec le pou­voir. (Pun Ngai, Avis au consom­ma­teur, Insom­niaque, 2011)

Jusqu’à très récem­ment, les luttes ouvrières res­taient iso­lées à des entre­prises ou régions. Il faut pour­tant rela­ti­vi­ser cet iso­le­ment et recon­naître que la situa­tion change. Iso­le­ment ne veut pas dire sépa­ra­tion. Il y a une uni­fi­ca­tion qui se fait par les reven­di­ca­tions com­munes, par la conscience de par­ta­ger l’énorme mécon­ten­te­ment social, d’appartenir à la société des exploi­tés, de s’opposer à la mafia du pou­voir et des capi­ta­listes rouges. Le rôle des nou­velles tech­no­lo­gies, de la blo­go­sphère en par­ti­cu­lier, est pri­mor­dial (Les mots qui font peur, Insom­niaque). On serait presque tenté de dire que les infor­ma­tions cir­culent aujourd’hui plus vite en Chine que dans les socié­tés de « libre infor­ma­tion » comme les nôtres, où à force de pou­voir tout dire et tout savoir on ne dit rien et on ne sait rien. Où l’information est sou­mise au consen­sus de ce qui est « impor­tant », ce qui est consi­déré « infor­ma­tion ». En Chine, par le réseau des nou­velles tech­no­lo­gies, une lutte impor­tante, une émeute popu­laire, des mani­fes­ta­tions contre une usine pol­luante, sont rapi­de­ment par­ta­gées par des cen­taines de mil­liers d’autres travailleurs.

Il est rare qu’il y ait des « formes de coor­di­na­tion » et, sur­tout, elles res­tent tota­le­ment clan­des­tines. On peut, par contre, consta­ter aujourd’hui une nou­velle ten­dance dans ces luttes : leur exten­sion. Depuis quelque temps, les luttes sortent rapi­de­ment des entre­prises et s’attaquent aux lieux du pou­voir local, mai­ries, siège du parti, police, tribunaux.

On constate aussi une exten­sion des luttes qui se géné­ra­lisent dans des zones indus­trielles. La soli­da­rité de classe aug­mente et des tra­vailleurs se déplacent pour prê­ter main-forte à ceux qui se battent ailleurs. La pré­sence des min­gong, com­mu­nau­tés de tra­vailleurs sans droits, vio­lem­ment exploi­tées, joue un rôle impor­tant dans cette exten­sion. C’est un pro­ces­sus en cours, vécu très consciem­ment, et qui est très poli­tique au sens qu’il dépasse rapi­de­ment les reven­di­ca­tions immé­diates et affronte les organes de répres­sion et de déci­sion de la classe diri­geante. Poli­tique aussi dans le sens que ces luttes sont por­teuses d’un désir d’une société dif­fé­rente, d’une société non inéga­li­taire, non répres­sive, non contrô­lée par la mafia du parti. Certes, le pro­jet démo­cra­tique par­le­men­taire de type occi­den­tal, défendu par des cou­rants dis­si­dents peut s’y enra­ci­ner. C’est inévi­table et c’est logique. Qu’il puisse s’imposer, scel­lant toute pers­pec­tive d’émancipation sociale, c’est aussi pos­sible. Tout dépend, en der­nier res­sort, de l’ampleur des mou­ve­ments sociaux et de leur radicalité.

Dans la notice bio­gra­phique sur Paul Mat­tick (père) que tu publies dans « Mar­xisme, der­nier refuge de la bour­geoi­sie ? », tu parles d’un « épui­se­ment du pro­jet key­né­sien ». C’est un peu ce que disait aussi Pierre Souyri dans son livre, égale­ment post­hume et inachevé, « La Dyna­mique du capi­ta­lisme au XXe siècle » : l’utilisation de l’Etat pour « apai­ser » la lutte des classes et dyna­mi­ser l’investissement, et la pro­duc­tion par ses com­mandes, n’a pas sur­vécu aux len­de­mains de la crise pétro­lière et à la mobi­lité mon­dia­li­sée du capi­tal. L’Etat semble désor­mais la proie au lieu d’être le ren­fort. Mais ne voit-on pas des signes d’essoufflement du pro­jet néo-libéral qui a suc­cédé au pro­jet key­né­sien : les popu­la­tions résistent aux excès de pri­va­ti­sa­tions des ser­vices et les capi­ta­listes hésitent sur le capi­tal fic­tif depuis la crise de 2008 ?

C’est une excel­lente idée de par­tir de Paul Mat­tick (1904–1981) pour repar­ler de Pierre Souyri (1925–1979). Deux théo­ri­ciens proches, mal­gré des par­cours dif­fé­rents, construits dans des contextes his­to­riques dif­fé­rents. Les deux sont assez peu connus, presque jamais étudiés, voire igno­rés, en dehors des petits cercles radi­caux. Souyri l’est encore moins que Mat­tick, même s’il a eu un par­cours uni­ver­si­taire après sa par­ti­ci­pa­tion à Socia­lisme ou Bar­ba­rie (où il signait Pierre Brune). Souyri était sen­sible aux idées de Mat­tick, dont il était un lec­teur atten­tif. Son livre post­hume La Dyna­mique du capi­ta­lisme au XXe siècle (Payot, 1983) est passé quasi inaperçu à sa paru­tion et n’est presque jamais cité.

Mat­tick et Souyri par­tagent une même théo­rie de la crise capi­ta­liste, fon­dée sur la ques­tion de la baisse de ren­ta­bi­lité du capi­tal et des dif­fi­cul­tés d’extraction de la plus value néces­saire à l’accumulation. L’un comme l’autre consi­dé­raient que, et au contraire de ce qu’ont défendu la plu­part des cou­rants du mar­xisme radi­cal (par rap­port à la social-démocratie), le pro­blème auquel se heurte l’accumulation capi­ta­liste est celui de l’extraction de la plus value et non celui de sa réa­li­sa­tion. Ils se sont démar­qués des sous-consommationnistes, qui étaient et res­tent pour l’essentiel des mar­xistes key­né­siens… ou des key­né­siens mar­xistes. On s’aperçoit ainsi que les idées défen­dues par Mat­tick font par­tie d’un cou­rant plus large, qui intègre entre autres, Souyri en France et Tony Cliff en Grand-Bretagne.

Souyri voyait dans la crise pétro­lière de 1974 le signe d’un ren­ver­se­ment du cycle d’accumulation capi­ta­liste de l’après guerre (« La Crise de 1974 et la riposte du capi­tal », Annales, n°4, 1983). Dans Le Jour de l’addition (Insom­niaque, 2009 ; une ver­sion élar­gie de ce texte est parue aux Etats-Unis en 2012, chez Reak­tion Books et en Alle­magne, aux Edi­tion Nau­ti­lus), Paul Mat­tick fils (qui était, lui aussi, com­pa­gnon en poli­tique de son père, un autre point com­mun avec Souyri père et fils…) montre égale­ment com­ment la crise de 1974 fut un tour­nant à par­tir duquel le capi­ta­lisme a cher­ché à sur­mon­ter sa crise de ren­ta­bi­lité par un recours constant et crois­sant à l’endettement.

Pour Souyri, le mar­xisme clas­sique (la social-démocratie et sa gauche bol­che­vik) a sous-estimé les trans­for­ma­tions du capi­ta­lisme et sa capa­cité à inté­grer la classe ouvrière. De son côté, Mat­tick n’a cessé d’analyser le rôle qu’ont joué les orga­ni­sa­tions du mar­xisme clas­sique dans cette inté­gra­tion. Le débat sur la fonc­tion et les limites du key­né­sia­nisme part du constat de cette sous-estimation. Souyri s’est inté­ressé à la ques­tion du pas­sage au capi­ta­lisme pla­ni­fié, où l’Etat inter­vien­drait non seule­ment pour cor­ri­ger les dés­équi­libres de l’accumulation mais aussi pour les pré­ve­nir, l’idée d’une dyna­mique qui mène­rait à une écono­mie ratio­na­li­sée. C’était, on le sait, l’idée par­ta­gée par des éminents théo­ri­ciens de la social-démocratie, dont Hil­fer­ding. Pour Souyri, ce pas­sage ren­dait néces­saire l’intégration capi­ta­liste du pro­lé­ta­riat, car la per­sis­tance de la lutte de classe ren­dait impos­sible la pla­ni­fi­ca­tion. C’est pour­quoi, dans les années 70, il pen­sait pou­voir conclure que ce pas­sage, cette capa­cité de l’Etat à pla­ni­fier l’économie, ne se ferait pas. Com­ment peut-on confron­ter cette idée avec la période actuelle ? Plus qu’intégré, le pro­lé­ta­riat est aujourd’hui défait par les mesures de restruc­tu­ra­tion capi­ta­liste, et, pour­tant, la classe capi­ta­liste ne sous­crit pas à ce pro­jet de ratio­na­li­sa­tion de l’économie ; plu­tôt elle est reve­nue à l’idée du lais­ser faire, de la main invi­sible du mar­ché. Il importe alors de repla­cer la ques­tion sur un autre plan. Ce que fai­sait Souyri, pour qui, au delà des anta­go­nismes de classe, il y a « un pro­blème plus fon­da­men­tal : celui de la ren­ta­bi­lité du capi­tal et de son déclin. » (La dyna­mique du capi­ta­lisme au XXe siècle, p.29). Souyri consta­tait d’ailleurs que l’action régu­la­trice de l’Etat n’a été pos­sible qu’en période de crois­sance et que, dès que la crois­sance a été rom­pue, les limites de l’intervention de l’Etat deviennent visibles, « …les pre­miers symp­tômes de désta­bi­li­sa­tion du sys­tème, per­mettent de s’apercevoir que les vraies bar­rières aux­quelles se heurte l’accumulation conti­nue du capi­tal sont celles-là mêmes qui limitent l’extraction d’une quan­tité suf­fi­sante de plus value » (p.30). « La crise de 1974 fait net­te­ment appa­raître que la pla­ni­fi­ca­tion d’une crois­sance conti­nuelle est un mythe qui s’effondre aus­si­tôt que le taux de pro­fit se contracte » (p.38).

C’est donc dans le pro­blème de la ren­ta­bi­lité et de la baisse ten­dan­cielle du taux de pro­fit du sec­teur privé, qu’il faut cher­cher l’épuisement du pro­jet key­né­sien, de ses vel­léi­tés à régu­ler le capi­ta­lisme. Ici Souyri se trouve en conver­gence avec l’analyse des limites de l’économie mixte faite par Mat­tick. Pour Souyri comme pour Mat­tick, « la ren­ta­bi­lité du capi­tal privé a subi une érosion gra­duelle qui lui a enlevé sa capa­cité d’auto-expansion » (p.35). Ce que Keynes recon­nais­sait lui aussi, tout en pré­ten­dant y appor­ter une « solu­tion » capable d’éviter une pos­sible rup­ture sociale et ses dan­gers révo­lu­tion­naires. Or, argu­mente Mat­tick, cette « solu­tion », l’interventionnisme écono­mique, fait dis­pa­raître les condi­tions mêmes qui la ren­daient effi­cace, se révèle être un nou­veau pro­blème. L’accroissement de la demande par l’intervention de l’Etat agit sur la pro­duc­tion glo­bale sans par­ve­nir à res­tau­rer la ren­ta­bi­lité du capi­tal privé et entraî­ner dura­ble­ment l’accumulation ; aug­mente l’endettement et pèse d’autant plus sur l’insuffisance des pro­fits privés.

Aujourd’hui, alors que les effets d’une pro­fonde crise du capi­ta­lisme sont vécus au quo­ti­dien, les débats sur la nature de la crise sont rares ou confi­nés à des milieux confi­den­tiels. On conti­nue à par­ler de « crise moné­taire » sans l’expliquer. La cri­tique du key­né­sia­nisme est essen­tiel­le­ment por­tée par les néo-libéraux. Et les voix qui se démarquent du dis­cours offi­ciel viennent d’économistes néo-keynésiens. C’est le cas, en France, du cercle Les écono­mistes atter­rés, ou encore de Fré­dé­ric Lor­don, dont les dis­cours prennent une place cen­trale dans la mou­vance post ATTAC et dans Le Monde Diplo­ma­tique. Dans un de ses der­niers articles, Lor­don pro­pose « un grand com­pro­mis poli­tique, le seul qui puisse rendre le capi­ta­lisme tem­po­rai­re­ment admis­sible, en fait le mini­mum que devrait reven­di­quer une ligne social-démocrate un peu sérieuse (…) », lequel se résu­me­rait pour l’essentiel à l’acceptation de la désta­bi­li­sa­tion créée par le capi­ta­lisme en échange d’un enga­ge­ment des capi­ta­listes à « assu­mer les dom­mages col­la­té­raux », « faire enfin payer au capi­tal le prix des désordres qu’il recrée indé­fi­ni­ment dans la société par le tra­vail sans fin de ses dépla­ce­ments et de ses restruc­tu­ra­tions. ». Ce « grand com­pro­mis » néo-social démo­crate serait une pâle copie de ceux du passé ; il ne s’agit même plus de « cor­ri­ger » ou « pré­ve­nir » les crises, mais de « vivre avec » et de « payer pour les désordres » engen­drées par le sys­tème. (Fré­dé­ric Lor­don, « Peu­geot, choc social et point de bas­cule », Le Monde Diplo­ma­tique, août 2012). Face à cette déli­ques­cence pro­gram­ma­tique de la « gauche » on mesure l’importance de l’œuvre de Paul Mat­tick, sa cri­tique du key­né­sia­nisme d’un point de vue anti-capitaliste.

Souyri écrit : « Entre une écono­mie où le sec­teur public est limité et subor­donné au capi­ta­lisme des mono­poles et une écono­mie où le sec­teur étatisé devient pré­do­mi­nant tan­dis que le sec­teur privé tend à deve­nir rési­duel, il existe une dif­fé­rence quan­ti­ta­tive qui tend à deve­nir une dif­fé­rence qua­li­ta­tive. La société bour­geoise ne peut pas entiè­re­ment étati­ser l’économie sans ces­ser d’être la société bour­geoise. » (Ibid, p.18).

Ce débat sur la dyna­mique du capi­ta­lisme et l’évolution pos­sible vers une forme de capi­ta­lisme d’Etat est aussi pré­sente dans l’œuvre de Mat­tick. Lequel consi­dé­rait aussi que les limites de l’économie mixte peuvent poser, à terme, le pro­blème de l’expropriation du capi­ta­lisme privé par les pré­lè­ve­ments de l’Etat, trans­ferts des pro­fits pri­vés vers le sec­teur public. Cette dyna­mique ne peut que ren­con­trer l’opposition de la classe bour­geoise. Et la « dif­fé­rence qua­li­ta­tive » sou­lève une ques­tion poli­tique majeure. Le néo-libéralisme est aujourd’hui une réac­tion idéo­lo­gique mili­tante à cette ten­dance et à ce dan­ger. Une recon­nais­sance par les écono­mistes bour­geois des limites de l’économie mixte. Pour­tant, et mal­gré l’impact de ce dis­cours anti-keynésien, le niveau de l’intervention d’Etat n’a jamais été si élevé depuis la fin de la deuxième guerre. Et, comme le sou­li­gnait Mat­tick, toute dimi­nu­tion de cette inter­ven­tion ramène les écono­mies vers la réces­sion. L’essoufflement du pro­jet néo-libéral se retrouve dans cette marge étroite, entre cette absence de « capa­cité d’auto-expansion » du capi­ta­lisme privé et l’impossibilité de conti­nuer à accroître l’intervention de l’Etat dans l’économie.

Ceci étant, ce dan­ger qui menace la société bour­geoise explique que les capi­ta­listes pri­vés ne peuvent pas tem­po­ri­ser face aux ten­dances inter­ven­tion­nistes. Et que les ten­dances poli­tiques néo-libérales ne désarment pas. Il en va, à terme, de la sur­vie de la classe bour­geoise. L’Etat ne devient pas leur proie, il reste leur ins­ti­tu­tion poli­tique, dont ils se servent pour piller l’ensemble de l’économie, pour sau­ve­gar­der et faire fonc­tion­ner les réseaux de spé­cu­la­tion, s’approprier les pro­fits sans pour autant relan­cer l’accumulation. On peut néan­moins ima­gi­ner l’avènement d’une situa­tion de sou­lè­ve­ment social face à laquelle la seule façon de pré­ser­ver le mode de pro­duc­tion capi­ta­liste serait un retour à l’interventionnisme géné­ra­lisé, à une étati­sa­tion de l’économie, où même la bour­geoi­sie se ran­ge­rait tac­ti­que­ment der­rière un pro­gramme « socia­liste d’Etat ». Don­nant une fois de plus du sens à la phrase de Rosa que Mat­tick a repris en exergue dans son der­nier livre, « La classe bour­geoise dis­pute son der­nier com­bat sous un dra­peau impos­teur : le dra­peau de la révo­lu­tion elle-même. » Mais le dra­peau de la social-démocratie, du capi­ta­lisme d’Etat mas­qué en « socia­lisme pos­sible », est lui-même aujourd’hui bien dis­cré­dité. La social-démocratie s’est, elle-même, four­voyée dans les marais du néo-libéralisme. On peut alors espé­rer que, vu l’état de déve­lop­pe­ment des socié­tés et l’expérience his­to­rique accu­mu­lée, une telle situa­tion ouvri­rait la voie à d’autres pos­sibles, à une lutte vers l’émancipation sociale.

Nous n’en sommes pas là. Pour le moment les capi­ta­listes s’acharnent à aug­men­ter les taux d’exploitation dans l’espoir d’augmenter sub­stan­tiel­le­ment les pro­fits et inver­ser la ten­dance au dés­in­ves­tis­se­ment. Mais, déjà en 1974, Souyri écri­vait : « Une poli­tique incon­si­dé­rée de réac­tion en matière de salaires pour­rait bien avoir pour effet d’accumuler dans le pro­lé­ta­riat un déses­poir et des colères dan­ge­reuses, sans pour autant modi­fier sen­si­ble­ment le taux de pro­fit d’une manière posi­tive. » (« La Crise de 1974 et la riposte du capi­tal », ibid). C’est la situa­tion dans laquelle on rentre aujourd’hui. Si l’effondrement des écono­mies s’approfondit il entraî­nera la désor­ga­ni­sa­tion des socié­tés. Les luttes sociales subi­ront, elles aussi, une modi­fi­ca­tion qua­li­ta­tive. La résis­tance ne suf­fira plus, la sub­ver­sion de l’ancien ordre social appa­raî­tra à cer­tains comme une néces­sité. Du point de vue du capi­ta­lisme, vu le stade d’accumulation auquel il est par­venu, pour réta­blir la ren­ta­bi­lité il fau­dra plus que de la sur­ex­ploi­ta­tion, une des­truc­tion gigan­tesque de capi­tal et de force de tra­vail. Des guerres iso­lées, déli­mi­tées, comme celles qui se suc­cèdent, ne suf­fi­ront pas, alors que le capi­ta­lisme, par sa tech­no­lo­gie nucléaire, se trouve désor­mais devant sa capa­cité d’autodestruction.

Nous sommes à l’aube d’une longue période où le capi­ta­lisme prouve à nou­veau sa dan­ge­ro­sité comme sys­tème. Les consé­quences poli­tiques nous sont encore impos­sibles à sai­sir. L’alternative, éman­ci­pa­tion sociale ou bar­ba­rie se pose à nou­veau à l’évidence. Les formes que pren­dra un pos­sible mou­ve­ment éman­ci­pa­teur seront nou­velles. Comme celles de la bar­ba­rie poli­tique, car même le fas­cisme du passé, sys­tème poli­tique et social de la contre-révolution n’est plus d’actualité, variante tota­li­taire de l’interventionnisme d’Etat. Lire aujourd’hui Mat­tick et Souyri, entre autres, peut nous aider à mieux dis­cer­ner où nous en sommes et les che­mins à éviter.

Les mobi­li­sa­tions actuelles contre les mesures « d’austérité » — sous des formes diverses comme le mou­ve­ment « Occupy » aux Etats-Unis ou les « indi­gnés » dans d’autres pays — constituent-elles selon toi une nou­velle forme de la lutte des classes ? Plus lar­ge­ment, com­ment analyses-tu les réac­tions des tra­vailleurs face aux consé­quences de la crise capi­ta­liste, que les classes diri­geantes nous font par­tout subir ?

 On peut com­men­cer par la fin. En Espagne, en 2011, les banques ont expulsé de leurs loge­ments, avec l’aide de la police évidem­ment, entre 160 et 200 per­sonnes par mois. Ces chiffres conti­nuent d’augmenter. En même temps, le nombre d’expulsions empê­chées par des mobi­li­sa­tions col­lec­tives a été de l’ordre d’une par jour. Si la dis­pro­por­tion est énorme il n’en reste pas moins qu’il existe un fort mou­ve­ment d’opposition aux expul­sions. Il s’articule désor­mais avec le déve­lop­pe­ment d’actions de tra­vailleurs à la rue visant à occu­per – « libé­rer » disent ceux qui les mènent – des immeubles vides appar­te­nant aux Banques et socié­tés immo­bi­lières. De grandes pro­prié­tés agri­coles (appar­te­nant à l’agro-industrie ou aux banques) com­mencent aussi à être occu­pées par des sala­riés agri­coles et des chô­meurs, sur­tout en Anda­lou­sie et dans la pro­vince de Cor­doue. Ces actions directes sont exem­plaires des nou­velles formes d’action menées par des tra­vailleurs qui subissent direc­te­ment les effets des poli­tiques d’austérité. Le cas espa­gnol est sans doute celui en Europe où les luttes se radi­ca­lisent le plus. Et cette radi­ca­li­sa­tion, la popu­la­rité de ces actions, ne sau­raient être sépa­rées de l’impact des mou­ve­ments des Indi­gnés, en Espagne le mou­ve­ment 15 M. Aux États-Unis, où le mou­ve­ment Occupy a été écrasé par une forte répres­sion de l’Etat fédé­ral et des auto­ri­tés locales, les groupes locaux qui conti­nuent à se récla­mer d’Occupy, s’investissent égale­ment dans la lutte contre les expul­sions dans les quar­tiers popu­laires. Ces luttes se carac­té­risent par le fait qu’elles sortent du cadre pure­ment quan­ti­ta­tif de la reven­di­ca­tion immé­diate. Elles vont à l’encontre du cadre légal et posent la ques­tion de la néces­saire réap­pro­pria­tion des condi­tions de vie par celles et ceux qui font fonc­tion­ner la société.

Les mou­ve­ments des Indi­gnés ont fait leur che­min, avec des dif­fé­rences et des contra­dic­tions, selon les condi­tions spé­ci­fiques à chaque société. Ils sont char­gés de contra­dic­tions et d’ambiguïtés, mais ils sont dif­fé­rents de ceux que nous avons vécu aupa­ra­vant. Là où leur dyna­mique a été la plus forte, où le mou­ve­ment a réussi à gar­der dura­ble­ment l’espace public, en Espagne et aux Etats-Unis, des diver­gences ont fini par prendre une forme orga­ni­sée, entre réfor­mistes et radi­caux. Pro­gres­si­ve­ment, cette der­nière ten­dance, oppo­sée à l’électoralisme et à la négo­cia­tion, a inves­tit son éner­gie et sa créa­ti­vité dans des actions directes, comme celles du sou­tien à des grèves et occu­pa­tions de loge­ments vides, des actions contre les expul­sions, contre les banques. Ils se démarquent des formes d’action pré­cé­dentes, intègrent les impasses et défaites du passé récent, dis­cutent les prin­cipes du com­pro­mis et des tac­tiques négo­cia­trices. Très cri­tiques de la classe poli­tique et de la cor­rup­tion qui lui est asso­ciée, ils ques­tionnent – de façon plus ou moins extrême – les fon­de­ments même de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Ils cherchent de nou­velles voies, s’interrogent sur la prio­rité de l’affrontement phy­sique avec les mer­ce­naires de l’Etat et sont par­ti­cu­liè­re­ment sen­sibles à la néces­sité d’élargir le mou­ve­ment. Ils doutent des pro­jets d’aménagement du pré­sent, rejettent la logique pro­duc­ti­viste capi­ta­liste actuelle et posent la néces­sité d’une société dif­fé­rente (groupe Etcé­tera, « A pro­pos du cami­nar indi­gnado », Bar­ce­lone, mars 2012, publié dans Cou­rant Alter­na­tif, mai 2012). Ces pré­oc­cu­pa­tions sont clai­re­ment anti­no­miques avec l’activité consen­suelle et nor­ma­tive des ins­ti­tu­tions par­ti­daires et syn­di­cales tra­di­tion­nelles. L’énergie créa­tive déga­gée par ces mou­ve­ments a per­mis leur exten­sion sociale, par­fois au-delà de ce qu’on pou­vait pré­voir. Un exemple récent, le grand mou­ve­ment étudiant qui vient de secouer la société qué­bé­coise, alors qu’il avait débuté avec de simples reven­di­ca­tions cor­po­ra­tistes (Des cas­se­roles en ébul­li­tion « La grève étudiante qué­bé­coise géné­rale et illi­mi­tée : quelques limites en pers­pec­tive » ).

Parmi les idées por­tées par ces mou­ve­ments celle de l’Occu­pa­tion semble avoir ren­con­tré un large écho. Ainsi que la pro­po­si­tion selon laquelle les inté­res­sés doivent agir direc­te­ment, par eux-mêmes, pour eux-mêmes, afin de résoudre leurs propres pro­blèmes. L’insistance mise dans l’organisation de base a été un élément moteur de ces mou­ve­ments, par la consti­tu­tion de col­lec­ti­vi­tés non hié­rar­chiques, méfiantes des mani­pu­la­tions poli­tiques, insou­mises aux cha­rismes de chefs. Lorsque la presse la plus consen­suelle (Paris Match et Graz­zia, pour ne citer que deux exemples récents…) s’intéresse aujourd’hui de façon pater­na­liste aux Indi­gnés, c’est pour regret­ter qu’ils se soient éloi­gnés de la vie poli­tique tra­di­tion­nelle et aient refusé de se don­ner des chefs, carences qui, bien évidem­ment, sont avan­cées comme la cause prin­ci­pale de leur échec.

Aux Etats-Unis l’impact du mou­ve­ment Occupy et de ses idées a été énorme et il est trop tôt pour en ana­ly­ser la por­tée et la suites (Charles Reeve, « Occupy, cette aga­çante inter­rup­tion du « busi­ness as usual » ). Si, au départ, il a tou­ché sur­tout les jeunes étudiants-travailleurs pré­caires, qui consti­tuent désor­mais une frac­tion crois­sante de la « classe ouvrière » en termes socio­lo­giques, le mou­ve­ment a très vite attiré à lui – comme en Espagne – la grande masse des éclo­pés du capi­ta­lisme contem­po­rain, exclus, sans-abris et autres iti­né­rants de la vie. En plu­sieurs grandes villes, ils consti­tuaient, vers la fin, une par­tie impor­tante des cam­pe­ments de rue. Mais Occupy a aussi cap­tivé les sec­teurs les plus com­ba­tifs du mou­ve­ment ouvrier, inter­pellé les syn­di­ca­listes de base. Ceci dit beau­coup sur l’état de désar­roi dans lequel se trouvent les tra­vailleurs conscients de l’impasse du syn­di­ca­lisme devant la crise et la vio­lence de l’attaque capitaliste.

Le slo­gan « We are the  99% », au-delà de son sens sim­pliste et réduc­teur, a battu en brèche l’expression idéo­lo­gique de « classe moyenne », caté­go­rie dans laquelle on intègre tout sala­rié, tra­vailleur, ayant un niveau de consom­ma­tion (à cré­dit, bien sûr) moyen. Il a égale­ment dévoilé la ten­dance actuelle du capi­ta­lisme, la concen­tra­tion de la richesse et du pou­voir dans une infime par­tie de la société. Ainsi, après Occupy, les concepts d’exploitation, de classe, de société de classe ont refait sur­face dans le dis­cours public. Dans un vaste territoire-continent comme c’est le cas aux États-Unis, où les conflits, grèves, mobi­li­sa­tions étaient de plus en plus sépa­rées les unes des autres, le mot Occupy consti­tue désor­mais une réfé­rence uni­fi­ca­trice dans toute lutte locale, sectorielle.

 L’occupation de la rue n’est pas l’occupation d’un lieu de tra­vail. Mais, aux États-Unis et en Espagne, l’esprit d’Occupy et du 15M a de toute évidence conta­miné le « monde sala­rié ». Il retrouve un écho chez des tra­vailleurs conscients du fait que la lutte syn­di­cale du passé est désor­mais sans prise sur le ren­ver­se­ment, ou même le ralen­tis­se­ment, du mou­ve­ment du capi­ta­lisme et les déci­sions agres­sives des capi­ta­listes. Le seul objec­tif qui a un sens dans le cadre de l’effondrement actuel de sec­teurs indus­triels est de créer par la lutte un rap­port de force, d’obtenir un maxi­mum d’argent de la classe capi­ta­liste, de faire payer cher sa peau. La lutte des ouvriers de Conti­nen­tal a été, à ce titre, exem­plaire. S’acharner à vou­loir rendre viable telle ou telle entre­prise, tel ou tel sec­teur, ne fait qu’endormir les vic­times. L’idée d’« autogérer » une entre­prise iso­lée appa­raît encore plus déri­soire aujourd’hui face à la mon­dia­li­sa­tion du capi­ta­lisme. On verra quelle forme et contenu pren­dra la lutte à venir dans l’automobile fran­çais. Si elle pourra uni­fier d’autres luttes, d’autres sec­teurs où la classe capi­ta­liste va frap­per. Dans un pre­mier temps le gou­ver­ne­ment et les syn­di­cats se can­tonnent à un dis­cours de « restruc­tu­ra­tion », alors que le sec­teur auto­mo­bile est sou­mis à une concur­rence mon­dia­li­sée dans des mar­chés satu­rés. Les mili­tants de la gauche syn­di­cale (la der­nière tâche his­to­rique des trots­kistes !), font ce qu’ils savent faire et qu’ils ont tou­jours fait : créer un comité de lutte, accé­der aux comptes de l’entreprise et reven­di­quer l’interdiction des licen­cie­ments. Au-delà, ils n’ont rien à dire – ou ils s’interdisent de le dire pour des consi­dé­ra­tions tac­tiques – sur le sens social, humain et écolo­gique, de la pro­duc­tion auto­mo­bile sur com­ment et pour­quoi sau­ve­gar­der une telle logique, une pro­duc­tion qui épuise les hommes et les sociétés.

 On peut, bien sûr, cri­ti­quer les mou­ve­ments des Indi­gnés, sou­li­gner ses contra­dic­tions et ses ambi­guï­tés. Mais com­ment com­pa­rer ces mou­ve­ments qui ont secoué en quelques mois des socié­tés modernes, avec l’état aphone des luttes ouvrières ? D’où il ne res­sort actuel­le­ment, et pour cause, la moindre pro­po­si­tion alter­na­tive, la moindre idée d’un monde dif­fé­rent, si ce n’est des résis­tances et le sou­hait d’un retour au passé proche, celui-même qui a enfanté le désastre pré­sent. Les mou­ve­ments Indi­gnés sont-ils « une nou­velle forme de la lutte des classes » ? Ils sont, cer­tai­ne­ment, une forme de lutte qui est en rap­port avec la période actuelle de la lutte des classes. Ils réveillent la société et les exploi­tés les plus conscients aux dan­gers du mou­ve­ment du capi­ta­lisme, à la néces­sité de dépas­ser la lita­nie clas­sique de la reven­di­ca­tion immé­diate pour se poser des ques­tions sur l’avenir de la société. Le mou­ve­ment ouvrier est vieux et ne peut offrir ni oppo­si­tion ni alter­na­tive aux attaques capi­ta­listes en cours. Il se meurt et il est vain de vou­loir y remé­dier. Un nou­veau mou­ve­ment doit se construire à par­tir des luttes de celles et ceux qui se démarquent des vieux prin­cipes et formes d’action. Ça pren­dra du temps. Occupy et le 15M, entre autres, ont tracé des che­mins, indi­qué des façons de faire. Le tra­vail de la Taupe fera le reste. Ce n’est qu’un au revoir et les formes et conte­nus de ces mou­ve­ments réap­pa­raî­tront trans­for­més, ailleurs et plus tard, dans d’autres mou­ve­ments avec des dyna­miques nouvelles.

 Charles Reeve, 15 août 2012.

(entre­tien réa­lisé par Sté­phane Julien et Marie Xain­trailles)

Pourquoi nous soutenons la lutte du Printemps érable

Depuis plu­sieurs mois, les étudiants au Qué­bec mènent une impor­tante lutte contre la hausse des frais d’inscription. Cette mobi­li­sa­tion, qui a donné lieu à d’historiques mani­fes­ta­tions de masse, est en butte à une forte répres­sion du pou­voir, qui a même fait pas­ser au mois de mai une loi spé­ciale — la « loi 78 » — qui n’a pour but que de ten­ter de tuer le mou­ve­ment. Ce texte anti­dé­mo­cra­tique qui sup­prime pure­ment et sim­ple­ment le semestre de grève et tend à inter­dire tous les ras­sem­ble­ments de pro­tes­ta­tion, a mis le feu aux poudres et déclen­ché un mou­ve­ment social qui dépasse désor­mais la ques­tion de l’université. C’est toute la ques­tion de la pro­tec­tion sociale, de la santé et des ser­vices publics qui est posée.

Ce mou­ve­ment mas­sif est porté par toute une par­tie de la popu­la­tion au delà des étudiants, et tous s’expriment à la base, dans des assem­blées géné­rales qui donnent des man­dats clairs à leurs repré­sen­tants. Cette auto-organisation dans la durée est un exemple pour le monde entier : nous devrions nous ins­pi­rer de ce dyna­misme et de cette spon­ta­néité, et ne pas lais­ser à ceux qui pré­tendent être des pro­fes­sion­nels de la lutte le pou­voir sur nos mou­ve­ments, comme en 2010 face à la contre-réforme des retraites. Ces gens, qui se per­mettent de dire au moment qui les arrange « il faut savoir ter­mi­ner une grève », doivent s’incliner devant les assem­blées géné­rales qui sont la réa­lité du mou­ve­ment. La pro­chaine fois que vous irez à une mani­fes­ta­tion, demandez-vous si vous y allez à l’appel d’une cen­trale syn­di­cale, ou d’une assem­blée de base qui a col­lec­ti­ve­ment dis­cuté et voté une ini­tia­tive. La lutte au Qué­bec nous rap­pelle ce qu’est un mou­ve­ment, et c’est notam­ment pour cela que nous la soutenons.

Cette lutte est aussi la nôtre, car l’accès de tous à l’éducation, à l’université, à la santé, à la pro­tec­tion sociale comme à la culture est remis en cause par les poli­tiques d’austérité ici aussi en Europe. Ce sont bien ces ques­tions qui sont en jeu là-bas comme ici, comme à Athènes, à Madrid ou à Ber­lin. Par­tout, les patrons et leurs fon­dés de pou­voir, les gou­ver­ne­ments de droite ou de soi-disant « gauche » font payer aux tra­vailleurs, aux jeunes, aux pré­caires et aux chô­meurs la faillite actuelle de leur sys­tème financier.

C’est aussi en sou­te­nant les mou­ve­ments dans les autres pays que nous pour­rons chan­ger quelque chose là où nous sommes. Seule la soli­da­rité inter­na­tio­nale peut effec­ti­ve­ment ouvrir des pers­pec­tives de chan­ge­ment réel dans la situa­tion de cha­cun. Il n’y a pas de solu­tion natio­nale, pas de salut dans les seules élec­tions — anti­ci­pées ou non – pas plus au Qué­bec qu’ici. Des mou­ve­ments démo­cra­tiques, des assem­blées à la base pre­nant les déci­sions qui les concernent sont les seuls moyens dont nous dis­po­sons pour modi­fier le cours des choses et construire une autre société, débar­ras­sée de l’exploitation. Comme les pro­blèmes sont pla­né­taires, et que les solu­tions natio­nales ont toutes tou­jours échoué, il nous faut envi­sa­ger chaque ques­tion, chaque mou­ve­ment comme une par­tie d’un mou­ve­ment social mon­dial à construire.