Contre tout chauvinisme et toute germanophobie

Tribune :

Contre tout chauvinisme et toute germanophobie

Pour une déconstruction internationaliste du « miracle économique allemand »

Il est de bon ton depuis quelques temps, dans une gauche qui, dans l’espoir de grimper dans les sondages et les résultats électoraux, se dit « radicale », de prendre le contre-pied du dogme selon lequel l’Allemagne, au contraire de la France, aurait réussi à « se moderniser » et, partant, à laisser sur le bord de l’autoroute du développement ces pays « archaïques » que seraient la France et, bien davantage encore, l’Italie, l’Espagne et la Grèce.

Certes, il convient à tout militant de gauche, et plus encore de la gauche révolutionnaire, de tordre le cou à ce qui est bel et bien devenu une religion sécularisée. Néanmoins, cette déconstruction ne peut se faire que de façon raisonnée, libre de tout chauvinisme et dans une optique clairement internationaliste. Rappelons en effet qu’une révolution véritablement ouvrière ne peut être qu’internationale et qu’il est du devoir des militants qui s’en réclament de montrer qu’un travailleur français a davantage de points communs avec un travailleur allemand qu’avec un capitaliste français. Sans ce rappel, hélas aujourd’hui nécessaire, nous courons le risque de voir définitivement se substituer à la conscience de classe une conscience « nationale » pour le moins inquiétante et dangereuse.

Le tribun Jean-Luc Mélenchon, pour ne citer que lui, n’a en effet de cesse de confondre ces deux identités en jouant sur la polysémie du mot « peuple », comme l’ont fait avant lui le PCF, dès l’entre-deux-guerres, mais aussi l’extrême-droite. Ce terme revêt en effet deux sens : celui de « nation » en tant que population née sur un territoire donné et celui de la « plèbe », par opposition à l’élite (aristocratique ou bourgeoise). On voit la commodité qu’offre cette ambiguïté aux démagogues d’extrême-droite, prétendant agir au nom du « peuple français », c’est-à-dire d’une entité confuse qui se définirait par la négative, à savoir le refus des élites et du « cosmopolitisme », souvent confondus dans le raccourci suivant : « les élites cosmopolites ». Cette phraséologie avait le vent en poupe dans la France des années 1930 et on aurait pu la croire disparue, en tous cas à gauche, si le triste sire dont il a été question au seuil de ce paragraphe n’avait accusé, il y a deux ans, Pierre Moscovici de personne qui « ne pense pas français, qui pense finance internationale », dressant ce faisant un amalgame entre « finance » et « internationalisme ». Il nous semble qu’il est suffisamment de points sur lesquels on peut attaquer Moscovici pour ne pas avoir à user de ces « arguments » chauvins.

Il en va exactement de même de la question de l’économie allemande : point n’est besoin de dresser un continuum entre Bismarck et Merkel – on attend le moment où le leader du « Parti de gauche » osera un parallèle avec certain chancelier moustachu – pour dénoncer le cache-sexe et les sous-entendus idéologiques que cache l’ode rebattue au miracle allemand. Oui, les travailleurs allemands ne vivent pas mieux que les travailleurs français. Est-il pour autant besoin de brandir comme « preuve » le fait que « les Allemands ne font pas d’enfants » (le lecteur appréciera la qualité intellectuelle de l’argumentation)1 ? Etonnons-nous au passage du fait que, si la fécondité des Allemandes est en effet plus faible que celle des Françaises (1,44 pour 2,08), elle est comparable à celle des Italiennes et des Grecques (respectivement 1,43 et 1,42)2 et que cela ne semble pas amener ce preux défenseur des opprimés à en tirer les mêmes conclusions. Là encore, il semblerait qu’à défaut de savoir développer une argumentation digne de ce nom, Mélenchon soit condamné à tabler sur une germanophobie primaire.

Las. Nous l’avions indiqué en introduction : malgré les amalgames douteux d’une rhétorique que l’on aurait préféré voir réservée à Marine Le Pen et consorts, il est une nécessité d’examiner de près le sort des travailleurs allemands, avec ou sans emploi.

Si le taux de chômage en Allemagne est bien plus faible qu’en France (4,5% pour la première contre 10,8 pour la seconde), la raison – et la conséquence – n’en est certes pas une économie plus favorable ou un niveau de vie meilleur. Les « Minijobs » ont en effet envahi le marché du travail allemand depuis dix ans (17% de la population active), se substituant à un contrat de travail plus respectueux du salarié et contraignant celui-ci – et plus souvent celle-ci – à accepter un salaire de misère. Cet « emploi » est alors souvent utilisé comme salaire d’appoint dans les couples et, en raison de l’organisation sexuelle du travail et des tâches ménagères dans nos sociétés, réservé aux femmes. Celles-ci cumulent alors deux sources de déconsidération sociale : d’une part, le fait que leur principal rôle au sein du ménage est ce « travail invisible » que sont les tâches ménagères et l’éducation des enfants ; d’autre part, le fait qu’elles sont obligées d’accepter un emploi très mal rémunéré, non pérenne et souvent sans rapport avec leurs qualifications. De là à conclure que les Allemands seraient par nature sexistes3, il y a un gouffre que seul un germanophobe dénué de toute connaissance en histoire politique oserait franchir ! Les Allemandes n’ont-elles pas obtenu le droit de vote en 1918, contre seulement 1944 pour les Françaises ? Il s’agit là d’une lecture pour le moins essentialiste et naturaliste de faits purement économiques.

Les lois de l’ancien ministre de l’économie Hartz forcent également tout demandeur d’emploi à accepter n’importe quelle offre, qu’elle soit ou non en rapport avec ses qualifications ou son domaine de compétences. Il s’agit là d’un traitement punitif du chômage et des chômeurs, comme si la cause n’était pas l’organisation sociale du travail mais la supposée « paresse » du chômeur. Le taux de chômage s’en trouve, bien entendu, mécaniquement réduit. Ces différentes réformes économiques s’accompagnent d’un renforcement de ce que le Medef et ses valets nomment « flexibilité » : un même salarié d’une même entreprise pourra, en fonction des besoins de son patron, avoir un temps de travail passant du simple au double. Or, comme il est hors de question pour ce patron de le payer « à ne rien faire », son salaire pourra également osciller du simple au double. Allez convaincre un propriétaire de vous louer un logement dans ces conditions4 !

Cette gestion des salariés comme de jouets que l’on peut à son gré remiser dans un coffre et reprendre au moment opportun n’a rien de naturellement allemand : c’est ainsi qu’agissait l’ensemble des patrons européens au XIXe siècle, qui embauchaient à la pièce ou à la journée. Et, de nos jours, c’est ce que réclame cette institution hexagonale qu’est le Medef, avec le soutien de son ambassadeur Emmanuel Macron. Ce sidérant retour du paiement à la tâche, comme au XIXe siècle, n’est ni allemande, ni française : elle illustre ce qu’on appelle « l’uberisation » de l’économie, qui n’est que le stade ultime des coups portés par le capitalisme financier, cupide de ses dividendes à court terme, contre les travailleurs, quels qu’ils soient et où qu’ils soient, en Europe, en Amérique ou en Asie.

Petite précision nécessaire à l’intelligence de ce « miracle économique » : en baissant les salaires et les protections sociales, Schroeder et Hartz ont mécaniquement augmenté la part du sur-travail, et donc de la plus-value. Pour autant, cela ne signifie pas que les travailleurs d’Allemagne – allemands ou non – vivent mieux que les travailleurs et chômeurs de France. Cette analyse n’a pas donc les seuls intérêts suivants, pourtant primordiaux en eux-mêmes : se battre contre la fin annoncée du droit du travail et affirmer sa solidarité avec les travailleurs qui, de l’autre côté du Rhin, en prennent plein la tête depuis plus de dix ans. Il s’agit également de lutter pour une définition ouvrière5 d’une économie qui fonctionne : c’est une économie qui permet au gros de la population de vivre au-delà du décent, avec un accès aux loisirs, aux sports et à la culture, sans que le travail ne l’use précocement, et qui répartit l’ensemble des tâches, agréables ou ingrates, auprès de tous. A ce titre, si l’on regarde la crainte des travailleurs d’Allemagne de se retrouver sans aucune ressource, à n’en pas douter, l’économie allemande est en crise. Est-ce à dire que ce serait la faute d’un « Volksgeist 6» allemand ? Rien n’est moins sûr, puisqu’on retrouve ces mêmes enjeux outre-Atlantique et, il est vrai pour l’instant dans une moindre mesure, en France.

Si je ne craignais d’être grandiloquente, je conclurais en disant que toute analyse de l’économie allemande, comme de toute économie, doit garder à l’esprit que les travailleurs de tous les pays sont frères parce qu’ils sont, fondamentalement, soumis aux mêmes contraintes. Prétendre le contraire est réactionnaire et contre-révolutionnaire parce que cela tue toute conscience de classe pour la remplacer par une « conscience nationale », préparant de fait sinon en esprit de futures guerres nationales et faisant avorter dès à présent toute révolution internationale.

Clélie.

Je ne vois aucune frontière. Et vous ?

1 La source de cette citation est bien entendu cet ouvrage remarquable par sa mesure et sa réflexion intellectuelle qu’est Le Hareng de Bismarck, pamphlet qui développe l’idée que les Allemands ne sauraient pas vivre puisque « le vin est souvent le meilleur instrument de mesure du niveau de culture d’un peuple » et que, comme chacun sait, ces « barbares » d’Allemands préfèrent la bière ! (Plon, 2015, p. 47).

2 Source : www.statistiques-mondiales.com/taux_de_fecondite.htm

3 Toujours le même bestseller (« Tout cela s’enracine dans la culture profonde de l’Allemagne sur le sujet », p. 54) !

4 On notera à ce sujet l’importance du recours à la colocation en Allemagne, qui n’est pas réservée aux étudiants ou aux jeunes travailleurs.

5 Au sens de « propre aux salariés ».

6 Terme de Herder désignant un « génie national », une pensée propre à un « peuple » dont, en tant que matérialistes et internationalistes, nous récusons l’existence.

Le changement climatique ne s’arrêtera pas aux frontières

On le sait, il y a urgence à agir en faveur de l’environnement. Mais quelques mesures ponctuelles ne suffiront pas, tant qu’on ne transformera pas la société actuelle dans ses principes mêmes : la production en vue des profits et non des besoins sociaux, l’accumulation de toujours plus de marchandises. Pour vraiment changer les choses en matière d’écologie, il faut sortir du mode de production capitaliste, productiviste et hiérarchique, qui exploite les êtres humains et la nature.

Nous sommes face à un problème mondial, qui ne peut être résolu que mondialement. Les solutions à la crise économique comme à la crise écologique ne pourront être ni capitalistes, ni nationales. Ni un nuage radioactif, ni le changement climatique ne s’arrêtent aux frontières. Un véritable internationalisme est donc absolument indispensable.

Les choix politiques et budgétaires actuels vont à l’encontre de ce qu’il faudrait faire, notamment augmenter les moyens pour la recherche. On poursuit le gaspillage d’énergie, on continue à rester enfermés dans le dogme du nucléaire, et à dépenser des milliards tous les ans pour un armement atomique qui pourrait détruire l’humanité.

Contre ces impasses, nous pouvons faire le choix de l’écologie sociale, anticapitaliste, qui passe par l’appropriation collective des choix de société. Le capitalisme est un système destructeur, qui ne doit pas non plus être remplacé par un capitalisme d’Etat comme en a connu le 20e siècle, par des régimes qui ont été désastreux tant d’un point de vue écologique qu’humain. Au contraire, une démocratie réelle, une autogestion pour produire autre chose et autrement, est possible et nécessaire.

En s’organisant, les travailleurs, les précaires, les chômeurs et les jeunes, nous pouvons créer une autre organisation sociale, démocratique, égalitaire et pacifiée, où l’entraide remplace la compétition, avec un rapport différent à la nature. Une première mesure serait par exemple de mettre en place à grande échelle des transports en commun écologiques, de qualité et gratuits.

La solution pragmatique aujourd’hui, c’est l’auto-organisation pour prendre en mains nos affaires, pour nous occuper collectivement, démocratiquement de notre environnement de façon rationnelle et non plus pour le bénéfice de la classe capitaliste. Organisons-nous pour produire et vivre autrement !

Grèce : l’échec programmé du souverainisme

De nombreux militants progressistes se sont réjouis de la défaite des forces de droite et de « gauche » qui se sont succédées au gouvernement en Grèce depuis quarante ans. Corrompues, incapables de faire mieux que dilapider les subsides de l’Union Européenne (UE) pour faire vivre à crédit un État impuissant à collecter les impôts des classes privilégiées, ces forces qui appliquaient sans rechigner les mesures d’austérité imposées à un pays qu’elles avaient elles-mêmes ruiné ont été balayées et c’était une bonne chose. Mais la force politique qui a remporté les élections et qui a gouverné la Grèce depuis janvier ne l’a mené nulle part ailleurs que vers plus de déception et d’austérité. La soi-disant « gauche radicale » au pouvoir à Athènes n’a de gauche que le nom, et est surtout en train de devenir parfaitement ridicule. Cela était prévisible, parce que son programme, ses pratiques politiques et ses allégeances internationales n’ont rien à voir avec la gauche, l’émancipation ou le socialisme international, ni de près, ni de loin. Syriza est un mouvement souverainiste, et le souverainisme est une idéologie politique de droite et sans avenir. Bref, à nouveau, une partie de la « gauche de la gauche » en France et ailleurs a prouvé son opportunisme et son incapacité à comprendre les enjeux internationaux pour les uns, son souverainisme nationaliste pour les autres au Front de Gauche. Il revient aux communistes révolutionnaires d’expliquer comment cette réalité sombre s’est mise en place et de proposer d’autres perspectives pour les travailleurs en Grèce, en France et ailleurs.

La population grecque a donc voté en masse pour Syriza l’hiver dernier, le cartel électoral dit « de la gauche radicale ». Alors que partout dans le monde des militants de gauche et d’extrême-gauche se sont réjoui de la défaite de la droite libérale qui, alliée à un parti « socialiste » andropausé, a mené une des pires politiques d‘austérité, nous pensions qu’il fallait raison garder et ne pas voir la victoire de Syriza comme une avancée politique pour les travailleurs et la population de Grèce ou d’ailleurs. La politique de Samaras allié au Pasok était criminelle et sa défaite fut une bonne nouvelle, mais les choix politiques de Syriza ne pouvaient pas mener au socialisme, ni même à une amélioration radicale de la situation des habitants de la Grèce ou du reste de l’Union européenne. Tout simplement parce que Syriza est un mouvement souverainiste qui envisage son action au niveau national, et qu’il n’y a aucune solution nationale viable, ni de droite, ni « de gauche ». Et aussi parce que Syriza n’est rien d’autre qu’un parti politique traditionnel, un cartel électoral dont la pratique politique n’a que peu à voir avec la démocratie vivante d’un mouvement social. National et bureaucratique, ce parti n’a rien apporté de radicalement nouveau, et il a même échoué lamentablement sur son propre programme, pour finir par mener la même politique que Samaras en un peu moins horrible. C’est le rôle des luxemburgistes, des communistes révolutionnaires et internationalistes, que de rappeler que le changement social se construit dans les luttes, à la base et non au sein des directions bureaucratiques.

Ce n’est pas un gouvernement qui décrète le socialisme, ou même le début d’un changement politique progressiste. Ce sont les travailleurs et la population mobilisés qui sont les acteurs de la transformation politique. Ce n’est pas un gouvernement national qui peut changer les rapports de force au sein d’une union politique de 28 États, ce sont les populations et les travailleurs de toute l’Union européenne qui peuvent arrêter les politiques d’austérité. Or jamais Syriza n’a fait appel au mouvement populaire, à la grève, aux manifestations, ni en Grèce, ni ailleurs. Le référendum de juillet – inutile puisque trahi immédiatement – ne fut rien d’autre qu’un coup politicien.

Le gouvernement de Syriza, c’était un Mélenchon en plus jeune et sans cravate, allié avec un genre de Dupont-Aignan, un souverainiste de droite, pour tenter de remettre en cause localement la politique décidée par tous les gouvernements de l’UE. En plus le Dupont-Aignan local Panos Kamménos est carrément antisémite, et Syriza totalement pro-Poutine face à la guerre civile ukrainienne, dans un axe orthodoxe qui n’a rien à envier aux alliances chiite ou sunnite du Moyen-Orient. Voilà l’attelage qui a fait fantasmer certains à gauche et à l’extrême-gauche… Parce que l’internationalisme n’a actuellement pas le vent en poupe, parce que l’époque est au repli identitaire et au nationalisme, certains se disent qu’il faudrait aller « chercher les masses là où elles sont », dans les tendances souverainistes « de gauche ». Et pourquoi pas à droite, voire à l’extrême-droite, pendant qu’on y est, comme le propose d’ailleurs Jacques Sapir ? Syriza n’est pas la panacée, et le travail militant internationaliste passe par la critique de ces illusions. Maintenant que Syriza a piteusement perdu et mendie un Nème prêt austéritaire à la Troïka, que l’aile « gauche » nationaliste et souverainiste a scissionné, il importe d’affirmer à nouveau quelques éléments politiques simples.

Les dirigeants de l’UE et les gouvernements pour lesquels ils travaillent ont imposé à la population des pays endettés, et particulièrement à la Grèce, une politique d’austérité totalement inacceptable. Les effets de cette pression sont déjà parvenus à un niveau intolérable : il suffit de dire que l’accès à la santé en Grèce a notablement diminué pour comprendre ce que veut dire réellement le mot « austérité ». Mais en quoi la sortie de la Grèce de l’euro, voire de l’Union européenne pourrait-elle représenter un « progrès » ? En quoi l’aventure solitaire d’un pays ruiné serait-elle une solution ? Les travailleurs et chômeurs en Grèce ont-ils quoi que ce soit à gagner dans le fait de se retrouver à compter des drachmes dévaluées, enfermés dans « leurs » frontières avec les mêmes classes dirigeantes qui les ont menés dans l’abîme ? Et ceux des autres pays de l’UE ou du pourtour méditerranéen, qu’auraient-ils eux aussi à gagner du départ d’un ou plusieurs pays de l’Union ?

Non, tout ceci n’a rien à voir avec le progrès ou avec la gauche. Ce qui serait progressiste, ce serait d’envisager les problèmes auxquels font face les travailleurs et les populations d’Europe au niveau où ils se posent, c’est-à-dire au moins au niveau de l’Europe. Il y a bien des conflits au sein de l’UE, des rivalités entre les pays, mais la véritable tâche des révolutionnaires, c’est de pointer le fait que la conflictualité se joue en réalité entre les gouvernements, les institutions et les classes pour lesquelles ils travaillent d’un côté, et les travailleurs et les classes populaires d’Europe de l’autre. Vouloir vingt-huit petits théâtres pour jouer la farce du souverainisme et se retrouver avec vingt-huit nationalismes (au moins !), le tout sur un continent déjà ravagé par les guerres depuis plus de deux siècles n’est pas une idée progressiste. Si l’Europe doit se diviser c’est en deux, entre ceux qui veulent infliger l’austérité aux travailleurs et aux populations d’Europe, et ceux qui veulent s’organiser au niveau syndical, social et politique au moins au niveau de l’UE pour s’opposer à l’austérité et aller vers le progrès social.

La faiblesse de Syriza face à l’UE et aux gouvernements européens, ce n’est pas la faiblesse de la Grèce, ce n’est pas un problème grec, c’est la faiblesse politique des travailleurs au niveau de l’UE. Gageons que le refus de la rigueur ou de l’austérité au niveau européen, par les travailleurs en Allemagne, en France et en Italie dont le pouvoir d’achat s’est érodé depuis quinze ans, dans des formes coordonnées et internationales, donnerait une autre force aux travailleurs en Grèce face à la Troïka. La pression sur les salaires en Allemagne depuis les plans Schröder des années 2000 est une partie de l’équation qui a abouti à la crise de la dette en Europe, par la concurrence à la « compétitivité ». Ce dont nous avons besoin pour sortir de cette crise, ce n’est pas de souverainismes et d’impasses nationales, mais d’internationalisme à la base et de conflictualité « européenne ». Nous avons besoin de poser au sein de l’UE, non comme institution mais comme espace réel, ouvert, les questions sociales, environnementales et politiques de l’heure.

La lutte « pour la Grèce » commence par la lutte contre l’austérité ici et maintenant, contre les lois Macron et la destruction du code du travail. C’est sur cette base de mouvements réels que nous pourrons construire un mouvement social européen et envisager de changer radicalement la donne en Europe et autour de la Méditerranée. Sans comités anti-austérité ouverts aux sans-parti, sans luttes sociales coordonnées, sans combat international des travailleurs, il n’y a rien.

En Grèce et ailleurs, combattons l’austérité capitaliste !

Un spectaculaire rebondissement vient de se produire concernant la situation économique de la Grèce : le chef du gouvernement, Alexis Tsipras, a interrompu les négociations en cours avec l’Eurogroupe (c’est-à-dire les 18 autres Etats membres de la zone euro) et a appelé à un référendum le 5 juillet, en demandant de voter contre les propositions des créanciers de la Grèce. Le plan en discussion, nouvelle dose d’austérité, était en effet inacceptable.

Mais il ne faut pas en rester aux apparences. Ce n’est pas un « problème grec ». La situation actuelle est une conséquence de la crise capitaliste en cours depuis 2007-2008 et de sa gestion au sein de l’Union européenne, sur la base de deux dogmes : l’austérité et le remboursement des dettes publiques. On en connaît les conséquences : de terribles reculs sociaux, la hausse des inégalités, et accessoirement une forte augmentation des dettes publiques qu’on prétendait justement faire baisser.

Le refus par les travailleurs de Grèce – et de toute l’Europe – de l’austérité est une nécessité, référendum ou pas. Néanmoins, la sortie de l’euro ne résoudrait pas la situation de la Grèce. Pire, la dévaluation de la nouvelle monnaie « nationale » pourrait avoir des effets catastrophiques pour les plus pauvres. Par ailleurs, que des travailleurs en Grèce votent oui, non, ou s’abstiennent lors du référendum, ce qui pourrait réellement changer les choses, ce serait leur auto-organisation à la base, pour prendre les choses en main hors du cadre capitaliste et étatique. Le gouvernement de Syriza n’est qu’un gouvernement bourgeois « de gauche » et, s’il s’oppose effectivement à l’austérité aujourd’hui, ce n’est en revanche pas lui qui changera radicalement les rapports sociaux, mais les travailleurs eux-mêmes. Il faut se méfier des expressions abstraites comme « les Grecs » ou « le peuple grec » : il y a en fait différentes classes sociales. Notre solidarité va aux classes populaires en Grèce – quelle que soit la nationalité de tel ou tel – et absolument pas aux capitalistes et bureaucrates qui sont en grande partie responsables de l’actuelle situation sociale dramatique. Nous ne pouvons céder à aucune des variantes du nationalisme, même si on l’appelle « souverainisme » ou « patriotisme », qui ne sont pas des solutions mais font partie du problème. Il n’y a aucun avenir pour aucune solution « nationale », ni en Grèce, ni en France, ni ailleurs. Les travailleurs et les classes populaires de Grèce n’ont rien à gagner à s’enfermer dans des frontières pour compter avec leurs patrons des brouettes de drachmes dévaluées. S’il faut, à coup sûr, refuser toute austérité, résister aux sirènes du souverainisme reste un impératif.

La mobilisation doit donc dépasser les frontières. Combattons l’égoïsme et la défense des banques par les gouvernements de l’Union européenne. Il ne s’agit pas de s’en remettre à un gouvernement, mais de créer une action commune des travailleurs et précaires en Europe et dans le monde, contre l’austérité et pour la répudiation des dettes publiques :

– par la solidarité directe du mouvement ouvrier des différents pays avec les travailleurs en Grèce ;

– par la lutte contre les plans d’austérité dans tous les pays (pour le retrait du « pacte de responsabilité » et de la loi Macron en France par exemple) ;

– par la construction d’une mobilisation simultanée au sein de tous les pays d’Europe, de type grève générale, contre les politiques au service du capitalisme, permettant de créer un espace de démocratie directe à la base. Il faut pour cela rompre avec les institutions capitalistes et étatiques, qu’elles soient européennes ou nationales.

Solidarité avec les travailleurs, les précaires, les chômeurs et les jeunes en Grèce et ailleurs, qui subissent l’austérité et la violence capitaliste ! Riposte internationaliste auto-organisée !

Liberté pour Alexandr Koltchenko, manif le 30 juin

Liberté pour Alexandr Koltchenko, antifasciste de Crimée kidnappé et emprisonné par l’Etat russe !

A. Koltchenko est étudiant et militant syndical ; il travaillait aussi comme postier, en parallèle de ses études. Il défend activement, par sa pratique, le droit de s’organiser librement, le droit de créer et faire vivre des organisations associatives, syndicales, écologistes ou politiques. Il fait partie des hommes et des femmes qui luttent contre l’extrême droite, qu’elle soit ukrainienne, russe ou autre. Parce qu’il lutte contre la corruption et pour l’égalité des droits entre tous et toutes, A. Koltchenko est la cible des clans oligarchiques, en Russie, en Ukraine.

Depuis plusieurs années, A. Koltchenko est connu en Crimée pour ses engagements antifascistes, syndicaux, anarchistes, écologistes. Ayant diffusé un film sur l’assassinat de la journaliste indépendante criméenne Anastasia Baburova, à Moscou en 2009, il avait déjà été attaqué au couteau par une bande fasciste. Il a poursuivi ses activités militantes en faveur des droits humains et a ainsi participé, dans le camp clairement antifasciste, aux manifestations de la Place Maïdan qui ont abouti à chasser le président ukrainien Ianoukovytch, dont le clan pillait les richesses et exploitait la population de ce pays.

Lors de l’intervention militaire russe en Crimée, Alexandr Koltchenko a organisé des manifestations pacifiques de protestation contre l’occupation militaire, qui a faussé le référendum, aux côtés de citoyens et citoyennes tatar-es, ukrainien-nes ou russes. Quelques jours avant une de ces manifestations, la police politique russe (FSB) a enlevé plusieurs des organisateurs de ces résistances populaires ; ce fut le cas d’A. Koltchenko, le 16 mai 2014. Avec trois autres personnes ainsi kidnappées, il a été accusé notamment « d’organisation d’un groupe terroriste lié à l’extrême-droite ukrainienne ». S’en suit une litanie d’accusations délirantes : Koltchenko est accusé d’avoir planifié des explosions près de la statue de Lénine à Simféropol les 8 et 9 mai, saboté des voies ferrées et des lignes électriques, tenté d’incendier les locaux de l’Unité Russe et de la Communauté russe de Crimée le 14 avril, et ceux de Russie Unie le 18 avril ! Alexandr Koltchenko est un antifasciste que la police politique tente de faire passer pour un fasciste. Alexandr Koltchenko est un homme qui se considère comme citoyen ukrainien et que la police politique russe veut juger en tant que russe. Il est enfermé dans des conditions draconiennes, ses avocats sont privés des droits élémentaires d’une défense digne de ce nom, et il est sous la menace de 15 à 20 ans de camp de travail.

La situation d’A. Koltchenko est emblématique de la répression exercée dans cette région du monde. Mais son cas est loin d’être le seul. A travers A. Koltchenko, ce sont les libertés démocratiques de tous et toutes que nous défendons. Notre démarche, comme celle d’A. Koltchenko, s’oppose donc à celles et ceux qui veulent restreindre ces libertés. Nous exigeons également la libération du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov, détenu sous les mêmes accusations et risquant une peine semblable.

Pour la libération immédiate d’Alexandr Koltchenko, d’Oleg Sentsov et pour les libertés démocratiques dans tous les pays, nos organisations associatives, syndicales et politiques appellent à se rassembler :

MARDI 30 JUIN 2015 à 18H

devant l’ambassade de Russie à Paris

(40-50, boulevard Lannes, métro porte Dauphine)

Nos organisations appellent également à amplifier la solidarité internationale afin de dénoncer leur enlèvement et leur détention par les autorités russes (qui comptent les juger début juillet), exiger leur libération immédiate, et pour que le gouvernement ukrainien revendique explicitement leur libération. Nous poursuivons la souscription pour financer les frais de justice et aider ses comités de soutien à populariser la campagne de solidarité en Russie et en Ukraine. Les règlements sont à adresser à Solidaires (à l’ordre de Solidaires, avec au dos du chèque Koltchenko), 144, bd de la Villette, 75019 Paris.

Organisations signataires : Ligue des Droits de l’Homme, Fédération Internationale des Ligues des Droits de l’Homme, Groupe de résistance aux répressions en Russie, Ukraine Action, Association des Étudiants Ukrainiens en France, Russie-Libertés, CEDETIM – Initiatives Pour un Autre Monde – Assemblée Européenne des Citoyens, Cosmopolitan Project Foundation, Action antifasciste Paris-Banlieue, Collectif Antifasciste Paris Banlieue, Mémorial 98, Union syndicale Solidaires, CNT-f, CNT-SO, Emancipation, FSU, FSU 03, CGT Correcteurs, SUD éducation, Alternative Libertaire, Ensemble !, L’Insurgé, NPA, Fédération Anarchiste, Critique sociale.

 

L’urgence est à la lutte sociale

Les problèmes essentiels aujourd’hui dans le monde, ce sont les inégalités économiques qui s’aggravent, le chômage de masse, le manque de logements : les questions sociales en général. Le problème environnemental, qui d’ailleurs se recoupe avec les sujets sociaux, ne peut pas être résolu par une succession de résistances face à tel ou tel projet. S’attaquer réellement au problème implique de dénoncer clairement le système responsable, c’est-à-dire le mode de production capitaliste – qui exploite les travailleurs et la nature. Ne nous trompons donc pas sur les véritables priorités.

On voit là le rôle nuisible des courants politiques qui ne parlent pas des problèmes sociaux et écologiques, et qui à la place veulent créer la haine, la division entre ceux qui devraient s’unir pour changer les choses. L’extrême droite, surtout représentée en France actuellement par le FN, est un courant politique nuisible, violent et anti-démocratique. Le mensonge et le préjugé nationaliste sont ses principales bases. Or, au-delà du seul FN, tout repli se disant « protectionniste » n’aboutirait en réalité qu’à des reculs sociaux, qu’à une tension dans le domaine du travail qui entraînerait un recul des libertés. Et cela alors que la situation des salariés est déjà difficile : stress, bas salaires, etc., sont des résultats de la crise capitaliste qui dure depuis 2008, et de la politique néfaste des gouvernements successifs, en particulier par les différentes mesures d’austérité.

Une classe sociale n’agit pas toujours en fonction de ses intérêts réels, mais en fonction de la façon dont elle les perçoit. Afin de construire une mobilisation collective de masse, nous devons partir tout simplement des intérêts réels de la majorité de la population : salariés, chômeurs, etc. C’est unis sur ce qui nous rassemble que nous pouvons combattre efficacement la peur, la division, le rejet : avançons tous ensemble, prenons les choses en main, en nous organisant localement et sur les lieux de travail. C’est de mobilisations collectivement décidées et organisées dont nous avons besoin, et surtout pas de politiciens ennemis de l’auto-organisation. L’urgence est à la lutte sociale organisée par la démocratie directe à la base.

Création d’un réseau anticapitaliste dans le Gard

Nous reproduisons avec leur accord la présentation du Réseau Anticapitaliste AutoGEstionnaire, qui s’est récemment formé :

Le RAAGE est un réseau militant, anticapitaliste et autogestionnaire, ouvert à toutes celles et ceux qui, ici, dans le Gard, se reconnaissent dans la lutte de classe, le combat internationaliste, écologiste, féministe, contre le racisme, le fascisme, le sexisme, l’homophobie et dans la nécessité absolue de renverser le capitalisme.


La crise économique, sociale et écologique, et la fameuse dette qui en est la conséquence directe sont provoquées par les capitalistes insatiablement à la recherche du profit maximum. Elle leur sert à justifier les politiques d’austérité qui exploitent les peuples, les licenciements de masse, la précarité généralisée, la casse du droit du travail, la marchandisation des services publics, la stigmatisation et exclusion de l’« autre » (musulmans, roms, sans papiers, précaires) et la répression quotidienne et croissante des mouvements sociaux, sous prétexte de lutte contre le terrorisme. Le pillage des ressources naturelles, les pollutions massives de l’air, des sols et de l’eau, le changement climatique et la réduction massive de la biodiversité sont aussi les conséquences de cette course au profit. Le « capitalisme vert » n’y changera rien, c’est un leurre qui ne vise qu’à ouvrir de nouveaux marchés pour les mêmes multinationales qui détruisent la planète.


Nous n’avons rien à attendre des prétendus représentants du peuple et de leurs « solutions » réformistes, électoralistes et nationalistes qui ne servent que leurs propres intérêts et ceux du capital.
Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et sur nos luttes collectives!


Seule une rupture avec le capitalisme, sur la base d’une auto-organisation des opprimé.e.s, pourrait mettre fin aux crises économiques, politiques, sociales et écologiques dont nous souffrons. Nous devons nous débarrasser de cette société basée sur la concurrence, l’exploitation, la croissance destructrice, la domination étatique et les oppressions racistes, sexistes et homophobes. Nous devons bâtir une société où la production, contrôlée par les travailleurs et travailleuses, vise la satisfaction des besoins sociaux dans le respect des équilibres écologiques et de la dignité de toutes et tous.

Une société basée sur la socialisation des moyens de production et une réduction massive du temps de travail, l’autogestion généralisée, la démocratie directe, la solidarité internationale.


Le RAAGE s’est constitué sur cette base, à l’initiative de militant.e.s gardois.e.s du NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste), d’AL (Alternative Libertaire), de la CNT (Confédération Nationale du Travail), de la FA (Fédération Anarchiste), et est ouvert à tous ceux et toutes celles qui se reconnaissent dans nos propositions : il s’agit d’élaborer une expression anticapitaliste, révolutionnaire, d’initier des luttes porteuses d’une remise en cause du capitalisme, de mener des actions d’éducation populaire, et de faire émerger des alternatives concrètes innovantes. C’est également un espace d’échange d’idées, de réflexion collective et de formation à l’auto-organisation pour avancer dans la réflexion sur des perspectives communes de transformation sociale.

RAAGE – Réseau Anticapitaliste AutoGEstionnaire. Nous contacter : raage.gard@gmail.com

Le FN, toujours une entreprise de haine

On les voit partout ces dirigeants du Front national, grassement payés comme permanents politiques avec notre argent (à cause du scandaleux financement des partis par l’Etat), dire qu’ils condamnent les récents « dérapages » « inutiles » (!) de Jean-Marie Le Pen. Ils font mine de s’indigner, mais tout ce discours pétainiste et ouvertement raciste, Jean-Marie Le Pen l’avait déjà tenu maintes fois : ils ne pouvaient pas l’ignorer quand ils ont adhéré au FN et ça ne les a pas empêchés de rejoindre le parti qu’il dirigeait. Il ne s’agit au fond ni de provocation ni de dérapage, le « président d’honneur » du parti d’extrême droite dit ce qu’il pense, et c’est effectivement immonde – c’est ce que sont les idées d’extrême droite. Par ailleurs, se sentant mis sur la touche, Jean-Marie Le Pen veut aussi rappeler qu’il conserve un espace médiatique, indépendamment de sa fille, et qu’il peut encore faire les grands titres des médias.

Marine Le Pen a reçu en héritage une entreprise, qui se trouve être une entreprise politique de haine : le Front national. Raisonnant en cheffe d’entreprise, elle cherche surtout à accroître ses parts de marché en se présentant différemment, dans le cadre d’une opération médiatique dite de « dédiabolisation ». Mais pour qu’il y ait dédiabolisation, il faudrait qu’il y ait eu d’abord diabolisation, ce qui n’est pas le cas. C’est en réalité une tentative de banalisation de l’extrême droite qui est menée par Marine Le Pen, bien aidée par certains médias et « éditorialistes » qui écument les plateaux de télévision. C’est parce qu’ils vont à l’encontre de cette stratégie marketing que les propos de Jean-Marie Le Pen sont reniés par l’actuelle direction du FN. Néanmoins, sur le fond, cette opération de normalisation des apparences est menée sans renoncer aux fondamentaux d’extrême droite : la haine, le mensonge, les amalgames, etc.

Le FN version père était formé par une extrême droite d’il y a quarante ans, très politisée et véhiculant divers mensonges historiques afin de nier les responsabilités directes de l’idéologie d’extrême droite dans les crimes contre l’humanité commis pendant la Deuxième Guerre mondiale par la dictature nazie, avec la complicité active de l’Etat pétainiste. Le FN version fille est beaucoup plus dépolitisé, à l’image de son électorat, et l’histoire n’y intéresse plus grand monde : il leur suffit de parler d’autre chose, de botter en touche, tant ils sont surtout animés par une haine primaire, qui n’est pas développée dans une théorisation, et ils n’ont au fond pas de véritable idée précise de comment il faudrait exercer le pouvoir (mais il est certain que s’ils l’exerçaient, ce serait de façon autoritaire et dictatoriale).

Cependant, de véritables nostalgiques du régime de Vichy, du fascisme, etc., existent au sein du FN actuel, même s’ils sont sans doute minoritaires parmi les adhérents. Marine Le Pen a tout intérêt à rester dans le flou actuel en interne tant que la présence des fascistes n’est pas trop médiatisée, de même qu’elle reste dans le flou politiquement afin de ratisser plus large et de toucher un électorat désorienté et déçu par le PS et l’UMP.

La lutte contre l’extrême droite est une partie indispensable de notre action, mais elle doit aussi et surtout s’en prendre aux causes sociales qui font que le FN, et plus généralement son discours de haine, ont le vent en poupe.

Ne nous laissons pas leurrer par les changements dans la façon de présenter la politique de la haine, démasquons la tentative de banalisation de l’extrême droite. S’il est très peu probable que le FN puisse arriver par lui-même au pouvoir, il n’en est pas moins extrêmement dangereux. D’abord, parce que ses thématiques se diffusent depuis des années au sein d’autres partis. Ensuite, parce que le seul moyen réaliste pour le FN d’arriver au pouvoir serait de s’allier avec la droite traditionnelle – c’est comme ça que le parti nazi a pris le pouvoir en 19331 – et on ne peut avoir aucune certitude, puisqu’on a vu par le passé que l’UMP était prête à n’importe quelle ignominie.

Ce n’est pas tant de « vigilance » dont il y a besoin aujourd’hui, mais d’action sociale à la base, en partant des intérêts communs concrets de l’immense majorité de la population afin de mener des luttes collectives contre l’exploitation et l’aliénation. Ces luttes unissent les travailleurs, les précaires, les chômeurs, en tant que classe sociale, et ce quelles que soient leur nationalité, leur origine. C’est sur l’individualisme et le désespoir social que prospère la haine : attaquons le mal à la racine !

1 Sur cette prise du pouvoir par l’extrême droite nazie en Allemagne, voir notre brochure : Les Rapports de force électoraux dans la République de Weimar, Critique Sociale, 2013.

Capitalisme : c’est reparti pour un tour ?

Comment l’histoire retiendra la crise du capitalisme que nous vivons actuellement : sera-t-elle désignée comme « la crise de 2008-2016 » ? Il est trop tôt pour le dire, mais des éléments tendent à montrer que la crise économique irait vers sa fin. Cela ne veut pas du tout dire que la situation deviendrait rose : d’ailleurs, le chômage reste à un niveau élevé au sein de l’Union européenne – autour de 10 %. Cependant, la tendance d’ensemble est à la baisse, après un pic en 2013. La baisse est encore plus importante aux Etats-Unis, même s’il ne faut pas se leurrer quant aux emplois précaires, mal payés, etc., qu’occupent nombre d’ex-chômeurs.

Comment va se porter le capitalisme dans les années qui viennent ? Cela dépend bien sûr du point de vue. A court terme, pour la classe capitaliste, les profits vont probablement s’accroître de nouveau. De leur point de vue, la machine repart ! Pour les travailleurs, par contre, la situation va rester difficile – à moins de véritables luttes sociales d’ampleur permettant d’inverser le rapport de force entre les classes sociales. Pour ce qui est du mode de production lui-même, il va de toute façon rester basé sur l’exploitation et l’aliénation des travailleurs. Il va plus largement rester empêtré dans ses contradictions. Il est d’ailleurs tout à fait possible que ces dernières se manifestent de façon soudaine, inattendue, dans les mois ou les années qui viennent, annulant ainsi les signes favorables que les capitalistes voient actuellement s’accumuler. Cette crise pourrait de cette façon durer plus d’une décennie.

Quoi qu’il en soit, les expédients utilisés pour faciliter la sortie de crise seront en même temps les ferments d’une future crise. Le cycle ne pourra s’arrêter que par l’abolition du mode de production capitaliste, par l’abolition du système salarial.

L’heure n’est donc pas encore au bilan définitif de cette crise, puisqu’elle est toujours en cours. Elle aura en tout cas confirmé une fois de plus le caractère violent et instable du capitalisme. Pour notre part, nous pensons que se confirme également le fait que le capitalisme ne s’écroulera pas de lui-même : il faudra un mouvement révolutionnaire mondial auto-organisé pour en finir avec ce mode de production inégalitaire, aliénant et destructeur.

Garanti sans trucage : titre sur le site des Echos, le 20 mars 2015.

Guerre civile en Ukraine : Les travailleurs sont la seule force de paix internationale

Il est souvent affligeant de constater à quel point l’humanité n’apprend pas grand-chose de ses tourments. Le conflit qui se développe en Ukraine nous montre que l’horrible guerre civile yougoslave du début des années 1990 peut se reproduire, les mêmes causes produisant les mêmes effets. Et aujourd’hui comme à l’époque, la faiblesse de l’internationalisme est patente.

En décembre 2013, nous écrivions1 que la situation à Kiev ouvrait une période politique où les nationalistes et les différentes puissances impérialistes qui les soutiennent toujours tenteraient de façon certaine de prendre en otage la population d’Ukraine. Les événements sont allés au-delà de nos craintes, une guerre civile s’est déclarée durant l’année qui a suivi et a déjà fait des milliers de morts. Face à l‘enchaînement des décisions qui ont mené à la situation où nous sommes, et qui risque de déboucher sur un conflit ouvert entre le gouvernement de Kiev et la Russie, il nous semble important de faire la lumière sur les origines historiques du conflit. Comme à l’époque du « campisme » des années 1990 où chacun était sommé de choisir entre les « Serbes » et les « Bosniaques », il est nécessaire pour pouvoir articuler une position internationaliste de comprendre les enjeux, d’expliquer sur quoi s’appuient les différentes forces nationalistes et leurs alliés impérialistes.

Dans notre article écrit au tout début de l’occupation de la place Maïdan à Kiev par l’opposition au gouvernement pro-russe de Viktor Ianoukovitch, nous pointions la présence parmi les contestataires de nombreux activistes d’extrême-droite aux drapeaux rouges et noirs, se réclamant de l’héritage de la UPA, une organisation nationaliste ukrainienne qui a collaboré avec les nazis à l’extermination des juifs d’Europe. S’il faut se garder de réduire le mouvement dit « du Maïdan » à sa composante d’extrême-droite comme le font les médias pro-russes et Jean-Luc Mélenchon, il serait tout aussi absurde de nier son existence et son influence politique sur le gouvernement qui a succédé à Ianoukovitch, autocrate corrompu chassé par la foule. Il y a bel et bien eu un mouvement social en Ukraine, contre le régime pro-Poutine, et il mélangeait des aspirations progressistes à la liberté d’expression et de mouvement, à l’État de droit, et des revendications de changement social dans une société oligarchique dominée par une caste de bureaucrates issus de l’ère soviétique. Mais il comportait aussi une frange non négligeable de nationalistes particulièrement actifs durant la longue occupation du Maïdan, et aujourd’hui dans l’armée de Kiev.

Une partie de la population de l’Ukraine aujourd’hui parle l’ukrainien et est culturellement raccordée au catholicisme. C’est surtout le cas dans la partie occidentale du pays, vers Lviv. Plus l’on va vers l’est, en direction de la Russie, plus les gens parlent russe (une langue extrêmement proche) et plus ils se reconnaissent dans les traditions orthodoxes. Kiev et toute la partie centrale du pays est un mélange indistinct des deux, et la majorité des habitants de l’Ukraine se sentent en fait partagés. Historiquement, le premier royaume russe a été fondé dans ce qui est aujourd’hui l’Ukraine, et toute la région y compris le Belarus, la Lituanie et la Pologne sont culturellement et linguistiquement liés. Il y a aussi des gens qui parlent ukrainien (et russe) en Moldavie voire en Roumanie, etc. Toute cette Europe est une mosaïque de cultures et de langues, et les frontières qui y ont été tracées l’ont toujours été par la force et le massacre, par des groupes nationalistes manipulés comme des pions par les puissances régionales que sont l’Allemagne et l’Autriche (Hongrie) d’un côté, et la Russie de l’autre. La France et la Grande-Bretagne interviennent de temps en temps d’un côté puis de l’autre, particulièrement lorsque la Turquie se mêle à la danse. Toute l’Europe orientale est un vaste champ de bataille où de petits groupes nationalistes s’affrontent pour le compte de grandes nations depuis deux cents ans2.

Durant la Seconde guerre mondiale, plusieurs groupes nationalistes ont vu dans l’arrivée des troupes nazies une formidable opportunité de se débarrasser de la tutelle de tel ou tel pouvoir, de sortir de fédérations construites lors de l’effondrement des empires tsariste et austro-hongrois en 1918. En Yougoslavie, les nationalistes croates d’Ante Pavelić, les Oustachis, ont fondé en réunissant la Croatie et la Bosnie un État pro-nazi qui, durant ses quatre années d’existence, a massacré un million de civils parce qu’ils étaient serbes, juifs, ou opposants. Des nationalistes musulmans de Bosnie se sont joints à eux dans cette entreprise de mort, et ils ont fondé ensemble des divisions SS. En Ukraine occupée et donc séparée de l’URSS, certains nationalistes tels Stepan Bandera et sa UPA sont devenu des supplétifs des nazis dans leur guerre contre la Russie et l’extermination des civils russes, juifs, ou polonais. Eux aussi ont eu leurs divisions SS. La guerre dans cette région a fait plusieurs dizaines de millions de morts et de déplacés, et ne s’est pas arrêtée en 1945. Durant les années de « paix » qui ont suivi ont eu lieu de terribles actions de nettoyage ethnique, comme l’Opération Vistule, menée en 1947 par les autorités polonaises contre les Ukrainiens présents sur le territoire nouvellement attribué par Staline et les alliés à la Pologne, et accusés de soutenir la résistance armée de la UPA. Le mythe occidental de la « paix » de 1945 cache mal les tensions nationalistes terribles que les puissances dominantes agitent en permanence3. Bandera a pris sa retraite de criminel contre l’humanité en Allemagne de l’Ouest où il est mort en 1959, année où Ante Pavelić s’est lui aussi éteint en Espagne, autre pays membre de l’OTAN. La poursuite de leurs activités séditieuses à distance dans le camp d’en face arrangeaient plutôt le camp occidental.

Exactement comme en Yougoslavie en 1991, Poutine et les dirigeants russes de Moscou n’ont pas eu beaucoup d’efforts à fournir pour raviver le nationalisme des populations russophones de l’Est de l’Ukraine et leur faire porter des rubans de Saint-Georges, symboles du militarisme et du nationalisme tsaristes, comme l’avait fait Staline dans sa guerre contre l’Allemagne, après deux ans de pacte avec Hitler. Ils ont même été aidés par le nouveau gouvernement de Kiev dont une des premières mesures symboliques a été de proscrire partiellement l’usage de la langue russe. En 1991-92 les politiciens nationalistes croates du HDZ se réclamaient ouvertement des Oustachis de Pavelić, et les Musulmans de Bosnie du SDA des SS Handjar4. Slobodan Milosević, leader nationaliste serbe de Belgrade, avait menacé de faire la guerre pour éviter que les Serbes de Bosnie et de Croatie ne se retrouvent une nouvelle fois dans des pays sous domination des nationalistes « pro-nazis », habile façon de se créer une entité serbe débarrassée des « autres ». Les nationalistes croates et musulmans bosniaques, soutenus par les gouvernements allemands et autrichiens, sont allés au bout du processus de séparation avec l’aval de la toute jeune Union européenne. 150 000 morts entre 1991 et 1995, tel a été le prix à payer pour cet Nème affrontement télécommandé en Europe orientale, pendant que l’Occident fêtait béatement la fin de la Guerre froide, la réunification de l’Allemagne et la « paix »…

Exactement comme en 1991-95, les dirigeants occidentaux désignent à leurs populations un agresseur unique, et des « amis de l’Europe » qu’il faudrait soutenir dans un affrontement entre la démocratie et les droits de l’homme d’un côté, et la tyrannie de l’autre. « Des armes pour les Bosniaques ! » criaient BHL et la LCR (ancêtre du NPA) en 1992, et le même BHL a repris du service aujourd’hui pour mentir au sujet des nationalistes ukrainiens, et cacher leurs racines nazies comme celles du HDZ et du SDA à l’époque. Le parti Svoboda, en pointe dans le mouvement du Maïdan, s’appelait jusqu’en 2004 Parti Social-Nationaliste d’Ukraine, et ses militants participent chaque année à un rassemblement pour honorer les morts de la division SS Halychyna au cimetière de Tchervone, certains en uniformes nazis. Peu important électoralement, il fait cependant partie de la coalition gouvernementale en place depuis février 2014, et occupe des postes importants au gouvernement, un de ses membres ayant été ministre de la défense dans les premiers mois de l’après-Ianoukovitch. Tous les membres du gouvernement de Kiev ne sont pas des pro-nazis, mais aucun n’est gêné par l’idée de confier la responsabilité de l’armée à un type qui se réclame des SS.

Rappeler ces faits ne doit bien sûr pas faire oublier que les responsables politiques des entités pro-russes qui se sont créées dans l’est de l’Ukraine sont eux aussi de drôles de personnages. Un mélange d’ex-mercenaires, de gangsters et de boutefeux nationalistes qui n’ont rien à envier aux dirigeants des « républiques serbes » proclamées en Bosnie et en Croatie en 1991-92. Certains d’entre eux envisagent sûrement un destin semblable : la Republika Srpska existe toujours comme une des entités constitutives de la Bosnie issues de l’accord de « paix » de Dayton qui a entériné la division ethnique du pays. Les politiciens et bureaucrates oligarques de Kiev (et leurs alliés d’extrême-droite), tel le roi du chocolat élu président, dont le parcours rappelle le roi du poulet bosniaque Fikret Abdić avec son armée privée, ne valent pas mieux que les petits chefs de guerre des « républiques populaires » séparatistes de Donetsk et Lougansk. « Populaire » joue ici sur le double sens du mot en russe, qui signifie également « peuple » au sens de « national », comprendre : « russe ».

Exactement comme en 1991-95, le « campisme » fait des ravages et réduit au silence la plupart de ceux qui voudraient avoir leur mot à dire sur la situation, en Ukraine comme à l’exterieur. La grande différence est qu’à gauche de la gauche, la force dominante en France aujourd’hui, le « Front de gauche », est un parti pro-Poutine, dont le leader justifie l’annexion de la Crimée par les forces armées de Moscou, au diapason avec le FN et son prêt bancaire russe.

Exactement comme en 1991-95, il est très compliqué pour les internationalistes de faire entendre leur position. Pourtant elle est simple et claire, et pourrait même rassurer ceux qui sont effrayés par la complexité de la situation : Aucun soutien à une quelconque organisation nationaliste, ni aucun soutien aux États engagés dans l’affrontement, directement ou indirectement. Ni pro-russe, ni pro-ukrainien. La position communiste révolutionnaire rejette totalement les divers nationalismes et jeux impérialistes, et affirme que toutes ces entités prennent en otage une seule et même population civile, de Kiev à Moscou et même ailleurs, vu les implications militaires d’un éventuel conflit ouvert. Où qu’ils se trouvent dans la région, les travailleurs et leurs familles n’ont rien à gagner dans ces alliances et ces affrontements. Au contraire, ils ont tout à perdre : leurs libertés, leurs conditions de vie voire leurs vies tout simplement. Exactement comme une poignée d’internationalistes ont, durant la guerre en Bosnie, soutenu le syndicat Nezavisnost qui tentait contre vents et marées de maintenir des structures des deux côtés de la ligne de front, nous devons aujourd’hui soutenir les forces sociales, syndicales et politiques qui refusent les divisions nationalistes et impérialistes. Cela peut sembler utopique, et cela sera moqué par ceux qui ont déjà choisi leur camp dans la guerre qui menace, mais c’est la seule position politique possible. Non seulement pour des révolutionnaires, mais tout simplement pour n’importe quel démocrate qui ne se résout pas à la guerre, aux massacres, à la purification ethnique et l’établissement de nouvelles frontières et de nouvelles entités corrompues comme la Bosnie de la « paix » de Dayton5.

Oui, les travailleurs sont la seule force de paix internationale, la seule force sociale en mesure de mettre fin à ce conflit comme aux autres, parce qu’ils sont la seule force politique en mesure de refuser le nationalisme et les pressions impérialistes. Cette force politique, le socialisme révolutionnaire, est aujourd’hui quasi-inexistante, dispersée et faible. Elle est pourtant la seule qui pourrait nous sauver de la barbarie qui veut à nouveau se déchaîner sur l’Europe.

2 On lira à profit le livre de Misha Glenny de la BBC, Balkans, Nationalism, War and the Great Powers 1804-1999, Penguin, 1999.

3 Pour un tableau d’ensemble, voir L’Europe barbare de Keith Lowe, Perrin, 2013.

4 Le leader des nationalistes Musulmans, Aliya Izetbegović avait même fait de la prison à la fin de la guerre pour son soutien aux nazis, puis à nouveau dans les années 1970 et 1980 pour ses écrits islamistes.

5 Voir notre article sur les événements du début de l’année 2014 en Bosnie, dans Critique Sociale n° 30, mars 2014.

Contre les haines meurtrières et contre la société qui les crée

L’année 2015 a débuté de façon tragique, par une attaque meurtrière contre le comité de rédaction du journal Charlie Hebdo, puis contre un magasin casher – par antisémitisme. Vingt personnes sont mortes en quelques jours, dont les trois meurtriers.

Ces événements sanglants surviennent dans un contexte d’aggravation de la violence sociale. La multiplication des attaques racistes n’a d’ailleurs pas tardé (tirs contre des mosquées, tags d’insultes, croix gammées…), prenant prétexte que les trois criminels se revendiquaient de l’islamisme. En réalité, tous ces crimes de haine ont les mêmes racines, sont les mêmes manifestations ignobles de préjugés de rejet, de replis absurdes, de différentes formes d’intolérance qui se renforcent mutuellement. L’islamisme est une des formes de l’extrême droite religieuse, dont on a vu récemment le rôle nuisible par sa lutte contre le mariage pour tous, principalement du fait des courants chrétiens traditionalistes. Nous devons combattre les utilisations politiques de la religion, tout en combattant toutes les discriminations.

Fondamentalement, toutes les extrêmes droites sont nos pires ennemies, à commencer par le FN. Il s’agit de lutter contre elles, tout en prenant le mal à la racine : la société qui permet leur développement. Quelles sont, en effet, les perspectives enthousiasmantes dans la société capitaliste qui génère de l’exclusion, des inégalités grandissantes, de la souffrance sociale ? Pour nous, la perspective est la lutte collective pour changer de société, afin de se libérer tous nous-mêmes des carcans de l’aliénation et de l’exploitation salariale.

Nous devons briser toutes les intolérances, dans leurs manifestations et aussi dans les causes qui les renforcent. Le PS au pouvoir depuis 2012, par sa politique, par les propos de certains de ses dirigeants, a une lourde responsabilité puisqu’il accompagne et valide la droitisation de la société. L’actuel projet de loi Macron va encore dans le sens du recul social, lequel renforce à son tour les replis dans la sociétés : ce cercle vicieux doit impérativement être rompu.

A la suite de ces assassinats atroces, la réponse gouvernementale est l’inverse de celle qu’il faudrait avoir : le soir même des meurtres à Charlie Hebdo, au sein du premier rassemblement place de la République à Paris, des manifestants tenaient des lettres pour dire : « Not afraid », nous n’avons pas peur. Tout au contraire, on tombe actuellement dans la psychose, dans le maintien de Vigipirate au plus haut niveau, etc. Cette policiarisation est à l’opposé de toute réponse politique adaptée.

De même, ce dont on a besoin à l’école après un tel drame, ce n’est pas de minutes de silence mais de discussions avec des enseignants formés pour favoriser l’expression, l’écoute, le débat qui enrichit. Il reste que l’école subit le fait que la société actuelle contredit en pratique les valeurs proclamées : bien des élèves peuvent se rendre facilement compte que le slogan « Liberté, Egalité, Fraternité » n’est pas encore une réalité. Cette contradiction se résoudra par l’action politique collective.

Voir aussi notre communiqué publié après l’attaque de Charlie Hebdo : « Contre toutes les barbaries ».

Au niveau international, les partis (ou coalitions) Syriza en Grèce et Podemos en Espagne semblent incarner actuellement des espoirs d’en finir avec l’austérité. Mais il ne faut pas oublier que, de façon pragmatique, un véritable changement nécessite une large action collective à la base. Syriza a par ailleurs conclu, dès le lendemain de sa victoire, une lamentable alliance avec un petit parti à droite de la droite. Ca commence donc très mal. Au passage, ceux qui, en France, justifient cet accord montrent un dangereux manque de principe ; on voit avec quelle rapidité ils peuvent oublier toute référence, tout critère de classe. Certes, Syriza ne pouvait former seul un gouvernement : cependant, ce n’est absolument pas une raison pour s’allier avec d’authentiques ennemis politiques. Des mesures sociales ont tout de même été annoncées par le nouveau gouvernement. L’évolution de la situation dépendra des luttes sociales en Grèce et en Europe, de la pression mise – ou non – sur les gouvernements par les travailleurs mobilisés. Par exemple, construire un rapport de force pour obtenir l’annulation des dettes publiques se fera d’autant mieux si cette lutte est menée internationalement.

Plus largement, toutes les prétendues « solutions » qui tournent le dos à l’internationalisme ne seraient au mieux que des impasses. Ce ne sont pas des « nations » qui font face à cette crise, ce sont des classes sociales. Pour sortir de l’austérité, travaillons à construire une lutte sociale internationaliste, capable de remettre en cause le cadre capitaliste. Un point de départ pourrait être par exemple la formation de comités anticapitalistes locaux, qui se fédèreraient ensuite par-delà les frontières.

Crise de la CGT ou crise du syndicalisme ?

Le secrétaire général de la CGT Thierry Lepaon vient de démissionner moins de deux ans après son élection. Il était devenu ces dernières semaines une caricature de bureaucrate à la suite de faits scandaleux : des frais exorbitants de rénovation d’un logement de fonction et de son bureau (pour lequel le limogeage du trésorier n’aura pas suffi à faire fusible), et une incroyable indemnité de départ de son poste précédent à la CGT Basse-Normandie qui a stupéfié le militant de base, ces faits ayant très probablement été révélés par une « fuite » au sein même de la bureaucratie confédérale. Cet épisode est plus largement révélateur d’une dérive et d’une crise, non seulement dans la CGT mais dans l’ensemble du syndicalisme. Certaines structures « syndicales » apparaissent plutôt comme des petits appareils qui ne savent plus trop quel positionnement adopter afin de continuer à justifier leur existence.

Comme l’a écrit Karl Marx : « Les syndicats agissent utilement comme centres de résistance aux empiètements du capital. Ils échouent en partie quand ils font un usage peu judicieux de leur puissance. Ils échouent entièrement quand ils se livrent à une simple guérilla contre les effets du système actuel, au lieu d’essayer dans le même temps de le changer, au lieu de se faire un levier de toutes leurs forces organisées, pour l’émancipation finale de la classe ouvrière, c’est-à-dire pour abolir enfin le salariat. »1

Le syndicat peut être un outil pour les travailleurs directement sur le lieu de travail, pour empêcher l’arbitraire patronal, pour être au service des luttes collectivement menées. Il n’y a aujourd’hui pas assez de tels syndicats de base, notamment dans les entreprises de taille moyenne. A l’inverse, il y a trop d’appareils confédéraux, trop de structures différentes : CGT, FSU, FO, Solidaires, CNT, la liste est longue – et encore, nous ne mentionnons pas les structures les plus ouvertement compromises…

Cette division profite à quelques permanents, par la multiplication des appareils. Mais la division profite surtout au patronat, qui a face à lui plusieurs petites structures fragmentées au lieu de sections syndicales fortes, et peut faire signer des accords minoritaires. Cela nuit donc aux travailleurs, qui se retrouvent parfois perdus au milieu de logos différents qui recouvrent des divergences souvent peu claires.

Il serait donc utile d’avancer vers plus d’unité, sur des bases claires :

  • L’indépendance de classe vis-à-vis de l’Etat, du patronat et des partis2.

  • La défense de tous les travailleurs par la lutte de classe.

  • L’auto-organisation des mobilisations, avec des Assemblées Générales démocratiques et souveraines.

  • Le respect permanent de la démocratie interne, permettant aux divergences syndicales de s’exprimer (y compris à l’extérieur de l’organisation).

  • Un fonctionnement transparent, avec un véritable contrôle des adhérents sur ce qui est fait de leurs cotisations, et la rotation des tâches.

Ces principes simples sont malheureusement trop rarement appliqués dans les syndicats actuels. Raison de plus pour défendre ces principes ! Le mode de production capitaliste oppose les travailleurs entre eux, les met en concurrence. Un syndicalisme de lutte, démocratique, de classe et internationaliste, doit contribuer à remplacer cette concurrence par la solidarité ; un syndicalisme au service des luttes et non outil d’intégration et d’aliénation consentie.

1 Karl Marx, Salaire, prix et plus-value (1865), dans Œuvres, Economie tome I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 533 (voir également p. 1470-1472 sa résolution sur les syndicats adoptée par le congrès de l’AIT en 1866).

2 « Les syndicats ne doivent jamais être associés à un groupement politique ni dépendre de celui-ci ; autrement, ils ne rempliraient pas leur tâche et recevraient un coup mortel. » « Entretien de Karl Marx avec J. Hamann », republié dans Critique Sociale n° 1, octobre 2008. Voir aussi : « Victor Griffuelhes et l’action syndicaliste » (Critique Sociale n° 25, mars 2013).

Contre toutes les barbaries

C’est un véritable choc que d’apprendre, ce 7 janvier, qu’une attaque meurtrière contre Charlie Hebdo a fait 12 morts. Cette barbarie a manifestement été perpétrée par des tenants de l’extrême droite islamiste.

Nous combattons toutes les extrêmes droites, religieuses comme politiques, tous ces partis de la haine qui s’entretiennent mutuellement et qui créent un climat détestable de racisme, de violence, de régression, de peur, dans cette période de crise économique et sociale du capitalisme mondial. Nous militons tout à la fois contre les haines meurtrières et contre la société qui les crée par la misère et la discrimination. Notre lutte politique s’exerce contre toutes les barbaries, contre toutes les intolérances, contre tous les amalgames, contre tous les replis.

L’objectif de ces assassinats politiques est de créer une spirale de haines réciproques. Nous devons déjouer cette stratégie de la tension. Pour notre part, nous poursuivrons notre objectif d’auto-émancipation mondiale par l’union de tous les exploités du monde, quelles que soient leurs origines.

Internationalisme, démocratie à la base, liberté réelle, égalité sociale, solidarité sans frontière !

Autoportrait de Cabu, tué ce 7 janvier 2015.

Combattons tous les replis

Diverses tendances au repli traversent actuellement la société. La montée du vote pour l’extrême droite, ainsi que les manifestations contre le « mariage pour tous » en ont été récemment des phénomènes très visibles en France. Les peurs irrationnelles, le rejet de l’autre, voire la haine de la différence, se sont largement exprimés. Quelles sont les causes de ce courant réactionnaire ?

L’austérité, consécutive à la crise capitaliste en cours depuis 2007-2008, est en soi un repli. C’est une politique désastreuse socialement, et qui constitue un terreau terrible pour les replis politiques, « identitaires », etc. Une des tendances de long terme qui favorise ces dérives est le développement de la précarité. L’augmentation des contrats précaires est d’ailleurs elle-même facilitée par le chômage de masse qui s’installe dans la durée1. Toute cette insécurité sociale pousse certains, non à s’attaquer aux causes des problèmes, mais à chercher à se réfugier derrière d’imaginaires « frontières » identitaires.

Cette tentation du recul tend à contaminer presque tous les courants politiques, à un niveau ou un autre. Certains relativisent l’intolérable – et ils le font parce qu’ils ont de la bouillie dans la tête, mais aussi parce que les repères s’effacent. Par exemple, il est indispensable aujourd’hui de réaffirmer une évidence comme le fait que tous les partisans des théories du complot sont nos ennemis.

Il importe donc d’affirmer nettement l’existence de repères de classe. L’analyse rationnelle de la société ne peut faire l’économie du constat qu’elle est divisée en classes sociales, aux intérêts antagonistes. Il ne s’agit pas pour autant de s’en prendre aux personnes, qui ne font qu’occuper des fonctions sociales qui sont des conséquences du mode de production capitaliste : les prétendues « solutions » simplistes selon lesquelles il suffirait de remplacer tels individus par tels autres, ne sont que des impasses. Comme l’écrivait Karl Marx, il ne s’agit pas de « rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoi qu’il puisse faire pour s’en dégager. »2

Ce point de vue, néanmoins, ne doit mener à aucune complaisance vis-à-vis de ceux qui se font les défenseurs de telle ou telle oppression, exploitation, ou division artificielle xénophobe, nationaliste, « identitaire », etc. Les conservateurs et réactionnaires sont nos adversaires, les alliances prétendues « tactiques » avec certains d’entre eux ne sont que des renoncements voire des trahisons.

Lutter réellement, efficacement et durablement contre l’extrême droite exige d’abord et avant tout de combattre toutes ces tendances au repli. Il nous faut renverser ce courant du retour en arrière, briser les préjugés et les haines au moyen de la solidarité. Ceux qui disent, par conviction conservatrice mal assumée ou bien par pur opportunisme, qu’il faudrait adopter certains éléments de repli afin de ne pas en laisser le monopole au FN, se trompent ou nous trompent : ils ne font que renforcer le repli sur soi, qui non seulement nourrit le vote d’extrême droite, mais renforce aussi les tensions et violences dans la société. Cette lamentable « tactique » ne peut que nous éloigner de l’objectif d’auto-émancipation, qui nécessite l’unité.

Ne cédons pas d’un pouce face à tous ces courants qui mènent à la division. Agissons pour le développement de la solidarité et de la conscience de classe, pour l’analyse rationnelle et la plus exacte possible de l’histoire et de l’état actuel de la société, pour des mobilisations unitaires permettant des avancées sociales. Contre tous les replis, luttons pour le progrès social par l’internationalisme.

Manifestation à Rome le 25 octobre 2014 contre un projet de loi réduisant les droits des salariés.

1 Voir « La société du chômage de masse », Critique Sociale n° 3 (décembre 2008).

2 Préface au Capital, 1867, dans Karl Marx, Œuvres tome I, Bibliothèque de la Pléiade, p. 550.

Moyen-Orient : pour une position internationaliste

Le rôle des militants révolutionnaires internationalistes est de défendre l’indépendance politique des travailleurs en toutes circonstances, et tout particulièrement dans les moments de crise où la plupart des organisations existantes basculent dans le nationalisme, l’ethnicisme ou le soutien à telle ou telle faction impérialiste, que ce soit la « leur » ou bien une autre. Certaines le font du fait de leur nature d’organisations bourgeoises ou bureaucratiques, et d’autres du fait de leur suivisme opportuniste, en pensant cyniquement qu’elles récolteront plus tard les fruits de leur allégeance chauvine ou bigote. Il nous faut le rappeler inlassablement : les travailleurs n’ont pas de patrie. Par ailleurs, il n’existe pas de « religion des opprimés », toutes les religions rassemblent à la fois des opprimés et des oppresseurs, le clergé étant d’ordinaire plutôt du côté de ces derniers. Et les travailleurs n’ont pas de défenseurs armés autoproclamés non plus, pas plus ici qu’au Moyen-Orient.

La catastrophe politico-militaire qui se déroule sous nos yeux au Moyen-Orient impose aux internationalistes de faire la lumière sur les enjeux des luttes de pouvoir qui expliquent cette terrible situation. Depuis quelques semaines, les puissances occidentales ont entamé une campagne de bombardements aériens pour, selon leurs déclarations, stopper à distance l’avancée des forces de Daech, acronyme arabe bizarre (dans cette langue elle-même) désignant l’entité politico-militaire qui se présente comme un « État islamique ». Daech est un des mouvements s’affirmant comme sunnites qui luttent depuis plusieurs années contre l’État syrien qui est aux mains d’une famille alaouite (autre branche de l’islam, proche des chiites), et il faut se souvenir que lorsque ces mêmes puissances en septembre 2013 étaient sur le point de bombarder le régime syrien, elles ont envisagé de fournir des informations voire des armes à ce qu’elles décrivent aujourd’hui comme la pire abomination qui soit.

Force est de constater que Daech est vraisemblablement la pire horreur que l’islam politique ait jamais produite : massacres, génocides des autres mouvances religieuses, décapitations et exposition de cadavres, mise en esclavage des ennemis et surtout de leurs femmes… Il semble que la région n’avait pas connu un tel déferlement depuis longtemps. Les témoignages concordent et l’afflux de réfugiés terrorisés ne laisse que peu de place au doute. La répression aveugle et ultra-violente de la révolte des masses en Syrie contre le régime du clan Assad a engendré un monstre qui a dévoré presque tous les autres groupes qui s’opposent à l’armée, en les avalant ou en les massacrant. Notre solidarité internationaliste va vers les êtres humains qui subissent cette barbarie. Si Daech est désormais la menace principale qui pèse sur les populations du Moyen et du Proche-Orient, puisque le Liban est désormais en danger immédiat, on ne peut pas comprendre la situation si l’on en reste aux dernières nouvelles, aux dernières horreurs. Le cycle de violence qui a rendu possible l’émergence d’une telle entité remonte assez loin dans le temps, et implique bien plus que la simple opposition entre le régime syrien et sa population.

Une des façons d’envisager cette période est de prendre le bombardement et l’invasion de l’Irak par les forces étasuniennes et britanniques en 2003 comme le point de départ principal d’un déchaînement de brutalité qui s’est continué dans le terrorisme et la violence sectaire entre les différentes factions sunnites, chiites et kurdes que les autorités d’occupation ont utilisées les unes contre les autres pendant des années. Chaque faction a à la fois fait partie de prétendus gouvernements d’union nationale et participé à une guerre civile latente depuis la chute de Saddam Hussein, à coups de voitures piégées ou d’affrontement d’envergure. Pour prendre un simple exemple, un des partis chiites du gouvernement actuel appuyé par le pouvoir étasunien est le même qui menait une véritable guerre contre les troupes US sous le nom d’Armée du Mahdi en 2004. La politique des forces d’occupation de l’Irak a clairement été de diviser pour mieux régner en suscitant toutes sortes de divisions entre tous les potentats locaux, que leurs micros-pouvoirs soient nés de la chute du régime baasiste ou justement issus de celui-ci. A contrario, toute tentative politique unitaire a été découragée, empêchée, particulièrement celles qui s’appuyaient sur une possible base de classe : groupes de gauche, syndicats, associations n’ont jamais pu se développer librement dans l’Irak devenu « démocratique », où la situation sociale et économique de la vaste majorité de la population est catastrophique et n’a jamais retrouvé le niveau déjà piteux d’avant 2003, misère qui explique aussi la portée du sectarisme religieux. Même les mouvements unitaires les plus bourgeois ou les plus « pro-occidentaux » ont dû reculer devant la pression des regroupements sectaristes religieux appuyés par les occupants. Un peu comme en Bosnie-Herzégovine ou au Kosovo, l’administration étasunienne s’appuie en Irak sur différentes forces nationalistes et religieuses pour établir sa domination, et décrédibilise de fait toutes les initiatives qui permettraient d’unifier des couches sociales sur des bases autres que la religion ou l’ethnie.

Cette politique du pire a assez prévisiblement abouti à la délégitimation des structures politiques et étatiques « nationales » de l’Irak. Mais certainement pas dans un sens progressiste : au contraire, les différentes communautés ne se reconnaissent plus dans l’État unitaire et ses institutions, et ceux qui sont sous la coupe des clans sunnites et des partis nationalistes kurdes voient l’armée et la police du régime de Bagdad comme des milices des partis chiites, et font plus confiance aux paramilitaires des potentats locaux. Pire, même la majorité de la population, dont se réclament les partis chiites au gouvernement, considère ces institutions comme des excroissances corrompues, violentes mais inefficaces. L’armée officielle, créée par les militaires étasuniens avec ou plutôt pour les dirigeants chiites, reculait devant Daech en partie parce qu’elle n’a aucune légitimité, pas même auprès des populations qui se considèrent comme chiites. La police irakienne n’a jamais réussi à empêcher la terrible violence sectaire à laquelle elle participe à coups de règlements de compte et d’escadrons de la mort qui sèment l’horreur dans les villages sunnites après chaque attaque terroriste. Ce n’est pas tant la chute de l’infâme dictateur criminel en 2003 qui a causé le chaos, mais bien la politique effarante de soutien à toutes les forces les plus réactionnaires de la société irakienne après 2003 qui a mis en place les bases de la catastrophe actuelle. En empêchant, exactement comme le régime de Saddam Hussein, l’émergence de forces sociales telles que les travailleurs, les jeunes ou les femmes, et en soutenant, même de façon détournée, les pires réactionnaires de chaque camp et particulièrement les extrémistes chiites avides de revanche contre le régime sunnite d’avant 2003, les autorités d’occupation ont préparé la catastrophe.

Il ne restait plus à l’Irak dévasté par la violence sectaire qu’une destabilisation extérieure pour manquer de s’effondrer dans le massacre généralisé. C’est chose faite depuis le printemps 2014 et l’arrivée de Daech sur le territoire de l’Irak. Le monstre islamiste né de la répression menée par le régime syrien a enfoncé les défenses de l’inefficace armée irakienne, qui est plutôt la principale milice chiite officielle. Daech s’est connecté avec des éléments sunnites de l’ancien régime militaire de Saddam et a sans doute même trouvé un soutien auprès d’une partie de la population, épuisée par la violence sectaire des milices chiites, et qui voit en lui une sorte de protecteur, un moindre mal, ce qui montre dans quel état était la société irakienne. Daech est très certainement une machine de guerre et de répression sociale terrible, mais les institutions irakiennes, l’armée et la police que les médias internationaux présentent aujourd’hui comme les remparts de la civilisation et de la démocratie, voire de l’humanité, ont en réalité préparé le terrain de leur défaite en pratiquant la politique de la terre brûlée. Ceux que l’on nous présente comme nos amis de Bagdad, les modérés, les « pro-occidentaux », ne sont en fait qu’un ramassis d’islamistes chiites dont certains sont aussi « modérés » que Daech, dont ils ne sont les ennemis mortels que parce qu’ils ne s’entendent pas avec lui sur qui est l’héritier politique d’un prophète du 7ème siècle. Si Daech est un ennemi mortel pour la population de toute la région, qu’elle soit chiite, kurde, yazidi, turkmène, chrétienne ou même sunnite, il faut absolument dire que les différent « alliés » qui s’opposent à lui sont tous, à divers titres et pour différentes raisons, des groupes d’hommes armés qui se valent bien au fond quand il s’agit de réprimer les mouvements sociaux, souvent de façon sanglante. La monstruosité de Daech qui place des cadavres aux coins des rues ne doit pas faire oublier les crimes du régime syrien, ni ceux des milices irakiennes chiites, ni non plus la réalité politico-militaire des milices kurdes. Il faut se débarrasser de Daech, mais les internationalistes doivent se garder de laisser croire que ceux qui se chargeront de l’éradiquer seront forcément par la suite des bienfaiteurs de l’humanité.

C’est précisément la tâche des internationalistes que de faire la critique de toutes, absolument toutes les formations étatiques ou para-étatiques en cause dans la situation qui nous préoccupe. Si effectivement les milices kurdes représentent pour le moment la dernière défense contre le monstre Daech, si effectivement les partis politiques kurdes qui gouvernent le nord de l’Irak depuis avant même 2003 (en fait pour toute une partie depuis la première guerre du Golfe de 1991) sont moins réactionnaires que les potentats sunnites et chiites, la fascination romantique qu’ils semblent exercer sur une partie de l’extrême gauche est une nouvelle preuve en creux de l’état de faiblesse théorique et politique de celle-là. Non, les différentes milices des différents partis claniques kurdes ne sont pas les avant-gardes armées de la révolution socialiste ou du prolétariat. Hors de question de mettre un signe « égal » entre elles et Daech ou les milices sunnites ou chiites, mais hors de question aussi d’oublier qu’elles sont des regroupements nationalistes (d’ailleurs concurrents, et parfois de façon sanglante), c’est à dire des proto-États de bourgeoisies en devenir au beau milieu d’une région pétrolifère. Les PKK, PDK, etc. se valent bien entre eux, et sont d’abord des ramassis d’exploiteurs. Ne pas le voir, ne pas vouloir le dire, c’est bien mal servir la cause de l’internationalisme. Lorsque les armes se seront tues, et que Daech aura été vaincu, ce qu’évidemment les internationalistes veulent pour le bien des populations de la région, les mêmes milices kurdes reprendront leurs guérillas contre les pouvoirs syrien, turc et irakien pour mieux négocier avec l’un ou avec l’autre le droit d’exploiter « leurs » ressources et « leurs » travailleurs, à coups de crosse.

Ce n’est pas parce que les travailleurs ne sont pas organisés de façon indépendante et massive au Moyen-Orient que les militants révolutionnaires devraient se résoudre à soutenir telle ou telle coterie, telle ou telle bande d’hommes armés. Non, l’internationalisme impose justement de tenir bon sur ces questions, et de ne pas accepter les injonctions des différents pouvoirs. Précisément, pour pouvoir critiquer la façon dont est menée la lutte contre Daech, dénoncer par exemple cette Nème campagne de bombardements prétendument « ciblés » dont a vu la pitoyable et criminelle inefficacité en Afghanistan et ailleurs, pour pouvoir ouvrir des perspectives politiques pour les travailleurs, les femmes, les jeunes, les minorités dans un Moyen-Orient débarrassé de la violence sectaire, il faut justement ne jamais abandonner le principe de l’indépendance politique des travailleurs, maintenir coûte que coûte l’idée que c’est une politique de classe, internationaliste par définition.

Aviv Bor